Lubbock, l'Homme avant Vhistoire, p
les côtés près de la base; flèches avec base évidée; flèches en losange, flèches elliptiques, flèches triangulaires, flèches à tranchant transversal. Cette dernière forme, la plus commune, a été trouvée avec sa tige dans les tourbières du Danemark et les hypogées d'Egypte. On explique assez généralement l'identité de forme dans les instruments de pierre par l'identité des besoins chez l'homme. Cela peut être vrai pour une forme unique ; mais quand on considère que les huit formes de flèches que je viens de citer se trouvent en même nombre et parfaitement semblables dans tous les pays du monde, quoiqu'une seule forme pût suffire à tous les usages, on est obligé, pour expliquer ce phénomène, de supposer l'unité des traditions industrielles et par conséquent l'unité d'origine !. »
D'autres archéologues se sont bornés à l'application de quelques termes plus ou moins heureusement appropriés pour désigner les flèches des différentes variétés. Ces archéologues, comme M. Evans, se sont appliqués à donner une description plutôt qu'à imposer un nom. Récemment, un archéologue anglais, M. Knoles, a proposé l'adoption des termes : pédoncule, dentelé, triangulaire, ovale, lancéolé, losange, comme exprimant mieux les différentes pointes de flèches que les expressions usitées généralement 2. Ces mots en effet ont l'avantage d'éviter une périphrase et laissent une idée plus nette dans l'esprit.
Tant de travaux variés, de recherches et d'attention ne pouvaient laisser les flèches dans l'oubli. Aussi furent-elles constamment remarquées et recueillies partout avec le plus grand soin. Répandues sur le sol, elles y furent recherchées dans tous les pays et presque à toutes les époques. Toutefois elles prirent une date certaine dans la vallée du Petit-Morin par leur présence dans les grottes artificielles. Il en fut de même dans les dolmens de la Lozère et dans d'autres stations connues.
Les flèches qui ont été trouvées dans les sépultures des grottes doivent être assimilées pour leur rôle aux flèches à tranchant transversal. On les rencontre effectivement dans des
1. Abbé Bourgeois, Mémoire sur V Archéologie préhistorique. Angers, 1873, P# *4-
2. Matériaux pour servir à l'histoire de l'homme, t. X, p. 9.
situations analogues. Cependant leur nombre est sans proportion avec celui des flèches à tranchant transversal. Les grottes nombreuses de la vallée du Petit-Morin ont donné seulement cinquante-sept de ces flèches représentées par plusieurs types différents. Il est évident, parce chiffre, que la plus grande partie des grottes en était dépourvue.
Les pointes de flèches qui proviennent de la vallée du Petit-Morin se rapportent à plusieurs types. La forme losangée
Fig- ÎS-
Fig. 36.
(fig. 3$), dans sa plus ou moins grande perfection, compte dixhuit spécimens. Malgré des nuances distinctives, elles offrent des lignes géométriques ressemblantes, et se rangent naturellement dans la même catégorie. Les flèches pédonculées à ailerons sont au nombre de trois seulement. Les flèches pédonculées sans ailerons figurent aussi pour le nombre de cinq. Les pointes de flèche en amande avec des altérations plus ou moins sensibles sont représentées par quatorze échantillons. Les flèches losangées, allongées, avec épaulement (fig. 36), forment une série de dix-huit, variant dans les dimensions.
Il est inutile de le répéter, les flèches finement retaillées de différentes formes pédonculées, ou non, losangées ou en
amande, sont admises comme des projectiles, comme des armes. Cependant le plus simple examen constate qu'elles ne sont pas plus coupantes que les flèches à tranchant transversal. Il faut donc s'en rapporter aux appréciations des savants qui ont étudié la puissance de l'arc et la force de projection communiquée aux flèches qui pénétraient facilement dans le corps de l'homme et des animaux.
