‹ L'archéologie chrétienneChapitre 41 sur 68 · L'ART DES BASILIQUES · texte numérisé non relu

L'ART DES BASILIQUES

La Paix de l'Église. Développement de l'architecture chrétienne. — La conversion de Constantin au christianime et la Paix donnée à l'Eglise, en 3i3, par rÉdii de Milan, changèrent les destinées de l'art. Cette grande et soudaine révolution, qui imposait à la société romaine un culte hier encore persécuté, inaugu-

I. EusÉBE, Hist. eccl., 1. X. — Liber pontîficalis, éd. Duchesne, 1. 1", — Dictionnaires de Marticny et de Kbaus, art. Basilique, Baptistère, etc. — De Rossi, R. S., t. 111; Bull., 1871. — Car-

Rucci, l, IV CiAMPiNi, Vetera monumenta, 3 vol., 1747. — Qui-

CHEKAT, Mélanges it'archéologie,t. k, p. 403 et suiv. — HûBscH(trad. Goebbeh), Monuments de l'architecture depuis Constantin jusqu'à Charlemagne. — De Vqgué, les Églises de Terre sainte et Architecture civile et religieuse de la Syrie centrale, du iv» au :, Origines du culte chrétien, ch, XII.

rait pour les chrétiens une vie nouvelle dans la joie inespérée du triomphe. Devenue officielle, la religion demande des monuments ; les chapelles et les cryptes où les premiers fidèles ont célébré les saints mystères ne suffisent plus, ou ne sauraient convenir à la solennité du culte. L'empereur et le clergé appellent les artistes au travail : architectes et sculpteurs, peintres et mosaïstes sont accueillis avec enthousiasme, affranchis des charges publiques. Partout s'élèvent de somptueuses basiliques, enracinées au sol des catacombes et dressant leur maître-autel sur la tombe vénérée des martyrs. A Rome seulement, pendant un espace de vingt ans, le pape Silvestre en fit construire six, dont les trois plus grandes de la chrétienté : la basilique Constantinienne, l'église mère, édifiée dans l'antique demeure des Lateranij et directement reliée au palais impérial; la basilique Vaticane, où reposaient les papes des deux premiers siècles, juxla corpus sancti Pétri ; la basilique de S* Paul, qui abritait, sur la voie d'Ostie, les reliques du grand apôtre des Gentils. La création même de Byzance, consacrée le 14 mai 33o, et la faveur témoignée par Constantin à sa nouvelle capitale, les palais et les musées dont il la dota, les richesses qu'il y fit affluer, ne purent nuire, au moins durant le iv« siècle, à cette magnifique renaissance de la civilisation romaine. C'est la vie puissante de Rome qui se répand en Orient, en Afrique, en Gaule, en Espagne ; la vie religieuse part de Rome et y reflue, après avoir animé tout l'Empire,

Il n'est guère possible d'énumérer tous les grands édifices religieux dont la construction remonte au

IV® siècle ; qu'il suffise de citer, à Rome, <c les sept églises », que visiteront désormais les pèlerins. S* Jean de Lateran, S* Pierre, S* Paul, S* Laurent, S*® Marie Majeure, S*° Croix de Jérusalem et S* Sébastien, en même temps que les basiliques de S*® Cécile, de S*® Agnès, de S'® Anastasie, de S*« Pudemienne, de S^ Prisca, de S*® Praxède ; à Naples, S*® Restituta ; en Gaule, S' Irénée de Lyon, la cathédrale de Trêves; en Afrique, les églises de Carthage ; de nombreuses basiliques à Constantinople, d'autres en Asie, à Héliopolis, à Nicomédie, à Tyr, à Jérusalem (l'église du S* Sépulcre, édifiée de 326 à 336 par Constantin, a été entièrement reconstruite au moyen âge), enfin, dans la Syrie centrale, où les belles explorations de M. de Vdgûé nous ont révélé une série considérable de monuments des plus précieux pour Thistoire de l'architecture chrétienne du iv® au vu® siècle.

