LES STATUES
L'aimable figure du Bon Pasteur, si chère à Part des catacombes, fut adoptée facilement par la sculpture chrétienne. Eusèbe nous apprend, dans sa Vie de Constantin (III, 49), que des statuettes de bronze, « tout étincelantes de lames d^or», érigées sur les fontaines et au milieu des places de Byzance, représentaient tantôt le Berger divin entre les brebis, tantôt Daniel entre les lions, deux groupes d'une parfaite symétrie et d'une simple ordonnance monumentale. Nous possédons encore de précieux petits marbres à l'image du Bon Pasteur. Deux statuettes du musée de Lateran sont les plus notables exemplaires de cette riche série ; Pune d'elles peut être qualifiée sans exagération de chefd'œuvre (fîg. 189). C'est, avec de légères variantes, la reproduction du type le plus ancien des catacombes, tel que nous l'avons vu au plafond des cryptes de Lucine ; l'élégance idéale de la pose, la douceur des traits en font la parfaite expression de la charité évangélique. L'autre statuette, infiniment plus rustique d'allure et d'exécution, mais bien vivante aussi, nous montre le pâtre de la campagne vêtu de la penula flottante, tenant d'une main les quatre pieds croisés de sa brebis qui bêle, et s'appuyant sur un grand bâton, \t pedum
I. Garrucci, t. VI. — FicKER, Die altchristichen Bildwerke im christîichen Muséum des Laterans» — Wickhoff, Die brons^ene Apostelstatue in der Peterskirche (Zeitschrift fur bildende Kunst, janv. 1890).
LES STATUES. nBç
habituel. Faut-il attribuer ces jolis marbres au m" siècle? On a même parlé, pour le plus beau, du milieu du II" siècle. Mais pourquoi ne pas les dater tout simplement de la Renaissance constantinienne?
On connaît sept autres statuettes anciennes, la plupart fort mutilées, du Bon Pasteur : trois à Rome, une à Séville, une à Constantin opie, deux à Athènes et à Sparte.
Il convient de parler ici du Fameux groupe de Panéas, qui a donné lieu à tant de controverses. Eusèbe de'crit, dans son Histoire ecclésiasligue(V\l,iS), ce . monument que l'hémorroïsse guérie aurait fait élever sur la place de Panéas, sa ville natale, et à la porte même de sa maison. « Il y avait sur un haut piédestal de pierre l'image en airain de cette femme, agenouillée et tendant les bras en avant, comme une suppliante.
En face, une autre statue de même métal, représentant un homme debout, décemment vêtu d'une diploïde, et tendant la main vers la femme... On a dit que cette statue portait la ressemblance de Jésus. Elle a subsisté jusqu'à notre temps, et nous-même l'avons vue à notre
apo
passage dans cette ville. Et il n^est pas étonnant que les Gentils d'alors, qui avaient reçu des bienfaits de notre Sauveur, aient fait pareilles œuvres, quand nous avons vu les images de ses apôtres Paul et Pierre, et celle du Christ même, conservées au moyen de couleurs sur des tableaux... » Ces statues ont existé réellement, Eusèbe affirme les avoir vues ; mais est-il bien certain qu'elles aient représenté Jésus et Phémorroïsse? On a pu supposer avec vraisemblance qu'il s'agissait ici d'un motif que l'on rencontre sur les médailles, une province agenouillée, suppliante, aux pieds d'un empereur.
Depuis quand la statue de bronze de saint Pierre, que vénèrent les innombrables visiteurs de la basilique Vacicane, siège-t-elle majestueusement dans sa chaire de marbre sculpté (fig. 190)? Conservée d'abord dans l'oratoire de S* Martin, elle fut transportée par Paul III dans le pronaos de la nouvelle basilique, par Paul V à sa place actuelle. Une tradition recueillie au siècle dernier, sous Benoît XIII, rapporte son origine au pontificat de saint Léon le Grand, qui aurait fait fondre, en 452, le Jupiter capitolin. Mais aucun document ne nous en démontre l'existence avant le moyen âge; et vraiment on ne sait que dire, les points de comparaison manquant tout à fait, pour attribuer au v« siècle cette œuvre superbe; l'on ne peut que combattre d'instinct, sans preuves décisives, l'opinion des savants qui la reportent au xiir siècle. Quelle vie, quelle grande et profonde expression donnée au bronze ! Nul excès dans la noblesse austère de l'attitude, ou dans la sévérité de la draperie, qui s'adapte parfaitement au corps ; et l'on
peut louer sans restriction la beauté de la tête, si bien conforme au type traditionnel, que nous a conservé
la célèbre médaille de la bibliothèque Vaticane (fig. 254).
11 est fort probable que les statues de saint Pierre
■Sia L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.
se multiplièrent dès la Paix de TEglise. Une statuette de bronze trouvée aux catacombes, et publîe'e par Bellori en 1703, représente l'apôtre annonçant la parole divine, une main leve'e , l'autre soutenant une croix terminée en monogramme; c'est une figure que nous verrons souvent sur les sarcophages, llya aussi, dansTéglise souterraine de S' Pierre, une statue de marbre, fort retouchée au moyen âge (la tête et les mains sont refaites), qui reproduit, avec de légères variantes , la statue de bronze du premierÉvêque.
Voici déjà presque close la liste des statues chrétiennes. Doit-on faire honneur à l'art chrétien de la statue assise de saint Hippolyte (fig. 191), mise en
belle place sur le grand escalier du musée de Lateran ? Ce marbre célèbre fut trouvé en i55i près de la basilique de S* Laurent hors les Murs. Il était fort mutilé; la partie supérieure du corps, la tête et les bras manquaient. On Va restauré et complété assez récemment d'une façon médiocre. L'attribution de l'image n'est pas douteuse: sur les deux faces de la chaire sont gravés les titres des ouvrages du saint, avec le canon ou calendrier pascal fixé par lui, et qui fut abandonné au commencement du IX® siècle. Le style large et souple de la draperie a fait attribuer l'œuvre au uf siècle, et l'attribution peut se soutenir, si nous admettons, ce qui est ici fort vraisemblable, que la statue fut d'abord païenne et représenta un philosophe ou un rhéteur. Nous supposerons aisément qu'à l'époque où le pape Damase orna si magnifiquement le cimetière souterrain et la chapelle de S* Hippolyte, on y introduisit ce beau marbre, dont l'inscription suffit à indiquer la destination nouvelle. Nous savons que l'antiquité était coutumière de ces métamorphoses, que le même buste, la même statue servirent à plus d'un empereur ; la ressource était trop facile pour que le christianisme n'en usât point, à une époque où déclinait le grand art; l'usage fut discret sans doute, mais nous pensons en avoir un monument notable dans la statue du saint docteur.
