‹ L'archipel de la Nouvelle-CalédonieChapitre 205 sur 393 · Transact. New-Zealand lnstilute, 1892, p · texte numérisé non relu

Transact. New-Zealand lnstilute, 1892, p

Le vaste embranchement des Cryptogames, très intéressant à étudier tant pour le nombre de ses espèces que pour leur répartition, confirme pleinement le caractère spécial et original qui distingue la flore phanérogamique. L'étude des Fougères calédoniennes ! a permis aussi à M. Eugène Fournier de constater le polymorphisme de beaucoup d'espèces, et une remarquable tendance à la variation dans des limites parfois assez étendues. L'examen des flores insulaires conduit Hooker à la constatation de faits semblables; il semble que dans les îles les espèces végétales soient peu fixes, par suite des circonstances particulières dans lesquelles elles sont placées.

Les Fougères calédoniennes sont au nombre de 260 environ; on n'en compte que 127 espèces aux Hébrides, 175 aux Fidji, 141 aux Samoa; le chiffre est donc très considérable pour l'étendue de la Calédonie, d'autant plus que cette richesse extrême sera sans doute encore accrue par des découvertes nouvelles. Depuis le Gymnogramma leptophylla et le Polypodium nanum, qui ont 1 à 2 centimètres, jusqu'aux gigantesques troncs de Cyatkées et d'Alsophy liées qui atteignent 25, 30 et même 35 mètres de hauteur, on passe par toutes les tailles et toutes les formes de feuilles et de plantes. Sur ces 260 fougères, 86 espèces, soit 1/3, habitant en général les hauteurs, sont spéciales à la Nouvelle-Calédonie. Quant aux espèces non spéciales, considérées dans leurs affinités géographiques, elles se répartissent en deux catégories assez tranchées. Les unes (HO environ) sont répandues dans l'Asie tropicale, les îles de la Sonde et la Polynésie : elles appartiennent donc & la flore indienne. Les autres (60 environ) se rencontrent en Australie, à Norfolk, à la Nouvelle-Zélande, en Tasmanie et à Auckland. Cette double distribution géographique des Fougères calédoniennes concorde parfaitement avec ce qu'on a indiqué pour les Myrtacées, les Myrtacées à fruit charnu ayant de l'analogie avec les espèces malaises et polynésiennes, et les Myrtacées à fruit capsulaire ressemblant aux espèces australiennes. Les pays dont les Fougères ont le plus de ressemblance avec celles de la Calédonie sont les Nouvelles-Hébrides, puis les Fidji. Les Fougères arborescentes établissent nettement le caractère tropical de la flore calédonienne. Par leur abondance, elles représentent, avec les Dammaras ou Kaoris, l'élément néo-zélandais dans la flore calédonienne.

Les Mousses présentent les mêmes relations que les Fougères. Sur 130 espèces décrites par Bescherelle *, la plupart sont nouvelles et quelques-unes constituent même des genres qu'on ne retrouve nulle part. Le reste de la flore bryologique est emprunté partie aux îles de la Ma-

1. Mém. Soc. se. Cherbourg, 1864, p. 317. Mettenius, Ann. Se. nat., Botanique 4e série, t. 15, p. 55. Eug. Fournier, Ann. Se. nat.y 5« série, t. XVIII, p. 253 et surtout id., Ibid., t. XIX, p. 287. C. R. A. Se., 1875, t. 81, p. 1337.

2. Bescherelle, Ann. Se. Nat.y Botanique, 5e série, t. 18, p. 184.

laisie et de la Micronésie, partie à l'Australie, à la Tasmanie et à la Nouvelle-Zélande.

Que faut-il conclure de ces relations de la flore calédonienne avec les flores voisines? Quoique les plantes aient des moyens de dispersion beaucoup plus nombreux que les animaux, elles donnent des indications précieuses sur le passé d'une contrée ; mais on connaît trop mal les flores fossiles pour pouvoir hasarder autre chose que des hypothèses.

De même que la pauvreté de la flore des îles de la Polynésie a engagé M. Drake del Castillo * à rejeter l'hypothèse d'un continent polynésien, la richesse de la flore calédonienne plaide pour l'hypothèse d'un continent australien. Il faut remarquer cependant que cette richesse comporterait d'autres explications : 1° Le sol et le climat de la Nouvelle-Calédonie se prêtent à une végétation plus variée que les archipels polynésiens. 2° L'origine commune de ces flores est asiatique (parce que de ce côté il y a des terres intermédiaires, tandis qu'il n'y en a pas du côté de l'Amérique), et la richesse des flores diminue avec beaucoup de régularité à mesure qu'on s'avance vers l'est : rien d'étonnant à ce que la Nouvelle-Calédonie, plus rapprochée du centre de dispersion, soit plus riche.

