LA DÉCADENCE. — LE 1X« SIÈCLE
un sol parsemé de fleurs, se pressent des anges aux vêtements blancs, dont les auréoles, se succédant comme à perte de vue dans le lointain, donnent l'illusion d^une infinie multitude. Tel est, du moins, l'effet de perspective qu'a voulu rendre le mosaïste ; les moyens élémentaires dont il s'est servi pour l'obtenir sont déjà, selon la judicieuse observation de Vitet, ceux dont useront les peintres giottesques et Fra Angelico luimême. Ce n'est pas la première fois que la mosaïque glorifie aussi solennellement la Vierge; la mosaïque absidale de Parenzo, en Istrie, exécutée sous Constantin IV Pogonat, dans la seconde moitié du vu® siècle, lui donnait déjà la place d'honneur que jusqu'ici le Christ seul occupait dans la Cour du ciel ; mais c'est la première fois que les anges suffisent à peupler une abside, à l'exclusion des apôtres et des saints ; la mosaïque de S*® Marie in Dominica semble ainsi préparer quelquesuns des plus délicats chefs-d'œuvre du moyen âge. Voilà sans doute l'unique éloge que l'on puisse faire de ce curieux monument dont l'exécution technique est lamentable. Mentionnons encore, sur l'arc de la tribune, une longue zone de figures, le Christ assis dans une gloire entre deux anges et les douze apôtres.
La dernière mosaïque romaine du ix® siècle, la plus mesquine et la plus pénible de toutes, celle de S' Marc, fut exécutée sous le pontificat de Grégoire IV (827-844) ; c'est, avec de nouvelles figures de saints, la composition de l'abside de S*® Praxède, et, par conséquent, celle des S*' Cosme et Damien. Sur l'arc de la tribune, le buste du Christ bénissant paraît au milieu des symboles des Évangélistes,
a68 L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.
Il est inutile de mentionner ici les mosaïques aujourd'hui détruites que Rome et plusieurs villes de l'Italie et de la Gaule, Aix-la-Chapelle surtout, la résidence de Charlemagne, possédèrent au cours du viii® siècle. On trouvera dans le Manuel de M. Gerspach la description des plus intéressantes de ces œuvres. Mais, avant de quitter cet art romain si tristement déchu, il faut s'arrêter un moment devant le dernier des grands cycles historiques antérieurs à l'an looo, les fresques exécutées sous le pontificat de Formose (891-896) dans la nef de S* Pierre. Détruites en i5o6 avec tout le charmant décorde la vieille basilique, elles ne nous sont connues que par les notes de Grimaldi. Elles représentaient parallèlement, sans doute d'après les Bibles à miniatures si nombreuses au ix® siècle, les histoires de l'Ancien et du Nouveau Testament, une grande partie des scènes que reproduiront, au xii® siècle, les mosaïques de Monreale, au xiii*", les fresques de la nef supérieure d'Assise. Vraiment, si l'on considère les peintures dont les églises d'Italie sont décorées du ix« au XIII® siècle, on s'aperçoit qu'il n'y a point de brusque interruption entre la décadence de l'art gréco-romain et l'épanouissement de l'art du moyen âge ; il n'y a que de lentes et presque insensibles transformations. La mosaïque, trop coûteuse, est remplacée le plus souvent par la fresque. Le système décoratif et le choix des sujets ne varient point ; mais le style se renouvelle sous l'influence des peintres grecs, qui apportent à l'art italien épuisé leurs formules déjà trop absolues, et leur merveilleuse habileté d'exécution.
Fig. 174. — L'Entrée à ]Anita1cm([
Pour bien connaître de quelle façon l'art chrétien primitif a entendu la composition iiîstorique et quelles ressources lui a fournies l'illustration si variée de la Bible, à défaut des grands cycles de fresques ou de mosaïques le plus souvent détruits, on doit recourir aux miniatures. L'art d'enluminer les manuscrits, comme on dira au moyen âge, était déjà connu avant l'époque chrétienne; mais les plus anciennes miniatures grécoromaines que l'on possède aujourd'hui datent du v° ou tout au plus du IV* siècle. Le règne de Constantin, si fécond en belles œuvres d'an, multiplia les livres illus-
1. KoNDAKOFF, HUtoire de l'Art byzantin considéré principalement dans les miniatures, t. I*', Paris, t886> — Garkucci, t. III.