Avant la Paix de l'Eglise, les sarcophages sont rares aux catacombes; c'étaient objets coûteux, et la difficulté de leur appliquer une décoration chrétienne les rendait encore moins accessibles. Sitôt que le christianisme a triomphé, ils prennent place, en nombre infini, dans les cryptes et les chapelles funéraires, alentour et au dedans des basiliques, enfin dans les cimetières à ciel ouvert qui vont remplacer désormais les catacombes. Ils reproduisent, est-il besoin de le dire? le type habituel des sarcophages païens ; ce sont presque toujours des cuves rectangulaires, que surmonte un couvercle plat, aux bords relevés ; les plus anciennes lombes sont parfois évasées et arrondies aux extrémités. Pour les sarcophages sculptés, on emploie le marbre, très rarement le porphyre ; certains sont en terre cuite ou en plomb; mais à côté de ces riches sépultures, abritées de portiques, entourées de balustrades, il ne faut pas oublier les tombes des humbles, les simples auges de pierre dégrossie que Ton voit encore aux Alis-
I . BoTTARi, Sculture e pitture sagre^ 1 734- 1 754. — Garrucci, t. V. — FiCKER, ouvrage cité. — De Rossi, R. 5., BulL, passivn, — Le Blant, Étude sur les sarcophages chrétiens antiques de la Ville d'Arles, et les Sarcophages chrétiens de la Gaule. — Grousset, Étude sur Phistoire des sarcophages chrétiens. — Bayet, Recherches pour servir à Vhistoire de la peinture et de la sculpture chrétiennes en Orient. — Jelic, Das Cœmeterium von Manastirine ^u Salona und der dortige Sarcophag des Guten Hirten (Rômische Quartaischrift, 1891).
camps d'Arles, ou dans la nécropole de Porto Gruaro, près de Venise.
Les sculpteurs de sarcophages ; leurs ateliers, — Une célèbre inscription funéraire nous renseigne de façon précise sur le travail des sarcophages. C'est l'épitaphe gravée pour Eutropos, « saint serviteur de Dieu », par son fils (fig. 192). Nous y voyons le sculpteur dans son atelier, assis sur un escabeau à trois marches et achevant un sarcophage déjà dégrossi.
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Fig. 19a. — Épitaphe du sculpteur Eutropos (musée d'Urbin).
Il emploie le trépan, une longue tige de fer à pointe aiguë qu'il appuie contre le marbre ; il se sert même à la fois, pour aller plus vite, de deux de ces instruments. Une corde, enroulée autour du trépan, et tirée alternativement par Pun ou l'autre bout (c'est un jeune apprenti qui est chargé de cette manœuvre), fait tourner d'un mouvement rapide la lourde tige.
On peut croire que cet Eutropos était un sculpteur païen converti au christianisme. Les Actes des martyrs, les recueils d'inscriptions chrétiennes nous apprennent d'autres noms de marmorarii qu'il est inutile d'énumérer. Mais nous regrettons de ne rien savoir de ces experts et féconds sculpteurs du iv® siècle, de ces
a;6 L'ARCKËOLOCIE CHKËTIENNE.
marchands dont les vastes oiHcines fournissaient de sarcopliages et Rome et la province. C'est seulement au V* siècle que Cassiodore nous raconte l'histoire du marbrier Daniel appelé de Rome à Kavenne par Théodoric. Nous retrouverons à Ravenne des œuvres de cet artiste renommé qui signait, parait-il, ses sarcophagesenysculptantun Daniel dans la fosse aux lions. Tradition païenne ; loi de symétrie; polychromie des sarcophages. — La nouvelle sculpture est toute
locent» (déuil d'un couvercle ■ypte de S' Maximin).
pénétrée de tradition païenne. Il n'est guère de sarcophage où l'on ne puisse signaler quelque emprunt aux anciens modèles. Les Amours, les Victoires qui soutiennent l'épitaphe ou le portrait du défunt, le médaillon — clypeus — où se détachent souvent les bustes de deux époux, ces têtes de Méduse, ces masques énormes qui relèvent les eitrémités du couvercle, les Dioscures, les génies des saisons, ceux qui tiennent une torche renversée, les figures du Ciel, des Vents, des Fleuves, de la Mer, les monstres marins, les tritons sonnant de la conque, les lions dévorant un animal, et les griffons, gardiens mythiques des tombeaux, les scènes de chasse
et les scènes de la vie rustique, les combats de coqs, les colombes becquetant des fruits, des sujets plus rares, comme les portes entre-bâillées de la tombe, — une image prîseà l'art étrusque, — tout ce de'cor de mythologie banale ou de simple ornementation reste attaché au sarcophage chrétien. Si le sculpteur ne reproduit pas tout simplement un moulage d'œuvre antique, s'il cherche un type nouveau, bien souvent il consulte les anciens modèles, et, sans trop de peine , les agence au goût chrétien. S'il représente la Création de l'homme, par exemple, il se souvient de Prométhée et nous montre le Seigneur modelant, pétrissant une statuette d'argile posée sur une base (fig. 208); il attache les ailes d'Icare, avec leurs courroies, à la figure d'un enfant qui monte au ciel, il encadre l'arche de Noé de guirlandes que tressent des
génies (fig. 196); il multiplie ces emprunts aux compositions païennes dont les peintres des catacombes lui ont donné l'exemple (p. 43).
Quittons un moment les sarcophages pour voir un curieux mélange de ces types disparates naïvement réunis sur un seau baptismal en plomb découvert à Tunis (fig. igS). Ce seau est orné de plaques en basrelief où le fondeur a dû employer tous les vieux mo-
F>g- iPS* — Seau baptismal de Tunis.
dèles d'art commercial que possédait depuis longtemps sa boutique. A côté du Bon Pasteur, des palmiers et de la vigne, des paons et des cerfs buvant aux quatre fleuves mystiques, on voit un Silène ivre, une Victoire, une nymphe marine, une divinité locale de Carthage tenant des épis dans chaque main, un athlète, des scènes de chasse, un ours, un lion dévorant un taureau.
