CROSSES
I. Le bâton, appui naturel du vieillard, est devenu, depuis une très-haute antiquité, l'insigne du pouvoir et de l'autorité. Chezles Romains, le/i^wi^^était l'attribut distinctif des Augures; et plus anciennement encore, dans le Livre des nombres, il est
(*) J'ai vu à Arbois (Jura) un magnifique reliquaire du iiy» siècle. C'est une croix renfermant des morceaux de la vraie croix du Sauveur. EUe est richement ornée de tours, de clochetons, de fenêtres, etc., d'un travail admirable ; le tout relevé par des émaux de la plus grande beauté. M. le Curé qui l'apprécie |m*a assuré en avoir refusé 4,5oOfr., et il ne le céderait à aucun prix.
question de ces bâtons de commandement , duces in
baculis suis.
Celui des évéques s'appelle crosse, du latin crux, crucis, croix, parce qu'il était d'^ord surmonté du thau T mystérieux, ou d'une véritable croix. On lui a donné aussi le nom de pedum ( houlette ) , à cause de l'autorité pastorale des pontifes ; de ferulay à cause de leur puissance disciplinaire et corrective, de cambuta et camboca , que quelques-uns font venir d'un mot irlandais qui signiOe bâton recourbé. Enfin de sambuca , parce que la crosse a sa hampe creuse et divisée par des nœuds comme le bois de sureau , en latin sambucus.
Le bâton pastoral des évéques remonte aux premiers siècles de l'Église. Le quatrième concile de Tolède ( vu® siècle ) en fait mention ; saint Isidore-de-Séville ( vi* et vu* siècles ) en parle aussi.
IL Les premières crosses étaient ordinairement en bois de cyprès ou de tout autre bois plus ou moins précieux. Mais de bonne heure le crossillon ou la partie recourbée de la crosse fut faite en matière plus recherchée. Il y en eut beaucoup en os ou en ivoire , travaillés avec soin , et l'on en rencontre encore dans des tombeaux antérieurs au xi« siècle (275). On en possède même de ces siècles reculés, qui sont en argent, richement ciselés et ornés de camées et d'ornements en or. Au Mont- Cassin, on en conservait une en cristal de roche.
Sous la période romano-byzantine , et même avant , le crossillon était souvent en cuivre doré , ciselé et émaillé avec la plus grande magnificence. Il représentait tantôt un serpent ou un dragon, tantôt un enroulement végétal ou de pure invention, des images de saints , et surtout de saint Michel terrassant le démon, etc. Sur la base du crossillon, qui est toujours assez large , se déroulent quelquefois des scènes bibliques , la vie de David, l'Annonciation , le Crucifiement, etc. La hampe est également ornée d'anneaux et d'incrustations en ambre, en ivoire, en or, etc. Dans quelques crosses, la base du crossillon prend la forme d'une petite armoire fermée, contenant des reliques (278).
III. Au XIII® siècle, on continue à faire des crosses de la plus grande richesse. La base du crossillon commence à être ornée de niches ogivales, avec des statuettes, des pinacles et autres décorations de l'époque. On a découvert en 1844, par les soins
el sous rintellîgente direction de M^ Debelay , dans la cathédrale deTroyes, un tombeau du xiii® siècle, qui renfermait une crosse de cette époque fort remarquable. Elle est en argent doré , et richement émaillée. La hampe est en bois de sapin ; mais le crossillon représente un lion et un serpent, symboles de force et de prudence , et est ornée de ciselures et de moulures qui représentent des lézards, des chimères, etc. Il existe également de cette époque des crosses tout en bois , admirablement sculptées. Mais c'est aux xiv® et xv® siècles que les crosses atteignent leur plus grande beauté et l^ur plus grande magnificence, par les ciselures les plus délicates, les moulures les plus riches et les pierreries les plus précieuses dont elles sont communément ornées; et bien que le crossillon soit quelquefois encore en ivoire, la hampe est presque toujours en ipétal doré et sculpté (276).
