‹ L'Archiprêtre: épisodes de la guerre de cent ans au XIVe siècleChapitre 10 sur 36 · L*EXPÉDITION DE L0BRAII9E, ETC · texte numérisé non relu

L*EXPÉDITION DE L0BRAII9E, ETC

Normandie. A leurs conseils ils joignirent leur assistance; ils lui fournirent les moyens de mettre leurs leçons en pratique ; ils lui procurèrent de l'argent et des subsides. Avec leur assentiment, Philippe put envoyer deux offlciers de sa maison chercher à Vézelay (1) les sommes recueillies par les collecteurs de Timpôt affecté à la rançon du roi Jean, et les appliquer aux dépenses que lui imposaient des combinaisons dispendieuses.

Il y en avait une autre sous jeu, non moins utile et plus conforme aux principes d'une politique irréprochable. Une foule de seigneurs du Midi, habitants de provinces cédées à l'Angleterre par le traité de Calais, supportaient impatiemment Tarrogance maladroite de leurs nouveaux maîtres. Les uns s'étaient expatriés, comme Jean d'Armagnac, installé en Charolais dans les domaines de sa mère. Les autres brûlaient d'échapper par un moyen quelconque aux froissements continuels qu'ils subissaient chez eux. Il ne leur était pas interdit de venir se battre contre les Francs-Comtois et les Navarrais (^), et leur concours était de ceux que là. France ne pouvait manquer d'accueillir avec joie. Outre l'appoint de forces qu'ils apportaient à la mère patrie, ils renouaient avec elle la chaîne des relations que le sort des combats avait momentanément rompue. Leur conduite présente laissait entrevoir leur conduite future. Entrcdnés par leur exemple et par leurs sollicitations, quelques-uns de leurs compatriotes , qui avaient toujours suivi le parti d'Edouard III, vinrent, pour la première fois, prendre place dans les rangs d'une armée française. Froissart raconte qu'à la veille de Gocherel le captai de Buch apprit avec une douloureuse surprise qu'une partie de la noblesse gasconne se trouvait en face de lui. c< Si fut durement émerveillé et rougit tout de félonie et répliqua sa parole en disant : Faucon, Faucon, est-ce abonne vérité que tu dis que ces chevaliers de Gascogne sont là?... Sire, dit le héraut, par ma foi, oïl... Adonc mit le captai sa main à sa tète, et dit ainsi que par

(1) 6 déc. 1363; D. Plancher, t. III, p. 5.

(2) Edouard III était bien, en secret, Tallié des Navarrais et peut-être des Francs- Comtois; mais CCS alliances inavouables, puisqu'elles étaient contraires à des traités soleuiels, ne créaient aucune obligation aux sujets anglais du continent.

mautaleni ; par le cap Saint-Antoine I Gascons contre Gascons s'éprouveront (\). » La scène est dramatique, mais est-elle bien exacte? Jean de Grailly ne pouvait ignorer que, depuis le mois de novembre 1363, les chevaliers de Gascogne dont on lui signalait la présence dans le camp français, avaient publiquement manifesté leurs sympathies en se mettant au service du duc de Touraine.

Elle serait longue et difficile à dresser la liste complète des hommes d'armes étrangers à la Bourgogne qui vinrent alors grossir le nombre de ses défenseurs. Contentons-nous de citer les principaux, en commençant par les seigneurs du Midi (2) : Jean d'Armagnac, que nous connaissons déjà; Amanieu de Pommiers, que nous avons aussi rencontré sur notre route ; Jean de Pommiers son frère (3) ; Girard de Montant, de la maison des sires de Mussidant (4); « Guillaume Raimon de Gadillan, seigneur de Rozan^ » et le fameux souldich de la Trau. Viennent (5) ensuite des gentilshommes bretons portant des noms connus, quelques-uns même des noms historiques, comme Jacques de Pénéodic, lesLacoué, les Saint-Pol et autres (6). Notez que presque tous amènent avec eux les « gens de leur compaignie ». A lui seul le souldich de la Trau, chevalier banneret, est suivi de plusieurs chevaliers bacheliers, et de trente-sept écuyers, sans compter les archers et les sergents d'armes (7). Peut-être ne faudrait-il pas remonter bien loin dans le passé de tous ces nobles seigneurs pour y découvrir la trace de quelque aventure de mauvais aloi. Les premières relations d'Amanieu

(1) Froissart-Buchon, t. I«', p. 475.