La tradition païenne n'est pas moins[apparente dans le souci constant de la symétrie, de l'ordonnance harmonieuse des compositions. Les sculpteurs chrétiens, comme les païens, aiment à terminer le sarcophage par des objets qui se répondent d'une extrémité à Pautre,
LES SARCOPHAGES. içg
et dont la forme massive arrête les yeux. C'est ainsi que le tombeau de Lazare fera pendant au rocher frappé par Moïse, ou que se répondront des personnages assis et tournés l'un vers l'autre, Dieu créant l'homme et la Vierge présentant Jésus à l'adoration des Mages, Daniel ou Pilate au tribunal. Il faut aussi trouver de petits objets à placer de façon naturelle, dans l'angle aigu que forme la rencontre de Vimago clypeata avec le bandeau supérieur de la tombe : la main de Dieu y
L'Arcbe de No< (musée di
sortira fort à propos d'un nuage pour arrêter le couteau d'Abraham, ou remettre à Moïse les tables de la Loi. Nulle part cette symétrie n'est plus extraordinaire que sur un sarcophage conservé dans la petite église de Lucq en Béarn. Deux tombeaux en terminent les extrémités. Dans l'un se dresse Lazare enveloppé de bandelettes, dans l'autre est le bélier du Sacrifice d'Abraham qui devient ici la figure du Christ au Sépulcre; sur le faîte des deux édicules est couché Jonas. Que d'allusions frappantes à la résurrection des corps! Mais, sans l'habitude de la symétrie, le sculpteur aurait-il imaginé tout ce profond symbolisme?
Enfin, c'est encore à l'imitation de la sculpture an-
|00 L'ARCHÉOLOGFE CHRÉTIENNE.
tique que plusieurs marbres chrétiens d^époque fort ancienne ont été coloriés et dorés. Les traces de peinture sont nombreuses sur un sarcophage célèbre du musée de Syracuse, sur des tombeaux phéniciens rencontrés par M. Renan, et les rehauts d^or que Pon peut deviner sur quelques marbres plus récents de Gaule et d^Italie, témoignent de la persistance d^ne tradition que le moyen âge remettra en honneur.
Interprétation générale de la sculpture funéraire chrétienne, — On s'étonne parfois de voir, après le triomphe de TEglise et la naissance de l'art chrétien monumental, le symbolisme abstrait des catacombes se perpétuer longtemps encore sur les sarcophages, et Ton traite volontiers cette sculpture de retardataire, sans songer peut-être aux idées qu'il lui faut exprimer. Or la sculpture des sarcophages doit être avant tout une sculpture funéraire, et ce caractère seul suffit à la rapprocher de l'art des catacombes; fresques des catacombes et reliefs des sarcophages doivent exprimer, avec les idées de mort, les espérances célestes que PÉglise offre aux mourants, les salutaires exemples dont elle les console. M. Le Blant a le premier mis en lumière cette explication très simple de Part des sarcophages, en rapprochant les sujets qu'ils représentent des liturgies funéraires chrétiennes. Nous avons assez insisté sur cette excellente démonstration à propos des peintures des catacombes pour qu'il soit inutile d'y revenir ici ; contentons-nous de remarquer qu'en passant de la fresque à la sculpture le cycle des allusions funéraires s'est singulièrement élargi. Il serait imprudent d'y voir toujours une intention dogmatique et la
haute direction de PEglise; si quelques sarcophages présentent une belle unité de symbole et de dogme, combien, en revanche, sont ornés au hasard, selon la fantaisie de l'artiste, ou même, comme nous Tavons vu, selon les modèles dont il disposait I Pourquoi s'ingénier à deviner partout un sens mystique, à expliquer symboliquement, comme fait Martigny, la présence d'un colimaçon sur une roche, à nommer de noms de prophètes, comme fait Garrucci, des personnages que l'artiste introduit, pour remplir une place. vide, à côté d'Abraham sacrifiant, de Daniel dans la fosse, mieux encore, d'Adam et d'Eve chassés de l'Eden ? A la tradition païenne, si forte chez ces nouveaux artistes, s'ajoutent les exigences de la sculpture, la composition dans un espace limité, l'équilibre des figures, autant d'obstacles à un symbolisme régulier.
Les premiers sarcophages chrétiens; leur ornementation; les strigiles. — Tant qu'une prudence très grande fut nécessaire aux fidèles, ils ne purent commander aux sculpteurs des tombes dont la décoration trahît ouvertement leur foi ; ils choisirent, parmi les marbres qui leur étaient offerts, ceux dont les simples ornements pouvaient cacher une allusion chrétienne, à eux seuls manifeste; plus souvent il leur suffit, en achetant un sarcophage, que l'allusion païenne en fût absente.
L'ornement le moins coûteux, ce sont les strigiles, simples cannelures ondulées semblables au racloir des baigneurs (strigilis). Très fréquentes sur les sarcophages païens ou chrétiens, ces strigiles, qui encadrent souvent une composition (fig. 198), souvent aussi occupent toute la surface de la tombe. D'autres fois, le
|oi L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.
décor du sarcophage imite le chancel qui fermait les tombes à ciel ouvert. Enfin, s'il fallait absolument se servir d'un sarcophage à décor païen (l'argent ou le loisir pouvaient manquer pour une acquisition), la face sculptée était tournée contre le mur, ou bien on la mutilait à coups de marteau, ou encore on couvrait de chaux ce qui eût offensé le regard.
Fig. ip7. — Sarcophage do Salone.
Épilaphes et portraits. — Le sarcophage terminé, l'artiste laissait frustes les figures qu'il lui faudrait sculpter à la ressemblance des défunts, et la place du canouche qui recevrait l'inscription funèbre. Rien ici ne nous écane du type usuel des sarcophages païens ; ce qui seulement peut nous intéresser, ce sont les scènes ayant trait à la vie des défunts. Déjà très rares parmi les fresques des catacombes, elles le sont plus encore sur les tombes chrétiennes. Dans cette classe de représentations, un sarcophage d'époque constantinienne, trouvé à Salone, en Dalmatie, est absolument unique
(fig. 197). La face antérieure représente, à droite et à| gauche du Bon Pasteur, deux groupes nombreux de petites figures, hommes, femmes, garçons et filles, entourant les figures plus grandes d'un homme qui tient un volumeriy et d'une femme qui porte un enfant. Ce sont les deux morts qui ont reposé dans cette tombe, deux époux très âgés, autour desquels est rassemblée toute leur famille vivante, jusqu'à la troisième génération. Sur un des bas côtés, près d'une porte fermée, nous voyons de nouveau les deux époux avec leurs enfants morts, dans l'attitude orante ; sur l'autre bas côté, le sculpteur a reproduit d'un sarcophage païen le génie du sommeil éternel.
Le portrait des époux est quelquefois remplacé par la scène même du mariage. Les sculpteurs ont d'abord copié la conjunctio manuutn païenne ; puis ils l'ont modifiée au sens chrétien, en y introduisant, au lieu de la Juno pronuba, Iq buste du Christ tendant une couronne, tel que le représentent aussi les verres à fond d'or (fig. 238).