Le haut endémisme de la Calédonie est certainement un argument en faveur d'une séparation très ancienne de cette terre d'avec l'Australie et d'un isolement très prolongé 2. On se trouve en présence non pas d'espèces spéciales, qui seraient des modifications, produites par l'insularité, d'espèces continentales, mais de genres spéciaux, c'est-à-dire probablement de plantes qui ailleurs ont disparu dans la lutte pour l'existence, mais se sont conservées en Calédonie où elles n'avaient pas à se défendre contre les mêmes ennemis, que ces ennemis fussent des plantes rivales ou des animaux. Certaines particularités de la flore, l'étrangeté qu'y présentent certaines formes végétales, la prépondérance des Cryptogames, surtout des Fougères, l'abondance des Araucarias, font songer aux flores d'époques géologiques antérieures à la nôtre. C'est que les îles, et la Nouvelle-Calédonie en particulier, sont, par suite de leur isolement, des lieux de refuge et de conservation pour les organismes, plantes et animaux. En Nouvelle-Calédonie comme en Nouvelle-Zélande, plus d'un trait rappelle des paysages disparus depuis les temps crétacés. C'est ce qui explique la rapide disparition de cette flore, à compétition faible et à aire peu étendue, lorsqu'elle se trouve en présence d'espèces à l'écart desquelles elle avait jusqu'ici vécu, et avec lesquelles elle n'est pas capable d'entrer en concurrence.

1. Drake del Castillo, Remarques sur la flore de la Polynésie. Cf. C. R. A. Se, 1889, L 109, p. 1075. Meinicke, 1. 1, p. 27.

2. 0. Drude, Manuel de géographie botanique, traduit par G. Poirault, p. 112. Cf. Engler, Versucheiner Enlwickelungsgeschichte der y flanzenwelt, II, p. 137.

De ce que la Nouvelle-Calédonie n'a presque pas d'espèces communes avec l'Australie, il ne faudrait d'ailleurs pas conclure que les deux terres n'ont jamais été réunies. Car, si l'époque de cette jonction est fort ancienne, les deux flores se sont modifiées et transformées depuis lors chacune de leur côté. « Les genres spéciaux et les tribus particulières, dit M. 0. Drude1, peuvent provenir de plantes immigrées dans les îles à une époque très reculée, à un moment où leurs parents vivaient encore sur le continent. Ce seraient donc des fossiles vivants. Ou bien ces plantes ont subi avec le temps et dans les îles mêmes les transformations les amenant à l'état où nous les voyons aujourd'hui. Entre ces deux hypothèses il est difficile de choisir ; peut-être, et c'est ce qu'il y a de plus probable, les deux se sont-elles réalisées simultanément. »

L'Australie de la lin des temps secondaires avait sûrement une flore très différente de celle qu'elle possède maintenant. L'Australie orientale, séparée elle-même de l'Australie occidentale, était assez pauvre au point de vue botanique. D'ailleurs d'autres obstacles que les mers, et de plus puissants, les déserts par exemple, s'opposent aux migrations des plantes. Enfin la jonction de la Nouvelle-Calédonie a dû se faire avec l'Australie tropicale et non avec l'Australie tempérée. Or, la flore de l'Australie tropicale ne diffère guère de la flore indienne.

C'est l'hypothèse qu'a émise Wallace pour expliquer les singularités de la flore néo-zélandaise*, qui, comme la flore calédonienne, ressemble à celle de l'Australie par certains genres et certaines familles, mais exclut d'autres genres sans raisons apparentes et n'a presque pas d'espèces australiennes : « C'est que, dit Wallace1, les plantes australiennes de Nouvelle-Zélande ont été acquises indirectement et pour ainsi dire de seconde main, par union avec une île qui elle-même n'avait reçu qu'une partie de cette flore, et sans doute avec la partie tropicale de cette île. L'union entre l'Australie et la Nouvelle-Zélande dans la dernière partie de Vépoque secondaire, à une époque où l'Australie orientale était complètement séparée de l'Australie occidentale, explique comment la grande masse des formes typiques australiennes n'est pas représentée : car la flore australienne est essentiellement occidentale et tempérée, et la Nouvelle-Zélande a reçu sesimmigrants de la partie tropicale d'une île orientale \ »

l.O. Drude, Manuet de Géographie botanique, traduction G. Poirault, p. 115. •2. A. R. Wallace, Austratasia, p. 3G. Id., Island Life, p. 457.

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