LES VERRES GRAVÉS, PEINTS ET DORÉS
L'industrie du verre, toute récente encore aux premiers siècles, avait rapidement grandi, établi ses fabriques en Campanie,puisà Rome, enfin en Espagne et en Gaule. Les vases de verre, qui à Pépoque d'Auguste étaient une rareté, se comptent par centaines aux catacombes, déposés à rintérieur des sépultures, ou scellés au ciment des parois. Ce ne sont d'ordinaire que de petites ampoules, des fioles, des plats à contenir l'huile parfumée, les baumes dont on approvisionnait les tombes suivant le vieil usage. Mais il arrive que ces vases très simples aient des formes, des saillies d'une rare élégance; et l'on connaît enfin plusieurs catégories de verres ornés de reliefs, de figures gravées ou peintes, parmi lesquels les plus nombreux, les verres à fond d'or, sont une des productions les plus originales de l'art chrétien.
On peut classer les verres chrétiens en trois séries : verres à couches superposées de teintes différentes; verres gravés au trait ou entaillés, verres à fond d'or.
I. — Les verres à couches superposées, sortes de camées de grande dimension, étaient parmi les objets de luxe les plus recherchés des anciens. On les appelait vasa diatreta^ c'est-à-dire percés à jour : la couche su^
I. Garrucci, Vetri ornati di figure in oro, 2" éd. — De Rossi, R.S., t. III; Bull., 1864, 1868, 1877, 1878. — Kraus, R. E., art. Glasgefœsse. — Roller, ch. viii, lxxviii à lxxx. — Gerspach, la Verrerie,
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perficielle en était découpée de manière que la couche intérieure servît de fond à des reliefs d'une ténuité souvent prodigieuse. Le vase Portland du British Muséum est le type le plus fameux de ces coûteuses et fragiles merveilles. Cette industrie raffinée produisit, à l'époque chrétienne, un certain nombre d'œuvres de valeur moindre ; elle suscita même des contrefaçons. Au lieu de courir le risque de briser le revêtement extérieur du verre, on trouva plus simple de souder aux vases de petites pièces travaillées à part, et d'elîacer ensuite , en quelques coups de roulette, les traces de la soudure. Deux vases de ce genre, trouvés, l'un , fort abîmé , dans la catacombe
de Callisle, l'autre, parfaitement intact, dans un cimetière de Trêves, présentent, sur un fond tout blanc ou relevé d'un bleu léger, trois rangs de poissons et de coquilles marines; l'interprétation chrétienne en est facile. On suppose que ces sortes de verres étaient fabriqués en pays rhénan.
II. — Verres taillés et gravés. —Tantôt les verriers entamaient profondément le cristal à coups de roulette, tantôt ils se contentaient d'y graver l'ornement d'un
)jo L-AHCHËOLOGIE CHRETIENNE.
trait de pointe. Les entailles profondes du verre devaient souvent contenir une pâte d'or oiz de couleurs qui prenait l'aspect d'un émail; mais souvent aussi les figures habilement creusées dans la paroi extérieure ménageaient, vues de dedans, de charmants effets de transparence. Voici, par exemple, un fragment de vase cylindrique, du genre de ceux que les anciens appelaient miliarii(àg. sSg); il présente tout un ensemble de sujets bibliques : les deux lions devaient accompagner une figure de Daniel; l'enfant porté dans les airs par une main céleste, c'est Habacuc; la jeune figure agenouillée près d'un autel, Isaac. Une guirlande ornementale
de laurier sépare le champ supérieur de la base du
verre où sont figurés les Hébreux en marche, la face levée
vers la nuée qui les guide.
C'est miracle d'avoir pu tailler
des figures aussi ncnes dans
un vase de diamètre aussi
étroit ; l'œuvre est ancienne
d'ailleurs, de la première moi- p,-- j^o,
tié du IV* siècle. Le cycle des Frasment de coupe baplismale- , , (miuie chrétien du Vatican),
sujets graves sur ces sortes de
verres n'est pas très nombreux; il faut citer un fragment de coupe baptismale, conservé au Vatican (fig. 240);
Fig. tjç. — Verre taill. chrétien du Vatican).
