‹ L'archipel de la Nouvelle-CalédonieChapitre 284 sur 393 · Brainne, p · texte numérisé non relu

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Le dépôt de vivres et de marchandises constitué par les missionnaires pendant les derniers mois de leur séjour avait contribué à leur ruine. Ce dépôt avait été formé par la Société française de VOcéanie, curieux essai de combiner la religion et le commerce, comme le font d'ordinaire les missions anglaises '.

L'idée première avait été suggérée dès 1842 par Douarre à un jeune armateur du Havre, nommé Marziou.La société était destinée, par son influence, ses ressources et ses moyens de transport, à venir en aide aux missions. « Pourquoi, disait Marziou, ne pas faire d'une honnête et loyale entreprise commerciale l'auxiliaire de la propagation de la foi dans ces pays lointains? Les Anglais les plus puritains n'envisagent pas à un autre point de vue l'extension de la civilisation chrétienne. » Dès 1845, la société parvenait à se constituer au capital de un million ; les actions ne donnaient droit qu'à l'intérêt de 5 p. 100 sans dividendes; les bénéfices éventuels étaient acquis à l'œuvre, qui devait rester étrangère à toute idée de spéculation.

Restait à choisir un chef maritime. On s'adressa à un jeune officier de marine mystique et illuminé, nommé Marceau, neveu du grand Marceau. Sorti de l'École polytechnique, Marceau avait d'abord été Saint-Simonien comme beaucoup de ses camarades. Devenu ardent catholique, il fut séduit par la tâche qu'on lui offrait; confier le mouvement des affaires et la direction du commerce à des missionnaires pauvres était une idée qui devait plaire à un ancien disciple de Saint- Simon. Il fit des conférences à Lyon, où l'œuvre se développa, avec la chaleur et la conviction d'un apôtre. Vers la fin de 1845, le trois-màts V Arche d'Alliance, surnommé l'Église ambulante de l'Océanie, partit du Havre. Il rendit de nombreux services aux missionnaires, les transportant, les visitant, les mettant en rapports avec des comptoirs qu'il établissait. Mais en Nouvelle-Calédonie, le système échoua : « Quel serait, se demande le P. Verguet, le meilleur moyen de réussir en mission? » Et il ne trouve pas de réponse : « Si le missionnaire, dit-il, arrive sans être pourvu de vivres, il meurt de faim et de misère ; s'il vient avec des provisions, elles excitent la convoitise des naturels, qui l'attaquent et le tuent pour les lui ravir. »

Après quelques mois de séjour à Sydney, les missionnaires se rembarquèrent, en avril 1848, sur Y Arche d'Alliance, commandée par Marceau, qui les transporta sur la côte occidentale de la Nouvelle-Calédonie. On

1. Michelis, p. 518, 531. De Montrond, Missions en Océanie, p. 310. Brainne, p. 278. F. Julien, Commentaires d'un marin. Cazalis, Rapport sur la campagne de t Arche d Alliance, Paris, 1853. Vie d'Auguste Marceau, par un de ses amis.

aborda à Port-Saint- Vincent ; mais on reconnut, après quelques descentes sur divers points, que la partie sud-ouest de l'île.était presque inhabitée et on se rembarqua. Les missionnaires errèrent alors aux Nouvelles-Hébrides et aux Loyalty, sans réussir à rien fonder. Marceau espérait se faire bien accueillir en ramenant à Halgan des indigènes autrefois enlevés par des traitants, mais il n'eut aucun succès. Enfin trois missionnaires s'établirent à l'île des Pins, dont les indigènes leur parurent plus doux (15 août 1848); l'évêque Douarre vint les y rejoindre l'année suivante. L'établissement réussit assez bien, put entreprendre des travaux agricoles. V Arche £ Alliance y dans son second voyage de circumnavigation, commandée par Cazalis, visita l'île des Pins, la trouva assez prospère et y embarqua 40 tonnes de bois de sandal. Mais la Société française de l'Océanie s'était déjà dissoute (1848) et avait dû renoncer à continuer son commerce. De l'île des Pins où ils s'étaient réfugiés, les missionnaires tentèrent, quelques mois après le retour de l'évêque, de nouveaux établissements sur la Grande-Terre ; on visita Yaté, Canala, Kouaoua, Balade ; on essaya sans succès de prendre pied à Hienghène, puis à Yaté. Les missionnaires furent chassés une seconde fois de la grande île, le 2 janvier 1850.