Sujets païens prêtant aux allusions chrétiennes. — Trois sujets mythologiques ont échappé aux proscriptions chrétiennes. L'Orphée sculpté au centre d'une tombe de Porto ressemble à la délicate figure que nous avons vue aux cimetières de Domitille, de Calliste, de Priscille. Une des images préférées des sarcophages païens, Eros embrassant Psyché, est reproduite de façon assez vulgaire. C'est enfin Ulysse attaché au mât de son navire, que s'efforcent d'entraîner des sirènes velues et griffues comme des harpies; lésâmes pieuses le comparent au Sauveur crucifié qui dirige les passa-
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gers chrétiens parmi les écueils et les tentations voluptueuses de la vie (Homélie du Vendredi Saint, préchée par Maxime de Turin, au v siècle). Mais, tout édifiantes que soient ces allégories, elles n'obtiennent pas droit de cité définitif dans Tart chrétien; ce sont des exceptions curieuses où nous voyons qu'à côté des emblèmes officiels, admis et compris par tous, il pouvait s'en rencontrer une foule d'autres que chacun accommodait à son goût particulier.
Fi|. 19B. — Sareoptiige de Livii Frimitivt (mniéc du Louvre).
L'Orante, le Bon Pasteur, les premiers symboles. — Sur les plus anciens bas-reliefs apparaissent naturellement les figures allégoriques rendues familières à tous par les fresques des catacombes, l'Orante et le Bon Pasteur. Le type si simplement décoratif de l'Orante pouvait, sans grands efforts d'invention, passer des fresques à la sculpture; encore faut-il signaler une belle et antique figure qui, à l'imitation de la Pietas des païens, lève seulement un bras. Quelquefois, au centre d'un sarcophage décoré de strigiles, l'Orante se détache sur une ample draperie dont les plis retombent à ses côtés ; ou bien, sculptée à l'un des angles de la tombe, elle répond au Bon Pasteur. Plus tard nous la
verrons entourée de pieuses compositions, de tout un ensemble de symboles. Le type du Bon Pasteur e'tait plus habituel encore au sculpteur de bas-reliefs; il ne différait guère, à l'origine, des Endymions et des Génies champêtres. Mais il prend bientôt, sous Pinfluence de la peinture, un caractère hiératique; et, dans un grand nombre de sarcophages, il apparaît comme une signature chrétienne, au milieu d'Amours, de divinités païennes, de scènes de vendanges, de courses de chars. Il n'occupe pas toujours la place d'honneur, le milieu de la tombe ; parfois il se dérobe dans un coin du tableau.
Les vieux symboles chrétiens que nous avons vus si souvent reproduits sur les inscriptions, Tancre, le poisson, l'agneau, la colombe, ne se prêtent guère aux exigences de la sculpture ; et pourtant ils ont trouvé place sur deux des plus anciens et des plus intéressants sarcophages que l'on connaisse. Le plus célèbre est celui de Livia Primitiva, qui a passé de la collection Campanaau musée du Louvre (fig, 198). Les strigiles dont il est orné laissent libre un grand cartouche rempli par l'inscription funéraire et par une composition symbolique des plus simples : le Bon Pasteur y est représenté entre deux brebis, l'ancre et le poisson. Remarquez que ces figures ne sont pas sculptées, mais seulement gravées au trait, ce qui fait de ce sarcophage un monument de transition entre nos bas-reliefs et les marbres à graffiti des catacombes.
La seconde de ces tombes, moins connue, a une toute autre importance. C'est un admirable sarcophage sculpté de l'époque des Antonins, que l'on a transporté du prieuré de la Gayolle au petit séminaire de
lOS L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.
Brigades (Bg. 199). Comme sur les tombes grecques, sa base, ornée de fines moulures, et son couronnement en saillie ont une largeur extraordinaire; les figures, peut-être un peu courtes, sont d'un travail souple et d'un équilibre parfait. Le mélange harmonieus des anciens types du paganisme etdes symboles nouveaux affecte ici le caractère le plus original. Le buste du Soleil rayonne audessus du pécheur qui tire des flots le poisson mystique; rOrante et le Bon Pasteur sont debout entre les arbres du paradis où reposent des colombes ; mais une figure assise qui enseigne un enfant les sépare; et, à l'autre extrémité de la tombe, siège un personnage demi-nu et tenant un sceptre, une de ces divinités locales que nous connaissons par les monuments profanes. Enfin, pour achever
LES SARCOPHAGES. jo7
la confusion, des agneaux, symboles des fidèles, sont au hasard, çà et là, couchés ou debout près de chaque figure. On soupçonne, en voyant ce beau sarcophage si étrangement orné, quelles confusions pouvaient s'agiter encore, dans les âmes fraîchement ouvertes à la foi chrétienne, entre les vieilles habitudes religieuses et les dogmes nouveaux, et quel singulier cortège les divinités païennes firent parfois au Christ.
Scènes pastorales et rustiques. — La figure du Bon
Fig. ico. — Sarcophage du
Pasteur, qui règne sur l'art chrétien à ses débuts, devait aisément suggérer aux artistes l'emploi des scènes champêtres, si plaisantes au regard, si bien appropriées au décor. Elles passent de la sculpture profane aus bas-reliefs chrétiens; les sarcophages sont nombreux oti des enfants, des Amours font le métier de paires et de laboureurs. Les scènes de vendanges surtout, un des motifs favoris de l'art constantinien, deviennent chères aux sculpteurs. Rappelez-vous les charmantes mosaïques de S'* Constance en allant voir, au Vatican, les riches et lourds sarcophages en porphyre de la famille de Constantin, qui demeurèrent longtemps
}oe L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.
SOUS les voûtes du mausolée. Des génies y font la vendange, des paons y figurent l'immortalité ; mais Texécution médiocre et pesante des reliefs ne répond guère aux dimensions et à la rareté de ces luxueux tombeaux. Un sarcophage de même époque, au musée de Lateran^ reproduit infiniment mieux le charme des premières mosaïques chrétiennes (fig. 200) : les Amours joyeux bondissent et voltigent parmi les ceps touffus; une mignonne Psyché, aux ailes de papillon, apporte une corbeille de fruits à Penfant Eros, qui s afflige, tenant un nid d^où les oiseaux se sont envolés. Ces jolies scènes, qui ont la fraîcheur candide du premier symbolisme, sont encadrées et divisées par trois statues du Bon Pasteur ; la figure du milieu, barbue, repose sur un socle où est sculpté le trépied d'Apollon entre deux griffons ; les deux autres sont imberbes, et leur socle est orné de masques tragiques ou comiques, imitation probable de ces statues du Bon Pasteur que Ton voyait alors sur les places et dans les jardins.
