Bonnafy, p
5. Forné, Arch. méd. nav., 1890, t. LUI, p. 474; t. LIV, p. 161. M. A. Legrand, La lèpre en Nouvelle-Calédonie {Arch. méd. nnv., 1891, t. LV,p. 81). Mialaret, Arch. méd. nav. y 1891, t. LV, p 59. Bonnafy et Mialaret, Mission aux Fidji pour l'étude de la lèpre {Arch. méd.nav., 1891, t. LVI, p. 269).
blement suivi, comme l'établit M. Legrand, les mouvements des tribus, se montrant dans les peuplades indigènes chaque fois qu'elles se trouvaient en contact avec des individus infectés. Actuellement, elle existe partout sur la Grande-Terre, aux Loyalty, à l'île des Pins, aux îles Bélep. Les tribus du nord sont décimées, celles de la côte orientale très rudement éprouvées, surtout la région de Canala et de Coindé : ce dernier village est un véritable nid de lépreux. Le nombre des lépreux va toujours en augmentant ; il est impossible de fixer un chiffre, cependant celui de 5000, donné par un journal anglais de Sydney, parait exagéré. Bien d'autres pays d'ailleurs, môme des districts de la Norvège, sont tout aussi maltraités, la lèpre étant à peu près cosmopolite.
La lèpre ne naît pas spontanément ; il faut qu'elle soit transmise par hérédité ou par contagion. Or l'hérédité est insuffisante à expliquer les faits observés ; bien qu'un certain nombre de médecins le nient, la lèpre est donc sûrement contagieuse ; quelques Européens même (3 condamnés et 3 libérés) ont été contaminés. Le pouvoir contagieux de la lèpre n'est pas considérable, et ne doit pas être exagéré. Seulement, chez les Canaques nus ou presque nus, couverts d'ulcères, de piqûres de moustiques, d'écorchures, couchant pêle-mêle dans des huttes enfumées, sur des nattes sordides, on comprend que la contagiosité soit très grande et que la maladie ait fait des progrès terribles. L'isolement est le seul moyen rationnel de s'opposer au fléau ; mais lu mesure n'est pas toujours facilement applicable. On avait prononcé le nom de la lèpre dès 1880, et c'est seulement en 1889 qu'on a créé des léproseries au Pic des Morts, dans la baie de Canala, à l'île aux Chèvres dans la rade de Nouméa, au cap Bocage, à Mare. On parle d'interner les lépreux aux îles Bélep !. En somme, quelques mesures assez simples préserveront les Européens ; mais le danger est grand pour la population canaque, qui voit cette cause de disparition s'ajouter pour elle à tant d'autres. La lèpre ravage d'ailleurs pareillement les Fidji.
Les maladies des indigènes résultent * des conditions de vêtement, d'alimentation et d'habitation où ils se trouvent. Le voisinage du blanc restreint l'espace dont dispose le Canaque; il le refoule en outre vers les montagnes de l'intérieur où les nuits sont trop fraîches, les changements de température trop brusques pour un homme dépourvu de vêtements. La nourriture exclusivement végétale, peu azotée ', l'absence de sel et
1. Journ. Offic. de Nouvelle-Calédonie, 9 avril et 8 octobre 1892.
2. Arch. méd. nav.y 1866, t. V, p. 17; 1878, t. XXX, p. 224. Revue algér., 1860, t. I, p. 219. V. les discussions sur le dépérissement des Océaniens dans Bull. Soc.anthrop., 1860, p. 276. Cf. les chapitres de Ratzel, Anthropogeographie, t. II, chap. x et xi, notamment p. 343 et suiv., et le livre de Gerland, Ueber das Ausslerben der Naturvôlker, Leipzig, 1868.
3. L'alimentation joue et idem ment un rôle comme prédisposant à la lèpre.
de tout condiment, l'entassement dans des cases humides et enfumées, le tatouage en relief qui crée des ulcères, tout cela prédispose lesCanaques à contracter les maladies et rend la contagion très redoutable.
« Dans la production des maladies, il y a toujours deux influences en jeu : une cause externe, morbide ou accidentelle, et une cause interne qui est le défaut de résistance de l'organisme ; c'est cette dernière qui chez le sauvage joue le principal rôle1. » On sait que les maladies font les plus grands ravages lorsqu'elles apparaissent dans un pays pour la première fois, et vont ensuite en s'affaiblissant graduellement ; on comprend donc que les Canaques soient devenus facilement la proie des maladies épidémiques ou contagieuses, dont leur complet isolement les avait jusque-là préservés. La petite vérole a ravagé laCalédonie en 4859 ; on cite aussi des épidémies de rougeole, d'influenza; en 1891, un convoi d'Annamites a transmis à des Canaques le béribéri, réputé cependant non contagieux 2.
Les maladies des Calédoniens résultent du contact, funeste pour eux, des populations diverses qui ont abordé dans leur archipel. A leurs vices ils ont ajouté nos vices, à leurs maladies nos maladies : vices et- maladies avec lesquels nous sommes habitués à vivre, et qui nous sont devenus moins redoutables par l'accoutumance. Comme les oiseaux sans ailes devant les mammifères carnassiers, les Canaques disparaissent parce que l'isolement qui leur avait permis de survivre a brusquement cessé, parce qu'ils sont incapables de soutenir les conditions nouvelles de la lutte pour l'existence, et d'entrer en concurrence avec les nouveaux venus
On n'a pas à apprécier si la disparition des Canaques est regrettable au point de vue philosophique et moral. Faut-il la regretter au point de vue de la colonisation, de la mise en valeur de l'archipel ?
Les Calédoniens 3 sont lestes et agiles ; dans leurs forêts, ils grimpent et passent d'arbre en arbre avec la plus admirable dextérité. Ils sont excellents nageurs; nager est chez eux une véritable fonction naturelle. Leur mode de natation est très différent du nôtre et ressemble à celui du chien ; les bras font la rame, les pieds se meuvent avec les mains et non ensemble. Bons marcheurs, on en a vu accomplir en moins de 40 heures
M. Nielly a remarqué avec raison que dans tous les pays du inonde les peuples lépreux sont surtout les peuples ichthyophages (Nielly, Hygiène des Européens dans les pays inMropicaux* 1884, p. 100).