Origine et architecture des basiliques, — On a longuement discuté et l'on discute encore la question des origines de la basilique chrétienne. Est-elle une simple adaptation de la basilique païenne, complétée selon les besoins du culte, ou une création indépendante de l'art chrétien au service de la discipline ecclésiastique ? Au premier abord, on est frappé des ressemblances extérieures que l'on aperçoit entre l'église chrétienne et ces basiliques civiles, grands édifices rectangulaires, élevés sur les places publiques, où se rendait la Justice et se traitaient les affaires. Assurément les basiliques civiles n'ont pu être transformées en églises : à la fin du IV® siècle, elles avaient encore leur existence particulière et leur emploi. Ont-elles pu servir de modèle

aux églises ? Non, si l'on reconnaît pour un des éléments essentiels de Péglise l'abside semi-circulaire qui ferme la nef majeure : la basilique civile se termine à l'ordinaire par un mur rectiligne. Mais il y a des exceptions à cette règle, et quand on pénètre dans la petite basilique impériale du Palatin, dont la tribune en hémicycle est encore séparée par une balustrade de la triple nef où se tenaient les plaideurs, on se croit tout d'abord au milieu des ruines d'une église primitive.

On peut dire que le type de la basilique chrétienne ne s'est pas formé en une fois, sous l'inspiration des architectes et du clergé; il s'est développé par de successives ébauches. Il faut en chercher une première expression dans les exedrœy les cellce, à simple ou triple abside, construites près de l'entrée des cimetières primitifs, et devant lesquelles, dans un espace enclos de barrières, les fidèles se réunissaient pour l'assistance aux offices divins. Il faut surtout tenir compte des oratoires domestiques appartenant aux riches chrétiens qui réunissaient chez eux la communauté de leurs frères, et, en même temps, de ces chapelles creusées dans la profondeur des catacombes, où l'on retrouve, en proportions moindres, les caractères architecturaux qui s'épanouiront à la surface du sol : au cimetière de Priscille, l'abside et l'arc triomphal; au cimetière d'Ostrianus, la chaire épiscopale placée dans le presbyterium.

De ces éléments réunis et amplifiés naît la basilique chrétienne; elle prend aux basiliques civiles leurs majestueuses proportions, leur triple nef et la belle

symétrie de leurs colonnades; aux chapelles et aux cellœ des catacombes leurs absides et leurs arcs, la disposition des chaires et de l'autel ; à la maison romaine, son atrium.

Les basiliques chrétiennes qui ont le mieux conservé jusqu'à nos jours leur forme primitive sont celles de Ravenne; à Rome, on se représentera aisément leur architecture en visitant S*® Marie Majeure, ou mieux encore, S' Clément, qui date à la vérité du xii*^ siècle, mais reproduit assez fidèlement, d'extérieur et d'intérieur, le type classique original. Le plan ci-joint de l'ancienne basilique de S* Pierre (fig. 127) va nous aider à mieux comprendre les détails essentiels.

Avant de pénétrer dans la basilique proprement dite, on franchit un vestibule soutenu de colonnes, le narthex, qui introduit dans Vatrium ou parvis. C'est une grande cour de forme rectangulaire, entourée de portiques : Vatrium de la maison romaine, le cloître du moyen âge. Là

Fig. 127. — Plan de l'ancienne basilique Vaticane.

nblent les catéchumènes et les pénitents autour d'une fontaine qui sert aux purifications. Un second vestibule, le narthex intérieur, introduit dans l'église par une ou plusieurs portes à vantaux de bois, d'ivoire ou de bronze, devant lesquelles des voiles sont suspendus (fig. 128). Parfois (notamment à Ravenne),

Vatrium disparaissant, il ne subsiste que le narthex adossé à la façade; parfois aussi, la façade se présente isolée, au-dessus d'un large perron. A partir du v' siècle, il arrivera que le corps de l'église soit flanqué d'une ou de deux tours (fig. 129).