(2) En ce qui concerne Jean d* Armagnac, Àmanien de Pommiers , le sire de Rauzan et le souldich de la Trau, voyez le Compte de Dimanche de Fitoi, B, 1416, f» 60, vo, et 61, r», et passim.

(3) On conserve plusieurs quittances de Jean de Pommiers aux Archives de la CàU'd'Or, B, 11735.

(4) Voyez plus loin.

(5) Voir aux Pièces justificatives^ n» ^VI, une quittance du souldich de la Trau.

(6) Voyez de même Compte^ B, 1416, poisim.

(7) Archives de la Côte-d'Or, B, 357, mandements ducaux relatifs aux gages du souldich de la Trau, et quittances délivrées par lui.

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de Ponimiers avec Tadininistration bourguignonne ont trait à la délivrance d'un certain fort de « Sautronne (i) », dont il parait s'être emparé et qu'il ne rendit qu'en échange d'une indemnité respectable. Cependant, ni les uns ni les autres ne sont, à proprement parler, des capitaines de Compagnies franches. Sans valoir beaucoup mieux, ils s'en distinguent par des habitudes moins irrégulîères et des sentiments plus élevés. Parmi ceux qu'on peut vraiment appeler des chefs de bandes, quelles sont au juste les recrues qu'a faites le duc de Touraine? Les Comptes de Dimanche de FtVe/ne'mentionnent que deux noms appartenant à cette dernière catégorie. Le premier (2) est celui d'un des vainqueurs de Brignais, « Emaut de Talebardon, escuier, » qui touche exactement sur la caisse ducale « les gaiges de li et des gens de sa compaignie desservis et à desservir ». L'autre (3) est celui d'un aventurier jusqu'alors peu connu, Guyot du Pin, lequel devait bientôt acquérir la réputation d'un insigne pillard. Il n'est pas question de Seguin de Batefol : sans doute, il avait retiré ses offres, ou les conditions qu'il y avait mises les avaient rendues inacceptables. Je ne trouve non plus aucune trace d'arrangements avec divers capitaines, comme Jean de Chauffeur, Jean de Gorgeniron et Jean de Sauvigny, que M. Clerc (4), sur la foi de pièces qu'il n'indique pas, dit avoir été les auxiliaires de l'armée bourguignonne durant la campagne de 4363-1364. Mais c'est avec raison qu'il signale l'Ârchiprètre comme un des principaux acteurs de ce nouveau drame.

Grâce au traité du il septembre, rArchiprètre avait quitté la Lorraine à temps pour prendre part aux événements qui se préparaient dans son pays d'adoption. S'il fut contraint de laisser en arrière quelques-uns de ceux qui l'avaient suivi dans sa lointaine expédition, entre autres son beau-frère, Jean de Bourgogne (5), il ramena certainement le noyau de sa bande personnelle, ses vieux et fidèles compa-

(l) Archioes de la Côte-dOr, B, 1416, f<» 37, vo, 61, vo, et 62, r<>. (2)£<Miml,^61,^o.

(3) Eodem, f« 61, v«.

(4) BUtùire de la Franche-Comté, t. II, p. 136 et suivantes.

(5) Voyez note ci-dessus.

236 CHAPITRE Yiii (4363-4364).

gnons. Immédiatement après son retour, il se mit à la dispoûtion du duc de Touraine. Quels que fussent les torts de sa vie antérieure, il avait auprès de ce dernier des titres puissants de recommandation. Philippe le Hardi Tavait vu combattre à Poitiers sous le harnois fleurdelisé da comte d*Alençon. Il connaissait les arrangements conclus entre le roi son père et TArchiprètre. Il comptait sur le dévouement absolu d'un homme qu*à cette époque aucune intrigue, aucun intérêt fâcheux ne pouvaient détourner de son devoir. Aussi voit-on, à compter du mois de novembre 1363 (1), Arnaud de Gervole, qui s*intitule seigneur deChâteauneuf, de Levroux et de Château vilain, toucher directement ou par Tentremise d'un de ses écuyers le montant d'une assignation de 1548 francs d'or que le duc lui avait octroyée, ladite somme payable par le <( receveur général au bailliage d*Auxois, de l'imposition de 12 deniers par livres », établie dans toute l'étendue de la province. Lorsque Philippe se rendit à Villeneuve-le-Roi, l'Archiprétre raccompagna ou ne tarda pas à le rejoindre. Jehan de Lespine, son secrétaire, fût même chargé de dresser l'état, « les parties de deniers distribués aux gens d'armes » réunis dans cette ville, durant le séjour qu'y fit le jeune prince (2).