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une tasse du musée de Strasbourg est ornée d'un Sacrifice d'Abraham et d'un Moïse frappant le rocher; une coupe de Trêves reproduit encore le Sacrifice d'Abraham ; enfin un verre trouvé à Bonn porte quelques
Conpe de Podgoriua (mug^ de l'Ermliage),
miracles du Christ, si rudement entaillés, qu'on a pu y voir un des premiers produits de l'industrie franque, au v" siècle.
Les verres ornés de graffiti, de compositions au trait, sont d'une industrie assez commune, et qui dura
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longtemps; les images très variées qui les décorent appartiennent à Tart païen classique, à la vie romaine^ au christianisme. Les images chrétiennes, traitées d^une main libre et rapide, sont parfois accompagnées de légendes; un exemple des plus curieux en est donné parla célèbre coupe découverte en 1873 à Podgoritza d'Albanie (fîg. 241). Elle renferme tout l'essentiel du cycle biblique des catacombes : un médaillon central, le Sacrifice d'Abraham, et, tout autour, Jonas, Adam et Eve, Lazare ressuscité, Moïse frappant le rocher, Daniel entre les lions, les trois jeunes Hébreux, Suzanne délivrée. Quelle barbarie enfantine de dessin ! Et dans quel latin sont écrites ces légendes! Lisons-les cependant; nous y trouverons une justification bien précieuse du sens que nous avons attribué aux principales peintures des catacombes : « Jonas est délivré des entrailles du monstre — Suzanne de la calomnie — Daniel de l'antre des lions — les trois enfants de la fournaise. » Ce sont les termes mêmes des plus anciennes liturgies funéraires. Les autres sujets, Adam et Eve, Lazare ressuscité, ont une explication aussi simple; le dernier enfin, Moïse frappant le rocher, nous confirme par sa légende un symbole cher à l'art chrétien : a Pierre frappe le rocher : les eaux commencent à courir. »
• IIL — Verres dorés. — C'est aux catacombes que l'on a trouvé la plupart de ces précieux verres ornés de figures et de lettres en or, une des richesses les plus singulières de l'art chrétien. Ils enferment entre deux minces lamelles une feuille d'or où des figures, des inscriptions sont dessinées à la pointe, parfois modelées
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d'ombres légères ou rehaussées Ae couleurs. De ces verres à fond d'or nous n'avons guère que des fragments, surtout des fonds de coupe, que l'on trouve fixés au ciment des tombes. On n'a point rencontré de ces frêles objets dans les tombes construites à la surface du sol; ils y étaient trop exposés au pillage, et nous savons que la rapacité des anciens marchands juifs, pour saisir quelques parcelles d"or, en a détruit ou mutilé un grand nombre. L'industrie des verres à fond d'or doit s'être formée vers le milieu du 111' siècle, et n'a guère duré au delà du iv; elle était localisée à Rome, semble-i-il. Elle eut des ateliers païens, peut-être un atelier juif, avant d'appartenir au christianisme. On rencontre en effet, parmi les images des verres dorés, de nombreux emprunts à la mythologie, figures de dieux et de déesses, travaux d'Hercule, rapt de Proserpîne, Amour et Psyché, Achille et Deidamia, des allégories, des chasses, des scènes de métier, de théâtre, de la vie du cirque, de la vie intime, un mariage, des portraits de famille, enfin des symboles juifs, le chandelier à sept branches , l'arche d'alliance.
Les sujets chrétiens, fort nombreux, ne sont pas moins variés. Ils procèdent de l'art des catacombes et de l'an nouveau. Plusieurs ont cette disposition que
le type classique des coupe présentent Moïse frappant le rocher, avec l'inscription: PETRVS (fig. 88). Une admirable patène du British Muséum, orne'e des images traditionnelles de la Résurrection, diffère parla technique des ouvrages précédents: l'or n'y est point protégé par une seconde feuille de verre, mais
nous avons souvent remarquée auxplafonds des cryptes:
autour d'un médaillon central rayonnent des corn* partimenis ornés de sujets bibliques (fig.
