CONFIGURATION DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE ET DU PACIFIQUE SUD-OCCIDENTAL
L'archipel Calédonien est compris entre 17° et 23° de latitude Sud, et entre 163° et 167° de longitude Est de Greenwich. 11 se compose de deux rangées d'îles, assez exactement parallèles, séparées par un canal de 80 kilomètres de largeur environ, et constituant un ensemble géographique, malgré leur différence absolue de structure et d'aspect. La plus orientale de ces deux rangées est celle des Loyalty ; elle comprend les trois îles coralliennes d'Ouvéa, Lifou et Mare, qui ont ensemble 1960 kilomètres carrés; dans leur prolongement sont situés au Nord les récifs de l'Astrolabe et le récif Pétrie, au Sudle récif Durand et l'ile Walpole. La rangée occidentale porte une île considérable, très étendue et très élevée, qui est la Nouvelle-Calédonie proprement dite, et dont la superficie est d'environ 16250 kilomètres carrés ; elle se prolonge au Nord par l'archipel des Bélep et le Grand-Récif jusqu'aux îles Huon, sur une distance de plus de 600 kilomètres, au Sud par l'île des Pins et le banc de la Torche. Ces dépendances ont une superficie émergée d'environ 200 kilomètres carrés. A mi-distance entre la Nouvelle-Calédonie et l'Australie se rencontrent quelques îlots coralliens où l'on peut voir une troisième rangée parallèle, mais très éloignée et très séparée des deux autres, la rangée des îles Chesterfield ; ce ne sont que des îlots de sable et de corail sans importance.
La grande île calédonienne est une des terres les plus considérables du
Pacifique. Son étendue égale environ deux fois celle de la Corse, six foiscelle de la Réunion, huit fois celle de la Martinique, seize fois celle de la Guadeloupe. Ce n'est donc pas un îlot insignifiant, ni au point de vue de la géographie physique, ni au point de vue économique. « La Nouvelle-Calédonie, lit-on dans un dictionnaire de géographie *, est une terre à laquelle une seule chose manque, la plus essentielle de toutes,, les larges espaces » : assertion peu exacte, car d'une part la superficie, envisagée en elle-même, n'est pas aussi faible qu'on paraît le croire, d'autre part il manque à la Nouvelle-Calédonie autre chose que l'espace.
L'habitude de la voir figurée sur des cartes à petite échelle n'entre-t-elle pas pour quelque chose dans cette illusion, cause de tant d'erreurs en géographie et dont on a tant de peine à se défaire ?
Ce qui caractérise au plus haut point la Nouvelle-Calédonie, c'est son extrême isolement 2. Elle est presque à égale distance de l'Australie (1445 kil. E.), de la Nouvelle-Zélande (1555 kil. N.-W.) et de la Nouvelle- Guinée (1775 kil. S.-E.). Il y aura lieu de retenir ce caractère, qui se marquera dans la flore et la faune, dans l'ethnographie, dans l'histoire même et la condition économique.. On peut dire que la Nouvelle-Calédonie est, parmi les terres de superficie à peu près égale à la sienne, une des plus isolées qu'il y ait sur le globe. Car, dans une comparaison de cette nature, il n'y a pas à tenir compte de la poussière d'îles du Pacifique occidental, ou d'îlots comme Kerguelen et Sainte-Hélène ; il faut également mettre à part les vastes contrées telles que la Nouvelle-Zélande. Seules les Sandwich, dont la superficie diffère peu de celle de l'archipel Calédonien, sont plus isolées encore ; elles sont uniques au monde sous ce rapport, car elles sont à plus de 3500 kilomètres du continent américain, des Samoa et des Aléoutiennes.
