L^EXPÉDITION DE LOBRAIKE,, ETC
Jean de Noyers, comte de Joigny, et Jean de Noyers avait épousé la sœur dn comte de Yaudémont (1).
U ne fallait pas tant de motifs pour décider TArphiprétre à saisir avec empressement une occasion qui lui permettait de conduire ses Bretons hors du royaume et d'en débarrasser la Bourgogne. Dès le mois de juin 1363 (2), il se mit en rapport avec son nouvel allié et commença de lui expédier des troupes. Quand ses affaires personnelles furent réglées avec le roi Jean , il alla prendre sa part des dangers de la guerre. Quelles en furent les péripéties? D. Galmet prétend qu'en 1363 le duc de Lorraine parvint à éloigner FArchiprétre moyennant une indemnité pécuniaire qu'il lui promit et qui le força d'emprunter, entre autres sommes, celle de quatre cents florins d'or aux chanoines de Saint-Dié (3). Ensuite, et sans tenir compte du traité conclu le il septembre, il rapporte aux années 1364 et 1365 les pnncipaux incidents de la lutte entre le comte de Yaudémont et le duc de Lorraine (4). Il parle d'une bataille de Saint-Blin gagnée par ce dernier et dans laquelle les vaincus auraient perdu dix mille hommes (!). Malgré ce désastre inoui, le comte de Yaudémont, réduit à ses propres forces, n'aurait pas abandonné la partie, et la guerre se serait prolongée jusqu'en 1365, époque où l'empereur Charles lY et le roi de France Charles Y s'interposèrent, afin de rétablir la paix entre les deux rivaux. Cette paix, D. Calmet n'en cite même pas la date, tandis qu'il a publié textuellement le traité de 1363. Je soupçonne là quelque confusion. Très-probablement il n'y eut qu'une seule guerre entre le duc de Lorraine et le comte de Yaudémont. Commencée au printemps de
(1) Voyez Touvrage de M. E. Petit sur les sires de Noyers, et celui de J. Simonnet sur les sires de Joinville.
(2) Bibliothèque nationale, Becueil Du Fourni, t. I, Lay. Bar, Mélanges, p. 1344. « Cerrol (Amond de), chevalier, et le comte de Yaudémont souscriyireht comme témoins des lettres de juin 1363, par lesquelles Rolet de Wimeranges, écuyer... donna quittance d'une somme de vingt livres petits tournois que lui devoit le duc de Bar. » Gpr. coUection Villevieille, Trésor généal, t. XXIV, ^ 17, v».
(3) D. Cahuet, t. II, p. 551.
(4) Eodem, t. II, p. 554-555.
Tannée 1363, elle se termina au mois de septembre, et tous les incidents auxquels elle donna lieu doivent être renfermés dans ce court intervalle. Cette opinion concorde avec celle qu'a déjà exprimée mon ami 'J. Simonnet, dans un ouvrage posthume sur t Histoire et la généalogie des sires de Joinville (1). Il constate que les hostilités éclatèrent entre le comte de Yaudémont et le duc de Lorraine après Pâques 1363, et il continue en ces termes : « Le premier s'allia au fameux Arnaud de Cervole, dit FArchiprétre, qui venait de dévaster les environs de Metz à la tète d'une troupe d'aventuriers composée de Bretons, d'Anglais, de Gascons et de Normands (2). Il comptait aussi sur l'appui de plusieurs seigneurs lorrains mécontents; mais le duc, ayant assemblé une armée, entra dans le comté de Yaudémont et y exerça des représailles. De leur côté , Henri et son allié commirent dans le Barrois les plus affreux dégâts et même s'emparèrent de plusieurs châteaux qui servirent de places d'armes aux chefs des partisans. Le duc de Lorraine résolut de livrer une bataille décisive^ et vint à la rencontre de son adversaire à Saint-Blin. Le comte de Yaudémont disposait d'une force de cinq mille hommes ; mais les Lorrains avaient de l'artillerie, dont ils se servaient pour la première fois. Selon la tradition acceptée par les historiens de Joinville , le comte de Yaudémont aurait remporté une victoire complète. Le récit des historiens lorrains est tout différent : ils rapportent que ce prince, qui se trouvait séparé de ses alliés, cherchait à éviter le combat; qu'ayant été attaqué par le duc Jean, il perdit deux mille hommes et essuya une défaite accablante : les Compagnies qu'il attendait arrivèrent trop tard^ et se trouvaient épuisées par une longue marche. Henri opéra sa retraite du côté de Joinville.
