‹ L'Archéologie préhistoriqueChapitre 80 sur 131 · Ibidem · texte numérisé non relu

Ibidem

M. le D1 Baudrimont a fait connaître un tibia atteint aussi d'une pointe de flèche en silex. Le tibia provient du dolmen du Fontreal(Aveyron). «Ce fragment, dit-il, appartient à la partie inférieure du tibia droit. L'exostose est assez volumineuse, dure, éburnée; elle a la forme d'un petit prisme triangulaire; elle est oblique de bas en haut, de dedans en dehors et un peu d'arrière en avant. La face supérieure est creusée d'un grand orifice elliptique à grand axe antéro-postérieur dans lequel est implantée une flèche barbelée en silex qui a la direction de l'exostose.

« En sortant cette flèche de sa mortaise, on trouve moulées dans la matière osseuse, en avant deux barbelures et une en arrière ; on constate en effet que cette flèche est enfoncée dans l'exostose, non par la pointe, mais par son talon.

« Persuadé que la facilité que l'on a de créer des hypothèses et de s'en contenter est un des grands obstacles apportés à la recherche tenace et sérieuse de la vérité dans les sciences qui traitent de l'histoire de l'homme, j'émets les suppositions suivantes, les laissant pour ce qu'elles valent et sans y tenir autrement.

«La flèche, sa direction étant donnée par celle de son grand axe, est légèrement oblique d'avant en arrière, de bas en haut. Elle serait donc entrée par la face antérieure et inférieure de la jambe ; elle a dû pénétrer très obliquement au-dessus de l'articulation tibio-tarsienne et, après un trajet assez long, presque rectiligne, s'arrêter probablement dans ce ligament résistant qui unit le tibia au péroné. Mais quelle est la position de la jambe, pouvant permettre une telle blessure occasionnée par une flèche ayant une hampe, d'une certaine longueur, dont on est forcé de tenir compte. Pour cela, on doit supposer le sujet placé dans un lieu élevé, au-dessus de l'agresseur et sur une base de petite dimension : alors la flèche est arrivée très obliquement de bas en haut; ou il faut supposer un individu courant, surpris au vol, si je peux m'exprimer ainsi, au moment où la jambe est fléchie sur la cuisse : la flèche a pu de la sorte, lancée presque horizontalement, pénétrer entre le tibia et le péroné. Mais il y a là un organe d'une large surface faisant

obstacle : c'est le pied. Il a donc fallu qu'il soit épargné ou que la flèche ait été lancée avec assez de force pour pouvoir traverser la jambe après l'avoir blessée. Si le pied a été épargné ou blessé seulement à son côté externe, quelqu'un, plus hardi que moi en fait d'hypothèse, irait-il jusqu'à dire que pour cela le pied devait être légèrement porté en dedans, fait qui, rapproché de la gracilité de l'os, amènerait à penser que ce tibia est celui d'une femme? Le crâne trouvé à Cro-Magnon ne nous a-t-il pas appris, à ce sujet, que la galanterie n'avait encore aucun droit dans notre pays à la juste renommée dont elle jouit aujourd'hui?

« Maintenant, comment le talon et non la pointe de la flèche se trouve-t-il implanté dans l'exostose? Cette flèche, une fois fichée dans les chairs, a dû être extraite en tirant sur la hampe dans une direction parallèle à celle de l'entrée de la flèche et de la plaie produite. La flèche barbelée, maintenue et enserrée en ce lieu parles fibres du ligament interosseux perforé, ou par les tendons qui s'y trouvent, est venue, entraînée dans cette tentative d'extraction en avant et en bas, buter, par son talon, qui abandonna alors la hampe, contre le tibia, le léser, déchirer le périoste et créer, en un mot, le traumatisme qui a donné naissance à l'exostose décrite.

« La direction de la flèche ne fait pas présumer qu'elle ait pu pénétrer par la partie postérieure de la jambe 5 mais, aussi, dans ce cas, cette seconde hypothèse reste valable : les plans fibreux et aponévrotiques de la partie inférieure de la jambe ne laissent pas supposer qu'une fois entrée la flèche ait pu se renverser dans la plaie 1. »

M. Gazalis de Fondonce a fait paraître dans les Matériaux un travail sur la grotte du Castellet où une vertèbre humaine percée d'une flèche à silex a été trouvée : « Une des flèches de la grotte du Castellet était fichée dans une vertèbre humaine. C'était probablement l'arme qui avait donné la mort à l'individu auquel appartenait cette vertèbre, qui est la première lombaire. Le trait avait pénétré parle flanc droit. En touchant

1. Matériaux pour servir à l'histoire de l'homme^ 2e série, t. VI, p. 178, 1875"

l'os, la pointe s'était cassée. Mais le trait avait été si vigoureusement lancé que, bien que ne présentant plus qu'une tranche de 5 millimètres delargeur, ils'étaitenfoncé de 2 5 millimètres dans le corps de la vertèbre. L'os est nettement perforé, sans éclat ni mâchure; le fond du trou est carré comme la cassure de la flèche, ce qui marque bien que celle-ci était déjà privée de la pointe lorsqu'elle a pénétré dans la substance osseuse. Enfin, l'absence de toute exostose ou de toute trace d'un travail réparateur de l'os indique que la mort a dû suivre immédiatement la blessure. La longueur totale de cette flèche, avec son talon parfaitement intact, mais sans sa pointe, est de 47 millimètres.

