LE VIN DE PORTO ET LA TULIPE
Au cadran de la haute horloge ert mahoni, de petits navires coupés dans du zinc balançaient devant un port peint sur faïence des voiles d'un jaune orang'é :
leur jeu entretenait un mouvement constant au milieu du cycle des chiffres ro* mains, sous les aig'uilles d'arg-ent.
Au-dessus, grimaçait la statuette d'un diablotin d'or : assis sur un tonneau, il tenait à la main un trident où pendaient des jappes de raisins. Ses cornes crevaient une couronne de feuilles de vigne \ hormis cette coiffure, il était nu comme
. 84 L*ARCHB DE M. CHEUNUS
Suzanne quand les vieillards s'élancèrent vers elle dans la fontaine de marbre.
M. Cheunus entra ; il revenait de ses parterres : oh! les cerises brillent en grappes de corail verni ; au bord des allées, les œillets sentent le poivre, les framboises vont mûrir.
— Quel été!
M. Cheunus se frotte les mains. Puis il s'arrête, ahuri, devant sa table : il y trouve, posés côte à côte, un verre de vin rouge, qui scintille d'un étrange éclat, et une tulipe pourpre, dont la queue se fourre en un petit vase de Delft.
— Qui a mis là ces objets?
— Moi ! dit le diable d'or au-dessus de l'horloge.
— Et où les as-tu pris? Je n'ai pas de
L* ARCHE DE M. CHEUNUS 85
vin pareil dans ma cave, et la saison des tulipes est close depuis quinze jours.
— C'est venu d*un pays plus heureux avec les petits navires du cadran !
M. Cheunus fut satisfait de cette fable ; certes les bateaux roulaient sans avancer dans le même port aux dix tours. Mais M. Cheunus, en philosophe, se contentait de peu : étant allé au fond des choses^ il craignait d'y retourner.
— Et pour qui ces objets?
— Pour toi ! répondit le diablotin.
— Pour moi?
— Mais tu ne peux prendre que l'un d'eux.
— Problème facile !
— Ehlehl
M. Cheunus reconnut la tulipe:
85 l'arche de m. cheunus
— On rappelle le Drap (Tor. Elle était déjà célèbre en France au temps de Louis XVI et M. Buchoz la reproduit dans ses Etrennes de Flore^ un bel album qui parut en 1781 à Paris, rue de la Harpe, chez Tauteur !
— C'est y rai ! cria la statuette.
M. Cheunus flaira le vin :
— Il est de Porto!
— Et né sous la queue d'une comète.
Il vaut cent florins la bouteille.
— Peste !
— L'impératrice des Indes n'en but jamais de pareil !
— Vous en êtes sûr?
— Oui. Il y a longtemps qu'elle me . vendit son âme I
— Pas cher? grogna le Hollandais.
LARGUE DE M. CHEUNUS
: — Cela ne te regarde pas. Choisis 1 ordonna le démon.
Alors une voix s'éleva : murmure dans les jardins, eau d'un ruisseau qui chanterait, la tulipe parlait :
— Je viens d'un grand parterre bordé de maisons claires. Parfois des Zélandaises au front d'idoles me caressaient de leurs mains souples : je tremblais comme un cœur.
M. Cheunus sourit à la tulipe. Mais la voix du vin dit, vibrante ainsi qu'un choc de coupes d'or :
— Le coteau qui soutient ma treille fait face, ivre et roux, à une mer d'azur.
Des vendangeuses aux jambes nues pressèrent mes grappes; leurs yeux lubriques ont vu couler mon sang* noir. Tu te
88 l'arche de m. cheunus
fusses cru, Cheunus, au temps des faunes, alors que (Bilitis l'a chanté !) une nymphe aux cheveux orangés se faisait saillir comme une bête par le satyre Lamprosathès.
