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LE BON PASTEUR ET LE CYCLE PASTORALE

L'image du Bon Pasteur est la plus simple, la plus touchante et la plus ancienne des figures du Christ. Cétait en même temps la plus convenable à l'art chrétien funéraire; car le doux pâtre allant chercher au loin sa brebis perdue, n'est-ce pas le Rédempteur des âmes,

le Sauveur divin qui fait entrer dans son Eglise le pécheur baptisé, dans son troupeau céleste l'âme affranchie par la mort? « Je suis la brebis perdue; appellemoi, mon Rédempteur, et sauve-moi », est-il écrit dans l'Office des morts; et l'Oraison après la sépulture ren< ferme cette précise allusion à l'image des catacombes : « Nous prions Dieu qu'il fasse jouir de la société des saints le mort que le Bon Pasteur a rapporté sur ses épaules » ; tandis que nous lisons dans les prières pour la recommandation de l'âme: « Puisse le Christ, fils du Dieu vivant, te recevoir dans les prairies toujours riantes de son paradis, et puisse ce véritable Bon Pasteur te reconnaître comme un de ses agneaux. » Voilà qui explique aisément pourquoi auprès de l'âme représentée par l'Orante, les peintres ou les graveurs des

I. De Rossi, R. s., t. II; BtilL, i865, 1868. •— Allard, Des-

BASSAYNS DE RiCHEMONT, SCHULTZE, OUVragCS cités. — GrOUSSET,

le Bon Pasteur (Mélanges de TÉcole de Rome, i885).

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catacombes ont si souvent placé Jésus pasteur des âmes (fig. 71). Mais combien d'autres motifs à citer de cette prédilection pour la gracieuse image, qui de la fresque va passer à la sculpture, à la mosaïque, et jusqu'aux arts industriels les plus communs!

Tant que durèrent les persécutions, l'art des catacombes ne s'essaya guère à représenter directement le Fils de Dieu fait homme ; comment donner à l'adorable figure un type personnel et distinct sans l'amoindrir, sans l'exposer aux outrages? Si, aux trois premiers siècles, Jésus paraît dans quelques rares fresques, rien dans l'attitude ou le costume ne décèle sa divinité, et les scènes où nous le voyons paraître ne sont intelligibles qu'à des esprits chrétiens ; mais l'Evangile, dans sa plus admirable parabole, avait tracé la voie aux artistes. « Je suis le Bon Pasteur », disait Jésus, et l'image du Bon Pasteur résume, avec quel charme pénétrant I le drame entier delà Rédemption. Elle unit enfin au symbolisme le plus profond un caractère ornemental parfait, une harmonie de composition et de lignes que rien n'a surpassé. Où trouver une décoration mieux équilibrée que celle du beau plafond où des figures d'Orantes et de Pasteurs se répondent aux quatre angles ? figures vraiment parfumées d'art grec, et qui évoquent le souvenir de l'œuvre célèbre de Calami^ (fig. 39).

L'image du berger portant sa brebis sur l'épaule, tel qu'on le rencontre aujourd'hui encore dans la campagne romaine, s'est présentée naturellement parmi les scènes pastorales et familières dont l'art antique était coutumier; mais conclure de là, comme Raoul

Rochette et son école, que le Bon Pasteur chrétien n'est que le Mercure Criophore ou le faune antique, c'est méconnaître singulièrement le sens inventif des artistes chrétiens, l'inspiration de l'Évangile. Le Bon Pasteur se distingue toujours des bergers des fresques païennes par un caractère que nous avons déjà remarqué chez rOrante, le caractère hiératique, une forme presque immuable et définitive, qu'il a reçue dès qu'il y eut un art chrétien. Les peintres ont traduit littéralement la parabole évangélique, sans chercher à y introduire le détail pittoresque. Le type élémentaire, que multiplient les fresques et les graffiti, et qu'ils prêteront à la sculpture, représente un jeune pâtre imberbe, debout dans une attitude paisible, vêtu à l'ordinaire d'une tunique courte, ceinte autour des reins, à laquelle peut s'ajouter un petit manteau, les jambes nues parfois, mais le plus souvent chaussées de sandales à longues bandelettes (fig. 42). Tantôt il tient des deux mains les pattes de la brebis posée sur ses épaules, ou bien, les réunissant dans sa main gauche, il porte de la main droite le vase de lait, la houlette ou les pipeaux. Souvent aussi, pour mieux équilibrer la composition au centre d'une voûte ou au sommet d'un arcosoliurriy deux brebis, placées de part et d'autre à ses côtés, lèvent vers lui la tête, et deux arbres l'encadrent de leur feuillage. Pieuse formule, et d'une expressive simplicité, que les artistes vont se transmettre scrupuleusement.

