MOSAIQUES DU VI« SIÈCLE A RAVENNE
si le mosaïste a représenté le Chemin du Golgotha, il a eu soin de faire porter la croix infamante par le Cyrénéen.
La composition de ces petits tableaux est parfaite, le coloris harmonieux et riche, le dessin correct malgré quelque raideur; l'heureux choix des sujets marque bien les progrès accomplis depuis un siècle dans l'intelligence du décor. En suppléant par la pensée les mosaïques manquantes de l'abside et du chœur, on s'étonne qu'à une époque déjà barbare il ait pu survivre autant de saines et classiques traditions.
Une pareille œuvre suffit à nous faire apprécier les artistes employés par Théodoric. Mais combien n'estil pas regrettable que les mosaïques dont le roi goth avait fait orner son palais aient disparu dès le ix® siècle! Elles furent grattées par ordre de Charlemagne, qui fit enlever du palais jusqu'au dernier cube d'émail avec les marbres et les bronzes, pour décorer sa résidence impériale d?Aix-la-Chapelle.
Cependant, avant le milieu du vi« siècle, un grand nombre d'églises de Ravenne recevaient encore un revêtement de mosaïques. De tant de richesses il reste, au palais archiépiscopal, une chapelle où l'on voit une image du Christ en cuirasse de guerrier, puis des médaillons représentant encore le Christ parmi des saints et des apôtres, enfin les symboles des Evangélistes. Les mosaïques absidales de S' Michel in AfFricisco, achetées en 1847 a Venise, ont été transportées au musée de Berlin, Dans la conque de l'abside était figuré le Christ juvénile, debout entre les archanges Michel et Gabriel. Sur l'arc on voyait encore le Christ, mais barbu et
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assis sur un trône entouré de deux anges portant des bastes et de sept autres sonnant de la trompette.
Cette première moitié du vi® siècle n'a laissé à Rome, si pauvre à côté de Ravenne, que la mosaïque insignifiante de S' Etienne le Rond, et la belle décoration absidale des S*** Cosme et Damien (526-5 3o). Cette dernière œuvre demeure encore du plus grandiose effet, bien que l'exhaussement considérable du sol de l'église, au xvn® siècle, en ait rendu la vue d'ensemble presque impossible (fig. i66). Au fond de Tabside, le Sauveur, de proportions gigantesques, est debout sur la montagne d'oU Jaillit le Jourdain. Il est vêtu d'une tunique et d'un manteau surchargés d'or; une auréole d'or lui ceint la tête; autour de lui, dans le ciel d'un bleu sombre, des nuages rougeâtres sont épars. Il tient un volume de la main gauche, et lève la main droite en geste de proclamation. Saipt Pierre et saint Paul, débouta ses côtés, lui présentent les médecins martyrs de la Médie, Cosme et Damien, qui tiennent leurs couronnes sur leurs mains voilées; derrière saint Damien est saint Théodore, dans la même attitude; derrière saint Cosme, le pape Félix IV tenant le modèle de l'église, figure disparate du xvir siècle. Aux extrémités de la scène sont les palmiers habituels. Une zone inférieure présente l'Agneau mystique debout sur la montagne aux quatre fleuves, vers laquelle accourent les douzç brebis sorties de Bethléem et de Jérusalem,
L'arc de la tribune, qui a malheureusement été rétréci par une restauration, illustrait, plus compléter ment encore que l'arc triomphal de S' Paul hors les Murs, les visions de l'Apocalypse. Au centre de lazonç
MOSAÏQUES DU VI" SIÈCLE A ROME. ï^?
supérieure, un médaillon à fond d'azur renferme l'image de l'Agneau mystique couché sur un autel surmonté d'une croix, avec le livre aux sept sceaux ouvert à ses pieds. A droite et à gauche sont les candélabres ardents, puis quatre anges sortant du milieu de nuages bleus et rougeâtres, enBn les symboles des Evangéljstes, en partie détruits ; plus bas étaient repré-
Fig 66 — Mou
semés les vingt-quatre vieillards, dont il ne reste plus que deux bras tenant des couronnes. Le tout se détachait sur un fond d'or.