Le petit diable en or dansa de joie sur l'horloge. M. Cheunus approuva d'un geste de tête. Alors la tulipe dit :
— Tes pères, Cheunus, me payaient au poids d'or. J'étais plus précieuse, sous la république des armateurs, que la plume d'autruche au temps des troubadours.
Je fus la fleur d'orgueil de tes aïeux.
Le vin de Porto répliqua :
— Cheunus, je mis de la vaillance au cœur de tes ancêtres quand ils allèrent à la conquête de Batavia; je fus le pavillon qui battait en leur estomac tandis
l'arche de m. cheunus 89
que le drapeau aux trois couleurs flottait près des lanternes de F amiral !
La tulipe se vanta :
— Je m'appelle le Drap d'or, A la lueur de mes corolles, Persée, ma compagne, pâlit dans ses stries roses; la Belle Hollandaise y ocre et violette, a Tair d'un pot à miel ; la Comtesse de Polignac s'habille comme en province; la Comtesse d'Angivillers, sur sa tige, est surannée, tel un vieux madrigal!
Le vin de Porto s'exclama :
— La bière, Cheunus, est urine de mulet, le bitter, écorce de noix, le Bordeaux, encre noire ! Je règne ! Ni celui de Moselle, dont les raisins ont mûri sans soleil, ni celui du Vésuve, qui sent le roussi, ne me détrônent I Mon
90 L;)[RCHE DE M. CHEUNUS
âme est plus parfumée que celle du vieux Schiedam!
Lança/it une œillade et se faisant coquette, avec une câlinerie de courtisane, la tulipe insinua :
— Je suis vêtue de flamme et j'ai la forme du calice. Vois au fond de moimême les abîmes de lumière : quelle amoureuse t'ouvrit pareil bijou?
M. Gheunus enleva la fleur à son petit vase et la présenta au soleil : il crut voir le sexe d'une déesse .
Le vin, d'une voix sonore, reprenait :
— Je suis fait de fragments de soleil tombés dans les clos en folie, parmi l'ivresse des grives et le rut des lumières !
Est-ce parce que je naquis derrière les
feuilles de vigne? J'ai la force et la rouge beauté des mâles !
La vantardise flatta M- Gheunus. Mais la tulipe murmurait avec un accent plein d'amour : /
— Tu dois, au fond de ton jardin, quand ta servante Pretoria sera endormie, retrouver Lisbeth : elle a dix-neuf ans et sent la jeunesse comme les fraises de tes plants. Donne-moi, Gheunus, à Tenfanrt aux yeux bleus, car elle aime les fleurs !
Le vin de Porto riant d'un rire de faune fredonna :
— Lisbeth est amoureuse comme la tourterelle qui gémit dans les pins de ton bois. Je suis la vie, le sang du monde !
Grâce à ma puissance tu seras aussi nom-
92 L ARCHE DE M. GHEUNUS
breux que les heures et le ciel du soir te , sera ciel de gloire !
M.Cheunus prit le verre,le leva comme s'il eût porté un toast au soleil et le vida d'un trait.
— Le sort en est jeté, dit-il pompeusement.
Le petit diable, au-dessus de rhorloge, se tapait les cuisses ; sa couronne de pourpre lui fit une auréole comme à un saint.
LA BOUILLABAISSE A CARQUEIRANNE
A Paul Baam.
La mer brille, bleue jusqu'au fond de l'horizon, bleue comme si toutes les fées y avaient saigné tout leur cœur. Les orangers s'y mirent, balles d'or qui éclairent la côte et prolongent le sourire vermeil du pays. Les grands eucalyptus encensent le matin et la voix d'un coq monte au ciel.