Motifs bibliques se rattachant à l'art des catacombes. — Les figures empruntées à la Bible commencent à paraître sur les sarcophages dès le triomphe de rÉglise; elles s'y groupent, s'y ordonnent assez vite et, vers le milieu du iv« siècle, elles forment déjà tout un cycle beaucoup plus vaste que celui des catacombes. Un sarcophage de Velletri montre bien la transition de l'ancien symbolisme à l'art officiel (fig. 201) : rOrante et deux figures pastorales y font cadre aux motifs bibliques les plus élémentaires, Adam et Eve, Noé, Daniel, Jonas ; et, parmi ces motifs, voici encore le Bon Pasteur, mais transformé cette fois au Sauveur
LES SARCOPHAGES. jop
lui-même : il opère la multiplication des pains. C^est encore une œuvre de transition que ce charmant sarcopliage du musée de Lateran, si animé, si plein de détails pittoresques, si achevé d'exécution, dont les aventures de Jonas forment le motif principal, au milieu de petites compositions distribuées avec une parfaite enteate du décor (fig. 194].
Il serait fastidieux d'énumërer méthodiquement les
Flg. 101. — Sarcophage de VcUctri.
très nombreuses compositions bibliques des sarcophages; mais, si nous cherchons à les classer, nous nous apercevrons bientôt qu'elles peuvent se ramener à un certain nombre de groupes, dont le point de départ, ou, si l'on veut, le motif central est presque toujours emprunté à l'art des catacombes. C'est ainsi que les figures d'Adam et d'Eve, qui sur les parois des catacombes rappellent la faute originelle et la miséricorde du Rédempteur, entraînent à leurs côtés toute l'histoire de nos premiers parents : la Création de l'homme, la Création delà femme, la Tentation, le Châtiment, l'An-
JIO
nonce de la Rédemption, l'Offrande de Caîn et d^Abel. Le symbole se développe et se précise par Phistoire. Nous avons vu aux catacombes Moïse dénouant sa chaussure,
et frappant le rocher;
nous retrouverons ces deux motifs sur les sarcophages, où ils feront partie du drame de la Sortie d'Egypte. Le Passage de la mer Rouge, cette belle et grande figure de la délivrance
Fig. 202. — Sacrifice d'Abraham (église de S^ Maria deli' Anima).
de l'âme, ne se prétait guère, par l'abondance nécessaire des détails, au décor très simple des catacombes;
Fig. 203 . — Ascension d'Éiie (musée de Laterau).
ce sera, au contraire, une des compositions le plus facilement sculpturales. Les figures d'Abraham, de Noé, d'Elie, de Tobie, de Job, passent sans grandes variantes
LES SARCOPHAGES. jri
des catacombes aux sarcophages. Il n'est guère possible d'ajouter au pittoresque de l'histoire de Jonas, que les bas-reliefs, à la suite des Jresques, raconteront avec insistance; l'histoire de Daniel et de Suzanne a reçu aussi, à quelques détails près, tout son développement; mais ce qui s'ouvre maintenant à rinventiondu sculpteur, c'est le Nouveau Testament, où le peintre n'a puisé qu'un choix restreint d'exemples, et où le mosaïste trouve roccasion d'un 'parallèle à établir entre la nouvelle et l'ancienne Loi. L'innovation était aisée aux sculpteurs ; ils avaient à
Fig, aoide Lateran).
leur portée des ressources qui manquèrent souvent aux peintres des catacombes : les livres saints, depuis le
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triomphe de PEglise, se répandaient partout, et la prédication en assurait l'intelligence. Aussi bien les basreliefs des sarcophages nous offrent un vrai commentaire des Évangiles canoniques ; et certains détails des livres apocryphes y ont même leur part. Les sarcophages empruntent aux catacombes une de leurs compositions favorites, l'Adoration des Mages; mais ils leur prêtent en revanche la scène de la Nativité, qu'ils ont créée, composée avec prédilection (fig. 206). Il leur est facile de compléter la série des miracles du Christ;
Fig. icxi. — Adoration iei Magca (muaic de Latcran).
auprès du paralytique gtiéri, le sculpteur ne pouvait oublier les aveugles; le fils de la Veuve et la fille de Jaîre devaient trouver place auprès de Lazare ressuscité. Dans ces représentations de miracles, les sculpteurs suivent encore la voie tracée par les peintres; ils s'en écartent lorsqu'ils arrivent aux images de la Passion du Christ, de sa Résurrection et de sa gloire éternelle; nous verrons plus loin dans quelles proportions ils s'y inspirent de l'art nouveau, et contribuent à fixer, avec les mosaïstes, ces grandes compositions chrétiennes.
Agencement varié de ces motifs : i. Sarcophages à composition unique. — 11 est fort rare que la face des sarcophages chrétiens soit tout entière occupée par une seule composition. Le sujet qui se prête le mieux
LES SARCOPHAGES. JiJ
à ce développement inusité est le Passage de la mer Rouge, que l'on rencontre à Rome, à Pise, à Salone, et surtout en Gaule (fig. 207); plus d'un détail y rappelle les combats sculptés sur les tombeaux profanes; et la composition se complète, sur un sarcophage du musée d'Aix, par les bas-reliefs des faces latérales, où sont racontés les principaux épisodes de la vie de Moïse.
Un sarcophage de pierre, conserve à Trêves, diffère absolument des t^pes habituels ifig iq6) Il représente
Pig. ao7. — Faïuge de la m«r Ronge (tgllac de S'Tropbime d'Aria).
l'arche où Noé debout, entouré de sa famille, reçoit le rameau qu'apporte la colombe. Le corbeau est k terre; sur les bords de l'arche sont réunis divers animaux. Cette scène pittoresque, peut-être inspirée d'une mlnialure, s'encadre de colonnes au delà desquelles des génies assis tressent des guirlandes de fleurs; motif bien antique, et qui étonne dans une œuvre aussi grossière, exécutée sans doute à Trêves même, au V siècle. 3. Sarcophages à compositions juxtaposées et superposées. — Est-ce une intention dogmatique, ou n'est-ce pas plutôt la pauvreté d'imagination qui conduit les sculpteurs à juxtaposer de petits groupes dans le champ des sarcophages? Les deux raisons sont vraies le plus souvent, et il faut bien convenir
)T1 L'ARCHEOLOGIE CHRÉTIENNE.
que le symbolisme est d'un grand ouvriers médiocres. Ils s'habituent à resserrer dans un étroit espace les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament; ce n'est pas assez, ils divisent le sarcophage en deux par une mince corniche, et entassent en ce double bandeau les figures de haut ou bas-relief Le sarcophage qui présente peut-être le plus bel ensemble
dogmatique est celui que l'on a trouvé dans les fondations de l'autel de S' Paul hors les Murs {fig. 208). On y voit : 1° la Création d'Eve, à laquelle coopèrent les trois personnes divines; 3° le Péché originel et le travail désormais imposé à Adam et à Eve; 3" le Miracle de Cana;4'' la Multiplication des pains et des poissons; 5° la Résurrection de Lazare; 6" l'Adoration des Mages; 7° la Guérison de l'aveugle; 8° Daniel entre les lions et Habacuc lui apportant sa nourriture; 9" la Prédiction
du reniement de saint Pierre (qui porte à la main la verge de Moïse); io<> l'Arrestation de Moïse (sous la figure de saint Pierre); 1 1° Moïse (sous la même figure de saint Pierre) frappant le rocher d'Horeb. Création, Rédemption, sacrements, vocation des Gentils, dignité des martyrs, suprématie de l'Eglise, tout l'enseignement chrétien est ici condensé.