Villeneuve devint alors un lieu de rassemblement pour une partie des troupes destinées à marcher contre les Francs-Comtois, le centre des négociations poursuivies avec les auxiliaires qu'il s'agissait d'enrôler, le point d'où le duc en personne partit, quand tout fut prêt, et d'où il alla prendre la direction des premières opérations militaires. Personne^ à ce moment, ne lui était plus utile qu'Arnaud de Cervole,

(1) Archives de la Côie-d'Or, B, 359. On trouTe dons cette liasse quatre quittances données par Arnaud de Cervole lui-même ou en son nom par« Girors de Montaut**, écuyer, sergent d'armes du roi , et en outre écuyer dudil Arnaud. Les deux qnittonces données par Cervole sont en date, à Semur, du jeudi avant la saint Martia d'hiver 1363 et du dimanche après ladite fête.

(2) Le 23 juin 1364, les gens du conseil ducal furent obligés d'envoyer chercher cet état à Châteauvilain, où Ton supposait qu'il était resté. Ils mandèrent an seigneur du lieu « et a Jehan de Lespine, son clerc... qull envoiast les parties de deniers qui avoient été distribuez aux gens d'armes à la ViUeneuve-le-Roy, en novembre cccLxui... » ArcfUveti de UiCôte-d*Or, B, 1416, f« 45, vo.

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personne ne connaissait mieux ni les chefs de bandes, ni les seigneurs du Midi, ni les gentilshommes bretons, avec lesquels on traitait. N'ayait-il pas déjà reçu du roi Jean la mission officielle d'embaucher les Compagnies? Les rapports de longue date qu'il entretenait avec une foule de pillards lui permettaient d'obtenir d'eux des ménagements, des sursis, à Taide de moyens dont il possédait seul le secret. Ainsi, le 9 décembre i363 (i), il fit parvenir des lettres <( au capitain deVèvres, contenant que il et ceux de la garnison d'illec cessassent de courre et faire les prises qu'ils avoient accoutumé de faire ou duchié de Bourgoigne... » Quant aux seigneurs du Midi, il était leur compatriote. Originaire du Périgord, il touchait aux Pommiers, aux Mussidan. Son écuyer de confiance, Girard de Montant (2), appartenait à cette dernière famille. De là des relations qui faisaient de l'Archiprètre un intermédiaire précieux. 11 avait encore un autre mérite: il était riche, ses coffres regorgeaient d'argent; quand le trésor ducal était vide, épuisé par les sacrifices qu'exigeaient tant d'appétits à satisfaire, au besoin il avançait des fonds au duc Philippe. Il commençait à remplir ce rôle de prêteur qu'il trouva plus d'une fois occasion de continuer ou de reprendre. En décembre 1363, le chiffre de ses créances atteignait le taux respectable de 3,000 florins (3). C'est là ce qui explique l'intimité singulière qui s'établit dès l'abord entre le jeune prince et le vieux routier, intimité que les historiens constatent sans en comprendre l'origine. Elle remonte plus haut qu'ils ne le pensent. Elle doit dater du séjour de Villeneuve. En effet, quand le moment de partir fut venu, Philippe le Hardi partit de cette ville et se dirigea sur la Saône à marches forcées. En passant par Grancey, il s'y arrêta pour régler quelques affaires urgentes. Dans sa précipitation, il avait oublié d'emporter son sceau, et les mandements qu'il délivra parurent revêtus

(1) Archives de la Côte-d'Or, f» 33, ro. II s'agit probablement deVesYres-sous-Ghalancey (Hante-Marne). Une lettre de rémission (JJ. 107, no 117) signale en effet, dans ce lieu, la présence d'une garnison, qu'on disait au service de rArchiprètre et qui rançonnait le pays environnant. Voyez Histoire de du Guesclin, par M. Luce, t. !•', p. 433.

(2) Voyez note ci-dessus.