La basilique, de forme oblongue, comprend généralement trois nefs; c'est par une exception fort rare que les grandes églises de S' Pierre et de S' Paul

ARCHITECTURE DES ÉDIFICES CHRÉTIENS. i?s en ont cinq. La nef majeure, beaucoup plus large et plus haute que les nefs latérales, dont elle est séparée par des colonnades, s'ëclaire de fenêtres percées à droite et à gauche dans toute sa longueur (tîg. i3o), et se termine par une toiture à charpente visible, ou par un plafond de bois sculpté. Vers le milieu, le cAœwrj ferme dun chancel de marbre, réunit les chantres et les ordres inférieurs du clergé; sur les côtés sont les chaires, ou ambons. Entre l'abside et la nef se développe souvent une galerie transversale, le transept, qui donne à l'église la forme de croix Ce transept, que l'on rencontre déjà dans les basiliques civiles, se relie à la nef majeure par une arcade grandiose, l'arc triomphal, où se dessine par avance la forme cintrée de la conque absidale. Sous un haut ciborium ou baldaquin formant toiture, l'autel, table de marbre aux parois sculptées, supportée par un ou quatre pieds en forme de colonnes, s'élève au milieu du tribunal, et directement au-dessus de la crypte souterraine, la confession, qui enferme le tombeau d'un martyr. Des escaliers latéraux permettent d'atteindre la confession; mais il y a, au-dessous de

176 L'ARCKÉOLOGIE CHRÉTIENNE.

l'autel, une petite ouverture c&tTée, J^enestella confessioniSf par où les fidèles peuvent voir la tombe sainte, et en approcher des linges qui deviendront des reliques. L'abside ou exedra semi-circulaire qui termine réglise forme le presbyterium ; tout au fond se dresse la cathedra ou trône de l'évêque, entourée des bancs, subsellia, où s'asseyent les prêtres ordonnés ; les diacres et les sous-diacres ont leurs sièges près de l'autel. Les bas côtés de l'église, plaga ou porticus, reçoivent la foule des fidèles, les hommes à droite, les . i ) femmes à gauche .

r" ' ' I Telle est, dans

^'i ses grandes lignes, Fig. 1,0. - Ba. côté d'ud ^copU.ge 1^ disposition in-

du Lateran. térieure des ba-

siliques chrétiennes. La façade en était généralement tournée vers l'orient, sans toutefois que cette règle eût rien d'absolu : une lettre de saint Paulin nous apprend que la basilique qu'il fit construire à Noie, au lieu d'être orientée selon l'usage, regardait le tombeau de saint Félix; et nous savons que dans les basiliques de Gaule la façade, presque toujours, était vers l'occident. En ce dernier cas, l'ofiîciant devait s'agenouiller dans le même sens qiie les fidèles, au lieu de leur être à demi caché par l'autel. Mausolées et baptistères. — En même temps que les basiliques, et dès l'époque de Constantin, les édi-

fices circulaires couronnés d'une coupole apparaissent dans l'architecture chrétienne. Mausolées et baptistères se rattachent à un même type de construction, tout imprégné de tradition antique. Il est évident que la rotonde sépulcrale païenne (dont il subsiste à Rome plusieurs exemples), avec sa base polygone ou circulaire, sa muraille cylindrique terminée en coupole, ses niches intérieures régulièrement disposées pour recevoir des sarcophages ou des statues, a servi de modèle au mausolée chrétien. Il n'a pas fallu plus d'efiforts pour donner au baptistère la forme de la salle ronde des thermes, avec sa robuste voûte et sa piscine creusée dans le sol. Il y eut toutefois des innovations heureuses : au mausolée-baptistère de S'° Cons- fig. 131.