Peu de sculptures funéraires montrent pareille unité d'intention. Il faut citer pourtant, dans cette catégorie de sarcophages, le fragment fort mutilé d'une grande tombe, provenant de l'église de S' Honorât d'Arles, où toute la vie du Christ est représentée, depuis l'Adoration des Mages et le Baptême dans le Jourdain, jusqu'aux scènes de la Passion, de la Résurrection et de l'Ascension. De même un sarcophage de Fermo, en Italie, ne représente que des sujets empruntés à la vie de saint Pierre, telle que la racontent les Actes des Apôtres. Notons-y le souvenir d'une tradition apocryphe, l'amusante légende du chien de Simon le Magicien à qui l'apôtre donne la parole. Ce n'est plus un ensemble de symboles, c'est une suite historique que la sculpture essaye, à l'exemple de la mosaïque, de nous présenter dans ces derniers monuments.
3. Sarcophages à compositions encadrées, — Un agencement plus élégant et plus approprié à la forme du sarcophage consiste à le diviser en compartiments dont chacun encadre une ou plusieurs figures. Ces encadrements sont de formes variées. Le plus souvent la façade, comme celle d'un temple, présente une colonnade plus ou moins serrée, qui détermine de façon naturelle le groupement des figures (fig. 209). Ces colonnes
ji6 L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.
sont OU simples, ou cannelées, ou richement ornées de feuillages ; sur leurs chapiteaux à feuilles d^acanthe s'appuient d'épais entablements, des frontons surbaissés, une corniche cintrée, une voûte en coquille, ou encore elles s'élèvent jusqu'au rebord supérieur de la tombe, comme pour en soutenir le couvercle. Parfois le fond du relief est occupé par un édifice d'architecture militaire, à tours saillantes et à larges créneaux ; parfois aussi le cadre en est tout champêtre; c'est un gracieux bosquet d'oliviers ou de chênes, dont les fûts droits comme des colonnes s'épanouissent en arceaux de feuillage au-dessus des acteurs bibliques. Parmi les feuilles vit tout un petit monde d'oiseaux, chantant, sautillant, défendant leurs nids du serpent qui les guette. Scènes idéales se rattachant à l'art des basiliques, — La plupart des compositions bibliques des sarcophages, lors même qu'elles paraissent le plus éloignées, par le choix de leurs sujets, de l'art des catacombes, s'en rapprochent cependant par la façon élémentaire dont elles sont traitées. Mais, dès avant le milieu du iv® siècle, à côté de ces compositions s'en forment d'autres qui procèdent nettement de l'art nouveau; c'est alors que surgit, aux absides des basiliques, dans les arcosolia des catacombes, et au centre des sarcophages, la figure du Christ assis et bénissant. Cette figure glorieuse se transforme à plusieurs reprises dans les bas-reliefs. Le type le plus ancien nous en est donné par un élégant sarcophage du musée de Lateran (fig. 209) dont nous avons déjà étudié les bas côtés (p. 178). Au milieu d'une^ riche colonnade, le Christ est assis sur un siège consulaire; il bénit de la main droite et se tourne
LES SARCOPHAGES. ]i7
vers saint Paul qui racclame; de la main gauche il lend le rouleau de la Loi nouvelle à saint Pierre qui le reçoit sur un voile, en signe de respect, comme un magistrat romain recevrait un ordre de l'empereur. La tête du Christ, aux longs cheveux bouclés, a cette jeunesse radieuse que lui donnent les fresques des catacombes; ses pieds reposent sur la voûte du ciel, un voile arrondi que déploie une Jeune figure vue en buste,
Fig. 109 — Sarcophage du muiée de Lateran
à l'imitation des monuments païens (sur le sarcophage de Junius Bassus, aux cryptes Vaticanes, la même figure du ciel est barbue).
Bientôt cette image du Christ triomphant fait un nouveau progrès, s'élargit et se complète; le beau sarcophage du prêtre Commode, au musée d'Arles (fig. 210), rappelle d'assez près, par la disposition de ses figures et par ses motifs architecturaux, la célèbre abside de S" Pudentienne.
La sculpture Imite enfin directement la mosaïque. Au centre des sarcophages, le Christ, debout sur la montagne mystique d'oU sortent les quatre fleuves du paradis, déploie le volumen de la Loi nouvelle. A sa
jiB L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE,
gauche est saint Pierre qui, chargé de la croix, s'élance vers son maître; à sa droite, saint Paul derrière lequel un palmier porte le phénix. Aux pieds du Christ triomphant on voit des agneaux (les élus], parfois même deux
mwM
petites figures agenouille'es (les défunts, mari et femme). Un curieux motif, fréquent dès le iv" siècle dans la sculpture, symbolise la Résurrection du Christ. Nous le trouvons notamment sur un sarcophage du musée de Lateran (fig. su], monument unique pour ses images
de la Passion, oti l'on voit Jésus devant Pilate, le Couronnement d'épines et le Cyrénéen portant la Croix. Au centre, un aigle tient dans son bec une couronne de laurier, qui enferme le monogramme du Christ; elle
s'appuie au sommet de la Croix, sur les branches de laquelle sont posées deux colombes; au pied de cette Croix, où Jésus n'est plus attaché, deux des soldats gardiens du sépulcre sont endormis. Ce beau symbole de Part nouveau se complète encore sur d'autres sarcophages par les figures des douze apôtres debout, et acclamant du geste leur Maître ressuscité. Quelquefois, au-dessus de leurs têtes, une main céleste porte une couronne parmi les étoiles (sarcophage du musée d'Arles), ou encore ils tendent eux-mêmes, versla Croix qu'ils adorent, la couronne de leur gloire (fragment conservé dans l'église de S'° Pudeniienne).