(1) Pages 291-292.
(2) Les Chroniques ou Annales du doyen de Saint-Thibaut de Met%, publiées par D. Galmet {Histoire de Lorraine, t. II, p. clxxiv), parlent, en effet, d'une inyasion de Bretons aux environs de Metz en 1363 ; mais elles ne disent pas qu'ils faisaient partie des troupes de l'Ârchiprètre. « En cette année, furent les Bretons ou vanlx de Metz, et ardont trois villes, et furent sur Saint-Quentin. » Rien de plus. C'est seulement en 1365, dans des circonstances sur lesquelles nous aurons occasion de nous expliquer, que TÂrchiprêtre alla jusqu'à Metz.
l'expédition de lorraine, etc. 225
Le dnc de Lorraine traita avec rArchiprètre moyennant une somme d*argent ; mais Henri de Join ville ne s'y résigna que plus difficilement. » Oui, si Ton pense, comme D. Galmet, que les hostilités se prolongèrent jusqu'en 1375. Non, si l'on est convaincu qu'elles se terminèrent dès 1363, par le traité du 11 septembre. Les relations amicales qu'Arnaud de Cervole continua d'entretenir avec le comte de Yaudémont attestent qu'aucun dissentiment grave ne les a divisés (1). L'un ne traita pas sans l'autre. Tout au plus est-il naturel de conjecturer que rArchiprètre pressa la conclusion d'une paix dont il avait besoin pour recouvrer sa liberté d'action el retourner en Bourgogne, où tant de motifs le rappelaient impérieusement.
Le duc de Touraine était bien jeune quand son père le chargea de recueillir la lourde succession du comte de Tancarville et le nomma lieutenant royal, « lieutenant par dessus tous autres » au duché de Bourgogne (â). Né le 15 janvier 1341, il n'avait encore que vingt-deux ans. Sa conduite à Poitiers lui avait conquis la sympathie publique : on l'appelait déjà Philippe le Hardi. Mais rien n'indique qu'à la bravoure il joignît la précocité d'intelligence et de sagesse, l'aptitude au travail, la profondeur de réflexion, qui caractérisaient son frère aîné. L'apanage qu'il possédait aloi's était d'une administration facile et n'exigeait presque jamais sa présence. Habitué à vivre au milieu des plaisirs de la cour, il y trouvait sans doute des charmes irrésistibles, car il ne pouvait s'en détacher. C'est par lettres données à Talant, près Dijon, le 27 juin 1363, que son père lui confia le gouvernement de la Bourgogne. Le i2 juillet suivant, il mande à « tuit les nobles et vavassaul » de se réunir à Dijon le 30, « le plus efTorciement qu'il pourroient en chevaux et en armes (3). » De grands dangers menacent la
(1) Nous yerrons, en 1365, le duc de Bourgogne adresser le même message à Cervole et au comte de Yaudémont, comme à deux hommes agissant en parfaite conformité de vues. Nous verrons également que rArchiprètre possédait en Lorraine des châteaux, qui lui venaient certainement des libéralités d'Henri de Joinville on qu'il avait reçus pour prix de ses services.
(2) D. Plancher, t. III, Preuves, n» IH.
