‹ L'Arche de Monsieur CheunusChapitre 3 sur 10 · VERS LES GLACIERS VIERGES · texte numérisé non relu

VERS LES GLACIERS VIERGES

C'était à mi-côte de la montagne : de là on voyait les vallées vertes avec des chalets, puis de petits lacs pareils à des émeraudes enchâssées dans les prés ; audessus, les rochers, puis les glaciers, frères du ciel. Autour de Tauberge, des sapins noirs.

Dès que le temps était propice, Léonore s'asseyait devant la porte et jouait de la cithare .

Les voyageurs s'arrêtaient pour écouter et buvaient en rêvant. Il leur semblait que Fâme du pays vibrait là, entre le firmament et la terre.

Léonore avait une beauté robuste en

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son costume de montagnarde. Ses cheveux bruns étaient tressés en forme de nattes, soutenues, suivant la mode cantonale, par une double cuiller en argent qui posait sur la tête des antennes brillantes.

Elle portait un collier de bijouterie, en carcan, et un plastron rouge à bandes orangées, avec les larges pendeloques de filigrane.

Lorsque ses doigts caressaient les cordes de l'instrument, dans le son argentin de la boîte sonore on reconnaissait le murmure des ruisseaux.

D'autres fois y mourait Técho des danses au village. Ou Fair devenait aussi triste que la plainte du bouvier quand il souffle dans sa trompe à rapproche des métairies.

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Parfois il semblait qu'on entendît, à travers les arpèges de Léonore, un jeune paysan, au retour du travail, lançant au soir limpide, ô chant d'espoir, sa joie de vivre — la toque sur Foreille, une fourche à Tépaule, et à la taille une ceinture de laboureur.

Certains jours d'été la voix de Léonore se mêlait aux sons de la cithare. Elle laissait voler des roulades passionnées qui avaient couvé long-temps au fond de sa poitrine et que le vent emportait à travers les sapins.

Elle regardait la longue route qui se déroule autour de la montagne et qui vient du val de l'horizon et de la plaine où poussent les oliviers .

Mais seule passait la diligence. Attelée

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de six chevaux blancs, elle arrivait avec un bruit exultant de ferrailles, de grelots et de fouets claquant par-dessus les ornières.

Le postillon était jeune et blond. Il avait une cocarde au chapeau, des bottes brillantes et de la gaîté plein les lèvres.

Au détour des rampes, il jouait du cor.

Quand brilla pour Léonore le temps des épousailles, le postillon lui dit qu'il Taimait. Il avait apporté un bouquet de fleurs blanches comme laneig'e, cueillies à Taurore sur un roc sourcilleux .

Il dit : « J'ai six chevaux, un cœur en fête et un chalet d'où Ton voit un lac bleu. Voulez-vous de moi pour mari ? »

Elle le repoussa. Le postillon, pendant un an, ne sonna plus du cor, puis un

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jour sa fanfare retentit à nouveau à travers les ravins.

Et Léonore faisait toujours de la musique, les r^ards sur la route poudreuse et les cimes bleues de Thorizon. Quand elle se reposait, mains jointes surj son tablier de soie noire, elle ne cessait même pas d'interroger le ciel .

Le postillon passait. L'été, les paysans lui confiaient des plantes pour les villes prochaines. Un jour il apparut avec un jeune enfant qui lui ressemblait et auquel il apprenait en souriant à conduire les chevaux»

Mais à mesure que s'écoulèrent les années, la musique de Léonore devint mélancolieuse. On n'y surprenait plus les refrains du jeune laboureur au retour

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du travail, ni l'écho des danses au soir dominical, quand les voix sont plus claires dans les cirques des monts.

Cela dura. La route fut toujours vide.

Les cheveux de Léonore devinrent pareils à la neige qui est près du ciel, et son âme un matin s'envola vers les glaciers vierges.

Le postillon était devenu un beau vieillard à boucles frisées. Son cor réveillait les gorges et les défilés : ses fils l'accompagnaient.

Il fut choisi par le village pour déposer sur le cercueil de Léonore un bouquet de fleurs pareil à celui qu'il avait offert jadis à la musicienne en gage d'amour,

Et peut-être qu'alors l'âme envolée vers les glaciers vierges regretta la Vie»

PROFIL DE M. CHEUNUS

M. Cheunus est né à Delft.

Delft? Dans un entrecroisement de canaux, les petites maisons mirent fenêtres à guillotines vertes, rideaux blancs, briques roug-es, géraniums et pignons pointus. De lents chalands, les barques goudronnées, sous les ponts en dos d'âne, bousculent des lentilles. Partout le silence. Mais le carillon casse Pair.