tance (fig. i3i), la coupole, aulieu 'i^V'LZncl::' de s'appuyer sur le mur extérieur, porte sur un tambour cylindrique percé de douze fenêtres, et soutenu par vingt-quatre colonnes accouplées que relient des arcades. Un portique annulaire à voûte cintrée se développe entre ces colonnes et l'épais mur extérieur où sont ménagées, à intervalles réguliers, douze niches et trois absides répondant, en forme de croix, à la porte d'entrée que précède un vestibule. Plus considérable encore et plus originale est l'église de S* Etienne le Rond, construite dans la seconde moitié du v® siècle, avec son triple rang de colonnes et ses quatre absides. Elle se rapproche davantage des édifices circulaires multipliés en Orient dès le règne de Constantin; ces

vastes églises rondes, inspirées aussi de l'admirable structure des rotondes classiques, telles que le Panthéon d' Agrippa ou le caldarium des thermes de Caracalla, commencent à s'en écarter par le développement nouveau de la coupole, qui peu à peu deviendra l'élément essentiel de l'architecture byzantine.

Les bas côtés d'un magnifique sarcophage du Lateran nous offrent une intéressante représentation d'églises et de baptistères du iv® siècle(fig. i3o) : voici la basilique avec son chevet cintré, ses fenêtres divisées par des cloisons de marbre, les voiles suspendus au seuil ; tout à côté, le baptistère avec sa porte entr'ouverte, sa coupole basse à revêtements de tuiles ; puis les constructions annexes, chapelles ou sacristies.

Éléments et principes de la décoration nouvelle; la inosa'ique, — L'ornementation extérieure des édifices chrétiens fut d'abord très sobre. Une façade presque nue, qu'animaient seulement quelques rinceaux de feuillage, des colonnes unies (souvent prises aux temples païens) encadrant le portique ou le parvis, suffisaient à la noble apparence des basiliques. Ce simple décor révélait parfois un goût accompli, à en juger par le merveilleux dessin des fenêtres et des portes que possède encore la basilique constantinienne du Crucifix, à Spolète (fig. 126). D'autres églises de Spolète, ruinées ou renouvelées, le charmant petit temple du Clitumne, transformé sous Constantin en église chrétienne et marqué du chrisme qu'entourent des rameaux de vigne, les restes des anciennes basiliques africaines et syriennes, où l'ornementation élégante et légère apparaît à peine, tous ces témoins aujourd'hui conser-

DÉCORATION DES ÉDIFICES CHRÉTIENS. i;?

vés de la première architecture chrétienne accusent un entier contraste avec le luxe épais et lourd des derniers temples païens.

Toute la richesse dont l'art chrétien dispose, il la réserve pour l'intérieur des sanctuaires, en hommage

à la présence de Dieu. Il faut lire dans le Liber Ponlificalis l'énuméraiion méthodique des trésors prodigués aux basiliques constantiniennes; tout y est spécifié: la qualité' du métal, le nombre des pierres précieuses, la dimension et le poids des sculptures. Constantin donne à la basilique de Lateran le baldaquin de son autel majeur, une pièce d'orfèvrerie colossale. « Le faîte, en argent battu, a sur le devant l'image du Sauveur assis

i8o L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.

sur une chaire, mesurant cinq pieds et pesant cent vingt livres; autour, les douze apôtres, mesurant chacun cinq pieds et pesant nonanie livres, avec des couronnes d'argent très pur; sur l'arrière, du côté qui regarde Pabside, l'image du Sauveur assis sur un trône, mesurant cinq pieds et pesant cent quarante livres, et quatre anges en argent... ayant des gemmes dans les yeux, tenant des hastes... » La voûte intérieure de ce baldaquin d'argent est en or très pur ; un lampadaire d'or, pesant cinquante livres, y est suspendu par des chaînes qui pèsent vingt-cinq livres. Les sept autels de la basilique sont également en argent; la vaisselle liturgique, toute d'argent et d'or, d'une abondance prodigieuse, compte des pièces uniques, revêtues de gemmes; devant chaque autel sont placés des candélabres, dont plusieurs de métal précieux.

