‹ L'archipel de la Nouvelle-CalédonieChapitre 372 sur 393 · Notice pour 1885 (Paris, 1888), p · texte numérisé non relu

Notice pour 1885 (Paris, 1888), p

pouvait l'éviter : non qu'elle pût prévoir les sauterelles, ni même se rendre compte que la nature et le relief du sol calédonien ne se prêtaient pas à cette culture : mais elle eût pu s'apercevoir que la canne faisait concurrence à d'autres colonies françaises et à la métropole même ; qu'elle était d'ailleurs partout en décadence, pour des causes très générales et très profondes ; qu'enfin la canne à sucre et le café sont deux cultures qui possèdent, au point de vue de l'état social, du genre de vie, des effets diamétralement opposés. Ayant à choisir entre le café, qui convenait de toutes manières, et la canne que tout déconseillait, l'administration choisit la canne, la conseilla, l'imposa à ses concessionnaires, et finalement les ruina, sauf ceux qui eurent le bon esprit de ne pas l'écouter, et de planter des caféiers f.

Le café, les arbres fruitiers, les cultures maraîchères pourront enrichir les colons de Bourail. Mais, jusqu'ici, la plupart d'entre eux se sont bornés à deux cultures : le maïs et les haricots, on a dit plus haut pour quelles raisons : réduction des frais et production immédiate. Cependant déjà beaucoup d'autres cultures ', comme le tabac; des industries comme la mégisserie et la fabrication du tapioca, ont été créées à Bourail par des efforts d'initiative très heureux et très louables.

Au centre des concessions rurales se trouve le village de Bourail, établi le long de la route, d'un seul côté. En dehors de quelques commerçants libres, il est habité par des concessionnaires urbains. 11 y a parmi eux des ouvriers habiles et laborieux, mais beaucoup de gens sans métier et sans aveu. « On y trouve, dit le docteur Nicomède, des coiffeurs en grand nombre, un photographe, etc. On y voit un ex-banquier et un ex-vicaire associéspour tenir un débit de vins au compte d'un tiers. Il y a des professions moins avouables encore. Ce village était inutile : il fallait répartir dans les concessions rurales les forgerons, les charpentiers, les maçons, et laisser au pénitencier les bijoutiers, coiffeurs et autres. »

Après la réhabilitation du condamné par le travail vient la réhabilitation par la famille 3. Les « ménages de Bourail » ont deux origines : les familles venues de France pour rejoindre leur chef transporté (femmes condamnées elles-mêmes et femmes libres), et les

1. C'est, dit M. Leroy-Beaulieu, une manie de l'administration coloniale française de se croire plus apte que les colons à comprendre les intérêts de la culture. Us recommandent et prescrivent quelquefois certaines cultures ou certaines méthodes; ils veulent improviser, selon leurs conceptions étroites, une production à laquelle se refusent, soit le sol, soit la main-d'œuvre {Colonisation chet les peuples modernes, 3« édition, p. 737;.

2. Notice pour 1880-81 (Paris, 1884), p. 22-23. Mimande, R. D. M., 15 juillet 1893, p. 391. Nicomède, Bourail, p. 17.

3. Nicomède, Bourail, p. 29 et suiv. M. A. Legrand, Nouvelle-Calédonie, p. 111.

mariages contractés à Bourail même avec des femmes transportées. Les ménages formés avec les femmes libres venues de France rejoindre leur mari condamné sont naturellement ceux qui présentent le plus de chances de réhabilitation; on se demande par quel paradoxe M. Mimande ! leur préfère les mariages accomplis à Bourail. Ces derniers entrent pour plus de moitié dans le total (en 1885, 193 sur 326). Chaque année, on envoie de France un convoi de femmes des maisons centrales, transportées sur leur demande. Elles sont d'abord internées au couvent de Bourail, dirigé par les sœurs Saint-Joseph de Cluny : « C'est, dit M. Nicomède, une prison étrange, monstrueuse... Les mariages se font vite : une entrevue le soir d'un dimanche après vêpres, tout est dit. Tout le convoi est marié en trois mois. C'est à certaines dates que s'expédient ces unions ; on marie quelquefois 26 couples en même temps. Ëtant donnée la moralité des parties contractantes, il est inutile d'insister sur les résultats des « mariages de Bourail ». L'administration convient * que certains couples n'ont guère répondu à son attente ; M. Nicomède a donné là-dessus de nombreux détails. Bourail est un milieu corrompu et corrupteur; cependant les rapports officiels s'obstinent à pallier l'état des choses : « 11 faut, aurait dit un administrateur, que l'on continue à voir en beau le pénitencier de Bourail. »

Quelque opinion qu'on ait sur la colonisation pénale, il y a là des faits accomplis. L'enfant est tout l'avenir, et l'administration pénitentiaire lui doit toute sa sollicitude. L'expérience ne sera délinitive que le jour où les fils des concessionnaires prendront la place des anciens convicts, et fourniront une population meilleure que leurs pères, plus laborieuse, attachée au soi de sa nouvelle patrie. Il faut former ces enfants par l'éducation, réagir contre l'origine et le milieu viciés. On a beaucoup trop respecté à Bourail la liberté du père de famille, qui n'est pas obligé de faire instruire ses enfants. M. Nicomède et M. Mimande, rarement d'accord, se rencontrent sur ce point. Ils signalent l'insuffisance des deux écoles, banales et médiocres, où la première communion semble être le but et la fin de l'instruction. Il existait à Bourail, en 1885, 343 enfants de concessionnaires, dont 246 nés dans la colonie. Ce n'est qu'en 1885 qu'on a organisé à Néméara une ferme-école, qui ne justifie même pas son titre, puisqu'on n'y professe pas d'enseignement spécial, et à laquelle une école professionnelle eût peut-être été préférable a.

Quelle conclusion peut-on tirer de l'expérience de Bourail ? « Pour

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