L Agneau. — Scènes de V Apostolat et du Jugement. — Le nouveau symbolisme reprend, en la précisant, la figure de l'Agneau. Ce n'est plus seulement, comme aux catacombes, l'image de l'àme fidèle que dirige le Bon Pasteur, c'est Jésus lui'Vaèmt^ ecce A gnus Dei, l'Agneau qui efface les péchés du monde. Des tombes d'époque assez tardive empruntent aux mosaïques la composition si répandue de l'Agneau nimbé, debout sur la montagne mystique où d'autres agneaux, des cerfs viennent se désaltérer. Des palmiers encadrent la scène, que terminent les portes de Bethléem et de Jérusalem.
Le beau sarcophage de Junius Bassus offre un exemple plus notable et très original de ce symbolisme (fig. 212). Au-dessus de la frise qui sépare ses deux rangs d'arcades, l'Agneau opère les miracles de Jésus et ceux de Moïse: il tient la verge miraculeuse dont il frappe le rocher; il touche les corbeilles de pain qu'il multiplie ; il baptise un autre agneau en présence de la colombe ; il reçoit le livre de la Loi ; il ressuscite Lazare.
)>o L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.
Les agneaux représentent fréquemment, dans les mosaïques, les douze apôtres. Un sarcophage du musée de Lateran unît les deux sortes de figuration, littérale et symbolique (fîg. 21 3). Ils représentent aussi les élus, au milieu des palmes, apportant leur couronne à Jésus
qui leur ouvre le ciel : a Venez, les bénis de mon Père « (couvercle de sarcophage du Lateran). Enfin le Bon Pasteur se transforme en Souverain Juge (fig, 184), 11 est assis, l'Évangile à ses pieds, parmi les oliviers et les chênes; de la main droite il accueille et caresse les agneaux qui se pressent vers lui; de la gauche il
repousse les boucs impudents, qui reculent avec surprise. Voilà, dans cette main levée, l'ébauche du geste tragique que les grands peintres du moyen âge donneront au Christ du Jugement dernier.
Allégories célestes ou liturgiques ; scènes de deuil. —
LES SARCOPHAGES. i»
Quelques-unes des pieuses allégories oU se plaisait la religion naissante n'ont pas entièrement disparu dans l'avènement de l'art officiel, se sont attardées sur les sarcophages. Tel est, sur un fragment transporté de Spolèteau musée de Lateran (lig, 214), le simple et profond symbole de la nef mystique voguant vers le phare du ciel, avecJésus pour pilote et les Evangélîstes pour rameurs. Tel est encore, sur un sarcophage du v* siècle, à Tusculum, un autre symbole de l'enseignement de l'Église, une chaire voilée qui supporte l"^^^»».
dans un cercle le %^ ^ monogramme divin \ Le sens de cette image est précisé par un verre doré, qui ~~'
montre la chaire ^ ^ '^ * i^J^J^LJ^r^^^^ adossée au rocher
d'Horeb d'où jaillit l'onde vivifiante de la doctrine chrétienne, et par un marbre gravé, où sur le dossier de cette même chaire est posée la colombe de l'Esprit Saint.' On s'explique facilement la présence, dans les basreliefs des sarcophages comme dans les fresques des catacombes, d'images représentant l'admission des défunts au paradis. Mais ces images sculptées, toutes fréquentes qu'elles soient, n'ont plus la riche variété des peintures ; presque toujours elles offrent une figure orante entre deux arbres, ou parmi des saints, plus particulièrement saint Pierre et saint Paul; les gracieux accessoires ont disparu. Les scènes de banquet,- si délicatement mystiques aux catacombes, gardent aussi
jii L'ARCHÉOLOGIE CHRETIENNE.
sur les sarcophages un caractère assez réaliste, qu'elles doivent à rimitation des modèles païens. Il faut citer cependant, parmi les allégories célestes, deux très curieuses compositions, que M. Le Blant a pour la première fois expliquées [Revue Archéologique, déc. 1877}. Un sarcophage du Campo-Santo de Pise représente dans un médaillon le buste de la défunte, vers qui s'empressent les saintes du ciel et les brebis mystiques
Sarcophage du nia>4e de S^raciue (détail).
gardées par le B&n Pasteur. Sur le couvercle d'une tombe rehaussée de couleurs, au musée de Syracuse, on voit la défunte Adelphia présentée par deux saintes à la Vierge qui préside le chœur des bienheureuses (fig.arS).
Restent enfin quelques scènes de deuil, qu'il est difficile de classer dans une catégorie spéciale. Un sarcophage du musée d'Arles, où est sculptée la résurrection de la fille de Jaïre, offre la seule image connue de chrétiens se voilant la face, priant avec des larmes aux côtés du Christ, appelant sa miséricorde sur l'âme qui s'en est allée. Sur la tombe du prêtre Commode, au même musée, on voit un homme ei une
LES SARCOPHAGES. jaj
femme présenter au Christ leurs enfants défunts
(fig. 210). Le sarcophage du Mas-d^Aire (fîg. 216) nous montre, avec Lazare ressuscité et Daniel orant, d'une part Adam et Eve et le baptême d'un adolescent, de l'autre une jeune fille offerte par sa mère au Bon Pasteur, près de qui une femme est rfebout. Le travail, du V* siècle sans doute, est expressif et large.
Types particuliers de sarcophages en Gaule, en
Afrique, en Orient, à Ravenne. — Nous avons étudit de préférence les sarcophages de style romain, qui sont les plus anciens, les plus beaux ei les plus nombreux. En Italie, en Gaule, en Espagne, en Afrique, dans tou le monde chrétien, les officines de sculpteurs reçuren l'enseignement de Rome, quelquefois avec une fidélité parfaite; c'est ainsi que les vastes ateliers d'Arles devinrent vraiment unesuccursaledes ateliers romains. Mais dans les provinces dont les relations étaient moins directes avec la capitale, on fut souvent moins docile, et les traditions locales gardèrent leur influence.
ja^ L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE.
En Gaule, à côté de Técole de Provence dont Arles est le centre, Técole d^Aquitaine, installée à Bordeaux et à Toulouse, se distingue par des types tout spéciaux. Les sarcophages d'Aquitaine ne sont plus taillés, comme à Tordinaire, en parallélogramme, ils forment une cuve à base étroite, dont les parois vont s^évasant; leur couvercle, au lieu d'être, à la mode romaine, une dalle plate où se relève à angle droit un fronton sculpté, se développe en voûte arrondie ou en toit à pans coupés ; il porte une inscription ou un décor des plus simples.