« On peut supposer de là, avec quelque raison, que si certaines des trente-trois pointes retrouvées dans la sépulture du Castellet y ont été déposées comme objets de consécration, d'autres peuvent provenir d'armes logées dans les plaies ensevelies avec les corps qu'elles avaient frappés. Dans le plus grand nombre des cas, le trait a pénétré en effet dans les chairs, et, après la décomposition de celles-ci, il a dû tomber dans les terres, où nous le retrouvons après tant de siècles, sans que rien ne décèle s'il provient effectivement d'une blessure où s'il a été déposé par les soins pieux de ceux qui ensevelirent les morts. Ce n'est que dans le cas où le trait a pénétré dans un os et s'y est fixé que le doute n'est plus possible. Ces caslà sont évidemment plus rares, et c'est l'un d'eux que nous présente la vertèbre du Castellet.

« Quelques rencontres du même genre ont déjà été faites ailleurs. M. W. Zilienski a trouvé dans le dolmen-tumulus de Fontréal, commune de Saint-Rome-de-Tarn (Aveyron), un fragment de tibia sur lequel la blessure d'une flèche en silex a produit une exostose qui enveloppe l'extrémité de l'arme. M. de Baye a rencontré dans une des grottes artificielles explorées par lui dans la vallée du Petit-Morin, département de la Marne, une vertèbre humaine percée d'une flèche à tranchant transversal. La flèche était profondément engagée dans l'os et encore parfaitement adhérente. Si une semblable flèche pouvait ainsi pénétrer, il n'y a rien de surprenant à ce qu'il

ait pu en être de même de la nôtre après la perte de sa pointe. Le même explorateur a recueilli dans d'autres grottes, de la même région, deux autres vertèbres contenant chacune une espèce de couteau-lancette.

« Des quelques exemples de faits analogues, en bien petit nombre, observés jusqu'à ce jour, celui qui se rapprochele plus du nôtre est celui qu'a fait connaître, il y a un an, M. le Dr Prunières, dans la réunion de l'Association française pour l'avancement des sciences à Clermont-Ferrand. Il a montré divers ossements humains, provenant du dolmen de l'Aumède, dans la Lozère, qui présentent des lésions diverses. Parmi eux se trouvait une vertèbre lombaire, d'un sujet jeune, dans le corps de laquelle est logée une étroite pointe de flèche dont on ne voit que le pédoncule finement taillé, c'est-à-dire seulement la partie qui devait être logée dans la hampe du trait. La vue de la pièce prouve que la flèche a pénétré par le flanc gauche, a traversé tous les viscères abdominaux et aurait probablement transpercé complètement le sujet, si le relief fait par la hampe sur le pédoncule du silex n'eût été arrêté par l'os dans lequel la pointe s'était tout entière implantée. En substituant au flanc gauche le flanc droit, ces lignes de M. Prunières s'appliquent textuellement au cas que nous signalons1.» Nous appelons particulièrement l'attention de nos lecteurs sur les faits que nous venons de citer, et sur les conclusions auxquelles ils ont donné lieu. Les raisonnements qui leur sont appliqués peuvent également servir de moyen de solution au cas que nous avons fait connaître longtemps auparavant. En effet les flèches qui ont percé les vertèbres occupent des positions identiques à celles qui ont été découvertes et décrites par M. Cazalis et M. le Dr Prunières. Elles autorisent les mêmes conclusions et supposent les mêmes particularités dans leur action.

Un autre genre de projectile doit être signalé ici, c'est une sorte de lame (fig. 38) à deux tranchants très-aigus, détachée d'un nucleus comme toutes les autres lames et se termi-

1. Mat. pour servir à l'histoire de l'homme, t. III, p. ^2. 1877. — Compte rendu delà Ve session de l'Association française. Clermont-Ferrand, p. 816. 1876.

nant par une pointe fine qui semble plus particulièrement popre à pénétrer. Cette arme n'a aucune retaille, mais elle n'en est pas moins très meurtrière et préparée dans un but arrêté. Le bulbe de percussion est apparent dans les spécimens complets.