On ignore assez généralement qu'il y eut en 1848 un projet, qui n'eut d'ailleurs pas de suite, d'établissement allemand en Nouvelle- Calédonie 1. Un Écossais, le Dr Lang, de Sydney, fut le promoteur de cette idée ; ce personnage, qui a écrit une histoire de la Nouvelle-Gallesdu-Sud et joué un rôle important dans les assemblées politiques des colonies australiennes, avait envoyé en 1848 aux membres du Parlement de Francfort une adresse dans laquelle il faisait ressortir les avantages d'une colonie allemande en Nouvelle-Calédonie. Sa brochure * passa à peu près inaperçue.

Les Anglais cependant ne négligeaient pas entièrement l'archipel Canaque. Leurs missionnaires avaient abandonné la Grande-Terre et Lifou, mais ils entretenaient encore quelques catéchistes Samoans à Mare. Des sandaliers australiens visitaient aussi, depuis 1841 environ, l'île des Pins, les Loyalty et Hienghène ; leur mauvaise foi, leurs cruautés, des enlèvements d'indigènes, avaient causé le massacre de plusieurs équipages. En 1849, on décida qu'une tournée d'exploration et de surveillance serait faite dans les archipels du Pacifique occidental par un navire de guerre anglais. La Havannah, commandée par Erskine, fut chargée de cette croisière 3. Accompagné de l'évêque de Nouvelle-Zélande,

1. Von Scherzer, Novara-Reise, Beschreibender Theil, (2e édition) t. III, p. 11, note 2 et p. 90 ; et Globus, 1883, p. 91.

2. Lang, Eine deutsche Kolonie Un Stillen Océan, Leipzig, 1848.

3. Erskine, Journal of a Cruise among the islands o/'the Western Pacific, in H. M. S. Havannah, London, 1853, in-8° p. 337 etsuiv.

Selwyn, Erskine visita successivement Ouvéa, Hienghène, Lifou, Mare, l'île des Pins. Sur ce dernier point il trouva, outre l'évêque catholique et ses missionnaires, deux établissements sandaliers, et inspecta les livres de leurs navires : « Si pareille croisière pouvait se faire chaque année, dit Erskine, le commerce du sandal serait moins honteux pour les Anglais et moins funeste aux indigènes. » Il apprit que, dans un district de la côte occidentale appelé Nouméa, les équipages de deux canots sandaliers avaient été massacrés en octobre 1847. Il sut aussi qu'un patron de barque, nommé Woodin ', avait découvert en 1847 que le prétendu cap Prince of Wales, considéré par Cook comme la pointe sud-ouest de la Nouvelle-Calédonie, était un flot séparé de la Grande-Terre par un canal ; Woodin avait trouvé une route directe de l'îlot Amère à la côte ouest. Erskine n'osa pas cependant s'aventurer entre l'île des Pins et la Grande-Terre ; il contourna les récifs par le sud, trouva une passe dans la barrière, et vint mouiller dans une baie très sûre, appelée Morari, qui est une partie, dit-il, d'une baie plus grande, celle de Nouméa. L'officier anglais déclara la région improductive, sauf les bords de la rivière.

Le dernier voyage officiel accompli par un navire français avant la prise de possession fut celui de VA lemène *, commandant d'Harcourt, en 1850. VA lemène avait pour mission d'explorer la côte orientale de la Calédonie, depuis l'île des Pins jusqu'au nord : Pouthier et Devarenne étaient chargés de l'hydrographie, le Dr Proust de l'étude du climat, Bérard d'examiner les ressources du pays pour la colonisation. On reconnut l'île des Pins, Canala, Kouaoua, Hienghène, et Bérard fit quelques courses dans l'intérieur. Le 29 novembre 1850, on arriva en rade de Balade. Devarenne fut envoyé avec un canot pour s'assurer s'il n'existait pas dans les récifs, au nord de l'île, une coupure permettant d'en sortir. Il découvrit cet important détroit, qui avait échappé au lieutenant envoyé par Cook à Balabio, et que l'expédition d'Entrecasteaux n'avait pas non plus aperçu ; jusque-là, on croyait qu'il fallait remonter à plus de 100 lieues dans le nord-ouest et faire le tour du Grand-Réci pour passer de l'Est à l'Ouest. Le périple de la Grande-Terre était ainsi achevé. Mais Devarenne et douze hommes qui l'accompagnaient furent massacrés et mangés par les Canaques des îlots Paâba et Yenghiébane. D'Harcourt, après avoir tiré vengeance de ce meurtre, revint à l'île des Pins, et de là enTasmanie.

Bérard jugeait dans son rapport que la Calédonie serait un point excellent à choisir au point de vue colonial : « L'Angleterre, dit-il 3,

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