(3) Arckhes de la Càte-d'Or, B, 2750, Compte de 6. de Clugny, bailli d'Auxois.
province. Une occasion s'offre à lui de signaler ses débuts par sa vigueur ef son activité. Le 8 août, il retourne en France et délègue ses pouvoirs à Jean de Montaigu, sire de Sombernon (1). En vain le roi Jean, par des dispositions nouvelles, lui donne l'espoir, la presque certitude qu'un jour, en échange de la Touraine, il aura la Bourgogne érigée en duché-pairie (2) ; l'appât d'un avenir qui devait être si brillant ne parait pas le toucher. S'il rentre à Dijon, il n'y fait pas un long séjour, et, le 30 septembre, il repart» pour aler en France devers le roy (3) ». Des circonstances imprévues le rappellent. Cette fois encore, il se borne à une courte apparition (4), et ne revient définitivement que vers le milieu de décembre, lorsque les choses sont arrivées au point qu'il ne puisse y manquer. 'Nous veri*ons par la suite Philippe le Hardi, devenu réellement duc de Bourgogne, aussi peu sédentaire dans ses États que le duc de Touraine ne l'avait été dans les limites de son commandement. Ce fait singulier a frappé les historiens locaux. Ils le constatent ; ils le commentent. Tantôt ils l'attribuent aux désirs du roi Jean, qui regrette la compagnie de son fils préféré ; tantôt aux ordres de Charles Y, qui réclame les services de son frère. A vrai dire, le jeune prince ressemble à ces fonctionnaires dont l'unique préoccupation est d'échapper aux ennuis de leur résidence officielle. Quand il aura vieilli, quand l'ambition sera venue, quand l'éventualité d'un mariage avec Marguerite de Flandre lui ouvrira la perspective d'une grandeur exceptionnelle, il réformera ses habitudes. Il comprendra mieux les nécessités de son rôle, parce que ce rôle le flattera davantage. En attendant, la jeunesse l'emporte,
(1) D. Plancher, t. III, Preuves, n» iv et no vhl
(2) Eodenit t. II, Preuves, n» 315.
(3) Archives de la Côte-d^Or, B, 1416, fo 63, y», et 64, ro. Compte de Dimanehe de Vitel, mention relative à la nomination de Guy de Frolois comme capitaine général.
(4) Il quitta Dijon le « tiers jour de novembre mil ccclxiij ». Archives de la Càted'Or, B, 1416, jp> 66, ro et vo. Il était à Semur le 4 ; le 12, il se rendit à Montréal, oà il séjourna le 13 et le 14, B, 5404. Comptes du châtelain de Montréal. De là, il se dirigea sur TAuxerrois en passant par Arcy-sur-Gure, et s'arrêta à Villeneuve-le-Roi. Voir ci-dessous.
l'expédition de lorraine, etc. 227
et ni rintérèt, ni le devoir, ni aucune considération ne le retiennent.
En toute autre occurrence, la Bourgogne n'aurait pas eu grand sujet de se plaindre. Habituée à se gouverner eile-mème durant la longue minorité de Philippe de Rouvres, elle ne demandait qu'à reprendre, gr&ce aux perpétuelles absences de Philippe le Hardi , ses vieilles tra^ ditions d'autonomie provinciale. De son côté, le roi Jean, à chacun de ses voyages, avait sondé la profondeur des regrets laissés par l'annexion. Le jour où il reconnut l'impossibilité de faire droit aux exigences de Charles le Mauvais, le jour où il se vit à la veille d'un conflit inévitable , il ne voulut pas que le mécontentement des Bourguignons donnât prise aux intrigues navarraises. C'est afin d'apaiser ce mécontentement qu'il avait choisi son fils pour remplacer le comte de Tancarville. 11 n'entendait pas imposer un maître à la Bourgogne ; au contraire, il tenait à lui assurer un régime de large indépendance, sous l'autorité d'un jeune prince plus propre à flatter qu'à inquiéter le patriotisme de ses habitaiils. Malheureusement les circonstances devenaient chaque jour plus critiques ; et jamais le duché n'avait eu besoin d'une direction plus énergique.
