M. A. Legrand, Nouvelle-Calédonie
Les maladies qui déciment les Canaques1, bien étudiées par les médecins de la marine française, sont principalement des maladies de l'appareil respiratoire et des maladies de la peau. La plus meurtrière de toutes est certainement laphtisie pulmonaire, introduite parlesblancs, et qui emporte à elle seule, d'après de Rochas, la moitié de la population. Un chef de l'île Ouen racontait qu'à l'arrivée des premiers caboteurs anglais des villages furent entièrement détruits par ce mal. A la mission de la Conception, la phtisie enleva 60 indigènes sur 300 en trois ans; il est vrai que ces indigènes se trouvaient dans des conditions très défavorables, ayant été transportés du nord-est de l'île dans le sud-ouest, qui est moins chaud, et ayant changé tout d'un coup d'alimentation et de genre de vie. Mais la phtisie ravage toute l'île ; elle a presque toujours une forme aiguë, galopante, une marche très rapide, un peu moins cependant qu'à Taïti. L'autopsie découvre des tubercules chez tous les Océaniens : « Quand la maladie de poitrine est une fois dans une famille, disait un missionnaire de Touho, celle-ci y passe toute. » Les bronchites, fréquentes surtout dans la saison fraîche en raison des brusques changements de température, les coqueluches, les pneumonies, influent comme cause déterminante de l'évolution des tubercules. Les diverses manifestations de la scrofule se rencontrent fréquemment chez les Calédoniens, et ce vice général coïncide comme partout avec le développement de la phtisie. Aux Loyalty, un tiers de la population est scrofuleux. A diverses époques, des épidémies terribles, dénature inconnue, ont ravagé l'île ; quelques renseignements assez vagues seraient de nature à faire croire qu'il s'agissait d'angines couenneuses. Les ophtalmies de nature scrofuleuse entraînent souvent, par suite de l'absence de tout traitement, la perte de la vue. Les conjonctivites sont très communes par suite de l'atmosphère enfumée des cases, plus fréquentes encore, d'après Rochas, dans le nord de l'île que dans le sud.
Les affections Cutanées sont très communes parmi les Calédoniens ; un individu sur trois en était atteint à Canala, du temps de Bourgarel. La syphilis est de jour en jour plus répandue, sans avoir pris cependant la môme extension qu'à Taïti ; bien que les endroits depuis longtemps fréquentés par les Européens, l'île des Pins et Balade, en soient surtout infestés, il n'est pas sûr qu'elle ait été apportée par eux. L'éléphantiasis est moins répandue qu'en Polynésie ; elle paraît cependant fréquente, surtout dans le nord, à cause sans doute de la température plus chaude, et aux Loyalty, à cause du mélange de sang polynésien.
1. Bourgarel, Mém. Soc. anthrop., t. II, p. 408. De Rochas, Essai sur la topographie hygiénique et médicale de la Nouvelle-Calédonie. (Thèse médic, Paris, 1860), p. IS.Arch. méd.nav., 1^66, t. V, p. 18. Vieillard et Deplanche, Revue mar. et coLt Oct. 1862. Hagen, dans l'Anthropologie, janvier 1894.
La maladie la plus répandue en Calédonie est le tonga *. Les médecins ne sont pas d'accord sur sa nature ; les uns y voient une maladie d'origine syphilitique, la syphilis héréditaire dans la forme qu'elle prend chez les nègres, les autres une maladie d'origine scrofulo-tuberculeuse. C'est en tout cas une maladie essentiellement chronique et héréditaire, qui attaque tous les âges, mais surtout les enfants ; elle n'est jamais mortelle en elle-même chez l'adulte. D'après Caillot, le tonga serait souvent causé chez les enfants par l'alimentation exclusivement végétale et débilitante ; il apparaîtrait lorsqu'ils se mettent à manger l'igname; la mère aurait l'instinct que son lait est nécessaire à l'enfant pendant longtemps pour lui permettre de digérer les aliments canaques, et c'est pour cela que l'allaitement durerait plusieurs années. Mais l'hérédité joue sans doute le principal rôle. Comme d'ailleurs les indigènes appellent tonga tous les ulcères de longue durée, on a peut-être confondu plusieurs maladies sous le même nom. Le tonga parait très voisin des maladies appelées framboesia et yaw. Il existe à Tonga-Tabou et aux Wallis, ainsi qu'aux Fidji, aux Samoa, aux Hébrides, aux Salomon ; peut-être a-t-il été propagé dans tous ces archipels par les Tongans.
Le tokelau, autre maladie de peau dont le Dr Bonnafy a très bien étudié la nature et l'extension géographique 2, n'a été observé en Calédonie que sur des Néo-Hébridais. Cantonné d'abord dans l'archipel malais et dans les parages du détroit de Malacca, il s'est avancé à l'est jusqu'aux Samoa et aux Tonga 3. Très commun aux Fidji, il ne paraît pas trouver dans l'archipel Calédonien un terrain favorable à son développement, parce que le climat n'y est pas vraiment tropical, ni la chaleur assez humide et assez égale4.
Enfin un dernier fléau, qui a beaucoup attiré dans ces dernières années l'attention des médecins et des administrateurs, a pris une grande extension dans la population indigène de Nouvelle-Calédonie : c'est la lèpre B. Elle n'existait probablement pas chez les Canaques avant l'occupation française. D'après une légende ayant cours parmi les indigènes, c'est un Chinois qui l'aurait apportée, vers 1866, sur les bords du Diahot. Aux Sandwich, on accuse également les Chinois d'avoir introduit la lèpre. De la tribu de Bondé, elle se répandit dans tout l'archipel, surtout après l'insurrection de 78, qui a, ainsi que les déportations qui en furent la suite, mêlé les indigènes les uns aux autres. Elle a visi-
1. Caillot, Note sur le longa {Arch. méd. nav., 1888, t. XLIX, p. 228).