L*EXPÉDITION DE LORRAINE, ETC
d*hai singulière. Nous voyons du Guesclin à travers Téclat prestigieux de ses dernières années. Avant Gocherel, il fallait des yeux bien clairvoyants pour deviner le futur connétable sous les traits de Taventurier breton. L'Arcbiprétre avait sur lui l'avantage de s'être vaillamment comporté aux deux plus a grosses besoignes », aux deux «journées arrêtées » de l'époque , Poitiers et Briguais. Le lendemain soir, toute comparaison entre les deux personnages était désormais impossible. Uarmée royale acclamait du Guesclin vainqueur, et se demandait avec une surprise mêlée de défiance ce que TArchiprêtre, « qui étoit là un grand capitaine, étoit devenu. » Bientôt la France entière partagea les mêmes impressions. De nos jours encore, la question embarrasse et divise les historiens, les uns justifiant, les autres flétrissant la conduite d'Arnaud de Gervole.
Avant tout, constatons bien ce qu'il fit. Les contemporains nous ont laissé plusieurs récits de la bataille, parmi lesquels un chef-d'œuvre de verve dû à la plume de Proissart, la narration en vers de Guvelier publiée par M. Ghanîère (1), et celle d'une chronique anonyme concernant la vie de du Guesclin, chronique éditée par M. Bucbon (2); Ceux-là seulement méritent qu'on s'y arrête. Selon Guvelier, Gervole se sépara du reste de l'armée avant la bataille et avec l'assentiment de ses compagnons d'armes, afin d'aller en reconnaissance étudier la position et découvrir les desseins de l'ennemi (3).
Li Ârcheprestres dit haultement en oiant :
« Seigneur, se il vous plaft et Folez acordant, Je menrai de ma gent de la ce dérubent, Pour savoir se verront les Englois apparant; Et, se besoing me croist, je Tirai bien mandant. »
(1) Dans la CoJkdwm des documents inédits concernant l'Histoire de France, deux volumes in-4o.
(2) Dans le Panthéon littéraire. Je ne parle pas de la Vie de du Guesclin, publiée par Claude Menard , laquelle n*est que la traduction en prose du poôme de Guvelier, ni du continuateur de Nangis, qui donne sur la bataille de Gocherel des détails intéressants, mais qui passe sous silence Tépisode relatif à TArcbiprêtre.
(3) Chronique de du Guesclin, par Guvelier, édition Gharrière, t. II, p. 137.
244 CHAPITRE vni (1363-1364).
Et cil ont respondu : « Vous alez bien parlant, Se nous avons besoing, si nous faites garant. » Li Arcbiprestres dit : «c Je le vous acreant. » Ainsi se départi comme je vous vois comptant, Dont il ot le sien cuer courroucié et dolent, Car il revint à tart à i'onnour qui fu grant, Ainsi comme vous orrez recorder ou rommant.
Du Guesclin n'avait pas combattu la proposition de rArchiprètre. Quand il se trouva tout à coup en face du captai de Buch, il engagea Faction malgré Tabsence des troupes emmenées par Gervole. Prévoyant même qu'elles ne reviendraient pas assez tôt pour prendre part à la lutte, il indiqua les moyens de se passer d'elles; il régla ses dispositions en conséquence et se contenta de dire (1) :
Et j*ai Dieu en couvent que s*ainsi le faisons, Que je croy fermement, nous les déconfilrons ; A l'Arcbiprestre aussi ce fait-ci manderons.
Nous le manderons à rArchiprètre ; en d'autres termes, nous serons heureux de lui faire partager notre joie. Gomme le fait observer H. Gharrière (2), ces paroles excluent l'idée d'un bl&me, et Ton ne comprend plus pourquoi, quelques heures après, du Guesclin aurait changé complètement d'avis. Gependant, le poëte, qui ne se soucie ni de logique ni de vraisemblance, imagine qu'à la fin de la bataille, au moment où elle est déjà gagnée, on vient annoncer au vainqueur l'approche inattendue d'un nouveau corps anglo-navarrais (3).
te Haï ce dit Bertran, je cuidya vraiement,
Que ce fust TArchiprestres qui venist tellement;
Le dos nous a tourné au besoing laidement »
Et dit un escuier c*on appelloit Gliment,
Qui fU à TArchiprestre et estoit de sa gent :
« Sire, fistril, par Dieu qui flst le firmament !
(1) Chrtmqw de du Guesclin^ p. 163.
(2) Eodem, t. Il, p. 351.