D'où vient, en effet, que, dés son entrée en fonctions, le duc de Touraine fut obligé d'adresser à la noblesse bourguignonne un appel si pressant? Pourquoi la convoquait-il à Dijon le 30 juillet, en tenue de campagne, avec tout ce qu'elle pouvait amener de chevaux et de combattants? D. Plancher prétend qu'il s'agissait de marcher contre les ennemis « qui n'étoient encore que de deux sortes, Compagnies et Navarrois (i) ». D. Plancher oublie les Francs-Comtois, toujours hostiles, toujours en quête d'un prétexte d'attaques , et chez lesquels le roi de Navarre avait déjà recruté des auxiliaires. Quoique mieux informé, M. Clerc a cru aussi que la guerre entre les deux Bourgognes n'avait éclaté qu'aux derniers jours de l'année 1363 (2), et cette opinion Fa conduit à considérer l'invasion de la Franche-Comté, tentée à cette époque par les troupes ducales, comme un acte de subite agres-
(1) T. III, p. 20.
(2) T. II, p. 133 et suivantes.
2i8 CHAPITRE YUi (1363-1364).
BÎon, que nul motif avouable, nulle provocation antérieure ne justiflaient. Une connaissance plus exacte des faits permet de rectifier ces diverses erreurs. Assurément, le duché avait beaucoup à craindre des .Compagnies en général, et en particulier de celles qu'allaient déchai* ner contre lui les rancunes du roi de Navarre. Mais ce n*est pas en vue de ce péril que le ban et Tarrière-ban de la noblesse étaient convoqués à Dijon le 30 juillet. Depuis longtemps les rapports entre les deux provinces voisines étaient si tendus que Timminence d'une nouvelle lutte ne laissait aucun doute. Cependant on essaya de l'éviter; de part et d'autre on convint de remettre à une assemblée de plénipotentiaires le soin de débattre les griefs respectifs et de faire une tentative suprême de conciliation. Dans ses comptes (1), Dimanche de Yitel inscrit « les despens des signeurs [sic) de Montbelot, de Sombernon, de Frolois, de Couches, de maistre Philibert Paillart, de maistre Jehan Chalemart et de plusieurs autres, et de leurs chevaux, faiz à Auxonne le premier et second jour d'aoust cccLxiij et le samedi ensuigant, à certaines journées tenues là encontre de madame de Flandres... » Il parait que le résultat de ces journées ne fut pas de nature à satisfaire les représentants de la Bourgogne. Avant qu'elles fussent closes, le duc ou plutôt ses conseillers montrèrent qu'ils n'entendaient plus garder de ménagements vis-à-vis des seigneurs francs -comtois, qui, à l'exemple de Cromari, s'étaient rendus coupables d'incursions dans le duché. Ua d*eux y possédait des terres; elles furent aussitôt confisquées (2). Le coup, d'ailleurs, porta sur un insigne pillard, Simon de Saint-Aubin, le même qui, en 1359, de concert avec son ami et compatriote Hugues de Binan, avait dévalisé sur la grande route les bourgeois d'Auxerre et N. leur avait enlevé une partie des reliques de saint Germain (3). Quelques
(1) Archives de la Côte-d^Or, B, 1416, f» 53, yo.
(2) « De la value de la terre que mess. Symon de Saiut- Aubin avoit es villes d*Athées et du Mesnil, tenue en la main de mons. le duc, pour ce qu'il s'est renda son ennemi, et gouvernée par Jehan Crouchant, des le tiers jour d*àout ccdxiij, jusques a Gareme-prenant après ensuiguant que mon dit seigneur la donna à mons. Thiebaut de ChantemiUe. » Archives de la Côte-d'Or^ B. 1417, fo 17, r«.