très. Nous savons par Eusèbe que Constantin possédait une bibliothèque des plus riches, et que, dès cette époque, on commençait à orner de miniatures les manuscrits des Évangiles. Il est évident que la Bible illustrée devait prendre place da;is les bibliothèques à côté des belles éditions des auteurs classiques, dont PHomère de Milan et les deux Virgiles du Vatican sont encore aujourd'hui des restes considérables. Dès le IV® siècle, les couvents recrutèrent toute une armée de calligraphes et de peintres; les moines, dans tout l'empire romain, recueillirent l'héritage des plus anciennes écoles de copistes. Les chefs-d'œuvre de patience et de goût laissés par les premiers enlumineurs chrétiens furent reproduits pendant des siècles, avec une merveilleuse fidélité. Quels modèles plus accessibles à tous que ces livres illustrés? Nulle part la tradition primitive ne pouvait mieux se conserver que dans la miniature. Aussi bien a-t-on commencé, dans ces dernières années, à étudier de façon scienti fique l'histoire de la miniature, employant pour classer les illustrations des manuscrits la méthode dont on use depuis longtemps pour le classement des textes : ces illustrations, comparées entre elles et rattachées à une série de types originaux, se groupent tout naturellement en familles, familles d'évangéliaires, de psautiers, de passionnaires, etc., dont on peut suivre la filiation de siècle en siècle dans les diverses écoles. Nous comprenons ainsi pourquoi tel manuscrit dont l'écriture est du vii« ou du ix® siècle, comme le rouleau de Josué ou le Térence de la bibliothèque Vaticane, nous reporte, par le caractère tout classique de ses
illustrations, à plusieurs siècles en arrière ; ces manuscrits miniés à l'aube même du moyen âge nous permettent d'apprécier justement les ressources dont disposait la peinture chrétienne aux iv® et v* siècles.
Trois copies du xvii® siècle, conservées à Rome, à Vienne et à Bruxelles, nous font connaître, bien qu'imparfaitement, les curieuses miniatures qui ornaient le calendrier de Constantin II (337-36i). A côté de portraits des Césars et de figures allégoriques représentant des villes, Rome, Trêves, Constantinople, Alexandrie, toutes peintures assez médiocres, il y a dans ce manuscrit douze images des Mois qui ont conservé toute la grâce et toute la fraîcheur des œuvres antiques. Elles rappellent, avec plus de délicatesse encore, ces jolies images des Saisons que nous avons vues aux catacombes de Domitille et de Pontien (fig. 3i). Leurs attributs sont aussi variés que possible : Janvier se chauffe à un grand feu ; Février tient une oie ; Mars met une alouette en cage ; Avril joue des cymbales ; Mai porte une corbeille de roses ; Juin, une corne d'abondance; Juillet, une coupe de fruits; Août mange une pastèque ; Septembre tient un lézard ; Octobre prend un lièvre au piège; Novembre sacrifie à Isis; Décembre s'éclaire d'une torche et joue aux dés.
Nous n'avons pas à étudier ici les miniatures toutes classiques des manuscrits d'Homère, de Virgile, de Térence, de Nicandre, de Dioscoride, où revit encore une fois la tradition facile et gracieuse des peintures de Pompéi. Mais la souplesse et l'habileté des œuvres antiques ne sont pas moins vivantes dans les premières illustr'ations de la Bible, et il s'y ajoute l'intérêt de
compositions nouvelles, traitées avec un sens artistique remarquable.
Le fragment delà Genèse grecque de Vienne appartient au V* siècle. C'est un manuscrit pourpre, à lettres d'or et d'argent, qui comprend aujourd'hui vingt-quatre feuillets ornés de quarante-huit miniatures. Les illustrations suivent pas à pas le texte sacré ; elles commencent à la scène du péché originel, et se continuent jusqu'à la mort de Jacob. Les auteurs de ces illustrations (dont les dernières sont évidemment d'une exécution plus négligée) n'avaient guère souci de l'iconographie ou du symbolisme que comportent ces grands sujets ; ils ont voulu composer des scènes pittoresques, variées, agréables à l'œil ; ils y ont parfaitement réussi. Les personnages sont groupés de façon très vivante, sans confusion aucune ; de petits paysages à la pompéienne, pleins de fraîcheur et d'animation, sont semés çà et là. Le Paradis terrestre est un jardin tout émaillé de fleurs. Le tableau delà Sortie de l'Arche et du Sacrifice de Noé, d'une ampleur superbe, a pour décor les rochers neigeux du mont Ararat. La rencontre d'Abraham et de Melchisédech rappelle la composition analogue de S*° Marie Majeure, et annonce en même temps, par quelques détails symboliques, le sens profond des mosaïques de Ravenne. La rencontre d'Éliézer et de Rébecca (gravée dans VArt by:{antin de Bayet, p. 68) est d'une grâce et d'une simplicité parfaites. Les miniatures consacrées à l'histoire de Jacob offrent plus d'une ressemblance avec les mosaïques de S*® Marie Majeure, dont elles n'ont pas cependant les longueurs et les redites insupportables ; celles qui racontent l'histoire de
* • ce
IINIATURE.