« Plusieurs archéologues ont prétendu que les habitants des amas de coquilles du Danemark avaient dû posséder des armes plus redoutables qu'aucune de celles trouvées jusqu'ici chez eux. Au dire de ces savants , il leur eût été impossible, en effet, d'abattre de gros gibier, comme, par exemple, le taureau et le veau marin, avec les simples armes d'os et de pierre qui seules ont été découvertes jusqu'à ce jour. Le professeur Worsaae, dans l'ouvrage bien connu intitulé : Des antiquités primitives du Danemark ne craint même pas de dire ce qui suit : « Contre les oiseaux et autres petits animaux, ces flèches de pierres pourraient être efficaces; mais, contre les espèces plus grosses, telles que l'aurochs, l'élan, le renne, le cerf et le sanglier, elles étaient évidemment insuffisantes, d'autant plus que ces animaux, à peine frappés, deviennent souvent furieux. » Il est clair qu'en formulant cette supposition, le professeur Worsaae a commis une erreur complète l. La blessure occasionnée par ces flèches était dangereuse, mortelle lorsqu'elle intéressait des organes essentiels de la vie.
Une grotte de la station d'Oyes renfermait un squelette étendu sur un lit de pierre dont l'humérus portait un fragment de silex (fi g. 37) implanté dans la partie supérieure à une petite distance de la tète numérale. Il s1est opéré un travail de réparation de l'os autour du silex; il n'est donc pas possible de déterminer à quel genre de projectile il appartient. Cette pièce est une preuve de plus en faveur de l'emploi des flèches et un témoignage énergique démontrant avec quelle force ces armes pouvaient pénétrer. L'humérus d'un sujet adulte, par sa surface arrondie, ne présente point des conditions favorables à l'introduction du silex. Il est à remarquer que l'os a été forte-
1 Lubbock, l'Homme avant l'histoire, p. 453.
ment atteint, car la tête de l'humérus est couronnée d'ostéotyles qui indiquent un état maladif. En effet, l'autre humérus du même sujet n'offre pas de pareilles aspérités. Cet ossement humain est un des rares spécimens qui attestent jusqu'ici la
Fig- 17-
survivance du sujet qui avait reçu la flèche. Cette dernière présente une cassure bien nette qui autorise à supposer que le projectile ne pouvant être extrait de la blessure avait été brisé à fleur de l'os. Il est aussi admissible qu'il a pu être brisé par le choc et la vibration au moment où il a pénétré dans l'humérus.
M. Steenstrup a publié plusieurs faits qui se rapprochent beaucoup de celui que nous venons de préconiser. « En second lieu je crois devoir mentionner encore deux os qui, suivant moi, portent témoignage que les individus auxquels ils ont appartenu ont été l'objet de la chasse et des poursuites de la population primitive ou de lage de la pierre. Des marques de cette nature seront d'une valeur inappréciable pour décider, dans beaucoup de cas douteux, si un animal disparu a réellement été contemporain de l'homme. Les deux os dont il s'agit ont été trouvés, l'un en Jutland et l'autre en Zélande, avec plusieurs autres os du même individu, soit dans la tourbe même, soit sur la couche sous-jacente. Ils renferment l'un et l'autre des éclats de silex qui y ont pénétré profondément, et qui plus tard, du vivant de l'animal, ont été recouverts d'une nouvelle masse osseuse.
« Sur un maxillaire inférieur droit d'un grand cerf, sur le bord inférieur, entre la troisième et la quatrième molaire, on voit une blessure presque cicatrisée, renfermant des éclats de silex qui proviennent d'une arme en silex lancée avec force contre la mâchoire, et autour desquels s'est formée une nouvelle masse osseuse; l'arme s'est brisée dans le choc en laissant dans l'os un grand nombre de fragments à arêtes tranchantes. x »
11 signale également l'extrémité d'une côte de biche avec une blessure entièrement cicatrisée. Sur la face interne et antérieure de l'os on voit saillir une esquille. Une exostose recouvre la blessure.
« Ces deux os, ajoute-t-il, prouvent, je pense, d'une façon décisive, que les animaux auxquels ils appartenaient étaient contemporains d'une population qui poursuivait le gibier avec des armes de jet en silex. Comme ce sont tous deux des cerfs, on comprend facilement que l'important ici n'est pas que la contemporanéité du cerf et de l'homme soit confirmée, car nous savons par nos Kjokkenmoddings en quelle immense quantité la population primitive a abattu ces animaux 2.»
1. J. Steenstrup. Kjœmpe-Oxens (Bos primigenius Boj.) Samtidighed med Lan dets œldre Fyrreskove. Kjobenhavn. 1871, p. 4 et 5.