Ouvrons toutes les fenêtres, vers les quatre points cardinaux ! Que le son de l'angelus entre avec l'odeur des flots qui bruissent, et que nous puissions voir, en l'île de Porquerolles, les derniers restes de l'aurore, — un peu de rose, un peu de
96 L^ARCHS DB M. CHBUNUS
sang- (comme si Ton avait violé la ûlle d'Hvpérion!). Puis, de Tautre côté, audessus du bourg de Carqueiranne, les monts de Toulon, avec le Faron en proue dans Tazur. Ils sont calcaires et chauves, et, sous les rayons qui saluent d'un alléluia de lumière Torgueil de leurs fronts armés de citadelles, ils veillent sur le large.
Partout gazouillent les alouettes; et, dans leurs petites cages pendues sous les treilles, autour des villas, chantent aussi les chardonnerets et les pinsons des chasseurs du pays. Ils s'égosillent comme aux heures d'affût et crient : « Ripiripi ! Le beau temps aborde à nos roches en héros magnifique qu'il nous faut célébrer f Les fleurs s'ouvrent en suivant le soleil du
L ARCHE DE M. CHEUNUS 97
regard ; elles formeront le cortège du radieux débarqué, et nous serons, lourant et trillant, les musiciens de la fête ! »
Voici venir, sous les pins parasols, un feutre à larges bords abritant sa figure puissante et aimable de vieux sénateur romain qui eût aimé à converser avec les courtisanes, — voici venir,solennel, égrillard et rasé de frais, M. Gairard, de Pierrefeu, qui fut jadis tonnelier et aubergiste. Sa physionomie est rapide comme celle d'un acteur comique; appuyant son corps râblé ettoujours vert(les jardinières le savent!) sur une canne en chêne-liège, cueillie aux confins de ses vignobles, une chaîne d*or sur son ventre de bon convive, il sourit encore à la vie comme à une nouvelle maîtresse. Rustique, Tœil
98 L*ARCHE DE M. GHEUNUS
hautain, il regarde tour à tour la Méditerranée, où Ton pêche aux oursins, aux poulpes et aux dorades masquées d'or, et Madeleinô, la servante lombarde de l'auberge du Balcon.
Car Madeleinô porte, comme si elle devait offrir aux clients ces fruits charnels, deux seins audacieux ; elle a des yeux pétillants, et, sous les frisons noirs de son front, des joues purpurines. Avec ses couleurs cireuses et ses avant-bras nus, elle me fait song-er — que Satan m'emporte I — au Bambino de cire que le curé en chasuble promenait, il y a trois jours, sur de la paille, à la messe de Noël : pendant ce minuit doux, tandis que der" rière les vitraux de Téglise les filles chantaient au jubé, la lueur des étoiles
L ARCHE DE M. CREUNUS
couvait les violettes pâmées et les blancs narcisses aux terrasses des collines.
Tout à l'heure, Madeleine servira Tabsinthe aux joueurs déboules. Maintenant elle pend à des cordes le linge blanc qui va sécher aux caresses de la brise : elle arbore ainsi des drapeaux transparents au réveil clair de ce coin de village.
Madeleinô? Peut-être qu'elle rêve à Giovanni, le pêcheur génois : les jambps de ce gars sont aussi brunes et brillantes que le bronze ; il affecte des allures d'athlète au repos lorsqu'il radoube les filets sur le pont mouvant de son esquif vert Céladon. Madeleinô y rêve, certes, langoureusement, et M. Marins Bouisson, le patron de l'auberge, — où Ton prépare
L ARCHE DE M. GHEUNUS
la meilleure bouillabaisse de toute la Provence I — avale un verre de Xérès pour se donner du cœur, et parle de tirer des petits oiseaux dans la montagne. Il est fiévreux, car il a voyagé aux colonies, il sait le temps qu*il va faire, et dit, montrant les voiles orangées et la mer saphirienne :
— Nous aurons des langoustes aujourd'hui !
L'onde est lisse et calme comme un miroir : chacun, depuis la dame Aurore, qui Ta mise en feu, jusqu'à Madeleinô, qui a miré sa chevelure d'ébène et ses dents carrées en allant chercher des huîtres à la réserve de son maître, a pu y regarder son image et voir parmi les herbes marines filer des poissons d'or.