Joseph sont plus iaégales ; maïs il y a encore bien de la vivacité dans les épisodes du séjour chez Putiphar, bien du pittoresque dans la peinture de la cour du Pharaon. Un des derniers tableaux, la Bénédiction de Jacob (fig. 175), montre toute la noblesse des plus belles fresques antiques. C'est la meilleure tradition de l'antiquité qui revit dans la technique aisée et souple, dans
FIg. 17S- — I* Mn*diction d« Jacob (miDUmre de la Centic de Vi
le coloris éclatant, dans les indications rapides, mais justes du dessin.
De la Genèse de Vienne procède sans doute la Genèse du British Muséum {Bible de Cotton), également du V* siècle. Le manuscrit, qui comprenait cent soixantecinq feuillets ornés de deux cent cinquante miniatures, a été affreusement détérioré par un incendie, en 1744. Autant qu'on en peut juger par les débris conservés, le dessin des figures y est plus négligé, et la technique semble annoncer déjà les habitudes byzantines; les draperies, qui dans la Genèse de Vienne ont encore toute
l'ampleur et la liberté classiques, deviennent raides, se sillonnent de plis étroits et nombreux ; partout apparaissent des rehauts d'or.
Un des plus singuliers manuscrits que l'on puisse voir est le Josué de la bibliothèque Vaticane. C'est un rouleau de parchemin qui a onze mètres de long. Il présente un texte de Thistoire de Josué, texte incomplet de plusieurs chapitres, dont l'écriture appartient au VII* siècle ; mais les miniatures, qui occupent la plus grande partie du rouleau, où elles se succèdent en file ininterrompue, reproduisent évidemment un original beaucoup plus ancien. Ce sont des aquarelles gouachées d'un coloris assez monotone, où domine la note brune. On devine la beauté de l'œuvre originale par l'ordonnance parfaite des groupes, l'animation des scènes guerrières, dont le peintre a tiré tout le parti possible; et il faut convenir qu'il était bien difficile de répéter sans monotonie et sans fatigue ces éternelles charges de cavalerie, ces mêlées de lances et de boucliers (fig. 176). Le copiste, tout instruit qu'il pût être, setrahit au dessin des figures, qui n'ont plus les belles proportions antiques : les têtes sont lourdes, les jambes grêles et les genoux énormes ; mais il ne faut pas trop exiger d'un peintre du vii« siècle. Le plus intéressant, dans cette longue série d'illustrations, ce sont les petites figures mythologiques si fidèles à la tradition gréco-romaine, les personnifications de villes, de fleuves et de montagnes. Jéricho est une jeune femme assise, pensive, . sous sa couronne de laurier ; le mont Gébal, à demi couché, les jambes croisées, étend la main comme pour un appel; le Jourdain, vêtu de pourpre, s'appuie sur son
arne, et tient un rameau verdoyant. Si l'on compare CCS miniatures aux mosaïques de S'° Marie Majeure, on est frappé de leur ressemblance; mais ici encore, comme dans les compositions pastorales de la Genèse, le miniaturiste remporte de beaucoup sur le mosaïste; ses petits tableaux ont plus de souplesse et de vie; on
Fig. ijû. — Josiié airSunl le loleil (minialure du Joia« Vatican).
n'y sent point l'effort et la solennité qu'exige la mosaïque, avec son appareil difficile et coûteux.
Jusqu'ici, nous n'avons pas relevé dans les manuscrits illustrés des traces bien évidentes de byzantinisme ; et cependant la miniature est l'art byzantin par excellence ; mais, plus encore que les étoffes brodées ou que les ivoires, elle a conservé longtemps l'empreinte de l'art romain. Dans les manuscrits que nous allons passer en revue, manuscrits certainement copiés et illustrés en Orient, soit à Constantinople, soit à Alexandrie, nous trouverons, à côté de caractères plus paniculièrement byzantins {une interprétation plus
»f$ L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.
tWologique des textes sacrés, un dessin.plus minutieux et plus^aide), des souvenirs charmants de la grâce antique, des figures qui semblent empruntées aux villas de Potnpéi ou aux chambres des catacombes.
