Bul. Soc. d'anthrop. de Paris. II série. T. IX, p
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« Qui sait, continue-t-il, si le traitement de l'épilepsie par la trépanation, presque abandonné aujourd'hui, mai s plus usité dans les siècles précédents, n'avait pas été imaginé dans l'origine par des gens qui croyaient donner aux démons une porte de sortie ' ? »
La trépanation chirurgicale ne peut plus être sérieusement contestée. La science aura à s'exercer pour la reconnaître, la distinguer toutefois; il n'est pas possible de voir dans tous les cas des opérations chirurgicales. La trépanation, il faut en convenir, était en outre pratiquée dans un but plus élevé, plus général. C'est sous l'inspiration d'une influence morale que la trépanation préhistorique a pris les plus vastes proportions. Il n'est pas permis d'en douter, les populations de l'âge de la pierre polie avaient des croyances religieuses. La divinité féminine représentée dans les grottes néolithiques de Coizard et de Courjeonnet témoigne éloquemment en faveur de cette croyance.
Ces nombreuses rondelles crâniennes, portées comme amulettes, ont également une signification morale. Elles étaient l'objet d'une confiance superstitieuse. Plusieurs archéologues distingués se sont prononcés dans ce sens.
Dans ce nouvel ordre d'idée, il n'est point hors de propos de rappeler ici que certaines maladies étaient considérées comme ayant un caractère mystérieux, sacro-saint. Les individus atteints de ces maladies étaient regardés comme marqués du sceau redoutable d'une consécration particulière. C'est là un fait que la poésie et l'histoire ont fréquemment mis en relief. Ces sentiments généralement répandus remontent aux temps les plus reculés. La trépanation chirurgicale n'a-t-elle pas été aussi pratiquée dans le traitement de ces affections prestigieuses? Elle aurait, dans ces circonstances spéciales, produit un résultat différent de celui qu'elle se proposait lorsqu'elle était pratiquée dans un but thérapeutique. Ces ouvertures qui affectaient le crâne étaient ensuite considérées comme les issues par lesquelles les génies malfaisants s'échappaient. De là un
l. Loco citato.
caractère sacré imprimé à ces perforations qui avaient été en contact avec les esprits dont le sujet opéré avait subi la terrible influence. Ainsi la trépanation pouvait avoir un double résultat prévu par l'opérateur : guérir et donner des objets consacrés ou des amulettes.
Il ne faut pas s'étonner de la multiplicité des interprétations, car il n'existe point encore de règles sûres pour distinguer si le motif de la trépanation émanait d'une inspiration religieuse ou provenait de la superstition. Cette distinction, du reste, n'a point une grande portée; ce qu'il importe le plus de bien établir, c'est un but indépendant de la thérapeutique. L'opinion relative à un culte ne saurait être rejetée sans examen, car l'antiquité nous présente l'homme comme profondément pénétré par le sentiment religieux. Il est donc logique d'admettre que cette disposition a dû exercer une action énergique sur les pratiques, les mœurs et les coutumes. Dans l'intérêt de la question que nous traitons, il est indispensable de citer M. le Dr Broca. Ses premières interprétations ont été la base des études qui ont été faites depuis. Elles se sont perfectionnées par de nouvelles observations et de sérieux développements, elles ont victorieusement résisté à la critique et reçu la consécration du temps. La théorie formulée par M. le Dr Broca subsiste dans tout ce qu'elle a de fondamental. Nous conservons dans toute sa teneur l'exposé qu'il en a fait : « Je me demande, dit-il, pour quel motif ces opérations étaient, sinon toujours, du moins presque toujours pratiquées sur des sujets jeunes, ou même sur des enfants, et je hasarde la conjecture qu'elles pouvaient être en rapport avec quelques superstitions, qu'elles faisaient peut-être partie de quelque cérémonie d'initiation à la sainteté de je ne sais quel sacerdoce. Cela suppose, il est vrai, l'existence d'une caste religieuse-, mais il n'est pas douteux que les peuples néolithiques n'eussent un culte organisé. Cette rondelle crânienne, que l'on introduisait dans le crâne de certains morts, n'implique-t-elle pas la croyance à une autre vie? Ces sculptures grossières, mais toujours les mêmes, qui représentent une divinité féminine sur les parois des antigrottes de Baye, sculptures dont
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M. de Baye vous présentera bientôt les dessins (PI. I, II, III) et que nous avons vues en place la semaine dernière, M. Lagneauet moi, prouvent, en outre, que le culte des temps néolithiques s'était déjà élevé jusqu'à l'anthropomorphisme. Or un Dieu bien défini, à forme humaine, doit avoir nécessairement des prêtres initiés, et l'initiation par le sang, l'initiation chirurgicale, se trouve, on le sait, chez un très grand nombre de peuples même civilisés. Objectera-t-on que les mutilations crâniennes dont nous retrouvons les cicatrices étaient trop graves pour être acceptées dans des cérémonies religieuses? Mais il ne faut pas croire que la trépanation soit par ellemême une opération bien dangereuse. Si elle est aujourd'hui très souvent mortelle, c'est qu'elle est presque toujours pratiquée dans des cas déjà désespérés. Ce qui fait périr tant d'opérés, ce n'est pas la trépanation, c'est le traumatisme cérébral dont on cherche à conjurer les accidents par cette opération. En dehors de ces cas traumatiques, la trépanation n'a qu'une gravité très modérée. D'ailleurs l'exaltation religieuse ne connaît pas de limites, et si certains dieux exigent des sacrifices humains, ceux qui ne demanderaient à l'homme qu'un morceau de son crâne pourraient passer pour indulgents. Qu'est-ce que l'ouverture méthodique du crâne auprès de l'éventration? On sait cependant que, chez les nègres de l'Afrique occidentale, certains individus, pour s'initier à la sainteté et pour éprouver les vertus de leurs amulettes ou gris-gris, s'ouvrent le ventre de leurs propres mains, dévident leurs entrailles en dehors, puis les remettent en place et recousent eux-mêmes leurs plaies. Beaucoup de ces malheureux succombent, mais quelques-uns en réchappent et deviennent des saints dans leurs tribus.
