COMPOSITION DES MOSAÏQUES CHRÉTIENNES
I. — DÉVELOPPEMENT DU SYMBOLISME TRIOMPHAL ET PERSISTANCE DES MOTIFS ANTIQUES*.
Le symbolisme triomphal. — L'art symbolique, autrefois confiné dans les obscures catacombes, n'avait fait que prier pour les morts; maintenant épanoui dans 'j réclat des basiliques, il lui faut exprimer des chants de triomphe, la gloire du Christ et de son Église. Et u^h> comme dans sa première phase il s'était laissé guider le plus souvent par les liturgies funéraires, il trouve encore, dans sa seconde phase, une inspiration précise et continue dans un livre admirable où les splendeurs du royaume céleste et la majesté du Jugement suprême sont peintes avec la plus éblouissante poésie. Ce sont les visions de l'Apocalypse qui resplendiront désormais aux absides des basiliques, formant cortège à la noble et solennelle figure du Christ qui bénit et donne la Loi au monde. Mais cette figure même du Christ, la plus imposante et la plus originale création de l'art nouveau, n'est empruntée qu'en partie à l'Apocalypse; ou plutôt les mosaïstes chrétiens n'ont tiré des ardentes paroles
I. De Rossi, Musaici, fasc. m, iv, xiii, xiv, xv, xvii, xviii. — ViTKT, Études sur les Mosaïques de Rome (Études sur Thistoire de l'art, l'e série). — Muntz, Notes, 1878, 1879, i^^^, et Lost Mo-, saies of Rome (American Journal of Archaeology, 1890). — Barbet DE Jour, les Mosaïques chrétiennes de Rome, i863. — Frothingham, Une mosaïque constantinienne inconnue^ à Saint-Pierre de Rome (Revue archéologique, i883). — Gerspach, la Mosaïque,
aoo L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.
j l de saint Jean que les détails appropriés à leurs ressources d'art et facilement intelligibles à tous. Pareil àPempereur donnant la loi au monde romain, le Christ, assis sur son trône céleste, donne la Loi à son Église : Christus legem dat, lit-on sur le livre qu'il tend à saint Pierre; et on y lit aussi quelquefois Christus pacem dat, car Jésus a laissé la paix à ses apôtres (Jean\ XIV, 27). Son nimbe est généralement traversé d'une croix, aux côtés de laquelle brillent TA et l'Oi pour rappeler les paroles de l'Apocalypse (XXII, i3) : « Je suis l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier, le principe et la fin. » Cette solennelle image, à laquelle les artistes du v® et du vi® siècle donneront encore plus de majesté symbolique, s'encadre, dans les compositions absidaies, de figures et de symboles non moins expressifs. Nous suivrons, dans l'étude des monuments nouveaux, les modifications apportées de siècle en siècle à l'image du Christ triomphant; mais, avant de passer en revue, par ordre de dates, la série des mosaïques antérieures à l'an 1000, peut-être sera-t-il à propos d'expliquer, en les réunissant de façon idéale, les divers éléments dont se compose, à partir du iv* siècle, la décoration habituelle des absides.
Le Christ triomphant, assis sur un trône constellé de gemmes, plus souvent encore debout sur la montagne de Sion ou sur les nues, lève la main droite, par un geste de proclamation ou de bénédiction, et tient de l'autre main le volume de la Loi nouvelle. Audessus de lui, une main sortant des nues, la main du Père, tient la couronne des éternelles récompenses, et la colombe rayonnante du- Saint-Esprit complète
.LE SYMBOLISME TRIOMPHAL. aoi
rimage de la Trinité. A droite et à gauche sont debout saint Pierre et saint Paul, accompagnés souvent par des apôtres, par des saints et des saintes; et deux palmiers, les arbres du paradis (Ap., XXII, 2), dont Pun porte Poiseau immortel, le phénix nimbé, encadrent ce tableau de la gloire céleste. Plus bas, une zone étroite et longue présente une nouvelle série de symboles. Ce sont d'abord des constructions représentant des villes, Jérusalem et Bethléem , les deux termes de la naissance et de la mort du Messie; dans les plus anciennes mosaïques chrétiennes, à S^ Constance, elles ont forme de simples cabanes; plus tard, elles deviennent bien des abrégés de villes avec leurs portes et leurs tours. Les inscriptions, toujours les mêmes, placent Jérusalem à gauche et Bethléem à droite. Elles sont le type des deux Eglises, que nous verrons aussi représentées par des figures de femmes (p. 211) : Jérusalem, la cité juive, VEccîesia ex circumcisione ; Bethléem, où les rois Mages vinrent adorer Jésus, VEccîesia ex gentibus. Des agneaux en sortent, évident symbole des âmes fidèles cherchant, dans leur existence terrestre, la nourriture spirituelle; ils se dirigent vers TAgneau divin et vers la montagne d'où jaillissent les quatre fleuves des Evangiles (Ap., XXII, i).
L'Agneau est la figure centrale du symbolisme nouveau; il y occupe la place que le symbolisme des catacombes donnait au Bon Pasteur. C'est l'Agneau de l'Apocalypse, « debout sur la montagne de Sion » (Ap., XIV, i). Il est couronné du nimbe, que complètent souvent l'alpha et l'oméga, et la croix. L'ingénieuse
2oa LfARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.
comparaison entre les quatre fleuves du paradis {Gion, Phison, TigriSy Euphrates) et les quatre Evangiles, sources vives du salut, était déjà connue des premiers mosaïstes; les fleuves du paradis, qui apparaissent à S'° Constance, seront reproduits d'abside en abside jusqu'au moyen âge; les agneaux courront vers leur onde, les cerfs s'y désaltéreront (Ps. XLI, 2); et comme ce décor s'adapte également aux symboles du baptême, nous le retrouverons dans les pavements des baptistères, à Die, à Valence, à Sens. Voici, dans les vers où saint Paulin décrit la mosaïque absidale de sa basilique de Noie, tout un commentaire de ce riche symbolisme : « La Trinité étincelle dans son entier mystère. Le Christ est debout sous forme d'agneau; la voix du Père tonne du haut du ciel ; et dans la colombe se répand l'Esprit Saint. La croix rayonne dans un cercle lumineux; la figure des apôtres est représentée par un chœur de colombes. L'unité divine de la Trinité se résume dans le Christ, la Trinité ayant d'ailleurs ses emblèmes... La pourpre et les palmes indiquent la royauté et le triomphe. Celui qui est la pierre de l'Église est debout sur la pierre d'où coulent les quatre fleuves sonores, les Evangélistes, vivantes ondes du Christ. »
L'arc de la tribune, c'est-à-dire la paroi qui encadre la conque de l'abside, et parfois aussi l'arc triomphal qui s'ouvre au-devant du sanctuaire, appartiennent entièrement, dès le v® siècle, aux figures de l'Apocalypse. Au sommet, une longue zone de mosaïque présente encore en son milieu l'Agneau divin; mais c'est l'Agneau égorgé, étendu sur un trône, devant lequel est ouvert le livre aux sept sceaux (Ap., V, r, 6). Der--