MONUMENTS MÉGALITHIQUES
L'époque de la pierre polie présente une phase à laquelle on pourrait, non sans raison, attribuer une existence distincte : c'est la période des dolmens. Les archéologues les plus savants et les plus compétents n'ont jamais hésité à admettre qu'un nombre considérable de dolmens remontaient incontestablement à l'âge de la pierre polie, surtout dans les régions du Nord. Il n'est pas moins démontré, du reste, qu'une quantité très-grande de ces monuments se rattache aussi sûrement à l'âge du bronze. 11 y a lieu de considérer cette catégorie de dolmens comme appartenant aux temps où le bronze fit sa première apparition. Ils ont vu naître une civilisation nouvelle et sont certainement les dernières œuvres de l'âge de la pierre.
La question relative aux dolmens a été obscurcie par une foule de préjugés qui existent déjà depuis très-longtemps. Les interprétations où l'hypothèse gratuite joue le plus grand rôle se sont produites dans des temps pendant lesquels l'archéologie, peu étudiée, n'a fourni que des données sans valeur. Les plus savants virent dans les dolmens des monuments celtiques, druidiques, affectés à des usages religieux et encore à d'autres destinations souvent très-fantaisistes.
i. Cette terramare a été l'objet d'une mention fort détaillée au congrès de Stockholm.
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M. le général Faidherbe, dans une communication sur les dolmens d'Afrique faite au congrès de Bruxelles , a combattu l'opinion qui assigne une origine celtique aux dolmens. « Des populations de l'Europe occidentale, parlant des langues celtiques, ont donné le nom de dolmens , signifiant tables de pierre, aux monuments dont nous nous occupons, à cause de leur forme. Et, soit dit en passant, si ces monuments avaient été élevés, comme on l'a dit, par des populations celtiques, il serait étonnant que la tradition s'en fût perdue au point que les descendants de ces populations, parlant encore la même langue dans les mêmes lieux, leur eussent donné, dans cette langue, un nom indiquant qu'ils n'en connaissaient même plus la destination, car les dolmens ne sont ni des tables, malgré leur nom breton, ni des autels druidiques, comme l'avaient déclaré des savants : ce sont des tombeaux et rien que des tombeaux1. »
Les dolmens ont été étudiés avec soin sur plusieurs points. Les fouilles qui ont été pratiquées ont eu également pour résultat de démontrer qu'ils étaient des tombeaux. C'est, du reste, le nom donné aux dolmens dans le nord de l'Afrique : « Là, les populations actuelles, berbères ou arabes, ne les ont appelés ni tables, ni autels; elles les appellent des tombeaux; et, comme elles sont musulmanes et qu'elles savent que ces sépultures sont antérieures à l'Islam, elles les appellent les tombeaux des Djouhala , c'est-à-dire, en arabe, les « tombeaux des ignorants, des idolâtres », et, grâce à des traditions suffisamment conservées, elles distinguent ces idolâtres des Latins et des Grecs païens ou chrétiens, et des Phéniciens qui tous ont laissé des traces et des tombeaux si nombreux dans le pays2. »
Les incinérations sont excessivement rares dans les dolmens et forment des exceptions qui laissent subsister l'assertion en faveur des sépultures simples, ordinaires. Néanmoins les faits constatés par M. le docteur Prunières sont bien établis. Nous empruntons d'intéressants détails au compte
i. Congrès international d'archéol. et d'anthrop. préhistoriques de Bruxelles , p. 407. 2. Congrès international d'anthrop. et d'archéol. 'préhistoriques de Bruxelles, p. 409.
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rendu de l'association française pour l'avancement des sciences, session tenue à Nantes en 1875 : « Dans ses premières fouilles, M. Prunières avait plusieurs fois remarqué quelques os brûlés mêlés aux autres os des dolmens, et il n'avait trop su comment expliquer ces faits. Plus tard, il eut la bonne fortune de fouiller un très-beau dolmen sans tumulus, au sommet d'un mamelon qui domine le village de l'Aumède-Bas, commune de Chanac, dans lequel tous les os avaient subi l'action du feu. Plus tard encore , il trouva , à la surface d'un grand dolmen-tumulus, dans la cella du dolmen, un squelette brûlé avec deux beaux bracelets en bronze qui sont mis sous les yeux des membres de la section. Au-dessous étaient les os de nombreux squelettes non brûlés , avec de beaux silex et deux petites haches polies. La crémation est donc incontestable dans certains dolmens ; mais il semble toutefois qu'à cette époque elle ne fut qu'exceptionnellement adoptée, peutêtre un peu comme de nos jours, où on semble, sur quelques points de l'Europe, vouloir rétablir cette pratique. On dirait, en voyant dans certains dolmens quelques os brûlés mêlés à de grandes quantités d'os qui n'ont pas subi l'action du feu, qu'après avoir essayé une fois de la crémation, on est revenu aux antiques usages dans les enterrements suivants.