Les pêcheurs sont partis avant Taube.
Au silence du pays assoupi l'eau clapotait
sous leurs rames, dans le petit havre : ils *
étaient arrivés avec des lanternes. Mais i
le soleil s'est dégagé du lait pâle du levant t
et il se fixe au firmament avec une netteté *
éblouissante de grand écu incendié ; les ^ gens vont à la jetée attendre le retour des
barques, qui cinglent à l'horizon dans .•
la clarté heureuse. ^î
— Avez- vous fait bonne pêche, Joseph i Allègre, Jean Bazergue? m
Ils sautent pieds nus sur la digue — 3
et Tun dit : - :
— Voilà le poisson de Saint-Pierre, î qui porte au flanc la marque du pouce • du disciple de Christ, depuis le jour de j la pêche miraculeuse I Voici des dorades, :
LARCHB DE M. CHEUNUS
des oursins « pleins comme d*œufs », des poulpes pour Taïoli, et de la bouilla-
Les . poissons pour la bouillabaisse grouillent dans les paniers d'osier : ils les rendent pareils à des écrins de pierreries et résonnants comme des bruyères aflFolées par la canicule — caries écailles brillent et les bêtes marines font un bruit de grillons. Voyez les couleurs en feu des cig'ales de mer, qui chantent pour les naïades au sein des flots comme leurs sœurs, jadis, pour Mireille aux plaines de Valmajour. Voilà les capricieuses langoustes : elles s'avançaient sur les rochers à pas de danseuses cambrées, tâtant l'eau de leurs sveltes antennes g^ranulées de cristal. Elles se crispent, susurrent et
l'arche de m. CHEUNUS io3
crient, voyant compromise leur svelte
élégance aux tons de porphyre. Et les
murènes — tête serpentine, œil féroce ! —
font-elles songer aux esclaves antiques ;
dévorés par elles aux viviers ! Jean Bazer- .
g'ue leur brise le crâne à coups de rames. j;
Voilà de tout petits poissons (on dirait
des feuilles !) aussi verts que Témeraude S
avec des yeux de rubis, ou aussi bleus •
que le lapis lazuli ! Et des rougets de s
nacre rose ! Tout cela, des reflets d'onde ■
faits chairs, du soleil mis en écailles ! <
Voici, enfin, la fureur gonflant leur I
gorge, éployant leurs nageoires, les ras- *
casses épineuses et tigrées, aux masques ■
de monstres japonais ! j
O vous que tente en ses saveurs salines, •
sa joie'amère, cette corbeille, venez dans j
io4 l'arche de m. cheunus
la cour de Tauberge du Balcon, là, près de la vag'ue ! Une plate-forme ornée d'une vigne, des volets, une terrasse, la rendent joyeuse : rhôtellerie s'anime au reflet du larg'e et s'éclaire aux réverbérations des flots comme à une rampe de théâtre*
Et dans la cour, près des poules qui picorent et des pig-eons roucoulants qui battent l'azur de leur blancheur, M°^® Bouisson jette la vivante bouillabaisse à une marmite de terre que chauffe au cul un feu vif de brindilles. M"»® Bouisson porte son chapeau de paille sur l'oreille, comme les bergères des dessus de pendule, et, vigilante cuisinière, elle mélange savamment l'huile et le safran, y môle le zeste d'orange, le thym, la
l'arche dk m. cheunus io5
g'ousse d'ail, le poivre et le laurier.
Tout se pénètre, Therbe des bois odo- ,rants, la senteur des jardins, la pulpe des langoustes, Tâcreté des rascasses !
Tout le pays ! Toute la mer ! Le feu flambe; ses gestes en pointe parodient les crêtes des coqs, et la marmite, bourrée des bonnes choses de la terre et de Tonde, devient, dans le midi qui sonne clair au soleil du zénith et au clocher de de Téglise, un brûle-parfums rustique et marin, où mijoterait un peu du cœur de la Provence !
