BÉATITUDE
du ciel. Le paradis que décrivent la vision de sainte Perpétue (p. 88) et la liturgie alexandrine, verger tout éclatant de lumière et de fleurs, embaumé du par-
que peindra si radie use ment,
Fig. fo. — Ëpitaphe conBervfs à Aquïlée.
fum des roses à la fin du moyen âge, le bienheureux Angelico, les humbles peintres des catacombes s'efforcent naïvement à le représenter. Le Bon Pasteur, maître du royaume paisible, accueille parmi les arbres l'Orante, rime élue. Parfois cette représentation, comme dans une belle fresque du cimetière d'OsIrianus (fig. 43), semble traduire d'assez près la vision de sainte Perpétue; le plus souvent l'image n'est n résumé symbolique, une ; faite des termes essentiels ; l'Orante, le Bon Pasteur et l'arbre (fig. ji). L'arbre, symbole de résurrection et type du jardin céleste, est souvent un oli- 'estlepalmierqui bientôt i place, aux absides des basiliques, dans la Jérusalem divine (p. 2or). De toutes les fleurs, la rose est la seule dont les peintres aient eu l'habi-
vier, quelquefois un p prévaudra et prendra
tude; le lis, malgré sa pureté symbolique, ne se rencontre presque jamais aux catacombes. C'est au cimetière de S^ Sotère, dans un beau cubiculum de la fin du III® siècle, qu'il faut chercher la plus parfaite image de ce paradis espéré des premiers chrétiens (fig. 72). La fresque se développe tout autour de la baie d'un arcosolium et de l'ouverture d'un large Iocus;ç\\q a été malheureusement dégradée, au iv« siècle, par le percement de nouvelles tombes. Sur le sol d'un riche jardin, cinq personnages se présentent debout, les bras étendus. Leurs noms sont inscrits au-dessus de leurs têtes, accompagnés chacun de l'acclamation IN PAGE : Dionysas^ NemesiuSy Procopius, Eltodora, Zoe ; le nom à'^Arcadia indique peut-être une sixième défunte dont l'image orante ne fut pas exécutée. Les dalmatiques de Dionysa et d'Éliodora paraissent en tissu d'or, à larges bandes de pourpre; celle de Zoé, en tissu de pourpre à bandes d'or brodées de rouge, somptueux costume qui rappelle celui des grandes orantes peintes vers la même époque au cimetière de Thrason (fig. 41). Les deux jeunes garçons portent des tuniques dites clavatœ, d'apparence beaucoup plus simple; Procopius a en outre le pallium^ Némésius une courte penula. Autour des élus s'épanouissent les arbres et les fleurs du paradis ; des oiseaux s'ébattent parmi les raisins, les figues, les olives ; partout surgissent des branches fleuries, que termine, au sommet de la fresque, une guirlande de roses. Deux paons, aux deux côtés de l'arcosoliwn, expriment l'immortalité. Plus bas, dans une sorte de frise aux couleurs légères, on distingue trois grands vases où l'eau jaillit et retombe ; des oiseaux
LE PARADIS ET LA BEiTITODE. 115
volent autour de ces sources limpides et s'y désaltèrent ; c'est le gracieux symbole du refrigerium, de ce rafraîchissement divin dont parlent les épilaphes et que
Solère).
célébrait sainte Perpétue, quand elle racontait avoir vu son frère Dinocrate, admis au bonheur éternel, boire joyeusement à la fontaine du jardin céleste.
Les banquets du paradis. — Les banquets expriment,
Ii6 L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.
SOUS une forme plus précise, l'idée du rafraîchissement des âmes. Les Actes des martyrs, les Constitutions apostoliques (de la fin du m® siècle) mettent volontiers en parallèle les souffrances des fidèles persécutés et la joie immortelle des élus assis au festin céleste. La martyre Agathonice de Pergame, illuminée par une vision, s'écrie : « Ce repas est préparé pour moi; je m'assiérai et je mangerai à cette table glorieuse. » Les liturgies funéraires demandent Padmission de l'âme au banquet bienheureux; que font-elles d'ailleurs que rappeler la parole de Jésus promettant à ses disciples de les accueillir à la table de son Père? C'était une allégorie familière à tout esprit chrétien, et tout indiquée au décor des tombes primitives. Aussi bien trouvons-nous une scène de banquet parmi les fresques à demi effacées qui ornent l'antique vestibule de Domitille(fig. 73). Deux hommes, assis sur un lit devant une petite table sur laquelle sont posés des pains et un poisson, s'entretiennent amicalement, tandis qu'un serviteur s'approche, sans doute pour leur offrir le vin. La peinture est belle, de lignes nobles et correctes. On a voulu y voir une image de la vie réelle; et vraiment elle ressemble de fort près aux repas funèbres sculptés sur les stèles grecques. Mais la signification solennelle du poisson et du pain, en nous rappelant l'Eucharistie, nous fait aussi penser aux joies célestes : « Celui qui mange ce pain vivra dans l'éternité. » Ce symbolisme s'accorde trop bien avec le sens des peintures avoisinantes pour être sérieusement contesté.
