COMME DANS UNE GONDOLE
Quand Don Juan mourut, ce fut moins triste encore que le décès d'un espada secoué avec ses broderies d'or et ses soies, au milieu de Tarène, sur les cornes en sang du taureau ! Ce fut plus joyeux, délibéré et triomphant !
Les nobles roses rougissent encore près des verres de Venise où le vin de Tokay a versé sa folie et le vin de Bourgogne sa vieillesse ducale. Aux vases d'argent se fanent des pivoines. Partout s'offrent hanops, vidrecomes, gobelets. Les nap-
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pes roulent des fruits et des épîces.
Ainsi les tons de soufre et de rubis se mêlent, au milieu de la fête délaissée, à des tons de vermeil etTarômedes liqueurs se marie aux parfums de Bengale.
Les g'uitares et les violoncelles abanr donnés laissent planer le silence dans la salle éblouissante de la lumière des girandoles, du feu des cristaux, des oranges et des grenades. Sur le manteau de la cheminée luit un grand miroir soutenu par de vieilles cariatides au rire nacré. Et des flambeaux grésillent dans cette chambre ardente de TOrgie .
Don Juan est là, comme s*il avait roulé ivre sous la table, le talon de sa fine botte sur un coin de la nappe. Il a les bras allongés sur le parquet, la sueur de la
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débauche aux tempes, du sang à ses dentelles. Sa lèvre sourit encore, sous la moustache noire, et son corps, plein de grâce, affecte une pose nonchalante et lasse à côté d'un flambeau renversé, d'un verre brisé, d'une épée morte.
Le menuet tantôt interrompu était un menuet câlin où l'âme d'un musicien trop jeune soupirait à l'ombre de charmilles neigées par la lune. Les notes roulaient comme des sanglots d'amour.
Et l'on dirait que cette musique au rythme langoureux chante encore à l'oreille de Juan.
Cependant, au dehors, parmi les vestibules, retentit un bruit de marbre et de ferrailles ; le commandeur, harnaché pour la vengeance, regagne son cheval
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de pierre et retourne figurer la gloire d'un homme de guerre et l'image d'un père outragé. Les musiciens, les domestiques, les femmes et les amis courent en criant sous les portiques comme si le tonnerre avait brûlé leur maître ou leur amant, et s'ils devaient annoncer que la statue, de son geste tombal, les a remplis de la terreur des bagnes de l'autre monde. Ils fuient, hallucinés, sous les étoiles, songeant aussi que les fêtes sont finies et que les gages ne seront plus payés .
Mais tandis qu'ils se font les annonciateurs terrifiés de la nouvelle, la paix revient au palais où don Juan a fermé les yeux. La lune monte au-dessus du parc. Les jardins sommeillent loin des
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abeilles et leur flore vaporeuse suit les chemins rectilignes que bordent des vases antiques. Les Apollons nus et les Pomones blanches se sont mis des masques de lumière argyréenne, comme s'ils allaient à un bal ofiFert parDiane. Au fond du pajsag^e rêvent le labyrinthe, d'où s'envola naguère le froufrou de Lucindc, et un petit lac de jaspe, avec une nacelle attachée sous de sveltes peupliers. Le fronton du château prend un silencieux bain d'étoiles.
Pourquoi se lamenter ? Sans crainte du glaive qui venait arrêter ses beaux gestes d'amour, l'insolent seigneur a trinqué avec son convive des minutes suprêmes et il a bu gaillardement. Puis il a sauté comme dans une gondole à
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l'heure des sérénades. Oui ! Tandis que le commandeur parlait d'une voix de cuivre et se mettait en g'arde, Juan fredonnait une chanson, rajustait son jabot, retroussait sa moustache ; le libertin songeait déjà, en sa mimique d'oiseau prêt à partir, aux diablesses qu'il séduirait et aux cornes du diable.