«Mais il y a plus: les dolmens de l'âge de la pierre polie et les tumuli de l'âge du bronze sont intimement mélangés sur les Causses lozériens1. » La crémation a, du reste, été pratiquée à des degrés différents à l'époque des dolmens. M. Prunières a formé deux séries d'os ayant subi l'action du feu et provenant de ses fouilles ; « les premiers ont été retirés de quelques dolmens ; ce sont des os éclatés à angle vif, noirs, très-résistants, enduits dans le canal médullaire des os longs et à la surface interne de la voûte crânienne, d'une sorte de vernis luisant qui paraît dû à la fusion d'un corps gras combiné avec la substance osseuse. Les os de la deuxième série, provenant d'un tumulus de la un de l'âge du bronze , sont légers, poreux,
1. Matériaux pour servir à l'histoire de l'homme , 1875*, p. 443.
blancs, en un mot, incinérés. Ils blanchissent les doigts comme la craie1. »
Les archéologues qui ne voient que des tombeaux dans les dolmens professent une opinion qui paraît fort absolue. Il importe de remarquer que dans certains cas ils ont pu être des habitations. Les monuments mégalithiques à galerie n'ont pas dû être exclusivement des sépultures. « Il est tout aussi impossible de prouver que de nier d'une manière absolue que ces hypogées primitifs aient pu être des habitations. C'est un fait digne de remarque que l'un des tertres ouverts à Stege, dans l'île de Moën, ne contenait pas trace de squelettes, mais par contre, une foule d'ustensiles de pierre, de vases d'argile et de parures d'ambre. C'était aussi le cas dans l'une des sépultures explorées sur les collines de Glumlof (Scanie)'2. » M. A. Bertrand, traitant la même question, s'est largement inspiré des travaux de M. Nilsson et il conclut en disant : « 11 nous semble prouvé que l'allée couverte, dont le dolmen n'est qu'un diminutif, est bien réellement une habitation souterraine à l'usage des morts, faite à l'imitation de l'habitation des vivants, mais en matériaux plus durables3. »
L'usage d'imiter la demeure de l'homme dans les tombeaux a souvent prévalu. Des archéologues distingués l'ont plusieurs fois constaté. M. Hans Hildebrand a touché cette question avec cette profondeur de vue qui lui est habituelle : « Il est apparent, surtout si l'on observe les dolmens de la Vestergotlande et de quelques parties de la Scanie, que les constructeurs de dolmens ont eu l'intention de faire une copie des demeures des vivants. Mais, comme les morts auxquels ces maisons étaient destinées n'étaient pas en état d'y faire les réparations indispensables et de conserver leurs demeures, il était nécessaire de rendre ces maisons aussi solides que possible, et c'est pourquoi on les a construites avec d'immenses blocs de pierre.
« Cette opinion, que le défunt qui a quitté les demeures
i. Matériaux pour servir à Vhistoïre de l'homme^ 1875, P- 445-
2. Suen Nilsson. Les Habitants primitifs de la Scandinavie. Paris, 1868, p. 173.
3. A. Bertrand. Archéologie celtique et gauloise. Paris, 1876, p. 180.
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des vivants conserve le besoin d'avoir une maison à lui, se retrouve partout dans le monde, dans le monde ancien comme dans le monde actuel des tribus sauvages. Ainsi, l'on voit dans les musées d'antiquités romaines des monuments funéraires en marbre qui montrent la forme bien prononcée d'une maison. Dans le cimetière préromain de Marino, près d'Albano , on a trouvé plusieurs urnes cinéraires affectant la forme d'une cabane. Le tombeau qui a renfermé le corps de Cyrus , le fondateur du grand royaume des Perses , a la forme d'une maison ou d'un temple élevé sur plusieurs degrés. Il serait trop long d'énumérer ici les peuples sauvages qui ont la coutume de donner aux tombeaux la forme d'une hutte1. »
La construction des dolmens varie , mais ils présentent généralement un aspect semblable dans leurs traits fondamentaux dans toutes les différentes régions où ils se trouvent. Le mobilier funéraire des dolmens offre une analogie incontestable avec l'industrie de la pierre. Ce n'est donc pas sans de sérieuses raisons qu'une certaine classe de dolmens est attribuée à la pierre polie.
Les archéologues ont posé cette question : Les dolmens sont-ils les œuvres d'un même peuple? La question semblait en apparence très-autorisée, parce que l'aspect extérieur des dolmens offre des traits d'uniformité capables de suggérer l'idée d'une origine commune. Néanmoins l'opinion contraire tend chaque jour à s'établir. M. Bertrand lui-même, après avoir tracé l'itinéraire des populations des dolmens , a déclaré, dans une note récente, une opinion contraire : « Nous ne croyons plus, dit-il, aune race des dolmens2. » M. de Mortillet a puissamment contribué à faire abandonner l'opinion favorable à un peuple unique constructeur des dolmens. Ce ne sont pas seulement les savantes théories qui ont fait abandonner l'idée d'un peuple unique des dolmens, les faits eux-mêmes ont démontré qu'il n'était pas possible d'attribuer les dolmens à un seul et unique peuple. Rien de plus facile que de reconnaître les nuances nombreuses et très-tranchées