Dans la décoration des tombes mérovingiennes, Pélément ornemental, hampes feuillues, rinceaux de vigne, remplace les figures ou s'y associe; les figures, raides et monotones, se détachent entre des rideaux ouverts, sous des arcades étroites et serrées. Plusieurs de ces tombes sont marquées du monogramme (sarcophage de Soissons, au musée du Louvre); et il arrive que les ornements y soient seulement gravés : ce sont des paons, des griffons auprès d'un vase (sarcophages de Vienne, de Charenton).
Les tombes d'Afrique, quelquefois très fidèles au type romain, présentent aussi de nouveaux motifs. A Dellys, c'est un couvercle où des dauphins s'ébattent dans les flots; à Collo, un autre couvercle où des palmiers forment encadrement; à Tébessa, un sarcophage dont les trois figures, une orante, un prophète et une femme casquée symbolisant Rome, sont chacune accostées de deux candélabres. Une tombe de Lambessa, transportée au musée du Louvre, montre en grossier relief un buste du Bon Pasteur avec la brebis et la
mulctra, un grand vase à anses et une couronne enfermant une fleur ; une tombe de Philippeville est ornée de motifs analogues. Mats ce qui est spécial à quelques localités d'Afrique, comme Tabarca et Sfax, ce sont les tombes à couvercle orné de mosaïques, dont les plus intéressantes représentent la figure du défunt au paradis, entre des fleurs, des oiseaux et des cierges allumés. Telle est, sur une tombe deTabarca(fig, 2i7},rimaged'une jeune lîlle orante, entre quatre colombes et deux cierges, surmontée de l'inscription CRES- CONIA INNOCENS IN PAGE a o>; et l'on peut voir au musée du Louvre d'autres mosaïques de même provenance.
Deux très anciens sarcophages de plomb, trouvés à Saïda en Phénicie, et conservés au musée de Cannes, sont ornés de fines bordures où, parmi des rinceaux de vigne, on remarque des têtes juvéniles, des vases et le motif classique de la coupe où boivent deux colombes. Sous une arcade monumentale, plusieurs fois reproduite, le monogramme du Christ s'y détache, entouré du nom mystique: IXOTC (fig. 3i8).
Les sarcophages que leur décor éloigne le plus du type romain sont assurément ceux de Ravenne. Du T* siècle à la fin du vii*, ils se sont accumulés à Finté-
jid l'archëolocie chrétienne.
rieur et autour des églises, où on les voit encore & leur place primitive. Ils ont tous, comme les sarcophages romains, la forme d'une cuve rectangulaire; mais ils
se distinguent par leur couvercle bombé, de taille extraordinaire {fig. 319). Les sujets bibliques y sont rarement figurés, sauf pourtant l'Adoration des Mages, la
- Sarcophage de S' Apollinaire In Classe (Ravenne),
Résurrection de Lazare, Daniel entre les lions {p. 297); on peut citer encore une Annonciation et une Visitation de très bon style (fig. 220). Le devant de ces sarcophages présente fréquemment Jésus assis sur un trône parmi les apôtres, ou debout sur un tertre, et
donnant les clefs à saint Pierre (fig. 319), ou encore foulant aux pieds le lion et le dragon. Mais il est d'autres motifs plus caractéristiques de cette école, où nous retrouvons le symbolisme élémentaire des mosaïques contemporaines : ce sont , "^^ des vases d'où s'élancent des rameaux de vigne, des croix, des ' couronnes enfermant le monogramme, autour duquel se groupent symétriquement des agneaux, des paons, des colombes. Un des beaux sarcophages qu'abrite encore le mausolée de Galla Plflcidia représente , entre deux arcades où se dressent des croix, un portique plus large où l'Agneau divin est debout sur le tertre aux quatre fleuves; sur ce même tertre, derrière l'Agneau, la Croix est plantée, et deux colombes s'y reposent {fig. 22iA
La tradition des sarcophages. — L'usage des tombes sculptées diminua peu à peu, sans toutefois disparaître. On continua, pendant tout le moyen Sge, d'affecter à la
jaS L'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE,
dépouille des riches et des saints les plus belles tombes antiques, même païennes, dans l'impuissance où l'on était de faire œuvre nouvelle : les artistes qui, au xiv° siècle, sculptèrent la façade de la cathédrale d'Orvieto, y représentèrent les morts, à Tappel de Tarchange,
Sarcophage du mausoEte de Galla Pladdia (Ravei
sortant de sarcophages à strigiles, où des génies por* tent des guirlandes.
C'est à la vénération qu'excitaient les reliques des saints que nous devons de posséder encore un grand nombre de nos vieux marbres. La légion des malades et des misérables affluait alentour, les palpait, les baisait, voulait des miracles. Les tombes saintes étaient souvent groupées dans des sanctuaires célèbres. C'est ainsi que les sarcophages attribués par la tradition à
LES SARCOPHAGES. jïj
sainte Marie-Madeleine et à sainte Marcelle, aux saints Maximin et Sidoine reposent encore aujourd'hui dans la vénérable crypte de S' Maximin, ornée, dès les premiers siècles, de marbres précieux, de dalles à figures gravées (fig. 140).
Qui dira tout ce que la sculpture du moyen âge doit
aux vieilles tombes païennes ou chrétiennes? Leur décor trouve place dans les stucs dont se parent, au v* siècle, le baptistère de Ravenne;au viii", la précieuse église de Cividate en Frîoul ; il s'agrandit, se déploie sur les façades des basiliques romanes; ce sont les sarcophages qui inspirent, à l'aurore de la Renaissance, le génie de Nicola Pisano.
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LA PORTE DE SAINTB-S ABINB ^
Lorsque le pape Célestin 1% vers Tan 424, édifia sur PAventîn la basilique de S** Sabine, il dut confier
à Tun des artistes grecs si nombreux à Rome le soin d^en décorer la maîtresse porte. Cette porte, telle que nous la possédons encore, est un des plus précieux monuments de Part chrétien primitif.
Elle n'est plus intacte. Elle comprenait, à l'origine, vingt-huit panneaux en bas-relief, dont seize petits et douze grands^ disposés alternativement par rangs de quatre, et enchâssés dans un double vantail. Dix panneaux, dont quatre grands, ont disparu. Il n'est pas facile de démêler l'œuvre des restaurations successives, dont les principales furent aux ix« et xv" siècles; en i836, on refit des têtes et des mains, une bordure peu intéressante, et le tout fut couvert d'une épaisse couche de vernis.
Passons en revue cette série de bas-reliefs, en nous
Fig. 22 j. — T£te de Christ
(détail d'un bas-relief de la porte de S^ Sabine).
I. Garrucci, t. VI. — KoNDAKOFF, Ics Sculptuves de la porte de 5am^e-5a^zMe (Revue archéologique, 1877). — Kraus, /?.£., art. ThUren.— Berthier, la Porte de Sainte-Sabine à Rome, 1892.