LE CYCLE MARITIME. — L^ICHTYS
Le navire^ le phare et V ancre. — Les symboles du cycle maritime, si aimés des premiers chrétiens, étaient déjà populaires dans l'antiquité païenne : rien ne pouvait mieux exprimer le voyage de la vie, dont les agitations se terminent au port de l'éternel repos, que le navire ballotté parla mer,
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Fig. so. — Épitaphe
provenant da cimetière de Gordianus
(musée de Lateranj.
dirigévers le phare, défendu ' par l'ancre; ce symbolisme était tout chrétien par avance. Dès le ii® siècle, saint Clément d'Alexandrie en constatait l'heureux usage, lorsqu'il conseillait
aux fidèles de graver au chaton de leurs bagues le poisson près de la colombe, le navire et l'ancre de Séleucus près de la lyre de Polycrate. Le navire, symbole de la vie humaine, est souvent représenté seul sur les épitaphes, souvent il esf accompagné du phare (fig. 5o), ou bien il porte, comme l'arche de Noé, la colombe messagère du salut (fig. 48). Comme l'arche de Noé, il devient encore, dans les écrits des Pères, une image de l'Église, reproduite pendant tout le moyen âge, et per-
I. De Rossi, De Christianis monumentis Ix^ùv exhibentibus (Spicilegium Solesmense); R. S,, t. I et II ; Bull,, i863, 1870, 1872. — Kraus, R, E,, art. A nker, Fisch, Schiff. — Schultze et Hasen- CLEVER, ouvrages cités.
pémée jusqu'à nos jours. C'est en ce sens qu'il faut interpre'ter la fresque bien connue d'une des chambres des Sacrements au cimetière de Callisie (fig. 5i) : le
Fig. SI.
rmpêle (cimetiire d« CallUte).
petit navire, battu par une mer orageuse, paraît au moment de sombrer; un de ceux qui le moulaient se débat au milieu des vagues qui l'engloutiront; mais un
Fig. }>. — Epilaphe de ta Crypie de Lucine.
autre, le chrétien fidèle et confiant en son Dieu, se dresse à l'avant, les mains levées au ciel, d'oU lui vient le secours attendu : une jeune figure se montre dans une gloire, et le saisit aux cheveux.
LE CYCLE MARITIME
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Un marbre de Spolète (fig. 214), qui représente la nef de TÉglise, en précise la significatioti mystique; et bientôt nous la verrons ingénieusement associée à l'image du dauphin, donnant l'expression la plus parfaite de ce simple et profond symbole (p. 96).
Comme le navire, l'ancre aussi a d'abord un sens tout général et philosophique, c'est l'espérance. Mais l'espérance chrétienne s'appuie à la Croix, et l'ancre, dont la branche est traversée d'une barre, devenait pour les premiers fidèles une image secrète de cette Croix qu'ils n'osaient représenter plus ouvertement, et qu'ils dissimulaient parfois aussi à l'extrémité du mât d'un navire, ou sous le trident du pêcheur, ou sous la lettre grecque T (tau). L'ancre, qui n'apparaît plus sur les tombes postérieures à Constantin, estgravée ou peinte sur quelques-unes
des plus anciennes épitaphes ; elle y complète le sens mystique du navire et de la colombe (fig. 52), de l'agneau (fig. 53), du dauphin.
L'Ichtys. — De tous ces symboles chers aux premiers fidèles, le poisson est certainement le plus étrange d'apparence, mais à la fois le plus fréquent et le plus profond, le seul dont le mystère exige vraiment, pour être compris, une initiation toute chrétienne, et témoigne de cette pieuse entente que l'on a nommée la discipline du secret. Rien n'est plus ordinaire, dans l'art classique païen, que les scènes de pêche, le décor
Fig. S3* "^ EpitApha du cimetière de Callistc.
ç6 L'ARCHÉOLOGIE CHRETIENNE.
pris au monde maritime. Ce décor passe aux catacombes, et tout d'abord il change de sens. Le pêcheur banal que nous voyons aux murailles de Pompéi devient un des apôtres auquels Jésus a dit : « Je vous ferai pêcheurs d'hommes » ; le poisson, image de Pâme conquise à la foi, devient plus encore, l'image du Christ sauveur. Sans doute le décor n'a pas perdu tous ses droits, et l'on n'ira point songer, par exemple, à interpréter symboliquement les dauphins du cimetière de Thrason s'ébattant à la surface des flots près du monstre qui engloutit Jonas. Mais, dès l'antiquité, le dauphin avait son symbolisme ; il portait les âmes des morts aux îles bienheureuses; dans l'art chrétien, il est, au sens le plus élevé, le Sauveur des âmes. Il porte la nef de l'Eglise, sur une Fig-S4» gciï^iïiG assez grossière et sur une épitaphe Fresque du ju me siècle i ' uu des petits médaillons
cimetière
de Caiiiste. d'une célèbre patène de Cologne (fig. 248) le représente au-dessus de cette même nef et de ses quatre passagers. Parfois il est transperce du trident (fig. 54), et, s'il nage à côté de l'ancre, les deux symboles réunis signifieront : Espoir en Jésus.