(3) Grandes Chroniques, T. VI, p. 150.
l'expédition de LORRAmE, ETC. 229
jours après cette mesure de justice , les troupes rassemblées à Dijon se portèrent à Auxonne, sous la conduite de Jean de Montaigu, sire de Sombemon. <( On ne voit point , » dit D. Plancher, « à quoi furent employés ces gens d'armes. » Le poste qu'ils occupaient n'indiquet-il pas clairement leur destination ? Us venaient protéger la frontière orientale de la Bourgogne et défendre les passages de la Saône contre Téventualité d'une invasion franc-comtoise. S'ils ne firent pas davantage, c'est que personne ne leur commanda de prendre l'offensive. Les conseillers de Philippe le Hardi préféraient laisser aux Comtois le triste soin d'entamer les hostilités. Peut-être aussi voulaient-ils terminer les préparatifs que nécessitait une lutte difficile. Enfin ils tenaient à se débarrasser de quelques Compagnies et nourrissaient le secret espoir d'en prendre d'autres à leur service.
Une des Compagnies avec lesquelles ils avaient résolu d'en finir, était celle des Bretons d'Arcy. Malgré les négociations entamées par l'Archiprêtre, malgré les promesses échangées au mois de juillet précédent, elle occupait encore les deux châteaux d'Arcy-sur-Cure et de Vésigneuz. D'autres détachements de la même bande s'étaient emparés des châteaux d'Étals et de Sennevoy (i). Les uns prêtaient main-forte aux autres, et tous ensemble ils répandaient au loin la terreur. On commença par leur proposer un arrangement (2) ; comme ils hésitaient à l'accepter, on les menaça d'une répression impitoyable, et le siège fut mis devant Vésigneux (3). Alors, se voyant serrés de près par des forces
(1) D. Plancher, t. III, p. 5. — Gpr. Courtépée, nouvelle édition, t. III, p. 563. Etais est aujourd'hui une commune du canton de Laignes, arrondissement de ChâtiUon-sur-Seine (Gôte-d'Or) ; Sennevoy-le-Bas, commune de Cruzy, arrondissement de Tonnerre (Tonne). Sennevoy-le-Haut s'appelait, avant, 1789, la Chapelle-Sennevoy. (Quantin, Dict. topogr, de VYonne, p. 122.)
(2) « Peneodic (Jacques du), ecuyer du corps du duc de Bourgogne; mon dit seigneur, l'envoie vers les Anglois et Bretons qui sont es forteresses d*Arcy et de Arccy (Estais) pour traiter avec eux touchant la reddition de ces places quMls occupent. Extrait d^in mandement de mons., daté de Rouvres 18 septembre 1363.» (Bibliothèque nationale, collection Villevieille, Monstres francs-comtoises et hourguù gnonnes, 1358-1409, f* 71, r«.)
(3) Archives de la Côte-dVr, B, 2750. Compte de Guill. de Qugny, bailli d'Auxois,
330 CHAPITRE vui (1363-1364).
imposantes, ils se décidèrent à traiter. Arcy-sur-Gure se rendit au duc lui-même, « quant il s'en alay à la Villeneuve-le-Roy envers la Touzsains, mil ggglxiii (i). » Philippe le Hardi en prit aussitôt possession et fit apposer ses armoiries sur la porte. Mais Gilles Troussevache était un aventurier sans foi ni loi, un homme de sac et de corde. Il n'avait aucun des sentiments qui, chez certains capitaines, rappellent une origine aristocratique. Sans souci de la parole donnée, il reparut bientôt sous les murs de son ancien repaire, et, désespérant d*y rentrer, il jeta par colère ou par bravade « en la rivière de Gure les panons de Mgr le. duc ». Puis il continua, dans les pays voisins, le cours de ses odieux brigandages.