La mosaïque des S" Cosme et Damien est une œuvre unique dans l'histoire de l'art chrétien; on n'oublie pas l'éclat intense de ce ciel bleu sombre taché de rouge, non plus que le caractère étrange, énergique et farouche de ces colossales figures. Le style romain s'est
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transformé sous l'empreinte de la domination gothique; ces visages sévères, ces corps vigoureux et rudes, sont ceux des barbares romanisés qui depuis un siècle peuplent Pltalie. La composition reproduit les anciens modèles avec une ampleur inusitée ; elle y ajoute cependant un détail que nous n'avons encore rencontré qu'aux catacombes : la présentation officielle des nouveaux élus conduits au Christ par les princes des apôtres. La mosaïque des S'* Cosmeet Damien marque pour Rome le terme deTactivité et de l'invention artistiques; dès la fin du vi" siècle, la décadence va s'accentuer toujours plus ; bientôt l'inertie et la maladresse des artistes leur permettront tout au plus de reproduire, en les altérant, les compositions de leurs devanciers*
Au milieu du vi® siècle, Ravenne seule demeure encore active, et, lorsqu'en 552, elle échappe à la puissance des Goths, l'exarchat amène l'art byzantin à sa suite. Est-ce à dire qu'il y ait une différence tranchée entre les monuments nouveaux et les œuvres d'autrefois? Mais l'art byzantin, au vi® siècle, n'a pas encore une vie propre, un style spécial, ce caractère de raideur hiératique et. farouche qui le distinguera plus tard; les mêmes traditions gréco-romaines, toutes dégénérées qu'elles soient, se continuent en Orient comme en Occident. Les belles mosaïques de S' Vital, qui furent terminées sous le règne de Justinien, sont bien une suite logique des œuvres précédentes; la main d'artistes grecs s'y révèle seulement par une certaine souplesse de formes et surtout une richesse d'ornementation que Ton ne retrouve plus, depuis près d'un siècle, dans les mosaïques romaines.
MOSAÏQUES ru VI' SIECLE A R AVEN NE. «49
Dans cette immense rotonde, d'une architecture si originale, le chœur seul est revêtu de mosaïques; mais ce revêtement, encore intact aujourd'hui, compose un ensemble merveilleux de coloris, de composition, et même d'expression mystique.
L'idée essentielle de ce grand décor, c'est la glorification du Sacrifice delà Messe; et jamais Tart chrétien
n'a illustré avec plus d'intelligence un plus admirable sujet. Les mosaïques du chœur quadrangulaire qui précède l'abside donnent un commentaire et presque une traduction de cette partiedu Canon de la Messe qui suit immédiatement l'Elévation. A droite et à gauche, au-dessus de petites arcades dans l'intervalle desquelles on voit des colombes posées sur des corbeilles eucharistiques, deux compositions enfermées dans un cintre élégant représentent, l'une Abel et Melcbîsédech offrant
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leurs dons au Seigneur (lig. 1 67], Tautre Abraham recc rant les trois anges et se préparant à immoler Isaac (fîg. 168). Le symbolisme paraît surtout grandiose dans la première scène, où le pasteur Abel, sortant de sa cabane, et le prêtre Melchîsédech de son temple, s'approchent tous deux du même autel ponant sur une nappe brode'e le calice du salut; tous deux lèvent leurs doas
^s- i(i8. — Lh SacriecM d'Abraham (mataîqut d« S* Vlttl).
vers le ciel rayé de nuages d^où sort la main divine en . signe d'acceptation. Dans l'autre scène, que de détails à louer ! la superbe attitude des trois anges, la démarche vieillie et chancelante d'Abraham, la posture attentive de Sara, le paysage qui, mieux encore qu'au mausolée de Placidie, est traité avec un visible souci du détail pittoresque.
