‹ L'archipel en fleurs. Port. de l'auteur par Léo GaussonChapitre 3 sur 7 · I.'AVENTIRIKK · texte numérisé non relu

I.'AVENTIRIKK

Mon frère dit des mots scintillants do mystt'^rc

— Ah î fols d'être sages, vous ne comprenez pas. —

Il dit : <s Les passagers te hèlent sur le môle

Et montrent le vaisseau par le flux caressé,

Un nouveau pavillon claque dans les huniers.

Et ce sera bientôt — envolée vers quels pôles î —

Une flamme de vie, efl^roi des mariniers ;

Viens : nos dieux sont vivants, tu verras les Thulés

Ainsi splendeurs lactées, surgir des brumes paies

Et s'élancer des flots les Atlantidcs d'or. »

Séniles chuchoteurs de sentences banales.

Vous qui peinez courbés parmi vos maigres flores,

Vous, plaignant ma démence, aveugles, regardez :

Mes frères ont largué les amarres dernières

Et, prélude magique aux féeries espérées,

Une aube triomphale illumine la mor.

LE CHŒUR

Ironique mirage et mensonges d'Ailleurs, Horizons crus rougir en collines pamprées !. . Tu souffriras l'écueil, la détresse et l'horreur De heurter de ta proue des grèves désolées.

LE CORYPHEE

Et, pour avoir ouvert leur froide sépulture.

Tu reviendras sans le secret de tes dieux morts,

L'AVENTURIER

O frissons d'infini, ô départs en l'aurore. Le vent frais du matin chante dans les voilures, Et vogueuse et joyeuse et joueuse aux flots bleus, Mon âme est éperdue d'un vertige de cieux.

Armoiries d'Église

Les Enfants élus

l't Louis Ar Cardottnel.

OLELQU'UN qu'on ne sait plus leur avait dit : « Partez, M.1 croix pour vous guider luira sur le chemin, Que vive en votre cœur l'amour des cieux quittes. » Ils allaient souriants et se donnant la main.

Ils virent les cites — granits sourds, sombres marbres, — Les parcs où frémissaient des musiques sans nombre ; Des couples les frôlaient qui cherchaient sous les arbres L'emprise du silence et l'ivresse de l'ombre.

Des femmes s'arrêtaient et leur tendaient les bras, Offrant des seins pareils aux fruits d'un doux verger, Et l'air tiède embaumait la fraise et le lilas — Mais ils baissaient les yeux et passaient sans parler.

Ils te connurent mer aux flots heureux qui roules Des perles de soleil et des rL;ves d'étoiles, Or, maîtrisant pour eux la traîtrise des houles, Un vent voluptueux murmurait dans leurs voiles.

Des coraux tentateurs bordaient de noirs récifs, Par les matins légers et par les nuits sereines. Des "rythmes languissaient et des appels lascifs — Mais ils n'écoujtaient pas la plainte des sirènes.

Plus tard, en des pays d'or fauve et de merveilles, L'étirement pensif des tigres allongés Parmi de larges fleurs aux corolles vermeilles Sans les troubler, charma ces enfants étrangers.

Du seuil des temples on les huait ; des cortèges De sectaires haineux s'attachaient à leurs pas Et d'obliques fakirs faisaient des sortilèges — Ils regardaient, naïfs, et ne comprenaient pas.

Le désert les garda longtemps, l'espace triste Peuplé de visions, lourd comme une prison, Des chacals affamés les suivaient à la piste. Des mirages menteurs assiégeaient leur raison.

ARMOIRIKS D'^OLISI .11

Leurrant leur soif ardente, avec des cris cHrangcs, Des voix les appelaient aux oasis maudits — Mais autour d'eux, blancs d<ifcnscurs, volaient les an^jes El leur source d'eau claire «itait en paradis.

Au nord mystérieux, sous les bises malignes, Ils sentirent le gel leur ctreindrc le cœur — Mais les sachant élus et purs comme des cygnes, La neige les vvitit d'hermine et de candeur.