Le baptistère du Lateran n'est pas moins bien doté. La piscine de porphyre est entièrement recouverte d'une enveloppe d'argent; au milieu se dresse une colonne de porphyre portant une lampe d'or, où, pendant les fêtes de Pâques, on brûle deux cents livres de baume. Sur le rebord de la piscine est un agneau d'or dont la bouche répand un jet d'eau; à sa droite, on voit l'image d'argent du Sauveur, haute de cinq pieds et pesant cent septante livres; à sa gauche, l'image pareille de saint Jean-Baptiste, tenant un titre avec l'inscription : Ecce agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi; enfin sept figures de cerfs en argent versent aussi des jets d'eau dans la vasque baptismale.

On peut citer comme dernier exemple de ces splendeurs chrétiennes le décor d'un lieu vénérable entre

DÉCORATION DES ÉDIFICES CHRÉTIENS. i8i

tous, Ja Confession de saint Pierre. Le corps de l'apôtre, enfermé dans une tombe de bronze surmontée d'une croix d'or, reposait dans une chambre profonde où seul donnait accès un puits fermé de deux grilles. Au-dessus du puits s'ouvrait la Confession, chapelle à voûte basse que précédait un portique soutenu de colonnes de marbre à torsades enveloppées de pampres; ces colonnes, dans la basilique moderne, ornent le tambour de la coupole. L'autel dominait la Confession : tout en argent, incrusté d'or et de gemmes, il était abrité d'un ciborium à colonnes de porphyre. La vaisselle sacrée de la basilique Valicane n'était pas moins splendide que celle du Lateran; je note, dans l'interminable énumération, une patène d'or avec une tour et une colombe eucharistiques, ornées d'améthystes, de sardoines et de perles, qui font songer déjà aux admirables créations des orfèvres du moyen âge. Qu'on ajoute à ces luxueux détails l'éclat du plafond doré, du pavé et des murs incrustés de marbres précieux, la finesse des bas-reliefs qui ornent lu clôture du chœur et les portes, la beauté des voiles ou des tapis brodés d'or et de soie suspendus à ces portes et autour des nefs ; on ne connaît encore qu'une partie, le cadre, pour ainsi dire, de cette décoration si riche et si variée, dont la peinture et la mosaïque forment le fond.

Il ne paraît guère possible de trouver une architecture mieux adaptée que celle de la basilique chrétienne à la décoration peinte : nulle part autant de lumière, nulle part des surfaces plus unies et plus harmonieusement développées. Aussi la grande nouveauté de l'art chrétien officiel, ce seront ces grands cycles de pein-

i8a L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.

ture unissant en parallèles féconds les histoires de l'Ancien et du Nouveau Testament, ces vastes et solennelles compositions qui contrastent si nettement avec la mesquine monotonie des dernières œuvres païennes. Nous ne connaîtrions aujourd'hui ces grandes oeuvres décoratives que par les descriptions ou les dessins des vieux auteurs si, très heureusement, l'Eglise triomphante et riche n'avait souvent préféré à la peinture un élément décoratif plus coûteux, moins rapide, mais infiniment plus durable, la mosaïque. Cet assemblage de cubes d'émail diversement colorés qui, fixé dans un ciment robuste, conserve intactes à travers les siècles les peintures primitives, n'avait pas encore été employé avec cette hardiesse et cette ampleur. Le système de décoration en usage dans la Rome païenne combinait délicatement les peintures avec les marbres ou les stucs ; il abandonnait à la mosaïque un rôle secondaire, le revêtement du pavé. L'art chrétien continue à faire des pavements en mosaïque de marbre ; mais il réserve la mosaïque d'émail, plus lumineuse et plus variée, pour les voûtes et les parois de ses grands édifices. Rien n'égale, pour la beauté décorative, l'effet de quelques mosaïques chrétiennes du iv® et du v® siècle, celle de l'abside de S*® Pudentienne, à Rome, ou celles de l'admirable mausolée de Galla Placidia, à Ravenne ; qui les a vues ne saurait oublier la profondeur de cette voûte bleue où se meuvent de nobles figures, tour à tour paisibles ou dramatiques, d'une expression que n'a jamais connue l'antiquité païenne (fig. i33).

