LES QUATRE SAISONS
Lisbeth passe au printemps sous les pommiers; elle tient une chèvre aux taches noires et blanches : le ciel, à travers les arbres, ajoute des taches d*or.
Et la fillette, tirant sur la bête qui mord aux cardamines, est fraîche comme le reflet d'un iris vert dansTeau. M. Gheunus lui murmure :
— Lisbeth, laisse- moi cueillir une mèche de tes cheveux : le printemps s'y joue. Tu m'apparais ainsi que la verdure après les jours ^de patinage, et je voudrais voir sous tes bras s'il n'y pousse des feuilles de laurier comme au creux
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des branches argentées. Que je m'assure si les bouts de tes seins sont prêts à fleurir, Lisbeth!
Lisbeth rajuste son collier de corail, puis tenant les coins de son tablier bleu pour faire la révérence, elle dit àM.Cheunus, d'une voix emperlée:
— A la saison prochaine !
Elle s'enfuit parmi les troncs des pommiers: M. Cheunus reg-arde son bonnet à dentelles disparaître sous les noisetiers vers lesquels la chèvre veut bondir. Il se dit:
— Patience I
Il va voir sa collection de papillons exotiques : leurs ailes s'étalent aussi grandes que des mains et mêlent dans les satins tendus de leur pose des bleus
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de turquoise à des nacres d'opale ; il y a. aussi des scarabées verts : M. Gheunus leur trouve des couleurs d'espérance.
Vient Tété. Lisbeth passe avec une gerbe de fleurs cueillies dans les champs. Sa fi^re est hâlée par Fair de la moisson ; à ses oreilles pendent des boucles; ses bras nus mettent autour des herbes qu'elle porte deux serpents blonds et roses.
— Te revoilà, Lisbeth !
— Monsieur Gheunus!
— Oh I Lisbeth ! Je voudrais voir si le hâle qui brunit tes joues ambre aussi tes épaules et si le bout de tes seins a la couleur du blé mûr. Je suis certain, Lisbeth, que la ceinture de ta jupe met sur
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ta peau une trace rose comme celle d'une étreinte : montre-moi ta taille nue ! La sueur perle à tes tempes et j*ai envie de chercher sous ta nuque Todeur du foin coupé !
Lisbeth jetteàM.Gheunusdeuxbleuets, couleur de ses yeux, un coquelicot couleur de sa bouche, une poignée de liserons roses comme sa chair et quelques graminées brunes. Elle crie :
— A la saison prochaine !
Elle part^ chantant une chanson de marin.
— Aimerait-elle un pêcheur? se dit M. Cheunus.
Il va regarder ses bijoux, réunis dans une armoire Louis XV : les tiroirs à poignées d*or font songer à des poches de
L ARCHE DE M. GHEUNUS
marquis. Ce sont des colliers de Dordrechtà « corail de sang », des épis de front à diamants et perles fines, des éping-les de tête, des boucles de Volendam. En maniant ces choses précieuses, M. Cheunus se dit qu'elles ont l'éclat de Lisbeth et compléteraient les beautés de sa chair:
il résout d'en orner la fillette un jour.
L'automne vient.
Lisbeth passe sous les feuilles qui se bronzent autour des fruits rouges. A cet instant de la cueillette, l'enfant porte devant sa poitrine un panier plein de pommes.
— Les beaux fruits! lui crie M. Cheunus.
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— C'est Dieu qui les a faits !
— Mais le diable s'en est servi pour tenter Eve ! Lisbeth ! Laisse-moi sentir si le duvet de ta peau est aussi doux que celui de Talberge, si tes lèvres ont le parfum d'un abricot qui s'ouvre, si tes baisers fondent dans la bouche ainsi que les
raisins
— A la saison prochaine !
Lisbeth lance deux pommes, grosses, rondes, dures, d'une jaune maturité.
M. Gheunus ramasse les deux pommes et les porte dans son fruitier, un fruitier ordonné selon les principes :
peu de lumière, de Tair sec ; les poires se disposent sur des claies d'osier; les grappes de raisins cueillies avec un bout du cep jaillissent de godets verts, garrottés de
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plomb et pleins d*eau, qui luisent tels des émeraudes au fond d'un tableau de Rembrandt. Là les deux pommes sont en une lueur chaudement arg-entée.
M. Gheunus les caresse légèrement comme deux seins, et approche les lèvres de Tune d'elles. Quand il relève la tête, tous les fruits paraissent en un jour voluptueux : les raisins lui font effet de perles de chair, les poires ont des rondeurs de petits ventres. Une noix cassée en deux parts montre de petites cuisses blanches ouvertes, étranges dans la pénombre.
M. Gheunus rougit et soupire :
— A la saison prochaine I
Elle vient.
L'Escaut et la Meuse sont pris par la
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^lace. Des flocons tourbillonnent sur les toits.
Un dimanche, le ciel se lève pur audessus de la plaine.
Lisbeth paraît.
Elle porte une mante noire avec un capuchon et des patins aux bras.
— Vous allez sur le canal, Lisbeth?
demande M. Cheunus.
— Oui, c'est dimanche !
On entend au loin des sons de cloches.
— Il fait si froid, Lisbeth ! Viens dans ma chambre close montrer si vraiment ta poitrine rappelle la neig-e à Taurore.
Tes cheveux sous Tor des épingles sont des flocons blondis en boucles.. Tes yeux ? Du givre en flamme I Fée de l'hiver, les bouvreuils devraient boire à
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tes lèvres ! Viens ! Dans Tâtre le sapin brûle ; je couvrirai ton corps de bijoux plus ardents que ses langues de feu !
L'enfant hoche la tête :
— La nature est morte! dit-elle.
Et Lisbeth, rieuse, jette à M. Cheunus une boule de neig-e, symbole de chasteté, pétrie par ses mains rouges.
Elle s'enfuit sous les arbres d où, criardes, s'évadent les pies.
Mais une voisine passe :
— Lisbeth marche vite, dit-elle ; la petite va retrouver Ittema, le pêcheur, son amant.
M. Cheunus pâlit : l'hiver mordant son cœur de ses dents de glace ne l'eût fait frissonner avec plus de douleur !
— La nature est mortel bégaye-t-il.
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*!J II g'agne une chambre où il va rare-
ment. Une horloge étrange s y trouve.
Construite par un sculpteur de la Forêt Noire, au xvi® siècle, elle représente un squelette de grandeur naturelle : il frappe sur la tête d*un lion en bois vermoulu, qui hurle les heures.
M. Cheunus avait tenu ce meuble pour une curiosité baroque : ce jour d^hiver il voit l'expression volontaire et méchante de la Mort chauve et le mufle soufirant du lion ridicule. Ah ! la garce sans lèvres !
Elle frappe Tanimal le plus fort ! Et le Temps, caché au coffre du pendule comme dans un cercueil, laide sinistrement et fait grincer les ferrailles.
M. Cheunus approuve l'ancien sculpteur : il avait eu raison de scander par
des hurlements de douleur la fuite des heures et celle de la jeunesse. Et dans un miroir de Venise pendu à la muraille le Hollandais regarde longtemps ses tempes où ses cheveux grisonnent.