LES FLEURS DU MIDI
Quand il fait ce temps gris où Ton entend à peine le son des cloches, je me rappelle toujours un soir d'hiver pareil à celui-ci. J'avais un peu plus de vingt ans. Malgré cet âge de force et d'espérance, je sentais, ce soir-là, le vide se faire autour de moi. Mon cœur, pris de vertige, n'osait plus battre dans ma poitrine qui, vide aussi, me paraissait en écho répercuter les battements de mon cœur sur un air de glas. Tout ;mon être s'était immobilisé dans l'attente du malheur qui vient, dont j'entendais le pas.
Je jetais des bûches dans l'âtre : la danse
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folle de la flamme et le crépitement des bûches aug-mentaient mon angoisse.
Soudain un coup de sonnette me donna le frisson.
Un homme entra, ruisselant de pluia.
coiflFé d'une casquette plate en toile cirée. Il tenait dans ses mains gourdes une corbeille verdâtre, aux roseaux entrelacés, qu'à sa façon je reconnus venir de Saint- Raphaël et renfermer des fleurs.
Resté seul avec le panier, je lus l'adresse. L'écriture de l'amie I Je n'étais pas oublié de tous.
Des fleurs !
Voici la vie, la joie, le vin du ciel versé dans les pétales, les parfums d'une terre
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heureuse! Un espoir me chauffa le cœur :
il battait gravement comme les cloches à Pâques.
Avide de contempler la richesse du présent provençal, je coupai la cloison de roseaux.
Ouverte, elle montra un bouquet de fleurs. Hélas I toutes étaient mortes ! Je frissonnai encore. L'horreur me saisit.
Une larme échappa de mes yeux. Mes pressentiments noirs, ma tristesse, revinrent d'un coup, à la suite de la désillusion...
Mais je pris une à une les fleurs, pour donner à chacune son nom.
Une ophirée ! Ma rose favorite I Elle
s*en est souvenue ! Les pétales de cuivre roug-e sont crispés comme s'ils avaient traversé un incendie !... Des pervenches aux yeux clos!... Des anthénis chiffonnées, des violettes qui portent leur propre deuil!.. Et les œillets roses, dont la chair est meurtrie, et les œillets blancs à l'aspect funèbre !
Il y en a toujours I Les tubéreuses ont l'air de beautés qui ont trépassé en toilette de bal. Les anémones flasques et ternes en leurs pétales velus aux tons amers font song-er à des phalènes étouft'és.
Tout cela est pitoyable. Une angoisse de plus, que je doive jeter sans les avoir admises en mon intimité ces frêles voyag-euses ; elles sont venues de si loin, les mortes en route, pour m'apporterdes
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lueurs de baiser et toute la grâce de la ;
donatrice. J'eusse trouvé des regards j
aimés au fond des corolles. j
Les mignonnes, en fleurissant mes J
Delft et mes Rouen, m'auraient parlé II
leur langue vive et j'aurais compris ! r
En pensant ainsi, par pitié je les mets I
dans Teau tiède, j'asperge leurs cœurs I
flétris (ah ! s'ils pouvaient se ranimer!) i
et je les arrange dans une jardinière en î
faïence, près de moi, une jardinière de Savone sur le flanc de laquelle gesticulent des personnages au ventre nu, dont j'envie le bonheur.
Et je me replonge entre les bras du grand fauteuil Louis XV, dont les tapisseries de Beauvais représentent aussi des
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scènes de joie : bergers à flûtes, pastourelles à rubans bleus fanés, sourires et houlettes ! l'ironie I
Parfois le feu qui flambe dore les ophirées et leur rend un semblant d'éclat.
Mais cela passe.
Elles sont bien mortes. Et les effluves de toutes ces fleurs me causent un léger malaise: las, je somnole en pensant à Saint-Raphaël, à l'amie qui est là-bas.. • Je la vois pâle, languissante, amaigrie, cherchant un manteau de soleil pour ses épaules.
— Je ne reste plus dans votre nord, avait-elle dit. Il me creuse la poitrine.
Elle toussait un peu, comme si elle avait eu un grelot dans la gorge.
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Maintenant elle regarde la mer bleue, elle respire Todeur des sains eucalyptus ; sa main fine et longue frôle les roses des haies, que broutent les chèvres.
Ma grande horloge en mahoni tictaque...
Aux murailles, lentement, les tapisseries où sont figurées des chasses flamandes dans la forêt de Soignes se troublent, et mes regards, vagues, hantent leurs hautes futaies d'un vert argenteux et bleuté.
Je dors.
Où suis-je ?
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Z En une campag'ne isolée au milieu d'un
1*1 bois, je veille la morte tout seul, avec
|i les lys de mon jardin que j'ai coupés:
8 leurs flammes blanches alternent avec
J. les lueurs dansantes des cierg'es dont la
! lumière difFuse laisse dans l'ombre une
^! partie de la chambre, grande comme une
< nef d'église.
j Je tiens dans ma main la main de la
morte, et tout à coup les lys me semblent former une procession de prêtres en chasubles brodées et de diacres en surplis de dentelles : ils chantent le c De Profundis», accompagnés parles fraîches voix de jeunes filles voilées de mousseline.
Je dis ma douleur à chaque lys : ils m 'écoutent très graves.
Se les prie d'encenser l'amie. Apitoyés,
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ils secouent leurs calices, qui répandent du parfum dans la chambre aux fenêtres closes.
Lorsque j*eus tout dit aux Ijs d'or, je me penchai vers la fleur pâle qu'était la morte et lui donnai un baiser sur le front.
Elle était g'iacée.
Je lui souris : « Ah ! je me doutais que tu possédais Tâme d'une ellébore et tu n'es si froide à mes lèvres brûlantes que parce que tu fleuris sous \i iieig-e. »
Où suis-je?
J'entr' ouvre les yeux. Dans la jardinière de Savone, les fleurs se penchent comme des drapeaux vaincus.