La décoration de la basilique se prépare au revers intérieur de la façade ; elle se développe majestueuse-

DÉCORATION DES EDI FICES CH R ÉTI EN S. iBj

ment sur les vastes parois de la nef; elle a son centre mystique dans la conque de l'abside qui, dès l'entrée,

attire et saisit les regards. Cet art nouveau, comme l'art des catacombes, est logique et approprié à son

i8+ 'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.

milieu. La basilique chrétienne est la demeure glorieuse de Dieu; c'est pourquoi la conque de Pabside, qui domine le sanctuaire, représentera, comme à S*° Pudentienne, l'image du Seigneur triomphant et donnant la Loi au monde ; le sacrifice de la messe. s'y célèbre chaque jour ; c'est pourquoi les images du chœur rappelleront, comme à S' Vital de Ravenne, les sacrifices préparatoires d'Abel, d'Abraham et de Melchisédech; on y fête les saints et on y explique la Bible; c'est pourquoi, le long des nefs, on verra s'avancer les longues théories des martyrs, comme à S* Apollinaire Nouveau de Ravenne (fig. 134), ou se dérouler l'histoire du peuple hébreu, comme à S*® Marie Majeure, ou se succéder les épisodes delà vie du Christ, comme à Ravenne encore, tandis que la paroi d'entrée et l'arc triomphal montreront les images des deux Eglises, les symboles des Evangélistes et les visions de l'Apocalypse, comme aux églises de S*° Sabine, de S* Paul hors les Murs ou de S*® Praxède.

Ce décor devient tout à la fois un enseignement pour les fidèles, une sorte de catéchisme en images. Saint Grégoire le Grand écrira, vers la fin du vi® siècle : « On emploie les peintures dans les églises pour que les illettrés lisent en regardant sur les murs ce qu'ils ne peuvent point lire dans les livres. » Aussi bien les artistes ne travaillent-ils plus, comme aux catacombes, selon le goût et les ordres de telle ou telle famille; dans l'intérieur des basiliques, ils sont aux mains du clergé, ils servent le culte officiel. Les évêques qui, en 3o6, au concile espagnol d'Elvire, interdisaient de peindre dans les édifices chrétiens l'image du Dieu que l'on y ado-

rail (plaçait picturas in ecclesia non esse debercj ne quod colitur et adoratur in parieltbus depingatur), ces

évéques n'ont plus, depuis le triomphe de l'Église, les mêmes raisons de prudence et de sévérité. Le contrôle

exercé par les hauts dignitaires de TEglise laisse d^abord aux artistes une très grande liberté dans les parties secondaires de la décoration, tandis que le choix même des motifs essentiels est presque toujours adapté à Tintelligence des fidèles; cet art, tout magnifique quMl soit, demeure populaire. Le bon saint Paulin de Noie, qui avait fait représenter dans Pabsîde de sa basilique de S* Félix une composition d'un symbolisme trop savant pour ses ouailles (p. 202), se résigne à faire peindre sur les parois de la nef des scènes de chasse et de pêche, espérant que, dans les agapes qui accompagnent les grandes fêtes, les paysans des environs, habitués au bruit et à Pivresse, se laisseront utilement distraire par le plaisir des yeux. Mais peu à peu diminue cette tolérance bienveillante; les artistes, toujours plus surveillés, ne seront bientôt que des instruments dociles, sans ^ inspiration ni talent; et le second concile de Nicée \,c/^ ^ pourra proc lamer, en 787 , que « la composition des -.*€> images n'est pas une invention des peintres, mais une

législation et une tradition approuvée de l'Église catholique ». Le commentaire de ces prescriptions rigoureuses ne rentre pas dans les limites du présent travail; il appartient à l'histoire de l'art byzantin de montrer comment l'abus des codes esthétiques et des formules toutes faites peut entraver définitivement le plus bel essor artistique.