(3) Archives de la Côte-d'Or, B, 1416, fo 39, r».

de la fonnuie suivante (1) : « Donné à Grand, bous le scel de notre amé chevalier messire Arnaud de Gervole, le xvi" jour de décembre, Tan mil CGC soixante et trois. » Le fait est significatif; car les maîtres da logis qui abritait Philippe s'appelaient Eudes de Grancey, sire de Graocey, et Eudes de Grancey, sire de Pierrepont (2). L'un avait épousé en secondes noces une femme de la maison de Bourbon, veuve elle-même d'un roi et tante de la Dauphine de France. L'autre, fils atné du précédent, était marié à Théritière de Tune des branches de la maison ducale de Bar (3). Néanmoins ce n'est pas à eux qu'échut l'honneur d'apposer leurs nobles armoiries au bas des mandements ducaux. C'est au petit gentilhomme périgourdin qui venait de se glisser dans leur famille (4), et qui déjà les primait dans la faveur du prince.

Les résultats de la campagne ne répondirent ni aux efforts ni aux dépenses qu'avaient entraînés ses préparatifs. Pendant la dernière quinzaine de décembre 1363 et la première moitié de janvier 1364, le duc envahit la zone de la Franche-Comté contiguë à la vallée de la Saône. U y porta le ravage et y conquit plusieurs positions fortifiées; mais il ne put s'avancer au delà d'un étroit espace. Bientôt même il fut obligé de rétrograder. Il avait laissé la Bourgogne dégarnie de troupes. Les Compagnies en profitèrent, soit dans l'unique but de se

(1) Voir aux Pièces justificatives, n» XVII, le modèle d*un de ces mandements. Au lieu de « Gronsi », lisez « Grancey n, comme Técrit plus correctement Dimanche de Vitel, B, 1416, f<* 32, v». Grancey est aujourd'hui un chef-lieu de canton de l'arrondissement de Dijon, situé sur les confina de la Haute-Marne.

(2) Les historiens confondent trop souvent Eudes de Grancey, sire de Grancey, qui avait épousé en premières noces Mahaut de Noyers et en secondes noces Béatrix de Bourbon, avec Eudes de Grancey, devenu sire de Pierrepont, du chef de sa femme lolande de Bar. L*un est le fils de l'autre. (Archives de la Côte-d^Or^ B, 1412, f» 49, ro.)

(3) Il ne faudrait pas non plus confondre les Pierrepont et les Pierrefort, issas également des anciens comtes de Bar, mais qui formaient deux branches distinctes, lolande de Bar appartenait à la première, tandis que Henri de Bar, gouvemeor de Bourgogne, était le chef de la seconde.

(4) Jeanne de Chàteauvilain, sa femme, était issue de Mahaut de Noyers, et par conséquent nièce du sire de Grancey.

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procurer des succès plus faciles, soit que des machinations secrètes les excitassent à secourir indirectement les Francs-Comtois. Une d'elles, venue Ton ne sait d'où, pénétra jusqu'à Grandcïiamp (1), qu'elle surprit. A cette nouvelle, Philippe le Hardi crut devoir se rendre en personne sous les murs de la place, qu'il assiégea et qu'il parvint à reprendre (2). Â peine avait-il fini de ce côté, que des dangers analogues le contraignirent à des précautions incessantes. Depuis quelque temps, un grand nombre de Compagnies avaient élu domicile sur la Loire, à la hauteur du Nivernais, et sur le bas Allier. Entre autres villes, elles occupaient la Charité (3)^ dont elles avaient fait leur quartier général, en attendant que le roi de Navarre ou le capta] de Buch réclamât leurs services. De ce poste , à peu près inexpugnable , elles étendaient au loin leurs incursions. Un jour (12 février 1364), le duc apprit que « les Bretons et Gascons de la Charité estoient assemblez pour entrer au duchié » et qu'ils formaient le dessein de prendre Châtillon-sur-Seine (4). Un autre jour (le 20 février), on annonçait que « ceux de la Charité estoient à Chitry, en Auxerrois, et avoient bouté le feu à Piennes enqui près (5). » Vers la même époque, l'extrémité opposée de la Bourgogne, le Chalonnais, était menacée par un routier connu sous le nom de Guillampot. Il parvint à entrer dans la basse-cour du château ducal d'Argilly, et ne se retira qu'après avoir tenté inutilement d'enlever le château lui-même (6). Mais il s'éloigna peu. Le 2 mars, il « estoit

(1) Granchamp, arrond. de Châtillon-sur-SeiDe (Côte-dOr).