Madeleinô, en jupon rouge, de la lumière sur le front, pose les nappes aux tables de la terrasse.
M» Marins Bouisson gourmande à grands gestes le petit pâtre boucané de
io6 l'arche de m.- ghbunus
Soliès-Pont, qu'il a à son service ; le g-amin a laissé s'échapper deux pinsons que son maître s* esquintait le tempérament à nourrir, assure-t-il, depuis six mois. Mais la rancune de M. Bouisson est brève. Il répond en souriant à un client qui lui demande du vin de ses vig'nobles, au bouquet de violettes (comme si le jus des fleurs s'était mêlé, dans la campagne, à celui des vignes!) et il annonce avec orgueil une merveilleuse bouillabaisse à un horloger d'Arles et à un marchand d'oignons qui revient de la Grau.
— Ces bougres ! Ils parlent sans cesse de boire et de manger! Ils ne parlent jamais d'amour! s'écrie M. Gairard, qui arrive, toujours vert, toujours gai, et
regarde deux jardinières qui s'en retournent du travail en serrant des bottes de jacinthes sur leur poitrine. ■
— Voici la bouillabaisse ! >
Tous les visages s'illuminent. J
LA TOMBE PANTHEISTE
M. Cheunus n'avait pas peur de la mort. , Il avait lu Spinoza, un philosophe qui
console. I
— Quand je serai raort^ me dit-il un ;
jour en relevant ses lunettes sur son 3
front, je veux que Ton m'enterre à une •
place choisie, au coin d'un polder formé [
par les dunes de la mer du Nord. Là, ,
je me suis souvent reposé dans la paix J
des sables et des fleurs sauvages. Oh! les '
plantes n'y sont pas nombreuses : on j
trouve des chardons argentés, des oyas «
qui plient au vent, des bruyères. Les |
oiseaux de mer viennent s'abattre : des |
h ARCHE DB H . CHEUNUS
courlis, des mouettes, des g^oélands, Entre les sommets des dunes on aperçoit Tonde nacrée, éblouissante, les steamers qui passent et les bateaux de pêcheurs avec leurs voiles brunes et leurs proues d'or qui mordent Técume. Là cesse la vie des villages et commence Tinfini du ciel et de Tocéan.
M. Gheunus soupira :
— J y ai rêvé, adolescent, quand il fallait à mes rêves ce grand champ bleu et pâle. Comme les hérons perchés au milieu d'un pays, je me demandais en quel trou de lumière et d'avenir j'allais m 'en foncer.
M. Gheunus se prit à pire :
— Ce que je deviens poétique !
|1 rabattit ses lunettes sur son nez afiij
L^ARCBE DE M. CBEUNUS Il3
que je ne pusse voir Témotion qui brillait dans ses yeux .
Et il continua :
— Là règne un silence absolu , car le murmure de la mer, c'est encore du silence. Quand le vent vient de la terre, on entend parfois le son des cloches : cela pousse à doucement songer ; ou bien on perçoit les cris des oiseaux de mer : ces cris sont mélancoliques comme des adieux, ils exhalent Tangoisse du départ, celle de rinconnu ; les pennes blanches et argentées, en même temps que deTespoir et de la joie, remuent dans Tair une tristesse qui fait penser au lointain et inquiète.
M. Gheunus se leva, bourra lentement sa longue pipe blanche, prenant en un
ii4 l'arche de m. gheunus
vase, où étaient peints des Chinois avec des parasols, du tabac qui sentait le merisier et le poivre.
■^ Voulez-vous aussi une pipe ?
— Volontiers.
— Et un verre d'anisette?
— Toujours.
L'anisette, point trop sucrée, avait Tair limpide d'un diamant qui aurait fondu.
— Précieuse! dit M. Cheunus en humant la moitié de son verre et en faisant claquer sa langue.