. L'JEyangiic syriaque, écrit en 586 par le moine Rabula,. dans un couvent de Mésopotamie, et conservé depuis le xv« siècle à la Bibliothèque Laurentiennç de Florence, comprend, à la suite du texte, quatorze feuilles ornées de miniatures. Cinq grandes miniatures représentent le Christ glorieux recevant les Evangélistes, le Crucifiement et la Résurrection (fig. 177), l'Ascension, enfin la Descente du Saint- Esprit. Ce sont des tableaux d^exécution assez médiocre, mais d'une ordonnance remarquable, et d'une conception théologique qui rappelle à la fois certaines mosaïques de Ravenne et les célèbres portes sculptées de S'° Sabine. Les canons, ou séries de passages parallèles, des quatre Evangiles, sont disposés sous d'élégants portiques aux fines colonnettes ; c'est Aia ingénieux et sjjnplç encadrement, que. reproduiroiit à l'infini les. copistes du moyen âge. Au-dessiis.de.la voûte arrondie de ces portiques^ des oiseaux.de toute sorte:,, des.: fleurs et des fruits rappellent ces gracieux 4éçors .des catacombes, qu^ Ravenne et l'Orient adopr tarent. si.yolQOtierSe . Puis^à droite. :^t à. gauche dea .pilastres,, une .quantité de petites figures,, d'un dessin et d'un, coloris délicats» jreprésentent des patriarches^ des prophètes, et les principaux épisodes, de l'Evangile. .Plusieurs,, de ces. petites scènes evangéliques,, traitées avec une simplicité parfaite, ressemblent étonnamment aux compositions.analogues de SVApolIinaire Nauveau,
à Ravenne ; la tradition, qui bientôt sera souveraine dans l'art byzantin, commence à se former dès le vi' siècle.
Cette tradition apparaît aussi, mais de façon plus inégale, dans les très belles miniatures de l'Évangile grec conservé à Rossano, en Calabre. Le manuscrit, ou
plutôt le fragment de manuscrit, à en juger par la splendeur de son texte, en caractères d'argent sur parchemin pourpre, doit provenir d'Alexandrie, où la culture intellectuelle fut si développée aux premiers siècles chrétiens. Il ne subsiste qu'une partie des miniatures, qui devaient illustrer toute l'histoire du Christ; elles ont été étudiées et calquées, en 1879, par
Fig. 178. — Jésus devant Pilate (miniature de l'Évangile de Rossano).
deux théologiens, MM. de Gebhardt et Harnack. Elles comprennent des figures de prophètes, debout dans une chaire et levant la main droite, comme pour une proclamation; un titre général, avec quatre médaillons des Évangélistes ; un frontispice où l'on voit saint Marc écrivant sous la dictée de l'Inspiration; enfin quinze grandes compositions aux nombreux personnages se détachant sur le fond pourpre du parchemin.
Ces compositions semblent provenir de sources diverses. Les unes, comme la Guérison de V Aveugle et la Cène^ rappellent de fort près les mosaïques de
LA MINIATURE. ijç
S' Apollinaire Nouveau; d'autres, comme la Distribution du pain et du vin, que l'on rencontre également dans .l'Évangile de RabuIa,sont déjà toutes byzantines; d'autres enfin, et les plus nombreuses, témoignent d'une grande originalité d'invention, et atteignent presque, au vi* siècle, toute l'ampleur des plus belles œuvres du xiv». La Parabole du Bon Samaritain, re-
Flg, 17g. — Ln Jnib deraot Klate (miniature de l'Évangile de Rouano).
présenté sous les traits de Jésus, pourrait, aujourd'iiui encore, inspirer un cliarmant tableau. Que l'on compare la miniature illustrant la Résurrection de La:{are avec la fresque célèbre de Glotto à l'Arena de Padoue, on sera frappé de leur merveilleuse ressemblance : même disposition des groupes, même attitude des saintes femmes, même geste du Christ, même paysage, \J Expulsion des marchands du temple, V Entrée à Jérusalem (fig. 174), les scènes de la Passion (fig. 178 et 179], n'ont pas moins de beauté et d'antique graiideur. L'Evangile latin conservé au collège Corpus Christi
■So L'ARCHËOLOCIE CHRÉTIENNE.
de Cambridge est sans doute contemporain de ces derniers manuscrits. Il réunit douze par douze en deux
Cambridge.
cadres de petits tableaux des miracles [fig. 180} et de la Passion du Christ, sobres compositions à trois ou quatre personnages qui procèdent encore de la tradition romaine primitive. Plus originales sont les nom-
breuses miniatures du Pentateuque Ashburnliani appartient à notre Bibliothèque Nationale; on s'é d'y rencontrer, au vii° siècle, les caractères déjà très nets du style carolingien.
