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SUR LES CRANES DES GROTTES DE BAYE

M. Broca : « Les grottes de Baye, dans le département de la Marne, ont été l'objet d'une communication de notre collègue M. de Baye dans une de nos précédentes séances. J'ai visité ces grottes, qui sont taillées à la main dans un calcaire tendre. Elles se composent généralement d'une antégrotte, suivie d'une grotte principale où sont rassemblés les corps. L'époque où ont été creusées ces sépultures est la deuxième moitié de la pierre polie l. »

« M. de Baye a extrait des nombreuses grottes qu'il a explorées jusqu'ici les restes de plus de deux cents individus 2.» Désirant que ces restes fussent soumis à une épreuve approfondie, il a bien voulu expédier au laboratoire d'anthropologie quarante-quatre crânes et un grand nombre d'os longs, provenant de diverses grottes. Ces pièces ont séjourné plusieurs mois dans le laboratoire, où quelques-uns d'entre vous sont venus les examiner. Avant de les renvoyer à leur propriétaire, je viens vous en présenter quelques-unes, et je vous rappelle que j'ai déjà mis sous vos yeux, l'année dernière, deux de ces crânes sur lesquels existent des perforations artificielles semblables à celles que M. Prunières a découvertes dans les dolmens de la Lozère.

« Ces dolmens, où l'on trouve parfois un peu de bronze, datent de la fin de l'époque néolithique et paraissent à peu près contemporains des grottes artificielles de la Marne ; on ne saurait donc s'étonner de voir la pratique des perforations crâniennes paraître à la fois dans ces deux populations, qui d'ailleurs, malgré la différence de leurs sépultures, pouvaient très bien avoir les mêmes croyances et les mêmes rites.

1. Cette appréciation s'applique seulement à une partie des grottes.

2. Les sujets qui ont été relevés s'élèvent certainement à plus de mille.

« Le dolmen, qui semble, au premier abord, constituer un mode tout spécial de sépulture, me paraît cependant n'être qu'un dérivé du procédé primitif de sépulture dans ces cavernes. Comme on ne trouvait pas partout des cavernes naturelles, on y suppléait, suivant les lieux, tantôt en creusant dans le calcaire tendre des coteaux des grottes artificielles, tantôt en construisant, avec de grandes pierres dures, des chambres en plein air qu'on recouvrait ensuite de terre pour imiter la caverne. Il est donc possible que la différence, en apparence si grande, qui existe entre les dolmens des causses de la Lozère et les grottes artificielles de Baye, ne soit que la conséquence des conditions géologiques qui facilitaient respectivement dans ces deux régions l'un ou l'autre procédé de sépulture.

« Les quarante-quatre crânes de M. de Baye comprennent vingt-huit hommes, vingt-quatre femmes et deux incertains.

« Leur capacité moyenne est moindre que celle des crânes de la Lozère.

« Celle des crânes d'hommes, inférieure à celle de nos jours, est de 1,535 centimètres cubes.

« Celle des crânes de femmes est, au contraire, supérieure ; elle est de 1,407 centimètres cubes. Il n'y a pas là d'anomalie. Il paraît démontré que dans les temps préhistoriques, la femme, participant aux travaux de l'homme d'une manière plus active, avait en même temps une capacité cérébrale plus considérable que de nos jours.

« La moyenne générale est de 1,483 centimètres cubes.

« Comme particularité intéressante, je citerai la moins grande dolichocéphalie des crânes féminins. Tandis que l'indice moyen des hommes est de 77.74, celui des femmes est de 78.83. On sait qu'en général dans les races d'Europe c'est le contraire qui se présente.

« L'indice céphalique maximum s'élève à 85.71; le minimum à 71.69. L'écart est donc de 14 unités. Cet écart, dans les races pures, ne dépasse généralement pas le chiffre de 10; il paraît probable, d'après cela, que la population des grottes de Baye avait dû subir des croisements.