Nous trouvons la preuve de son emploi dans les vertèbres humaines que nous avons rencontrées à Coizard et à Villevenard. Les vertèbres conservent encore ces pointes dangereuses dont elles ont été atteintes (fig. 39). Cette dernière figure représente la vertèbre provenant de la station de Coizard. Le trait a pénétré par le flanc droit et s'engage profondément dans l'os. Le silex n'est pas entier, la partie du bulbe de percussion a été brisée par des causes qu'il est difficile de préciser. Les vertèbres ainsi percées sont des vertèbres lombaires.

Fig. 38.

D'autres vertèbres lombaires portant un projectile implanté ont été remarquées et conservées par les archéologues dans diverses contrées. La répétition du fait avec des projectiles différents ne semble pas favorable à la supposition d'un rite funéraire. La présence des flèches dans les vertèbres lombaires s'explique du reste naturellement au point de vue anatomique. Le projectile ne rencontrait pas dans les régions

lombaires antérieures les mêmes obstacles que dans les autres parties du corps et pouvait ainsi continuer sa marche jusqu'à la colonne vertébrale, seule capable de l'arrêter. Les difficultés provenant des vêtements ne sont pas généralement mises en ligne de compte. Cependant, si sauvages que l'on veuille supposer nos hommes de la pierre polie, ils devaient porter tin vêtement quelconque pour se garantir contre l'intempérie des saisons et pour se protéger dans les combats. La peau des animaux devait être utilisée vraisemblablement et présentait aussi- un corps dur que le trait en lame entamait aisément. Parmi tous les instruments en silex que nous avons trouvés, la lame couteau-lancette est celle qui coupe le mieux ; ses tranchants sont très aiguisés.

Fig. 39-

Le silex dont nous parlons ici n'a pas encore été signalé comme projectile; néanmoins, en l'examinant avec soin, il est facile de se convaincre qu'il peut être aussi aisément employé que toutes les autres flèches. Il n'est pas plus long que les flèches de grande dimension, car il mesure seulement 6 centimètres sur 1 5 millimètres de large dans la partie la plus développée. Son épaisseur est moindre que celle des autres pro-

jectiles connus et ne saurait lui donner un poids considérable capable de ralentir sa vitesse de projection. Dans ces conditions, il n'y a point lieu d'expliquer sa présence autrement que pour les autres projectiles dont il a été parlé. Il a donc été lancé par un arc et il a dû nécessairement donner la mort. Le silex complet est encore aujourd'hui solidement fixé dans l'os (ûg. 40); les bords de la blessure sont nets. M. le Dr Broca, pour s'assurer de la puissance de projection, a fortement secoué le trait sans l'ébranler. Dans de telles conditions, il n'y a plus à douter que le sujet ait succombé à sa blessure. Le trait en

Fig. 40.

efïet n'a pu venir se fixer si fortement dans la vertèbre qu'en traversant les viscères abdominaux et en causant des lésions mortelles. Nous ne possédons que deux vertèbres percées par ce projectile, mais nous avons trouvé plusieurs de ces armes dans les grottes : il y a donc lieu de croire à leur emploi ordinaire. Le fait est établi par des preuves de la même nature que celles qui déterminent l'usage des autres flèches.

La présence des flèches dans les ossements ou leur simple contact avec les squelettes n'a rien d'étonnant, car il est admis que les hommes de la pierre pouvaient, aussi bien que les sauvages des temps modernes, avoir une grande habileté. De plus,

les flèches étaient sans doute alors montées de manière à rester dans la blessure lorsqu'elles étaient destinées à la guerre. M. Lubbock a réuni, dans un ouvrage très connu, des témoignages de la dextérité de certaines peuplades incivilisées pour lancer leurs traits. « Les Indiens du Brésil, dit-il, tuent les tortues à coups de flèches; mais, s'ils visaient directement Tanimal, Tanne ne ferait qu'effleurer l'écaillé dure et polie : aussi décochent-ils leur flèche en l'air, de façon qu'elle tombe presque verticalement sur la carapace de la tortue et puisse ainsi la traverser.

« Quelle longue pratique ne faut-il point pour acquérir une telle adresse ! Que de précision aussi doivent avoir les armes ! Il est de toute évidence, en effet, que pour tous les instruments de pierre, chaque espèce distincte a dû recevoir une destination spéciale. Ainsi les différentes variétés de pointes de flèches, de harpons et de haches de pierre, ne peuvent pas avoir servi aux mêmes usages. Chez les Indiens de l'Amérique du Nord, les flèches de chasse étaient ainsi faites, que quand on retirait le bois de la blessure, la pointe en sortait en même temps, tandis que dans les flèches de guerre le bois allait s'amincissant à l'extrémité, si bien que, quand on le retirait, la pointe n'en restait pas moins dans la plaie.1 » Ces faits sont de nature à faciliter l'admission de l'emploi de nos lames qui dans leur simplicité sont merveilleusement disposées pour servir de projectiles. Le temps, amenant de nouvelles découvertes, fournira d'autres renseignements qui trancheront la question d'une manière absolue, et lèvera tous les doutes.

Page 1