1. Congrès international d'anthrop. et d'archéol. préhistoriques de Stockholm, p. 206.
2. A. Bertrand. Archéologie celtique et gauloise, Paris, 1876, p. 128.
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qui existent dans l'ensemble des dolmens. Ces monuments se distinguent entre eux et révèlent une origine différente dans le Nord et dans les régions du Sud. Les observations de l'anthropologie n'ont pas non plus reconnu une race identique. M. de Quatrefages a parfaitement fait ressortir deux races distinctes dans les discussions qui eurent lieu au sujet des crânes de Boreby (Danemark) '. M. Worsaœ s'est aussi prononcé sur cette question : « J'estime, dit-il, que les dolmens des différentes parties du monde ont été élevés par des peuples de différentes races 2. »
L'industrie des dolmens est loin d'offrir un caractère unique. M. Hans Hildebrand l'a fort bien démontré : « Les
outils et les armes que l'on trouve en France appartiennent à des types bien différents de ceux que l'on peut étudier au musée de Stockholm. Comment concilier ces différences avec les analogies des tombeaux? Est-ce que la coutume de construire des dolmens est un fait caractéristique ne s'appliquant qu'à un seul peuple? Je crois que non3. »
Les instruments trouvés dans les dolmens n'établissent pas seulement la réalité des origines multiples auxquelles il faut nécessairement les attribuer; ils démontrent aussi des rapports avec l'industrie caractéristique des grottes artificielles de la pierre polie. Les analogies dans l'outillage sont nombreuses. Nous aurons à faire ressortir ces faits. Nous nous
1. Congrès international d'anthrop. et d'archéol. préhistoriques de Bruxelles^ p. 423.
2. Congrès international d'anthrop. et d'archéol. préhistoriques de Bruxelles } p. 421 .
3. Congrès intern. d'anthrop. et d'archéol. préhistoriques de Stockholm^ p. 206.
bornons en ce moment à signaler la ressemblance de la hache emmanchée du dolmen d'Argenteuil (Seine-et-Oise) (fig. 8), avec des pièces du même genre trouvées dans quelques stations de la Marne. Effectivement ce type de haches emmanchées, conservé au musée de Saint-Germain et si connu par la publication qui en a été faite dans l'ouvrage de M. de Mortillet: Pro?nenades au inusée de Saint-Germain, se retrouve dans les stations de Vert-la-Gravelle et d'Oyes (Marne).
Fig. 9.
Les dolmens, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, se présentent sous une grande variété de nuances, mais néanmoins avec des traits de ressemblance qui les font toujours reconnaître d'une manière sûre. Nous donnons ici le dessin d'un dolmen du Nord (fig. 9) ; c'est celui de Stala, signalé par M. Montelius au congrès de Stockholm. Ces monuments sont très-connus et les représentations en sont très-nombreuses.
L'attention s'est portée plus récemment sur certains dolmens dont la pierre fermant l'entrée est trouée. L'ouverture était obstruée par un opercule mobile qui permettait de pénétrer sans déplacer les pierres d'un grand poids qui composaient le monument. Cette variété de dolmens est aussi répandue sur des points très-éloignés. On en rencontre dans différentes parties de la France , en Angleterre, en Syrie , dans le Caucase et même dans l'Inde. Les conclusions que l'on peut tirer de
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ces analogies dans la construction des dolmens dans des contrées si éloignées n'apparaissent pas encore d'une manière bien nette. Il y a, du reste, beaucoup d'autres questions relatives aux dolmens qui demeurent toujours ouvertes.
Les chambres des Géants dans le Nord, les allées couvertes et certains autres monuments mégalithiques se rattachent aux dolmens et peuvent être attribués aux mêmes constructeurs.
l est facile de se former une idée du travail de l'homme aux diverses époques de la pierre, par l'exposé sommaire que nous en avons fait. Les stations de la pierre, disséminées sur tant de points, peuvent trouver leur place dans le cadre que nous avons tracé. En ce qui concerne l'âge de la pierre polie, nous sortirons des généralités, pour traiter avec plus de détails des importantes stations de la Marne. Sans aucun doute, la pierre polie s'y trouve représentée avec une splendeur, une abondance qu'on chercherait vainement ailleurs en France. Les groupes néolithiques de la vallée du Petit-Morin (Marne) sont effectivement dignes d'attention et constituent le gisement français le plus riche, le plus pur, le plus complet et le mieux déterminé. Indépendamment de la série intéressante des grottes artificielles, la surface du sol est jonchée d'une quantité de silex retaillés et polis qui auraient suffi pour classer la contrée
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parmi les régions préhistoriques. L'outillage néolithique, comme semé dans les plaines de la Champagne, est digne d'une mention spéciale. Sa connaissance fournira aux archéologues les- moyens de faire des comparaisons et des rapprochements avec l'industrie des autres pays, à la même époque.