« La série des quarante-quatre crânes se décompose de la manière suivante :

Brachycéphales, indice de 83.33 et au-dessus 4 9-°3 7

Sous-brachycéphales, indice de 80 à 83.32 . 8 18.18 °/

Mésaticéphales, indice de 77.77 à 79.99 10 22.73

Sous-dolichocéphales, indice de 75 à 77.76.. 12 27.27 °/

Dolichocéphales, indice au-dessous de 75.... 10 22.73 °/

« Ces chiffres sont ceux qui résulteraient du mélange d'une race sous-brachycéphale à 80 environ et d'une race dolichocéphale à 75 environ, mélange où l'élément sous-brachycéphale avait une légère prédominance.

« L'origine de la race dolichocéphale ne saurait nous embarrasser; ce type céphalique, nous le savons, prédominait dans la plus grande partie de la France à l'époque de la pierre polie, et surtout à l'époque de la pierre taillée.

« Quanta la race sous-brachycéphale et presque mésaticéphale correspondant à l'indice de 80, elle se rattache probablement à celle de Furfooz, dans la vallée de la Lesse (Belgique). On sait que deux des trois crânes trouvés à Furfooz par M. Dupont, et rapportés par lui à l'âge du renne, appartiennent à une race sous-brachycéphale à 80. On sait, en outre, et notre savant collègue belge nous en a fourni la preuve dans une des précédentes séances, que tous les silex de la Lesse provenaient de la Champagne; il y avait donc, dès l'époque de Furfooz, des relations continuelles entre la vallée de la Lesse et la vallée de la Marne, et cela expliquerait très bien la présence de l'élément ethnique de Furfooz dans les grottes de Baye .

« Ce n'est sans doute qu'une présomption; mais elle est confirmée par l'examen des crânes. J'ai étudié avec le plus grand soin à Bruxelles les deux crânes sous-brachycéphales de Furfooz; nous en possédons d'ailleurs les moules, et j'ai pu constater, par une comparaison directe, que bon nombre de

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crânes de Baye sont très semblables aux crânes de Furfooz. J'en place quelques-uns sous vos yeux; mais en voici d'autres, d'un type tout différent, qui sont tout à fait semblables aux crânes de la caverne de l'Homme-Mort. Ces derniers- sont moins nombreux que les premiers, et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'une grande partie de la série, le tiers environ, présente des caractères intermédiaires entre les deux types.

a L'étude des os longs confirme encore l'idée du mélange des deux races. A Furfooz, les tibias, les péronés et les fémurs étaient conformés comme ils le sont de nos jours ; tandis que la race paléolithique dolichocéphale et les populations qui la représentaient encore à l'époque néolithique avaient le tibia platycnémique, le péroné cannelé et le fémur à pilastre (nom plus exact que celui de fémur à colonne dont je me suis servi précédemment). Or, sur les vingt tibias de Baye qui m'ont été envoyés, quatre sont très-platycnémiques, dix le sont modérément et six ne le sont pas du tout. Sur vingt fémurs, cinq ont la ligne âpre disposée en forme de pilastre 5 les autres non. Enfin? six péronés sur seize présentent une cannelure manifeste. On trouve donc dans les os longs de cette population néolithique les types des deux races paléolithiques. »

M. Lagneau : « M. Broca a reconnu que les crânes de Baye présentaient deux types, l'un ayant un indice approximatif de 80 pour 100, l'autre un indice approximatif de 75 pour 100. L'un de ces types aurait de grandes analogies ostéologiques avec un des types de la Belgique. Je rappellerai à cette occasion que M. Dupont a également signalé les relations archéopaléontologiques des populations du sud-ouest de la Belgique avec celles des populations des Ardennes, de la Champagne et de la région de la Marne l . »

Précédemment M. le docteur Broca avait eu l'occasion de communiquer d'autres remarques qu'il avait faites sur les crânes plagiocéphales des grottes de la Marne.

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