Il alluma sa pipe, tira quelques bouffées et reprit :
— Oui, c'est là que je serai enterré. Je hais les cimetières où Ton devient en commun la proie des vers, où Ton se mêle à des pourritures inconnues, où
L*AnGHE DE M. CHEUNUS Il5
Ton sert d'aliment à des saules imbéciles, à des pins romantiques, où les fossoyeurs, pour en finir, vous remuent à la pelle !
M. Cheunus se mit à rire :
— Suis-je macabre!
— Mais non I Mais non !
— Ma tombe, reprit M. Cheunus, qui tenait à tout avouer, sera pure et légère.
Je dormirai le dernier sommeil dans du sable, des débris de coquillages, des racines de plantes fragiles. Je veux être enfoui sans cercueil et tout nu, pour sen* tir la caresse de la terre friable, humide et saine. Il me semble que là je respirerai encore. J'en tendrai le son de la cloche voisine et m'éterniserai dans mes rêves d'adolescence. J*entendrai aussi le son de la mer et je devinerai le cours des
ii6 l'arche de m. gheunus
marées. Parfois me parviendront le sifflet (les sirènes, le cri d'un pêcheur, le frémissement du vent dans les oyas, tous ces bruits de la solitude, et la voix des pétrels m'apportant les nouvelles du ciel m'annoncera la marche des saisons et la fuite des années.
M. Cheunus se tut encore. Puis il me dit, badinant avec émotion, honteux d'une sentimentalité qu'il croyait excessive :
— Ne serai-je pas bien dans mon petit coin ?
— Très bien. Mais tâchez de l'habiter le plus tard possible, car la vie est joyeuse.
M. Cheunus s'écria :
— Oui, la vie est joyeuse! Mais quand ie serai là-bas, sous la protection des
L ARCHE DE M. CHEUNU8
dunes, sans stèle et sans dalle, il me semble que des joies plus profondes m'attendent !
M. Cheunus était devenu très sérieux.
Il me dit sur un ton grave et confidentiel:
— Je revivrai dans les grains de sable, *
je revivrai dans l'argent des chardons, t
au cœur de leurs fleurs bleues, je revivrai J
dans les bruyères et mon sang deviendra 1
le sang qui les rougit. Les astres pren- *
dront quelques bribes de ma force : ils *
les enlèveront aux énergies de la marée» i
aux vibrations de Tair : ainsi je parti- p
ciperai à la fureur ou aux câlineries des ^
vagues, je fournirai une étincelle à l'u- •
ni vers. Mes facultés amatives iront aux g
insectes, aux oiseaux : elles seront par- j
ii8 l'ahchb de m gheunus
tagées entre mille papillons sauvages qui se poursuivront au printemps, entre les courlis, les mouettes, les hirondelles!
Peut-être un jour des oiseaux de passag-e, le vent de tempête ou la mer elle-même raviront quelqu'une de mes parcelles. Et j'irai dans ces pays dont j*ai rêvé souvent à travers Tocéan, vers les belles îles d*or:
je deviendrai l'âme d'une grande fleur lascive aux lourds parfums ou je serai mêlé aux onguents dont une danseuse -avanaise se frotte les lèvres.
M. Gheunus semblait fort excité. Mais il se calma d'un coup, et me dit, flegmatique :
— Voilà mes projets d'avenir !
— Ils sont charmants. Vous pourrez faire fiinsi maint voyage posthume ; au
L ARCHE DC M. CHEUNUS I IQ
Nippon : vous aimez tant ses bibelots !
Ou en Chine : vous vous ferez introduire dans la famille verte I
— Moqueur!
J'étais pourtant très ému moi-même par ce que m'avait avoué mon ami. Je me disais :
— Songe-t-il à mourir ?
Mais je ne voulais paS montrer mon inquiétude. J'essayais de donner àla conversation un tour plaisant. Vraiment je ne trouvai rien.