Jusqu'à la fm du xiii® siècle , la crosse était restée basse , n'ayant guère que la hauteur du bâton ordinaire ; mais au xiv« siècle, elle s'éleva à la hauteur du front, et, pendant les siècles suivants, elle finit par atteindre ses dimensions actuelles. Ce n'est qu'au xvii® siècle que le crossillon prend la forme cambrée, c'est-à-dire qu'il se rejette en arrière avant de commencer à décrire sa courbe (279).
Le trésor de St-Jean, de Lyon, possède cinq crosses de divers styles du moyen-âge. Il y en a une, entre autres, en ivoire. Sous la période ogivale, on rencontre quelques crosses dont la hampe est garnie d'une poignée de velours ou de toute autre étoffe riche, avec des bordures et des franges ; d'autres portent un espèce de voile ( sudarium ) dont se servait probablement l'évéque pour s'essuyer la sueur, etc.
IV. Les papes ne portent jamais de crosses, et la férule dont il est question dans leur histoire au moyen-âge, n'était qu'un bâton droit en forme de sceptre. On le voit sculpté sur quelques tombeaux de papes.
Les abbés réguliers et môme certaines abbesses ont obtenu, depuis des siècles, le privilège de porter la crosse ; il ne faudrait donc pas les confondre avec les évoques. Nous avons dit ailleurs que les abbés ont le crossillon de leur crosse retourné en dedans , tandis que les évéques l'ont presque constamment tourné en dehors , comme marque de leur juridiction exté-
rieure. Cependant des artistes ignorants n'ont pas toujours su faire cette distinction.
Au moyen-âge, quelques crosses d'abbés se terminaient au sommet en gamma ou Y grec. D'autres étaient surmontées d'une image de saint , du patron de l'abbaye, d'un personnage foulant un dragon , etc. Il en existe encore une fort belle du XI® siècle en filigrane d'argent, ayant appartenu à saint Robert, abbé de Citeaux.
Les confréries religieuses du moyen-âge, comme celles de nos jours , avaient également leurs bâtons de cérémonie ; il existe des dessins de ces bâtons qui souvent étaient surmontés d'une niche renfermant la statuette de leur saint patron ou de tout autre saint, avec des ornements parfois très-riches, représentant des scènes de l'ancien et du nouveau Testaments (277). Dans certaines églises, les chantres ont aussi un bâton appelé bâton cantoral, surmonté d'une croix ou de l'image du saint patron de la paroisse. Cet usage remonte au moyen-âge. Il y en avait dès lors de fort beaux.
Enfin, les bedeaux portent aussi, le plus souvent, un bâton de cérémonie appelé pedum , comme la crosse des évéques ; et c'est même de ce mot qu'est dérivé par corruption le nom de bedeau , bedum , bedellus et bidellus , qui est leur nom latin. Ce bâton est ordinairement surmonté d'une boule avec une croix ou l'image du saint patron de l'église.
Nota. — Chez les Grecs, le bâton pastoral n'est pas recourbé au sommet ; mais il est surmonté d'un globe , d'une croix , d'un thau T ou de deux serpents enlacés qui se regardent. Les Arméniens toutefois ont pris la crosse latine (*).
(♦) Voici quelques vers qui ont été faits pour expliquer les sens mystiques attachés à la crosse :
Curva trahit mites ^ pars pungit acuta rebelles, La partie courbée attire ies âmes dociles et la pointe corrige les rebelles. In baculi forma , prœsul^ datitr hœc tibi norma : Jttrake per primum ^ medio rege ^ ptmge per imum, MtraJie peccantes, rege justos, punge vagantes. Jttrahe^ sustenta^ stimula, vaga, morbida, lenta. Bans la forme de la crosse, 6 Pontife! on te donne cette règle: Attire par le haut, dirige par le milieu, aiguillonne par le bas, Attire les pécheurs, dirige les justes , pique ceux qui s'écartent , Attire ceux qui s'éloignent, soutient les faibles, aiguillonne les lâches.