Ainsi, parmi la vie insidieuse et folle,

Ils allaient confirmes en la prom:ssc antique,

Ils répétaient tout bas la divine parole —

Et la croix, pour eux seuls, brillait au ciel mystique.

Parsifal au Mont Salvat

à Joules Le Bayon.

AUX bleus confins lointains d'un rêve immaculé, Parsifal apparaît qui reconquit la Lance ; L'aube baise ses mains et ses yeux étoiles Reflètent à jamais l'ineffable Silence.

Un printemps éternel au Mont Salvat l'accueille Epris de ces doux yeux où le Seigneur réside, Ses cheveux sont un nimbe et la rose s'effeuille Aux plis harmonieux de sa robe candide.

O lins fins éplorés ainsi que des prières Autour d'un corps gracile imprégné de son Dieu, Gloire des cheveux blonds frissonnant aux lumières Qui dorment dans la paix mystique du Saint Lieu.

ARMOIMU DlUlUftS JS

O symbole d*<imour cl de toute pitié, Advenue ador.ibic et qu'on ncspérail plus, Devant la charité très blanche cl ta beauté I.C5 gardiens du Graal s'inclinent éperdus,

Kundry meurt pardonnéc aux pieds de ParsifaI

Son héros puéril qui sourit et bénit ;

Le Sang miraculeux brille dans le cristal

Kt les tours de Klingsor s'écroulent vers la nuit.

Chanson d'Hiver

à Henri Degvon.

LES gais rouets s'affairent dans la salle, Notre Dame et ses sœurs filent pour les absents Château d'hiver et paix claustrale, Les flammes du foyer dansent allègrement.

Trilles printaniers raillant la neige

Les gais rouets chantent à la ronde :

« Nos doux seigneurs guerroient de par le monde,

Qui pourrait mal à ceux qu'Amour protège ? »

O Dames, la folle bravade :

Des oiseaux de malheur s'abattent sur les toits. ..

Passent les jours, passent les mois —

Les Chevaliers sont morts à la Croisade.

ARMOIRIU D'AoLIM JJ

Noire Dame file loulc seule en la salle, Ses sœurs s«nt au cimoiièrc, Ses cheveux lui font un blanc suaire — Notre Dame s'endort toute seule en la s,illc.

Kcoute, écoule, ô fileusc asst)upie :

Le vent s'éplorc sous les porches,

Le vent de cette nuit a soufflé sur les torches,

On dirait du san^ aux panoplies...

Ah ! le vent geint tout bas comme un enfant malade 1-es Chevaliers sont morts à la Crt)isade.

Vers dorés

à Alphonse Germain.

Ils contemplaient leurs idées prendre des formes corporelles et se jouer confusément sur les tentures. . .

INUTILES étés épanchant leurs vignobles Rutilants aux coteaux de sensualité — Un peuple est là : sentir ; un songeur : voir ; un noble « Or des heaumes sanglants en rayons éclatés ! »

Au ciel paré de rêve et de mélancolie, Ah ! plutôt toi, Virginités, ô voie lactée, Astres ! décor fugace effarant ma folie Où s'exalte la mort ardente des étés.

ARMOIRIES D'&OLISB 39

Mais un cor pleure, une (orùi vibre et frissonne : Ctfci qui fut un songe oscille et s'évapore... Et Cela devient fleur où ne vivait personne Hormis l'àmc d'argent du cor qui pleure encore — Et Titania chante une chanson d'automne

« Titania, quels cris s'égrènent un à un

Vers le lointain qui clame un sombre Te Dcutn /...

Voici des bois et des pavots et des parfums

Et le murmure sourd des madrigaux défunts... >>

Or l'enfant caressait le muffle de Bottom.

« Je veux t'édifîer une église farouche Et pleine de sanglots pâmés vers tes autels, O Belle qui retiens l'aurore sur ta bouche. » Titania soupire aux échos fraternels.

« Ma Triste, que n'es-tu la seule Floramye Qui tente un Parsifal troublé dans sa candeur : Le Réel te redoute et le Rêve t'envie — Et ton âme est en deuil au seuil noir de ton cœur.