Les autres scènes de banquet, peintes aux catacombes plus d'un siècle après cette fresque, sont de
LE PARADIS ET LA BEATITUDE. ii?
deux sortes, et se répartissent presque toutes entre deux cimetières, celui de Calliste et celui des S" Pierre et Marceiiin. Nous parlerons bientôt des banquets du cimetière de Calliste (fig. 96) : ce sont d'évidentes représentations allégoriques de l'Eucharistie, prises à l'Evangile, et qui comprennent invariablement sept convives masculins. Au cimetière des S" Pierre et
t'ig' 7) ' — BaDquct célcsta (cimetiâre de Domitillc).
Marceiiin, on compte aujourd'hui sept peintures de banquets, dont deux presque méconnaissables, toutes groupées dans une même région, et pouvant être datées de ta fin du m" siècle. Au premier abord, on croit assister à un repas de famille (fig. 74). Parents et enfants s'appuient aux coussins d'un lit en demicercle, mangeant et buvant, ou tendant la maînvers un trépied qui supporte un poisson. On a parlé des agapes chrétiennes à propos de ces banquets ; mais on n'apercevait point sans doute deux Bgures de jeunes femmes, aux cheveux relevés et noués sur la tête, qui se tiennent
iiB L'ARCHEOLOGIE CHRETIENNE.
debout OU assises aux deux extrémités du lit, et l'on oubliait de tire les inscriptions qui, sur quatre de ces peintures, interpellent évidemment ces jeunes femmes : Irène da calda, Agape misce mi, ou encore Agape porge calda, Irène misce (Agape, Irène, donne de l'eau
Fig. 7i, — Banquei c*leele (c
Marc«llin).
chaude, emplis mon verre). Ces noms grecs, Irène et Agape, invariablement répétés dans tes acclamations latines de nos quatre banquets, nous les trouvons dans les inscriptions funéraires : IRENE tibi cum saitctis, — Sabina in AGAPE (la Paix soit avec toi parmi les saints! — Sabina, puisses-tu vivre dans l'Amour!). La Paix et la Charité, telles sont les servantes des banquets célestes : elles dispensent aux élus le vin du
LE PikRADIS ET LA BÉATITUDE.
rafraîchissement qui accompagne la chair du poisson divin, vraie nourriture du paradis. C'est bien là le sommet de Pallégorie mystique; mais pourquoi l'exécution grossière de ces fresques répond-elle aussi peu à la hauteur de la conception! Quel plus beau thème Part chrétien primitif eût-il pu rencontrer que ce festin de Péternelle joie, servi par la Paix et par la Charité! Une peinture de même époque, découverte au cimetière ostrien par Bosio, nous offre une image de
Fig. 7$. — Banquet des Vierges sages (cimetière ostrien).
banquet céleste particulièrement adaptée à une tombe de religieuse (fig. y 5). C'est le banquet des cinq Vierges sages, parmi lesquelles une place est réservée à Pâme élue. La scène est divisée en deux tableaux par la figure de Forante : d'un côté les cinq Vierges présentent leurs fl^ambeaux allumés ; de l'autre elles sont assises à la table de l'Epoux. Au cimetière de Cyriaque, une fresque d'époque plus basse, aujourd'hui détruite, représentait les Vierges groupées autour d'un Christ au triple nimbe. Nous savons, par le Sacramentaire de Gélase, qu'on invoquait aux obsèques des religieuses la parabole des dix Vierges; une inscription d'Aoste
lao L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.
confirme ce pieux usage : INSTAR- SAPIENTIVM- PVELLARVM-SPONSVM- EMERVIT- HABERE- XVM V (A Fexemple des Vierges sages elle a mérité d'avoir le Christ pour époux.)
Telles sont, dans leur simplicité si pure et si joyeuse, les premières images du Paradis chrétien; Part nouveau qui va naître à la Paix de l'Eglise les enrichira encore et les ennoblira peut-être, mais sans rien ajouter au charme de leur primitive fraîcheur.