— Fumez donc, me dit M. Cheunus, voyant que je laissais éteindre la pipe qu'il m'avait prêtée.
Il ajouta :
— Encore un verre d'anisette ?
— Volontiers !
120 L ARCHE DE M. CHEUNUS
Ayant avalé la douce liqueur, j'imaginai une réflexion qui piquerait M. Gheunus:
— Et si une de vos parcelles tombait en Angleterre?
M. Gheunus détestait les Anglais. Il s'écria :
— Gette parcelle deviendrait belladone ou poison plus violent I
Puis il frappa du poing sur la table, mais aussitôt il rit si fort que cette fois les lunettes tombèrent de son nez.
MATINÉE PROVENÇALE A George* Ramaekers.
Chante en mon âtre , belle flamme claire, érige-toi comme un serpent subtil aux crêtes fugitives, parmi les morceaux d'olivier ! Glisse-toi, ardente et dévorante, entre les nœuds rugueux des troncs fendus à coups de hache et fais-en jaillir mille étincelles, comme si tu violais un trésor, comme si tu reprenais aux branches une lumière cachée, comme si tu j voulais me montrer que les arbres recè- !
lent un cœur d'or ! j
Bavarde, mords et ris, flamme chérie! •
Fais ronfler mon foyer ainsi qu'un tam- !
bour lointain par un matin de fête ! Danse i
124 l'arche de m. cheunus
sur lesécorces en bajadère folle, dans la gaze transparente des fumées, roule tes flots de vermeil, aigrette-toi de roug*e et excite tous les rubis de ta colère de feu !
Sois lascive comme une courtisane, sois vaillante comme un guerrier et répands dans ma chambre la senteur des forêts incendiées !
Chante, danse et parfume , ma fée I Car tu n'es qu'à cette fin, sous la cheminée de marbre blanc, devant le carrelage carmin ! Tu n'çs là que pour ça, petit morceau de l'âme du monde, car le soleil, dont tu descends, entre par la fenêtre ouverte, réchauffe mon échine et vient là, sur mon pâle oreiller, sur la couverture de laine jaune de mon lit, glisser le repos vibrant d'un faisceau de rayons!
l'arche PE m. GHEUNUS 125
Tout brille : sur la toilette Taig-uière en porcelaine, le cristal des carafes, où perle une eau neuve, près des serviettes pliées qui fleurent Tiris. Sur la commode un pot de grès vertrcouleurd*herbe écrasée !) du pays, avec des roses et des pâquerettes, devant un miroir au cadre dédoré. Sur la tapisserie 'provinciale de la villa bourgeoise, agrémentée de bouquets bleus (genre Louis XV !), un grand reflet de la chaude atmosphère du dehors enchante les murailles. Et c*est joie !
Je suis seul pourtant, aujourd'hui. La maison est silencieuse, et je n'entends, petite flamme, que tes confidences, avec le bruit de la mer : les flots, plaqués d'une éblouissance qui m'aveugle, viennent mourir au pied du jardin planté de
126 L*ARGHE DE M. GHEUNUS
quelques oran|D;"ers. Et je te parle comme à une levrette familière dont tu as la finesse fébrile et Témoi crispé.
Tu me réponds? Il semble même que mon attention te rende coquette et nerveuse — ô belle flamme d'or • ô bijou de feu, ô fille des Vestales, dans le cadre tout blanc de la cheminée de marbre!
Au dehors règne une douce matinée provençale. Je perçois le grelot d'un cheval et le babil d'un moineau. Un coq, au loin, crie sa joie de vivre en ce coin de terre. La mer est ridée par un vent léger et le ciel, d'un bleu laiteux, avec quelques nuages qui s'évaporent comme s*ils n'étaient que la fumée du soleil, resplendit et fait songer, en son insouciante fraîcheur, au premier jour du monde.