Mais l'image du dauphin est remplacée le plus souvent par un poisson indéterminé, le poisson du salut, dont le nom grec IX0TC est composé des lettres initiales de ces cinq mots : Iviaoù? Xpiarb; 06où t(cç Zbixr.^, Jésus^ Christ Fils de Dieu Sauveur. Le célèbre acrostiche a dû se former, au if siècle, en Orient, et sans doute dans l'école juive d'Alexandrie, où ces sortes de com-
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binaisons de lettres étaient un jeu fréquent. L'inscription métrique d'Autun, qui se termine par l'épitaphe d'un Pectorios, du m* ou du iv® siècle, débute par une strophe charmante, peut-être contemporaine de saint Irénée, où l'acrostiche est commenté en même temps que formé, a Race divine du céleste Ichtys, reçois d'un cœur pieux la vie immortelle parmi les mortels. Rajeunis ton âme, mon ami, dans les eaux divines par les flots éternels de la sagesse qui donne les trésors. Reçois l'aliment délicieux du Sauveur des saints : mange et bois, tenant Ichtys de tes deux mains. »
On le voit, T Ichtys n'est pas qu'un symbole général du Sauveur divin, c'est, dès le ii« siècle, une vive image de Jésus nourriture des âmes dans le sacrement de l'Eucharistie. Cette belle conception, introduite dans l'art romain par la théologie d'Orient, se précise encore dans une autre épitaphe grecque, où Abercios, évêque d'Hiéropolis en Phrygie vers la fin du ii« siècle, après avoir raconté ses voyages en Syrie et à Rome, explique avec une subtile poésie sa croyance au sacrement : « La foi me conduisit et me présenta pour nourriture le Poisson tiré de l'unique fontaine, très grand et pur, qu'a porté la Vierge chaste. »
IXeYOZCUNTCDN UCINIAIAMIATIBE
^'^%* S S* — Épitaphe conservée au musée Kircher.
Fig. %6, — Fresque de la crypte de Lucine.
Voilà le premier élément de ces représentations eucharistiques qui se multiplieront au m« siècle, et que nous retrouverons dans la belle synthèse liturgique du cimetière de Calliste. Mais il faut remarquer que Tlçhtys des premières fresques n'est pas le poisson cuit, que
nous verrons uni au pain sur la table des banquets; c'est « le poisson d'eau vive », comme écrit saint Paulin de Jésus; et ce poisson vivant, le voici, sur une paroi de la crypte de Lucine, reproduit par deux fois, en face du vase de lait mystique, avec des emblèmes si particuliers que cette peinture, une des plus anciennes qui soient aux catacombes, représente de façon indéniable la plus parfaite image du salut par l'Eucharistie (fig. 56). Le poisson, qui nage rapidement à fleur d'eau, porte une corbeille d'osier remplie de pains de couleur cendrée (de ces pains appelés mamphula par les Romains, et que les Orientaux offraient comme prémices à leurs prêtres) ; au milieu de la corbeille, on distingue nettement la tache que fait un verre rempli d'une liqueur rouge. Les deux interprétations que peut recevoir cette petite fresque nous montreront comment le symbole du poisson se dédouble, et par quelle transition directe
Fig. $7. — Epitaphe conservée à Modène.
LE CTCLE MARITIME. çg
nous arrivons à son second sens. Le poisson porteur de la corbeille eucharisiique, c'est évidemment l'Ichtys divin s'offrant aux âdèles dans son sacrement, Jésus à U fois poisson d'eau vive et pain véritable, panis verus et aquae vivae piscis; mais c'est aussi le ciirétien, ce a fils de l'Iclitys céleste », dont nous parlait l'inscription d'Autun, ce a petit poisson à l'image de notre Ichtys Jésus- Christ », comme l'appelle Tertullien, qui naît dans les eaux, et y trouve le salut. Et l'on a ciié enfin une phrase de saint Jérôme, qui ,R(ptgda=iioo «emndiei paraît merveilleusement traduire la fresque de Lucine. « Personne n'est si riche que celui gui porte le corps du Christ dans une coron sang dans un vase de verre. »
affrontés sur une épitaphe de Modène, et se nourrissant du pain eucharistique (fig. 57}, sont aussi l'image du chrétien qui trouve dans le sacrement le secours de la vie terrestre, le gage de la vie future. Et n'est-ce pas encore le petit poisson dont parlait Tertullien, qui nage auprès de l'ichtys attaché à la croix, sur cette gemme charmante, de travail tout classique (peutêtre un bijou païen chrétiennement interprété), qui orna, au xi° siècle, l'anneau d'Adhémar, évêque d'Angouléme(fig. 58)?
Fig. i9. — Gemme
du muiCe Kircher
(Reproduction agrandie).
Le grand symbole de Plchtys est le terme où vient aboutir cette riche série d'images élémentaires, cet alphabet de la foi chrétienne, cette phrase mystique dont chaque signe est un mot. Quelle grâce paisible et profonde dans ces vivants symboles, qui réunissent autour de la douce figure du Pasteur tout ce que la nature a de plus innocent, l'agneau, la colombe et le poisson, les arbres et les fleurs ! Cet alphabet sacré, le voici tout ensemble sur une précieuse gemme romaine, du II® siècle peut-être, dont la gravure délicate a groupé dans un champ exigu le Bon Pasteur, Tagneau portant le tau et la colombe, le navire, les poissons et Tancre, parmi les lettres du mot qui explique tout : IX0YC (fig. 59).