Un adieu flotte dans l'air vague et s'éternise... Des pas précipités froissent les feuilles mortes... Un souvenir est là, sur le seuil de l'églis3 Dont la Peur et la Nuit forcent toutes les portes.

O tout cet autrefois pourchassé par les loups

Qui rôdent affamés autour du souvenir

Du pâle souvenir dont le sort est jaloux...

« Mais les loups s'enfuiront en te voyant venir. »

Autre décor ! — une eau se songe à jamais grise Parmi des gazons noirs aux odeurs de tombeaux ; La brume, çà et là, sinistrement s'irise Où s'évague en silence un peuple de corbeaux.

Je braverai l'étang sournois, les nénuphars Qui dorment là cerclés d'écume et de ferments Et ces oiseaux muets dont les ailes s'effarent A cause du mystère et du renoncement De cette eau séculaire, ennuyée et bourbeuse

ARMOIRIES DllOLISR 41

« Et je te ravirai vers la rivière hcurous ' Dont les flots s<inl pareils à des yeux attentifs, Et qui b.iignc mes parcs tièdes et toujours verts ; Et je te montrerai mes grands jets d'eau pervers Elancés vers le ciel comme des lys lascifs... ^

Non : point de fleuves, plus de Seine, plus de Meuse ;

Sois la fleur solitaire en un lac ignoré :

Toi seule, enfant d?s vents adolescents, Rieuse

En horreur aux Elus et du Mal adorée...

« Pourrai-je te cueillir, corolle ténébreuse?... »

« Immortel sacrilège éclos parmi des roses, Si pourtant tu venais telle que je te crois : Equivoque et semblable au songe d'Autrefois, Si tu venais, ô toi que l'aube triste impose ?... »

Je tracerais dans l'air le signe de la croi.x.

[Maison de Fous

à Dalihard.

DANS la maison d'automne on ne sait où, — Fenêtres que des fenêtres prolongent Les Songes et les Mensonges Vont et viennent comme des fous.

Celui-là — quel bouffon bariolé ! —

Rit et tourmente une mandore :

Plectre tordu, cordes faussées, notes tremblées.

Et ces yeux d'un qui s'endort !

Les bardanes de l'ennui Se fanent en des serres de silence.

Tel s'est grisé d'un arôme d'ennui Vers tes fleurs mornes, ô silence.

ARMOWIRS D'iOLISI 4v1

Essaim rose cl vcrl d'nbtMllos, Aux vitres le crt^puscule «i'»-!»!»!!

Cet autre ouït des soleils Sangloter de lassitude.

Et tous ceux-ci et tous ceux-là

Penchés vers les dalles des salles,

En quête de perles pAles

Et de trésors enfouis qu'ils no Irouvemnl pas.

O paresses d'automne, ù langueurs désolées, Songes et Mensonges enlacés ! — Esf-ce un Futur, est-ce un Passé, I,a maison triste — on ne sait où — Oui détient tous ces fous ?,..

Jeux sentimentaux

Fantôme

A Edouard Dubus.

O far.iùme qui ris d'être et d'avoir été. (Soir Triniiaire).

APAISEMENT, sommeil ample d'un crépuscule Où s'érige en statue un songe de passé. . . Le doux corps évoque frissonne et se recule Puis se mémore à peine en contours effacés.

Plaindras-tu, soir naissant, cette mienne mandore Regrettant sa blancheur exquise et sa maigreur !. Je la revois la fine aubépine que dore Un soleil affolé d'insolite rousseur.

Ses yeux sombres, tantôt, seront la grande Nuit

Où palpite indécis un mensonge d'étoiles.

Je les cueille ses yeux et je sais quel ennui

Les fait amers comme un vent de mer — en des voiles !,

Ah ! reste là, très calme et telle qu'un doux cygne Inclinant son silence aux douceurs d'un lac bleu, Mais vienne Eros aussi qui, d'une flèche insigne, Eclora vers ta neige une rose de feu.

Dédicaces pour le Paradoxe sur V Amour

A Léon Deschamps.