(2) Grandchamp avait été pris à la fin de janvier 1364, et fut repris au commencement de février suivant. On trouve de nombreux détails sur ces faits dans les Comptes de Dimanche de Vitel et dans ceux du bailli d^Auxois.

(3) « La date de Foccupation de la Charité... doit être Ûxée au mois d'octobre i363. » Froissart-Luce, Sommaire^ t. VI, p. lxi.

<4) Archives de la Côte-éTOr, B, 1416, fo 41, r» et vo.

(5) £odem, B, 2751. Chitry, commune du canton de Chablis, arrondissement d*Auxerre (Yonne). Je ne vois près de Chitry aucun lieu nommé Piennes, et je suppose quil s'agit de Quennes, petite commune voisine. En tous cas le texte porte bien « Piennes » et non « Regennes », comme Ta cru M. Ernest Petit.

(6) Après son départ, le châtelain fut obligé de faire « boichier le pertuis ou estoient les chambres coi es, qui estoient près la maison quarrée, que li gens d*ar-

logiez à la Ferté, et 11 bastard d'Àlbret à Tanviron de Saint-Gangoai, et ne savoit Ton qui vouloient faire (1). » A la fln de ce mois, Hugues Aubriot expédie un message « à Ghastelvillain , à monseigneur le duc, qui là estoit, contenant certaines nouvelles qui estoient venues au dit bailli de Robin Ganole, qui estoit oultre Loire, à grant foison d*Anglois pour venir ou duché de Bourgoigne (2). » Gomment parer à tant d'attaques? Il faut rappeler à ]a hâte quelques-unes des troupes engagées contre les Francs-Gomtois. Naturellement les adversaires s'empressent d*en tirer parti. Le 7 février 1364, le duc apprend « que les ennemis d'outre-Saône avoient repris le bourg de Saint -Aubin (3). » Les villes bourguignonnes de la Bresse chalonnaise qui n'étaient pas protégées par le cours de la rivière, comme Pagny et Seurre, sont tellement exposées , qu'on se procure à grand'peine un messager consentant à s'y rendre (4). On dirait même que les pays situés en deçà de la Saône sont envahis à leur tour. Il devient aussi difficile d'expédier des courriers à SaintrSeine-sur-Yingeanne qu'à Seurre. « Et aussi ne trouvoit l'on qui y osast aler pour doubte des gens d'armes estant sur le paiis (6). » Pour comble d'embarras, la division se répand parmi les auxiliaires de la Bourgogne. Le 26 mars, Hugues Aubriot , toujours actif, toujours vigilant, mande au bailli de Ghalon qu'il ait soin de veiller sur les villes de son bailliage, « parce que messire Jean d'Armagnac s'estoit partiz par corroux de mon dit seigneur le duc, si comme on disoit, et avoit dit en aucuns lieux que il s'en iroit par son conté de Gharolois (6). »

mes qui estoient avec Guilloinpot, quand il fut a Ârgilly environ les Bordes cccDLxm (a. st.), avoient brisiees, et pour anqui estoient entrez en la basse cour da dit chastel. » (Archives de la Côte-d'Or, B, 2154, fo 6, ro.)

(1) Eodem, B, 3566, ^ 30, vo.

(2) Eodem, B, 1416, ^ 42, vo.

(3) Eodem, ^ 40, v».

(4) Eodem, f» 43, r», 9 avril 1364.

(5) Eodem, 15 avril 1364. Le môme jour le duc ordonne à Jean de Saint-Ryot, & Yvon Lacoué et à Ernoton du Paul, capitaines de Pontaillier, d*accourir « seux aucun délais vers mon dit seigneur ». Ivon de Lacoué est le gentilhomme breton dans la tente duquel fut tué Pierre le Cruel.

(6) Eodem, fo 42, ro.

l'expédition DR LORRAINE, ETC. 241

Malgré de si nombreux et de si graves sujets d'inquiétude, Philippe le Hardi se disposait à quitter la Bourgogne et à emmener avec lui Félite des hommes d'armes jusqu'alors chargés de la défendre. C'est qu'en l'absence du roi Jean , qui était allé mourir en Angleterre , le Dauphin avait résolu d'engager ouvertement la guerre avec le roi de Navarre. Une partie décisive allait se jouer en Normandie, et toute la France était intéressée à ce que l'issue en fût heureuse et prompte. Ici nous touchons à l'un des points les plus délicats de la vie de l'Archiprètre, et notre devoir de biographe nous prescrit de l'examiner avec un soin minutieux.

