D'après Michelis, Die VÔlker der Sûdsee, p
donie, « parce que, dit Michelis \ cette île est une des plus au sud, puis parce qu'elle est très importante par son étendue et sa situation vis-à-vis de la côte orientale de Nouvelle-Hollande ; les progrès de la colonisation en Australie ne pouvaient manquer de lui donner bientôt un grand rôle pour la navigation et de l'ouvrir à la culture européenne. » Des catéchistes polynésiens, envoyés par les missionnaires anglais des Nouvelles-Hébrides, avaient cependant précédé en Nouvelle-Calédonie, dès 1840, les missionnaires français * ; mais leurs tentatives n'eurent pas de résultats et furent presque aussitôt abandonnées. Les missionnaires français sont les premiers Européens qui se soient établis en Calédonie d'une manière permanente ; dès ce moment, le gouvernement commence à se préoccuper de savoir quel parti on pourrait tirer de ce pays : c'est ce dont témoignent les rapports qu'il se fait adresser par les commandants de stations. Les visites faites à l'archipel par les navires de guerre français sont les principaux événements qui se produisent dans l'existence assez précaire des missionnaires.
En 18i3 3, le pape Grégoire XVI érigea la Nouvelle-Calédonie en un vicariat apostolique particulier, et chargea de la mission le prêtre Douarre, de la congrégation des maristes, qui fut sacré évêque \ Celui-ci partit de Toulon le 3 mai 1843; à Nouka-Hiva, l'amiral Dupetit- Thouars lui donna le Bucèphale, commandé par le capitaine Julien de la Ferrière, pour le mener en Nouvelle-Calédonie. Le 21 décembre 1843t le Bucèphale débarquait à Balade l'évêque, les pères Viard et Rougeyron, et deux frères. Les charpentiers du navire leur construisirent une maison à Mahamata, près Balade, sur laquelle ils firent flotter le pavillon français. C'est en somme une première prise de possession.
L'accueil du chef de Balade fut assez favorable; la Ferrière et Douarre firent une reconnaissance le long du Diahot, puis le Bucèphale repartit le 22 janvier 1844. Le rapport de la Ferrière 5 contient divers renseignements intéressants; il sonda le havre de Balade et découvrit le port d'Hienghène. Son impression sur l'île était en somme favorable ; il la jugeait excellente au point de vue de la salubrité, et même pour le commerce.
1. Michelis, Die Vôlker der Siidsee und die Geschichte der Missionen unter dens'lben, Munster, 1847, in -8°, p. 518. V. aussi, sur la période des missions en Calédonie, Brainne, Nouvelle-Calédonie, p. 59-204. Verguet, Histoire de la première mission catholique de Mélanésie, Carcassonne, 1854.
2. James Hutton, Missionary Life in the Southern Seas, London, 1874, p. 301. Brainne, Nouvelle-Calédonie, p. 179. Burckardt et Grundemann, Missions évangéliques, trad. de l'allein., Lausanne, 1884, t. IV, p. .159.
3. Michelis, p. 518. Brainne, Nouvelle-Calédonie, p. 59. De Montrond, Les missions en Océunie au xix* siècle, Rouen, 1869, in-4°. Montrouzier, Revue Algérienne, 1860, 1. 1, p. 2l0.
4. Monfat, Dix années en Mélanésie. Vie d* M«r Douarre, par l'auteur de la Vie du capitaine Marceau .
5. Revue coloniale, 1845, t. VI, p. 202. Darondeau, Mé'aigcs hydrogr., Paris, 184G, t. I, p. 257.
Un rapport de l'enseigne de vaisseau Pigeard, publié en 1845 ', vante beaucoup la Calédonie, et a contribué, plus que tout autre, à la prise de possession : « L'aspect général de la Nouvelle-Calédonie, dit Pigeard, est moins séduisant que dans certaines îles de l'Est; en quelques endroits la nature semble triste et ingrate; elle a un cachet particulier qui la distingue du reste delà Polynésie. Mais une station prolongée en Nouvelle-Calédonie et de nombreuses courses dans l'intérieur m'ont fait voir qu'il y avait là beaucoup de richesses. Elle a des plaines admirablement arrosées, de belles forêts. La variété des terrains, des températures et des expositions permettrait d'y cultiver toutes les plantes exotiques de la zone torride et la presque totalité de celles des pays tempérés. » La flore paraît nettement séparée de celle de la Polynésie, et ressemblerait plutôt à celle de l'Inde. Le climat est très salubre. L'île aurait une grande importance militaire par le voisinage des grandes colonies anglaises; elle ménagerait à nos escadres des ports au vent et des ports sous le vent pour se ravitailler. Elle est en outre destinée à devenir une colonie commerciale importante. Elle commercerait avec la Chine qui prendrait du riz, du sandal, du trépang, avec la Nouvelle- Hollande et l'îleBourbon qui prendraient des denrées coloniales en transit. Les bâtiments en retour lui apporteraient des bestiaux, des graines, des outils. La Calédonie pourrait être le point central d'où partiraient les produits de la civilisation vers toute la Polynésie : « Quelques grandes difficultés que présente la colonisation, continuait Pigeard, nous sommes tellement convaincu des avantages de cette possession, que nous allons tracer le plan d'une exploration nécessaire. » Ce plan consistait à reconnaître les côtes, faire des essais agricoles à Balade, et introduire des végétaux pris au Brésil ou à Bourbon. Tel est ce rapport, si remarquable si l'on songe à la date, le plus important de tous ceux qui ont précédé la prise de possession; il a évidemment influé sur les événements ultérieurs.