FLEURS malignes, fleurs de flamme.

Les yeux fourbes de la femme S'cjouissent, spoliateurs Du sang fige de nos cœurs.

Flamme équivoque des lèvres, Fleurs traîtresses des seins mièvres Et tant de serments moqueurs Ont pris dans leurs rets nos cœurs.

Voici bientôt tinter l'heure Des prestiges et des leurres — Ah ! saufs d'un charme menteur, Tuer l'Amour et nos cœurs !

5o l'archipel es fleurs

A Emile Meyer.

Les mauvais lys ont incliné leurs pistils roides Vers le ventre poli de la vierge impollue ; Des fleurs de maie augure accusent l'ombre froide Où glissent des serpents et des formes velues.

Pour avoir maudit ceux qu'elle ne peut toucher La vierge est là, clouée au pal de châtiment, Mais ses yeux embrumés et sa bouche qui ment S'avèrent à jamais les fauteurs du Péché.

Or, célébrant farouchement la folle peine Des enfants orgueilleux qui l'ont crucifiée, Qu'elle soit notre Muse à la sourde fontaine Où sanglote le sang des cœurs sacrifiés.

JKl'X SKNTIMKXTAI'X

A Stuart Sferrill.

Au nord, parmi la neige étrange et les glaciers, L'Amour rigidement érige un Hainbcau clair, Ses yeux bleus comme l'onde et froids comme l'acier Reflètent la pudeur cruelle de l'éthcr.

Des cygnes à ses pieds agonisent blessés, Fous d'extase impossible et d'ivresse idéale, Et les astres du ciel semblent des pleurs versés Sur un songe sanglant d'aurore boréale.

Le front serein, les yeux perdus aux profondeurs, L'Amour est vierge et les dédaigne et les ignore : Joyeux, le fol enfant où se gèlent les cœurs S'enfuit vers le silence et vers le Nord encore.

A Pierre Louys.

Pour avoir vu le rêve faux et les Florides

Où règne une chimère exquise et dangereuse,

Nos yeux s'étaient fermés et nous dormions — languides

A cause de Circé la mauvaise amoureuse.

Des sylphes malfaisants agitaient des pavots,

Les cieux étaient obscurs et les dieux étaient morts

Et, livrant leur carène à l'écume des flots,

Nos vaisseaux délaissés pourrissaient dans le port.

Mais folle fut la fée et vaines ses magies ! Un démon vint, nous apportant le fruit amer Qui garde du mensonge et fait l'âme assagie — Et, vainqueurs de l'Amour, nous allons sur la Mer.

JEUX SKXTIMKMrAUX 53

A Louis lif Saint-Jacques,

Parmi l'automne et parmi des fleurs pécheresses, Vers un rêve adoré, vers un r6vc abhorré, Taché de sang, luisant d'une lueur traîtresse, Ils inclinent leur âme et leur cœur lacéré.

Le rêve est femme et flamme d'orage et poison ; Il ofifre ses seins blancs comme des lys perfides Et son sexe où frémit une vierge toison — Mais la Nuit et la Mort hantent ses yeux arides.

'ballade du Vent qui passe

VOTRE rire parfumé Semble un œillet, votre grâce, Un avril ensoleillé ; Vos pieds que l'Aurore embrasse Sur le gazon nouveau-né Posent sans laisser d2 trace — Pour votre fidélité, Demandez au vent qui passe.

J'ignore la déité Qui vous créa si fugace, D'autant je suis attristé Par vous, sur telle terrasse...

Pourtant vous m'avez aimé :

Hélas, tout casse, tout lasse — Où sont-ils nos soirs d'été ? — Demandez au vent qui passe.

JEUX SENTIME>n'AUX 55

Mais mon .imour dédaigné Comme un lierre vous enlace ; Pourquoi cet air étonné ?

Rien ne meurt ni ne s'efface Du songe d'un cœur brisé ; Faut-il vous dire à voix basse Qu'il vous crut la Vérité ? — Demandez au vent qui passe.

Page 1