« L'hypothèse que je vous soumets est toute conjecturale sans doute, mais elle ne se heurte contre aucune impossibilité '. »
Les crânes trépanés provenant des stations de la Champagne représentent en général des individus âgés, mais
i. Bull. Soc. d'anthrop. de Paris, IIe série, t. IX, p. 199 et suivantes.
le travail de réparation cicatricielle indiquant un laps de temps considérable écoulé après la trépanation, il y a lieu de conclure que l'opération remonte à la jeunesse.
Après avoir exprimé ces opinions, M. Broca s'est montré, dans la suite, disposé à restreindre plus particulièrement les cas de trépanation à des maladies spontanées ; mais, cependant, il conserva ses premières appréciations. Il reproduisit effectivement sa pensée sous cette autre forme : « Les hommes de la pierre polie, ainsi que je l'ai montré dans ma première communication, avaient des dieux à forme humaine, qu'ils sculptaient à l'entrée de leurs grottes sépulcrales ; je montrerai en outre tout à l'heure qu'ils croyaient à une autre vie; il n'en fallait pas davantage pour faire naître chez eux l'idée d'attribuer certaines maladies à des causes mystiques, et, puisque nous savons qu'ils pratiquaient fréquemment la trépanation du crâne, nous pouvons supposer, avec d'assez grandes probabilités, qu'ils se proposaient de guérir ainsi certaines maladies de la tète, en ouvrant une issue aux mauvais esprits1. »
Les excisions posthumes, dont nous avons aussi recueilli des preuves manifestes, sont également admises à l'occasion des faits préconisés par M. le Dr Prunières. L'étude de ces particularités a fourni le prétexte de revenir à l'idée des trépanations pratiquées sous l'influence d'une inspiration morale, religieuse. « Ainsi, dit le Dr Broca, après avoir pratiqué des mutilations posthumes sur les crânes auxquels une ancienne trépanation avait donné des propriétés particulières, on ne croyait pas pouvoir les abandonner dans cet état, et on leur rendait, avant de les inhumer, une amulette qu'on enfonçait dans le cerveau ou qu'on glissait au moins sous la duremère. Ce rite funéraire implique nécessairement la croyance à une autre vie. L'amulette intra-crânienne n'était-elle qu'un simulacre destiné à représenter sur le crâne mutilé la partie dont on l'avait privé ? Elle signifiait, je pense, quelque chose de plus. Le fait qu'elle était empruntée de préférence à un crâne
1. Bull. Soc. d'antlirop. de Paris. IIe série, t. IX, p. 547,
sanctifié par une ancienne trépanation, permet de croire qu'on la considérait comme un viatique capable de porter bonheur au .mort dans un nouveau séjour; mais quand même cette dernière interprétation ne serait pas admise, on n'en serait pas moins obligé de reconnaître que les peuples de la pierre polie croyaient à une autre vie1. »
L'opinion de M. le Dr Broca est aussi partagée par M. Girard de Rialle, qui s'est particulièrement occupé de ces questions, et il n'hésite pas à reconnaître un caractère religieux à ces pratiques.
Plusieurs coutumes sont signalées par M. l'abbé Durand relativement à la manière dont sont traités les crânes dans certains pays. Des peuples sauvages portent des ossements de leurs ennemis en guise d'amulettes. Ils conservent leurs crânes dans le même but. Les Asphantis, par exemple, conservent les crânes des chefs ennemis vaincus, ils son ttransmis de génération en génération. Chacun de ces crânes a sa légende, et des chants ont été composés en son honneur, de telle sorte qu'à l'aide de ces crânes il serait possible de refaire l'histoire du pays2.
Quels étaient les motifs qui déterminaient le choix des sujets trépanés? Pourquoi préférait-on des individus en bas âge? Ce sont là d'intéressantes questions plus faciles à poser qu'à résoudre. Il est probable que des caractères physiques, ou quelques dispositions morales, fournissaient des indices qui désignaient les sujets.
Les preuves recueillies dans les stations de la vallée du Petit-Morin, et les témoignages provenant des grottes explorées par M. le Dr Prunières, présentent de nombreux points de ressemblance. Les mêmes faits se généralisent et apparaissent sur des points fort éloignés. A une époque plus rapprochée, M. Prunières retrouve dans les dolmens les mêmes coutumes que dans les grottes de la Lozère; cependant les dolmens sont, de l'avis des archéologues, plus récents que la grotte de PHomme-Mort, par exemple.