242). J'ai cité les plus fréquents de ces sujets en décrivant la coupe de Podgoritza, qui reproduit au V" siècle verres dorés. Deux fonds de
bien seulement par de nom-
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breux rehauts de peinture, qui donnent à la décoration une grande vivacité.
Parmi les sujets habituels empruntés au Nouveau Testament , nous rencontrons sur les verres dorés le Bon Pasteur, la Multiplication des pains, la Guérison du paralytique, la Résurrection de Lazare.
Mais ce qui doit le plus nous intéresser, ce sont les nombreux verres qui présentent des images de saints; Jésus paraît souvent entre saint Pierre et saint Paul; voici même, sur un fond de coupe de la Bibliothèque Vaticane, la composition achevée des mosaïques absidates, si complète que l'on peut hésiter k la croire du iv» siècle (fig. 243).
Souvent c'est la Vierge qui est figurée orante, entre des arbres et des colombes, entre saint Pierre et saint Paul {fig. 244).
saints auxquelles préside le Christ (fig. 245); ce sont de petits portraits en buste dans
le cercle d^un médaillon ; celui de saint Calliste est d'une vie, d'une finesse, d'un esprit parfaits (fig. 99), Un joli fond de coupe réunit autour du médaillon de deux jeunes époux que bénit Jésus, les saints les plus vénérés, Pierre, Paul, Laurent, Xyste, Cyprien, Hippolyte ; ils n'ont, il est vrai, ni caractère propre ni attributs, non plus que les douze apôtres qui entourent,
sur une autre petite coupe, un charmant buste du Christ (fig. 246). Parmi les saintes, la gracieuse figure d'Agnès obtient des honneurs tout particuliers
(fig. 247)-
Il ne faut pas oublier
enfin que plusieurs des verres dorés publiés par le P. Garrucci sont de très petite dimension. Ces médaillons minuscules, contenant tout ou partie d'un sujet biblique, étaient insérés, soudés les uns près des autres dans de larges coupes de verre (fig. 248) ; détachés de ces coupes et entourés d'un petit cercle de métal muni d'un anneau, on les portait au cou, c'étaient des médailles de dévotion.
On a vu que les verres chrétiens contiennent toute une liturgie, et résument vraiment l'art primitif. Mais quel fut l'emploi de ces verres à fond d'or? Païens, ils durent servir aux usages domestiques, aux festins, aux fêtes de famille ; chrétiens, on a pu y voir les patènes;
Fîg. a^7. — Verre doré (musée chrétien du Vatican).
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qui contenaient les liosties pendant le saint sacrifice, ou encore les calices destinés au vin consacré; et il est vrai que Tertullien cite, avec blâme, des calices de verre où est peinte l'image du Bon Pasteur {De pudicitia, 7, lo). Mais la forme de presque tous ces vases ne semble point convenir à cette destination : ce sont
Fig. 948. — Fragment de coupe (collection Discb, à Cologne).
des coupes, non des calices; beaucoup ont fait tout simplement partie du mobilier chrétien ; et il ne faut pas oublier que les inscriptions qu'ils ponent souvent nous parlent d'un cadeau amical, d'une réjouissance: Cher ami, bois et vis heureux avec les tiens. — Prene\ une couronne et buve^. — Fis joyeux avec tous les tiens; vis toujours heureusement dans lapaix de Dieu. — Si l'on songe aux agapes chrétiennes, aux festins funèbres, et surtout aux festins d'anniversaire où l'on celé-
brait la mémoire des saints, on comprendra Tusage de ces précieuses coupes, et l'à-propos des figures qui les ornent. Quatre-vingts coupes, sur les trois cent quarante que publie le P. Garrucci, portent les images de saint Pierre et de saint Paul, et n^était-ce pas déjà Tusage à Rome de célébrer par des réjouissances publiques la fête des deux grands apôtres ?