L*ARGHB DE M. GHEUNUS 127
Petite flamme, si j'écris cela, c'est que je veux fixer cet instant bienheureux, c'est que cette minute va s'envoler ainsi qu'un oiseau qui a donné sa sérénade et retourne à la forêt que tous ignorent.
Toi-même, lutin rouge, tu fileras par la cheminée, et il ne restera de notre camaraderie qu'un peu de cendres et de tristesse. Aussi, sur le papier inondé de soieily avec un porte-plume d'ivoire à manche d'argent, je tente de fixer une lueur de ce moment. Ainsi je pourrai serrer au fond du tiroir un peu de la i
lumiière qui fait resplendir la mer, un {
effluve de l'odeur familiale de l'âtre où |
tu jettes tes écus^ une bribe de ma vie. j
Je retrouverai cette ébauche et regarderai t
ce papier avec une mélancolie qui sera i
128 L^RGBE DE M. CHEUNUS
tendre comme m'est tendre cette matinée qui fuit déjà là-bas, sous les voiles d'un bateau de pêche et qui va s'éteindre avec toi, flamme adorable, compagne passagère et inspiratrice, source de pureté, belle et chaude comme un cœur de héros, un cœur de poète !
Tout passe, tout est nuage, le bonheur aussi bien que le mal. Tu n'étais pas née, l'autre jour, et le temps n'était pas propice. Le vent déchaîné gonflait la mer.
Le bleu des flots, remonté au ciel, était remplacé par des couleurs de nacre bornées au loin comme par des dalles de jaspe. Les vagues accouraient sur les rocs et la jetée en murailles ruisselant de colère, qui s'empanachaient d'écume et se brisaient en lançant auvent des morceaux
L ARCHE DE M. GHEUNUS I29
du large. Elles arrivaient, les vagues, Tune poussahtrautre, comme des cavales de guerre, abattues sous le môme coup.
Il avait plu, il pleuvait encore. De lourds brouillards cachaient la cime des collines d'Hyèresetle faîte chauve du mont Faron.
Ils faisaient pleurer une humidité moite aux villas jaunes, fermées comme si elles attendaient un malheur. Les hauts pins de Garqueiranne penchés sur les rives de la Méditerranée, dressant leurs longues attitudes tordues au vent, semblaient valser macabres dans une fête de la Mort et les orangers, avec leurs fruits d'or allumés, étaient pareils aux lampadaires de funérailles splendides. Des torrents descendaient des hauteurs à travers les champs de violettes, les prés d'oliviers et
1 3o L^ARCUE DE M. CUEUNUS
les vignobles. Ils étaient si violents que Tun d'eux a déraciné le petit chêne, au bord du chemin qui conduit à la plag-e :
on eût dit ouvertes les veines des montagnes. Ils se précipitaient vers la mer.
Et comme la glèbe, en cette région, est rose et jaune, les caniveaux paraissaient vomir de Tor liquide et c'était une mer d'ambre qui se levait tout au long du rivage, sous la crête pure des écumes, et qui peu à peu étendait sa conquête vers le large jaspé.
Le lendemain déjà je revoyais les pêcheurs lever leurs voiles rousses et partir dans l'aurore et une mouette, une lueur d'or à sa poitrine, apportait le gage de la paix du ciel
Tout varie, chère, et je songe auxjours
L^AnCâï: DE M. CHEUNUS t3l
d'été : je devrai quitter ce pays où tu as brillé et où j'ai planté ma tente d'humble errant. Pays des citronniers et des oliviérades, des roses et des jardinières, où la vie est prodigue de beauté et de fleurs, où Todeur entêtante des narcisses se môle aux parfums des grands eucalyptus, où la brise apporte la fraîcheur des flots à des collines plantées de sapins^ où les filles sont noires et belles sous le ciel éblouissant.
Mais tu t'es endormie, et j'ai envie de dire une prière sur ton tombeau gris et fragile, ô flamme ! Et je dépose (midi sonne à l'église!) mon porte-plume d'ivoire et d'argent.