La grand'place est immense, avec sa flèche hardie, le pavé désert, les grands souvenirs qui planent. Au bord d'un quai, sous de vieux ormes, Thôtel du Taciturne : on se dirait près du piédestal

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brisé d'une gigantesque statue; la ville paraît grave, malgré la gaîté des servantes à bras nus qui frottent les cuivres aux portes.

M. Gheunus a le g-énie de sa ville :

abord séduisant, figure joviale, yeux bleus où pétille une flamme spirituelle derrière les lunettes bordées d'or. La bouche, sensuelle et fine, fraîchement modelée; le nez, un peu arqué, avec des narines subtiles et roses ; le front large, réfléchi ; les cheveux, qui ont été d'un châtain blond, grisonnent.

M. Gheunus est gai, aime les propos lestes, la bonne chère, le vin rare, mais il a ses moments de mélancolie : ils passent, comme les nuages gris et perlés au ciel volant de sa patrie.

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M. Gheunus possède une opulente maison à Amsterdam, au Heerengracht, vieil hôtel d'armateur, noir derrière les tilleuls, avec des sirènes blanches couronnant la façade, des « espions » aux fenêtres et une porte qui brille comme un miroir au-dessus du perron. Il a acheté une élégante et légère villa près de Haarlem, caravelle qui flotte au printemps sur une mer bigarrée de tulipes, et une métairie en Frise : la grande salle y eart tapissée de petits carreaux blancs, et on monte à l'alcôve en chêne brun par un petit escalier portatif de trois marches. Les meubles frisons papillottent de verts céleri, de jaunes citrins, de zinzolins, de nacarats, depuis la chaufferette carrée jusqu'au coucou.

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Je rencontrai M. Cheunus à La Haye chez un marchand d'estampes. Il vit que je m'intéressais à des gravures d'Esaïas Van de Velde, d'Ostade, de Rembrandt.

Il lia conversation avec moi. Nous aimions les mêmes artistes. Pour célébrer cette similitude de goûts, nous nous offrîmes, au cabaret voisin, plusieurs « orantje-bitters ».

— Esaïas Van de Velde, disait M. Cheunus, me charme par son archaïsme agreste. C'est un des pères du réalisme.

J*ai toutes ses œuvres et nulle part la vieille Hollande ne me fut ainsi racontée.

Rembrandt plongeait M. Cheunus dans de profonds enthousiasmes.

— Il est Dieu, dit-il, il a créé une lumière nouvelle! Il est Dieu^ il a été

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martyr des bourg-eois de son temps ! Les syndics ont vendu aux enchères tout ce qu'il possédait, jusqu'à sa presse en bois des îles ! Sa presse ! Elle a écrasé du soleil ; il devait lui en rester aux bras des traces de lumière I Ils l'ont vendue à quelque vieux juif, avec les tableaux, les estampes, les dessins, sans se douter qu'il y avait dans tout cela quelque chose d'éternel qui eût pu racheter tout leur peuple I

Je revis souvent M. Cheunus. Il me montra ses collections, ses livres. Il s'occupait aussi d'horticulture. Je me rappelle qu'en août, à Haarlem, il aimait à mêler àses grès d'Orient des melons qui en rehaussaient les nuances par leurs beaux tons d'or et leurs verts profonds,

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tandis que le parfum de ces fruits paresseux se mêlait à l'odeur ancienne de bahuts de la Renaissance. En mai, M. Gheunus se faisait servir en des bols du Japon des fraises grosses et savoureuses qui avaient mûri sur un sol soigneusement couvert de paille.

Que vous dirai-je de plus de mon ami ! Il m'a donné son arche, une arche vénérable, en chêne, d'aspect plutôt gothique, qui, dans sa métairie, était, suivant le vieil usage frison, posée sur des tréteaux, au milieu de tous ces meubles petits, aisément transportables, peints de personnages criards, de fleurs crues et d'arbres trop verts qui font songer, dans cette province de Hollande, à l'Algérie et à la Tunisie. Dans l'arche, j'ai

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trouvé des gravures, des bijoux, des souvenirs et des essais écrits à Tencre de Chine sur des papiers ambrés. Je lég-uerai les objets à des musées de province, je publie le reste au Mercure de France : car cette maison porte un vieux nom qui, à défaut de la Gazette de Hollande ^ aurait plu à M. Cheunus.

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