La mission de Balade, malgré les assurances pacifiques des indigènes, se trouva bientôt en butte à des agressions plus ou moins déguisées et à des difficultés de toutes sortes. D'ailleurs, dépourvus eux-mêmes de toutes ressources, les Canaques ne pouvaient subvenir aux besoins des Français. Douarre voulut essayer quelques cultures, mais les récoltes manquèrent par suite de pluies et de sécheresses également imprévues. Grâce au secours des Wallisiens d'Ouvéa, le P. Viard réussit cependant à apprendre la langue canaque ; il visita Hienghène, Balabio, Arama, et peut être regardé comme le principal fondateur de l'établissement calédonien. Les missionnaires manquaient de vivres, et risquaient de mourir de faim, lorsqu'un navire de guerre, le Rhin, commandant
1. Pigeard, La Nouvelle-Calédonie (Revue coloniale, 1845, t. VI, p. 377).
Bérard *, vint les ravitailler en 1845. Comme la maison de bois était en ruines, on en bâtit une autre en pierre une demi-lieue plus loin, moins près du village indigène, à Baïaoup. Le Rhin emmena le Père Viard en Nouvelle-Zélande; d'autres maristes le remplacèrent, notamment le Père Montrouzier.
En 1846, la corvette la Seine * fut envoyée de France pour enlever, sur les réclamations de l'Angleterre, le pavillon français laissé aux missionnaires par le Bucéphale. Elle se perdit le 3 juillet sur les récifs, entre le cap Colnett et Pouébo ; trompée par l'inexactitude de la carte de d'Entrecasteaux, elle avait pris la passe de Pouébo pour celle de Balade. Le naufrage mit à terre pendant près de deux mois plus de 200 hommes d'équipage, qui furent accueillis à Balade par l'évêque et profitèrent de leur séjour forcé pour explorer le pays. Le commandant Leconte, observateur intelligent, est le premier écrivain qui ait donné des renseignements précis sur la Calédonie et ses habitants.
Pendant le séjour des officiers, on dressa des plans hydrographiques des ports de Hienghène.et de Pouébo, ainsi qu'une carte d'ensemble relevant avec soin les côtes et les récifs sur une étendue de 45 milles, dç flienghène à Balade. Le commandant Leconte s se déclara peu favorable à un projet d'établissement et de colonisation : si la Nouvelle-Calédonie a été négligée, c'est, selon lui, qu'elle est négligeable, et n'offre ni ressources ni objets d'échanges. Le bois de sandal sera bientôt épuisé, la concurrence des peaux et des laines d'Australie et de Nouvelle-Zélande, immenses pays ayant un climat analogue à celui de l'Europe méridionale, y empêchera l'élevage. La Nouvelle-Calédonie doit rester aux mains des missionnaires. L'Angleterre ne peut songer à l'annexer, puisqu'il n'y a là aucun débouché, pas de moyens probables d'échanges.
Après un moment de prospérité passagère pour la mission, les difficultés recommencèrent avec les indigènes. Vers la fin de 1846, Douarre partit pour la France et vint y plaider, sans succès d'ailleurs, la cause de l'occupation. Une famine et une peste qui décimèrent les indigènes et que ceux-ci attribuèrent aux sortilèges des missionnaires, la traite des Océaniens à laquelle se livraient les armateurs anglais, un enrichissement momentané de la mission qui excita les convoitises des Canaques affamés, telles furent les principales causes du désastre. Unfrère fut tué, la mission de Balade pillée et brûlée. Les missionnaires se réfugièrent à Pouébo ; la corvette la Brillante , commandant du Bouzet, arriva juste à temps, le 10 août 1847, pour leur éviter la mort et les transporter à Sydney. Ainsi prit fin la première mission de Nouvelle-Calédonie ; elle avait duré un peu plus de trois ans.
1. V. le rapport de Bérard dans Revue col., 1846, t. X, p. 118.