Plusieurs manuscrits nous ont conservé la Topographie chrétienne de Cosmas Indicopleustès, singulier ouvrage théologique écrit et illustré au temps de Justinien. Le plus ancien et le plus beau de ces manuscrits, celui de la Bibliothèque Vaticane, est orné de cinquantequatre miniatures, grandes et petites, repré- . sentant des figures de l'Ancien et du Nouveau Testament. Rien ne saurait mieux que ces miniatures faire comprendre toutes les qualités du Hg. iBi.— UMort
, . (miniature du Coima. Vatican).
premier art byzantin, et
combien il s'attachait étroitement aux plus pures traditions antiques. Les patriarches ; Abel, sous les traits du Boa Pasteur, Enoch pensif et bénissant, de qui se détourne la Mort (fig. i8i), Noé, Melchisédech, Isaac rayonnant de jeunesse, Jacob et Judas; les prophètes : Osée, Zacharie, Jérémie, Ézéchiel, semblent presque tous inspirés de l'art classique. Parmi les grandes miniatures, il en est qui procèdent évidemment des premières compositions chrétiennes : le Sacrifice d'Abraham, les épreuves de Daniel et de Jonas, VAs-
nCTP O C
cension d'Elie rappellent, sous leurs délicates et lumineuses couleurs, les peintures bien connues des catacombes et les bas-reliefs des sarcophages. A côté de ces miniatures de style si romain, d^autres paraissent toutes byzantines : ainsi la Consécration (Tlsaïe, avec un
Christ bénissant et des figures de séraphins qui reproduisent sans doute les mosaïques de S*° Sophie, la Vision cHÉ^échiel, puis les images solennelles du Christ et de la Vierge, de Zacharie et d^Elîsabeth auprès de saint Jean- Baptiste , qui prend, par une étrange exception, la place toujours attribuée au Sauveur. Deux compositions, la Lapidation de saint Etienne (fig. i83) et la Conversion de saint Paul, sont encore, dans leur nouveauté, des œuvres de goût classique.
Il serait facile d'indiquer, soit dans les Psautiers ^ soit dans les Passionnaires illustrés des ix® et X® siècles, nombre de réminiscences de la beauté antique, dont la tradition demeure vive encore, grâce à la miniature, au temps où la fresque, la mosaïque et le bas-relief la méconnaissent si étrangement. La persistance des motifs antiques, des personnifications surtout, figures symboliques des Fleuves, des Montagnes, de la Mer ou des Vents, du Jour ou de la Nuit, figures plus abstraites encore de
Fig. 182. — Saint Pierre
(miniature
du Cosmas Vatican).
l'Exil, de l'Inspiration, de la Sagesse, tout ce legs noble et gracieux du paganisme disparu se transmet, par les mains de patients copistes, pendant les siècles
douloureux et stériles; et l'on retrouve comme embaumée aux pages de ces manuscrits plus récents la belle et simple fleur des premiers âges chrétiens.
Fig. i8f. — Couvercle de sarcophage (Rome, collection
du comte Strogonof).
Dans l'expansion d'art qui suit le triomphe de l'Eglise, la sculpture seule paraît retardataire. On s'en étonne d'abord; les premiers empereurs chrétiens devenaient les patrons désignés des artistes, et les grandes oeuvres d'architecture chrétienne dont le monde romain fut rapidement couvert appelaient tout naturellement une décoration sculpturale. Les modèles ne manquaient point; Rome, au iv® siècle, était un vrai musée. Tout un peuple de statues habitait les places publiques, les rues, les palais, les thermes ; la jeune Eglise, plus tolérante qu'on ne le croit souvent, avait pardonné à ces dieux que l'on n'adorait plus, à ces temples désertés par les prêtres; et les idoles désormais innocentes gardaient leur impérissable beauté. Mais cette tolérance, si grande qu'elle fût, ne pouvait aller jusqu'à créer, encourager une école de sculpture chrétienne. On se défiait justement de la sculpture, le plus matériel des
arts; on oe voulait pas exposer les âmes si récemment conquises à se souvenir des vieilles habitudes, à inventer une idolâtrie nouvelle, non moins dangereuse que l'autre. Ces raisons ne suffisent point; on s'expliquera plus facilement le peu d'essor de la sculpture, en songeant qu'elle était la dernière venue parmi les arts chrétiens, et que sa décadence, vers la fin de l'époque païenne, semblait irrémédiable. Toute recherche de la forme ou de l'expression avait disparu dans une banalité parfaite; l'invention, l'esprit étaient usés : il ne restait au sculpteur que les ressources d'un ouvrier habile, la légèreté, la souplesse del'outil.