(3) Eodem, p. 179. Encore doitron remarquer que ce passage ne fait pas partie du texte publié par M. Gharrière. C'est une variante, qui ne se rencontre pas dans les meilleurs manuscrits, et que le savant éditeur s'est borné à reproduire en note.
l'expédition de lorraine, etc. 245
On dist & rArceprestre, ou je estoie présent Que desconfit estiez vous et vostre gent. »
« Non suy, ce dit Bertran, à Dieu grâces en rent. En avant! ce dit Bertran, mes amis yraiement, Ces Anglois nous convient combattre hastement n
Nous n'insisterons pas davantage. Personne n'admet la valeur historique du poëme de Guvelier. C'est un véritable roman, utile à consulter comme tableau de mœurs, comme image des idées de l'époque, on comme document littéraire, mais indijgne d'être choisi pour témoin dès qu'il s'agit de préciser un fait. Quelles que soient les inexactitudes dont Froissart est coutumier, tout le monde s'accorde à préférer son récit. En ce qui touche la conduite de l'Archiprêtre , il est ainsi conçu (1) : « Et pour ce que, en armes, on ne doit point mentir à son pouvoir, on me pourroit demander que l'Archiprêtre, qui étoit là un grand capitaine, étoit devenu, pour ce que je n'en fais nulle mention. Je vous en dirai la vérité. Si très tôt que l'Archiprêtre vit rassemblement de la bataille, et que on se combattroit , il se bouta hors des routes ; mais il dit à ses gens et à celui qui portoit sa bannière : « Je K vous ordonne et commande, sur quant que vous vous pouvez mes- « faire envers moi, que vous demeurez et attendez fin de journée : je « me pars sans retourner; car je ne puis huy combattre ni être armé « contre aucun des chevaliers qui sont par de là; et si l'on vous « demande de moi, si en répondez cinsi à ceux qui en parleront. >) Adonc se partit-il, et un sien écuyer tant seulement, et repassa la rivière, et laissa les autres convenir. Oncques François ni Bretons ne s'en donnèrent garde, pourtant que ils veoient ses gens et sa bannière jusques en la fin de la besogne, et le cuidoient de lez eux avoir. » Plus loin, Froissart ajoute (2) que Philippe le Hardi, devenu duc de Bourgogne, se chargea de justifier la conduite de « son compère monseigneur l'Archiprêtre, et qu'il le rapaisa ail roi, parmi bonnes excusatioDs que le dit Archiprêtre montra au dit roi de ce que à la journée de Goucherel il ne se put armer contre le captai, qui étoit adonc amené
(i) Fh)i8sart-Bachon, t. !•', p. 480.
(2) Eodemj p. 484.
246 CHAPITRE viii (l36a-i3S4).
à Paris de lez le roi et qui avoit juré à là tenir prison..., lequel captai aida moult à 'excuser TArchiprëtre devers le roi et les chevaliers de France qui parloient vilainement sur sa partie. »
Le récit de la chronique anonjmie est encore plus simple et snrlont plus vraisemblable (i). D'après cette dernière version, TArchiprétre ne s'éloigna pas à la dérobée, en essayant de cacher une absence qui ne pouvait échapper aux regards. Il « requist à Bertrand qu'il passoit oultre à tout ses gens pour les Anglois viser et chevaucher. » C'esiràdire il reçut du général en chef, de du Guesclin même, l'autorisatioD de ne pas combattre les Anglo-Navarrais et de se retirer avec les gens de son escorte particulière. « Et ce faisoit seulement pour ce que armer ne se vouloit point contre le captai, de qui homme de foy pour sa terre devoit estre. A ce, fut Bertrand accordant; et ainsi se partit l'Archiprestre, qui depuis en fut dolent. » VoUà les pièces du procès. M. Lace y a trouvé matière au plus virulent des réquisitoires (2). Il va jusqu'à prétendre que la disparition de l'Archiprètre à Cocherel, « de ce misérable, » est une bonne fortune pour du Guesclin, parce qu'il y a « des auxiliaires dont le concours ternirait les plus belles victoires ». Si M. Luce eût mieux connu la vie de l'Archiprètre, jamais pareille exagération ne lui eût échappé. Mais il connaissait les mœurs du xn* siècle; il n'ignorait pas, il reconnaît lui-même que son héros, le grand, l'illustre du Guesclin, ne s'est pas toujours préservé de leurs souillures. Gela seul eût dû le conduire à des appréciations plus modérées et moins injustes.
Pour trancher équitablement le débat, il faut d'abord savoir si les motifs invoqués par a l'accusé » sont exacts. Oui, répond sans hésiter M. Dessalles (3). « On a vu en commençant qu'Arnaud de Gervole était archiprètre de Vélines. Par don du roi d'Angleterre, Jean de Grailly, captai de Buch, longtemps avant la bataille de Poitiers, était rentré en possession des domaines 'que son grand-père, Pierre de Grailly, possédait en Périgord. Or ces domaines étaient situés dans l'étendue
(1) Chapitre xxxi.
(2) Histoire de du Guesclin, 1. 1»', p. 450-451.
(3) lYottca biographique^ p. 258.