Sans insister sur le décor moins important des parois supérieures (anges soutenant le monogramme du Christ, images des prophètes Isaîe et Jérémîe, scènes de la vie de Moïse, figures des quatre Evangélistes
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accompagnés de leurs symboles), regardons cette voûte magnifique où, parmi des feuillages verts tranchant sur un fond d^or, quatre anges d'une élégance parfaite soutiennent de leurs bras tendus Hmage de l'Agneau divin, l'hostie sans tache du sacrifice. Regardons encore ce grand arc du chœur, oU les médaillons des douze apôtres, avec ceux des saints Gervals et Pro-
Fig. iSf. — Mosaïque absidale de S* Vital.
tais, entourent le médaillon du Christ, et venons enfin à l'abside, où l'art de Byzance a mis plus nettement son empreinte. Dans la conque dominant l'autel, le Christ, jeune et imberbe, vêtu d'un large manteau de pourpre, est assis sur le globe du monde; sa main gauche s'appuie sur un volumerij sa main droite présente une couronne. Deux anges, à la chevelure noire ceinte d'une bandelette blanche, debout sur le sol émaillé de Beurs, lui présentent saint Vital nimbé, vêtu d'une dalmatique d'or, et l'évêque Ecclésius, portant sur ses
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mains voilées le modèle de Téglise dont il est le fondateur; l'absence de nimbe, le caractère vivant et distinct de la tête indiquent bien que nous avons un portrait sous les yeux (iig. 169). Les deux grandes compositions qui encadrent Pabside sont célèbres moins encore comme œuvres d'art que comme documents historiques. Elles ont été trop souvent décrites et gravées pour qu'il soit nécessaire d'en parler longuement (Bayet, l'Art by^antin^ p. 64). A gauche, l'empereur Justinien, entouré de ses gardes et du clergé, apporte ses présents à l'église de S* Vital; à droite, Théodora, entourée de ses femmes, s'approche de la porte de l'église, dont un serviteur soulève le rideau brodé. Nulle description de chroniqueur ne pourrait, mieux que ces mosaïques, nous donner idée du luxe et du cérémonial de la cour byzantine.
L'art chrétien va s'éteindre à Ravenne, après y avoir jeté un si vif éclat. Les mosaïques de S' Apollinaire in Classe, le dernier monument de cette glorieuse époque, ne seront terminées qu'à la fin du vu® siècle; elles marquent, sous la décadence croissante de l'exécution, le suprême effort du symbolisme. Au fond de l'abside, dans un médaillon à fond bleu parsemé d'étoiles d'or, la croix gemmée porte à son centre le buste du Sauveur; en haut est l'inscription IX0YC; en bas, SALVS MVNDI ; à droite et à gauche, TA et VCl. Au-dessus du médaillon, deux figures, près desquelles on lit les noms de Moïse et d'Elie, sortent des nues où apparaît la main divine; au-dessous, dans une vaste prairie semée d'arbres et de fleurs, trois brebis, les apôtres Pierre, Jacques et Jean lèvent la tête vers la
LA DÉCADENCE.— LE VII« S lECLE. 2SJ
Croix symbolique, et saint Apollinaire, entouré de son troupeau, contemple, les bras levés, cette image gran-diose de la Transfiguration.
Sur l'arc de l'abside, le médaillon du Christ est entouré des symboles des Évangélistes, les douze brebis sortent de Bethléem et de Jérusalem; sur les parois latérales, une même composition réunit les sacrifices mystiques d'Abel, d'Abraham et de Melchisédech; une autre représente l'empereur Constantin Pogonat donnant à l'évêque Réparatus les privilèges d'affranchissement de son église. Ces dernières mosaïques, d'un dessin et d'un coloris très médiocres, ne sont plus que de faibles imitations du beau décor de S* Vital ; seule, la mosaïque deTabside, toujours étincelante dans l'austère nudité de la vieille basilique, résume en ses nobles et subtiles figures la haute inspiration chrétienne et le sentiment classique du décor qui ont inspiré pendant deux siècles l'art de Ravenne.