La configuration de la Nouvelle-Calédonie est également des plus remarquables ; il y a disproportion absolue entre sa longueur et sa largeur ; sa forme est celle d'une ellipse allongée ou d'un long fuseau. Elle a près de 400 kilomètres de longueur à vol d'oiseau, et seulement 40 à 50 kilomètres de largeur moyenne : disposition qui n'est nullement unique, et que beaucoup d'autres îles présentent à un très haut degré, par exemple Timor, Java, la Crète. Il y a là un fait très général, et plus d'une île mériterait par sa forme le nom d'île « Lunga », porté par une terre de la côte dalmate. Cette configuration, comme on le verra, est généralement l'indice d'une dislocation.
La Nouvelle-Calédonie et les Loyalty sont dirigées du Sud-Est au Nord-Ouest : cette direction est celle de la côte orientale d'Australie sous la même latitude ; c'est celle des îles Salomon, de la pointe méridio-
1. Vivien de Saint-Martin, Dictionnaire de géographie, v°Calédonie {Nouvelle).
2. Meinicke, Die Insein des StiUen Océans, Leipzig, 1875, 1, p. 209.
nale de la Nouvelle-Guinée ; c'est enfin celle de la péninsule d'Auckland, <jui termine au Nord la Nouvelle-Zélande.
Une autre direction se rencontre dans le Pacifique : la direction du Sud-Ouest au Nord-Est, qui est celle du corps même de la Nouvelle- Zélande, des Kermadec et des Tonga; c'est aussi celle de la côte orientale d'Australie dans la Nouvelle Galles du Sud. La combinaison de ces deux directions donne l'arc de cercle que décrit la côte australienne. Si l'on unit par la pensée la Nouvelle-Guinée à la Nouvelle-Zélande, en passant par la Nouvelle-Calédonie, on obtient un second arc de cercle, beaucoup plus grand que le premier, qu'il enveloppe et dont il reproduit les contours. On pourrait y voir la lisière extérieure, brisée par les dislocations, d'une ancienne masse continentale. La Nouvelle-Calédonie prendrait place dans la catégorie des « îles continentales de bordure » de Richthofen. Deux autres arcs de cercle, plus larges encore, pourraient aussi être tracés : l'un, joignant la Nouvelle-Zélande aux Tonga, aux Fidji, aux Nouvelles-Hébrides, aux Salomon et à la Nouvelle-Guinée; l'autre, identique au précédent jusqu'aux Tonga, mais passant ensuite par les Ellice, les Gilbert, les Marshall, les Carolines et les Palaos. Rien absolument, dans la configuration des terres émergées, n'oblige à attacher une importance prépondérante à Tune quelconque de ces courbes.
On peut élargir encore le point de vue, essayer de rattacher cette zone de dislocation à un plus vaste ensemble, et de marquer sa place, à la lumière des belles théories de Suess, dans la morphologie générale du globe.
On sait la distinction si féconde établie par ce géologue ! entre les deux types de structure qui se partagent les rives des océans actuels : le type Atlantique, où le tracé du littoral est indépendant de celui des grandes lignes tectoniques, et le type Pacifique, où la côte suit la direction de ces lignes et où les limites entre la mer et la terre sont marquées par des chaînes relativement récentes. La Nouvelle-Calédonie est bien clairement bâtie suivant le type Pacifique.
Ce n'est pas tout : Suess, et à sa suite Neumayr *, se sont efforcés de reconstituer ce qu'ils appellent la zone des jeunes chaînes de montagnes ou zone des plissements tertiaires, qu'ils suivent depuis les extrémités de l'ancien monde jusqu'aux îles de la Sonde. Bien entendu, cette zone ne se compose pas exclusivement de chaînes élevées ; on y rencontre, à la limite, des champs d'affaissement et aussi des « Horst », des piliers de masses anciennes restés debout entre les masses plissées ou effondrées. €ette zone de plissement peut être suivie assez nettement jusqu'à Timor; le simple aspect de la carte engage à émettre l'hypothèse qu'elle se poursuit au delà, jusqu'en Nouvelle-Zélande, par l'intermédiaire de la