Caractères de l'art nouveau; ses périodes. — La Renaissance constantinienne, tout en donnant à l'art chrétien une magnifique expansion, n'a pas rompu brusquement avec la tradition des catacombes. Des artistes qui sont appelés à décorer les basiliques, les

uns se sont déjà formés aux représentations chrétiennes dans les cryptes funéraires, les autres apportent au service de la religion nouvelle la pratique facile et banale des ateliers païens. Ces éléments, vivifiés par une mise en œuvre des plus savantes, produisent, dans la première moitié du iv* siècle,de vastes décorations, comme celle du mausolée de S*° Constance, d'une richesse et d'une grâce prodigieuses, mais d'un caractère assez indécis pour qu'on ait pu contester leur origine chrétienne. Cependant, dès la fin du iv® siècle, une iconographie nouvelle apparaît, dont la mosaïque absidale de S*® Pudentienne donne tout d'abord l'expression la plus parfaite. Aux figures impersonnelles des catacombes succèdent des types chrétiens déterminés, des portraits conformes aux traditions écrites ou orales. Dans la mosaïque de S'^ Pudentienne, l'image nouvelle du Christ, si noble et si majestueuse, devient un modèle idéal de l'art chrétien. Autour du Christ, la Vierge, les prophètes, les apôtres, les saints, revêtent des traits distincts et individuels. Chaque province, chaque ville est particulièrement dévote à tel ou tel saint, dont elle reproduit l'image avec prédilection. L'art symbolique se transforme, l'art historique commence à se former, l'un et l'autre tout pénétrés encore des vieilles traditions romaines.

Que d'œuvres admirables auraient été produites, si les plaies terribles des invasions barbares, coup sur coup répétées, n'avaient épuisé la sève de l'art chrétien ! Il faut tenir compte de ces causes de ruine en étudiant pas à pas, comme nous l'allons faire, la série des mosaïques chrétiennes antérieures au moyen âge. En les

i88 L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.

réunissant, autant que possible, par séries iconographiques, comme dans Pétude des catacombes, nous observerons cependant de façon plus suivie le classement par dates et par localités. La première moitié du IV® siècle est une époque de transition, dont les mosaïques de S'° Constance' sont l'unique et superbe témoignage ; puis l'art chrétien atteint son apogée, à Rome, dès la fin du iv« siècle et pendant la première moitié du v®, avec les mosaïques de S'* Pudentienne, de S*® Marie Majeure et des oratoires du Lateran ; à Ravenne, au cours du v® siècle, avec le mausolée de Placidie et le baptistère des Orthodoxes, deux monuments splendides et parfaitement conservés. De la même époque datent un certain nombre d'intéressantes mosaïques à Naples, à Capoue, à Milan. Le vi® siècle, qui laisse à Rome la seule mosaïque des S*^ Cosme et Damien, a été, sous l'impulsion donnée par Théodoric le Grand, l'ère glorieuse de Ravenne; la décoration de S* Apollinaire Nouveau et celle de S* Vital dexneurent les types accomplis de cette noble période, à laquelle succèdent l'abaissement et la désolation de l'Italie, pendant les guerres, les pillages et les famines multipliées. Du vii» au ix" siècle, les travaux d'art, d'abord interrompus, recommencent à Rome, sous la direction des papes ; mais les nombreuses mosaïques de cette période de décadence ne sont, la plupart du temps, que des imitations grossières des belles œuvres du V® siècle ; les artistes ont oublié jusqu'aux lois élémentaires du dessin. La Renaissance carolingienne, qui ouvre le ix® siècle, prodigue une dernière fois les décorations somptueuses, sans pouvoir ranimer longtemps

LE MAUSOLEE DE SAINTE-CONSTANCE. i8p

les forces usées de Part italien; après le néant lamentable du x« siècle, il faudra l'intervention de Byzance pour faire sortir de ces ruines l'art glorieux du moyen âge.

Page 1