Encore ces dernières qualités se font-elles bientôt rares; dès le v* siècle, on rencontre sur les '^^.j sarcophages des figures d'une orn lourdeur et d'une maladresse "^^ inouïes. (le
. L'office de la sculpture, aux ^^l catacombes, s'était borné à quelques décorations en stuc, parfois d' mais c'était tout. Le sculpteur, qui a besoin de lumière, d'espace, d'un matériel difficile à transporier, ne pouvait s'éublir dans ces réduits étroits et obscurs oli travaillaient les peintres. Quand les premiers fidèles voulaient un aaiCDphage, ils allaient aux ateliers païens; nous verrons, que les plus anciens bas-reliefs des cata-
d« la basiliqu« ■ de Domilllle G d« tainl Nérée
itrc colonue).
E extrême finesse.
combes n'appartiennent pas au christianisme officiel, présentent des figures tout allégoriques qui ne pouvaient inquiéter la dévotion païenne. Mais lorsque l'Eglise eut triomphé, l'ambition vint aux sculpteurs, sinon le talent. Ils voulurent ressaisir toute la tradition antique, élever aussi des statues sur les places publiques, faire des portraits. Il leur manqua presque toujours deux qualités essentielles, le sens plastique et Pintelligence de la nature, sans lesquelles les renaissances d'art
ne sont guère possibles. On peut voir un exemple de cette ambition malheureuse dans l'arc de triomphe de Constantin : tout ce qui n^ est pas fait de fragments antiques est d'une lourdeur, d'une maladresse enfantines. Il y eut bien, nous le verrons, quelques glorieuses exceptions à cette décadence de la grande sculpture en Occident; mais si l'art du bronze et l'orfèvrerie conservèrent encore de saines traditions, ce fut plutôt en Orient, et surtout à Constantinople. Les anciennes descriptions nous parlent d'une grande statue du Christ placée par Constantin dans le palais impérial, de statues d'Hélène, de Constantin et de ses fils, dressées sur le Forum autour du monogramme divin, d'œuvres nombreuses et riches, sorties des mains d'artistes grecs, généreusement données aux grandes basiliques d'Orient et d'Occident
Fig. i8(î.— Bas-relief d'El-Barah (De VooiJÉ, Syrie centrale^ pi. 4,*).
LA SCULPTURE. ï87
(p, 179 et suiv.). Même en Orient, par impuissance ou par dédain, la statuaire négligea le marbre; les belles explorations de M, de Vogué dans la Syrie centrale, qui nous ont révélé une architecture chrétienne de style si pur et si antique, ne nous ont livré aucun monument de sculpture; ces églises, ces maisons à demi intactes ne renferment ni statues, ni bas-reliefs; on n'y voit que de sobres ornements, mais d'une délicatesse parfaite, des linteaux de porte où se jouent des oiseaux, des
croix ou le monogramme du Christ (De voavi, pi. jS). (fig. 186, 188), l'agneau symbolique (fig. 187}, la vigne, toute la simplicité des pieux emblèmes,
La sculpture chrétienne vit péniblement, mais elle ^^^ vit. Il n'y a point d'interruption brusque
dans la longue tradition qui va de l'antiquité au moyen âge. Cette tradition se maintient surtout dans l'art du basrelief : les sarcophages chrétiens for- ^«=CJ ment une série qui, toute barbare et Fig. laa.-Baweiief monoione qu'elle puisse être, se conti- [Db voou£'"'ei"' tl ^^^ ^^"^ arrêt jusqu'au temps de Charlemagne. Mieux encore que les sarcophages, les ivoires, où le travail patient et minutieux remplace l'improvisation hardie, les industries d'art, orfèvrerie, verrerie, céramique, transmettront au moyen âge, par des traces plus ou moins fidèles, des souvenirs parfois indistincts, la tradition romaine.
a88 L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.