Sans connaître précisément le détail des services rendus par Cervole durant la dern^re campagne, il est permis d'affirmer que, loin d'encourir le moindre blâme, il avait mérité les éloges des meilleurs jages. Nous savons déjà qu'avant de quitter le duché, Philippe fit séjour à Ghàteauvilain. Il n'eût pas donné ce témoignage d'une familiarité marquée à un serviteur dont il aurait eu à se plaindre. Ne serait-ce pas en cette occasion qu'il consentit à tenir sur les fonts baptismaux le fils aîné de son hôte, Philippe de Gervole?Froissart, racontant les débutsi de la guerre navarraise , dit : « Encores avoit li duc de Normendie remandé son frère, monseigneur Philippe..., et monseigneur Régnant, c'on dist l' Arceprestre , qui se tenoit en Bourgoingne, car il estoit sires de Gastiel-Vilain de parla dame sa femme... etl'avoit messires Philippes, qui bien espéroit à estre duc de Bourgoingne (car li rois ses pères li avoit prom mis), retenu de son conseil, et estoit ses compères, et li avoit tenus à fons ung sien fil qui eut nom Philippes comme lui (i). » Ces derniers mots demandent une courte observation. Au xnr* siècle , le titre de parrain impliquait une espèce de paternité spirituelle et religieuse, en sorte que ceux qui le portaient appelaient volontiers compère et commère les parents légitimes de l'enfant baptisé. Ce n'est donc pas le jour où l'Archiprètre entra dans rmtimité des conseUs ducaux qu'il devint le compère de Philippe le Hardi^ mais le jour où son fils reçut au baptême le prénom d'un prince.

(i) Froissart, édition Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 404-405.

242 CHAPITRE Vin (1363-1364).

Par les mêmes motifs, Philippe, devenu duc de Bourgogne, appelle officiellement Jeanne de Château vilain «Nostre chière et amée comère». Quoi qu'il en soit, ces témoignages d'une haute faveur ne sont pas la seule preuve de Testime et de la sympathie qu'excitaient les services récents d'Arnaud de Gervole. Lorsque l'armée royale arriva en face de celle du captai de Buch, on commença par la diviser, suivant la coutume, en trois batailles : « La tierce, dit Froissart (1), eut l'Archiprêtre et les Bourguignons; avec lui, monseigneur Louis de Ghalon (2), le seigneur de Beaujeu, monseigneur Jean de Vienne, monseigneur Guy de Trelay, messire Hugues de Vienne et plusieurs autres. » Si TArchiprêtre fut désigné comme chef du troisième corps, s'il fut appelé à commander les Bourguignons, apparemment il jouissait parmi eax d'une juste popularité. N'oublions pas non plus qu'il y avait à côté des Bourguignons d'autres témoins, d'autres appréciateurs qui venaient de le voir à l'œuvre. « Et l'autre bataille , qui étoit pour arrière-garde, étoit toute pure de Gascons^ desquels messire Âimemon de Pommiers, monseigneur le soudich de l'Estrade (la Trau); messire Perducasde Labreth et monseigneur Petiton de Gurton, furent souverains et meneurs. » Lorsque ensuite les principaux combattants eurent à choisir lequel d'entre eux ils feraient « pour ce jour leur souverain » général (3), les sulTrages se portèrent d'abord sur celui que Froissart appelle le comte d'Auxerre, et qui était seulement le fils aîné, le tuteur et l'administrateur du véritable comte Jean III de Ghalon-Auxenre, encore vivant, mais interdit. Aucune considération sérieuse ne justifiait* ce choix, et le jeune homme eut la sagesse de ne point s'aveugler sur son propre mérite. Il pria ses compagnons d'armes de reporter leurs voix sur de plus habiles et de plus expérimentés. Quels sont les deux premiers noms qu'il met en avant? « Monseigneur Bertran » et. « monseigneur l'Archiprêtre. » Entre les deux, l'hésitation paraîtrait aujou^

(1) Édition Buchon, 1. 1, p. 477.

(2) Louis de Ghalon- Arlay, second fils de Jean II, et qui ne paraît pas avoir imité la conduite de son père, Hugues de Ghalon, lequel s'était jeté à corps perdu dans le parti des Francs-Gomtois.

(3) Eodem, p. 472.

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