A sa suite, les scènes pastorales s'introduisent aux catacombes. Tel arcosolium du cimetière ostrien nous montre, auprès de Forante bienheureuse, un

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simple pâtre occupé à traire les brebis dans les prairies célestes; mais l'image hiératique est toujours là, pour préciser le sens profond de la fresque (fig. 43). C'est par une exception tout à fait rare qu'il est possible de citer

une scène où le Bon Pas s'écarte absolument

du type traditionnel. Dans cette même catacombe de Domîiille, où nous avons rencontré deux fois la symbolique image d'Orphée, une scène charmante, contemporaine de ces images, en forme comme la conclusion. Le divin berger n'est plus debout; il ne porte plus la brebis égarée; ainsi qu'Orphée il est assis sur un tertre de gazon au milieu d'un bois touffu; il ne joue point

de la lyre, mais il tient en main la syrinx pastorale; son troupeau, brebis et bouc, l'entoure attentivement. Quel plus gracieux symbole de la paix harmonieuse donnée au monde par le Sauveur des âmes 1

L'agneau. ■— Autour du Pasteur se repose le troupeau des fidèles. Le symbolisme de l'agneau, beaucoup

moins complexe que l'on ne croit dans les peintures chrétiennes antérieures à la Paix de l'Eglise, se rattache directement au symbolisme du Pasteur, et ne peut s'interpréter qu'en deux sens, étroitement unis l'un à l'autre. Dans le premier sens, de beaucoup le plus fréquent, et défini d'ailleurs par l'Évangile, l'agneau figure l'âme chrétienne pendant son existence terrestre : ou c'est l'âme égarée que le Pasteur rapporte au bercail, ou c'est l'âme fidèle qui se nourrit de l'enseignement de l'Eglise, aux pieds de son doux maître. Il

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arrive même que l'agneau soit remplacé par un bouc, que le Bon Pasteur porte ou caresse, formel démenti infligé par les peintres à la rigueur des hérétiques mon-

nistes et novatiens, qui refusaie pécheurs à la pénitence. Rien n'es ordre d'idées, qu'une belle fresqu au fond d un arcosol um du c m

d'admettre t :plus curieux, en cet ;du m* siècle, peinte : ère de Call s e et

malheureusement ravagée par l'ouverture d'un îocus (fig. 44). a De chaque côté du Pasteur, un disciple exhorte les brebis, qui reçoivent diversement la bonne nouvelle- Les unes s'approchent, écoutent, et sont baignées par une onde mystique dont le sens est facile à entendre; les autres se détournent pour brouter et restent dans les lieux arides. On le voit, c'est là une sorte de commentaire moral... La scène est développée, mais dans le sens religieux... Chaque personnage a sa valeur spirituelle; chaque brebis représente un état de

Pâme en présence de la grâce. » (Grousset.) Dans un deuxième sens, assez rare d'ailleurs, l'agneau est la figure de Tâme au ciel, de l'âme sainte. Ainsi s'expliquerait une fresque décrite par M. Liell, au cimetière de Domitille; on y voit, aux deux côtés du Bon Pasteur, un certain nombre de brebis, derrière lesquelles, en nombre égal, sont dessinées des Orantes. C'est par un dédoublement analogue qu'un sarcophage du musée de Lateran présente aux pieds des douze apôtres un

pareil nombre d'agneaux (fig. 2l3).

Le vase de lait. — L'âme fidèle parvient à la joie céleste en mangeant la nourriture eucharistique, donnée par le Pasteur. Cette nourriture de vie, c'est le lait, et le vase de lait, la mulctra, que le Pasteur porte quelquefois à son côté (fig. 42), devient comme le calice rempli du sang divin. Les actes du martyre de sainte Perpétue, que l'on a datés des premières années du iii« siècle, décrivent en ces termes une des visions de la sainte : « Je montai et je vis l'étendue immense d'un jardin, et au milieu de ce jardin un homme assis, ayant les cheveux blancs et un habit de berger, trayant des brebis : et autour de lui, debout, plusieurs milliers d'hommes vêtus de blanc. Et il leva la tête et me regarda, et me dit : Tu es la bienvenue, ma fille. Et il m'appela, et il me donna une parcelle du lait caillé qu'il venait de traire, et je la reçus les mains jointes, et je la mangeai : et tous alentour dirent : Amen. Et au son de la voix je m'é-

Fjg. 4$. — Le vase de lait (crypte de Lucine).

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veillai, ayant dans la bouche je ne sais quoi dedous. » Rien de plus frappant que cette allégorie de la communion, principe de la béatitude céleste. Aussi bien ce vase de lait, qui devient un délicat symbole de l'Eucharistie, est-il mis en belle place par les peintres chrétiens. Le voici (6g. 45), dans un très ancien cubiculum de la crypte de Lucine, accompagné du bâton pastoral et posé sur un autel rustique entre deux agneaux qu'encadrent deux arbres. Tout récemment encore (1890), les belles fouilles continuées par le P, Germano dans l'antique demeure des saints Jean et Paul nous révélaient un nouvel exemplaire de cette intéressante composition.

Au cimetière de Domilille, une chambre contemporaine de la crypte de Lucine, peut-être même plus ancienne, et dont nous avons admiré déjà Varcosolium orné d'un paysage pompéien (fig. 28), montrait, au milieu de petits panneaux enfermant des génies, deux agneaux dont un seul nous a été conservé {fig, 46). Il bondit joyeusement, ayant à son côté la houlette, d'où pend le vase de lait. D'autres agneaux, sur une voûte du cimetière des S" Pierre et Marcellin, sont au repos, soutenant contre leur épaule une palme et portant ce même vase.

Ces paisibles images n'auront qu'une brève durée;

ço L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.

le symbolisme du Bon Pasteur disparaît dans Part nouveau qui se lève à la Paix de TEglise; la figure du Consolateur, qui emporte au séjour de paix la pauvre âme toute meurtrie des luttes d'ici-bas, fait place à l'image du Dieu triomphant, du Roi de gloire dont la puissance s'est affermie sur la terre. En même temps, le symbolisme de Pagneau grandit et se transforme; l'agneau remplace le Bon Pasteur dans le rôle du Christ; et les splendides visions de l'Apocalypse vont succéder à la douceur de T Evangile.

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