On vient de voir le duc de Touraine, au sortir d'Arcy-sur-Cure, aller à Villeneuve-le-Roi , aujourd'hui Villeneuve-sur- Yonne. Le document auquel nous empruntons ce détail, en apparence minime, fait allusion à des circonstances qu'il importe de relever. Au lieu de poursuivre comme d'habitude sa l'oute vers Paris, Philippe s'arrêta à Villeneuve, et son séjour paraît s'y être prolongé sans interruption notable jusqu'au 13 décembre 1363. Il y fut d'abord retenu par les nouvelles qu'il recevait de Bourgogne. Chaque jour lui apportait la preuve que les Francs-Gomtois avaient résolu de prendre l'offensive et que la guerre allait commencer. Ici plus d'hésitation possible : nous retrouvons pour nous guider le Compte de Dimanche de Vùel, afférent à l'exercice couru du 1" novembre 1363 au !•' novembre 1364 (2). On y remarque les mentions suivantes. A la date du 7 novembre 1363, les membres du Gonseil ducal adressent plusieui*s lettres aux capitaines de Saint-Jeande-Losne et dePontailler, «toutes faisant mencion qu'ils feissent bonne garde en leurs lieux, par telle manière que périlz ne dommaiges n y peust avenir : car li bailli de Ghalon avoit escript que ceulx d'ontre-
aUant de la saint Martin d^hiver 1362 à la saint Martin 1363. «Recepte commime et de biens troTez... pour la vendue de luj quehues de vin demourées du siège de Vesignéol... » Cette petite place a fait l'objet d'un second siège en 1364.
(1) Archives de la Côte-d*Or, B, 2751, mention déjà citée, relative à la capture de Gilles Troussevache.
(2) Archives de la Côte^'Or, B, 1416.
l'expédition de LORRAmE, ETC. 231
Saône avoient entrepris de pranre Fun des ii lieux dessus diz (1). » Le 1*' décembre, nouvelles lettres de Guillaume d*Aigremont et du bailli de Dijon, Hugues Aubriot, adressées aux baillis de Mâcon et de Ghalon, « contenant toutes qu'ils avoient eu certaines nouvelles que messire Hugues de Ghalon, messire Jehan de Neufchastel et leurs autres allés dévoient passer au royaume par devers Mascon, par passaiges qu'ils avoient tout prest, et que iceux bailliz avisassent les forteresses de leurs bailliages; tant du demoine (domaine) comme autres, et qu'il se donnassent garde desdiz passaiges (2). » Le lendemain, 2 décembre, un messager spécial est expédié par Dimanche de Yitel lui-même, « pour pourter, du consentement des dessus diz, à monseigneur le duc de Touraine, unes lettres closes touchans lesdites nouvelles qu'ils avoient eues d'oultre-Saône, et le trouva (ce messager) à la Villeneuve-le-Roi, et demoura jusques au jeudi xui® jour de ce mois, auquel jour il retorna à hore de disner et rapporta lettres closes de mondit signeur adrecenz à Jehan de Bourgoigne (3). » Ainsi la situation se dessine nettement. Pendant l'absence du duc, alors que les Bourguignons se bornent à des préparatifs justifiés par la plus simple prudence, les Frahcs^Gomtois ont déjà réuni leurs forces et semblent sur le point d'envahir le duché. A leur tête figurent Jean de Neufchâtel, le plus ardent ennemi qu'ait jamais eu là Bourgogne, et Talné des deux fils du <( grand Ghalon », Hugues de Ghalon- Arlay, décidément infidèle aux derniers exemples que lui avait légués son père. Ges deux noms résument à eux seuls les diverses nuances de l'aristocratie comtoise et montrent qu'un même sentiment d'hostilité les confondait toutes. A cette annonce, Philippe le Hardi comprend qu'il ne doit négliger aucune ressource, et il écrit (4) à Jean de Bourgogne, l'ancien rival de la comtesse Marguerite.
(1) Archxvei de la Côte-^Or, f9 37, ro.
(â) Eiydem.
(3) Eùdem, Pourquoi Dimanche de Vitel écrit-il toujours le nom de Jean de Bourgogne sans le faire précéder d'aucun titre?...
(4) Les lettres ducales , parties le 13 de Villeneuve-le-Roi, arrivèrent à Dijon, d'où un messager fut chargé, le 14, « du commandeuient du conseil, » de les transmettre à Jean de Bourgogne, « Et Tala quérir à Fondremont, et d'iUec à Amance,
232 CHAPITRE Yiii (1363-1364).
Alors aussi ses conseillers lui suggèrent le dessein d'enrôler les Compagnies. Elles n'étaient pas toutes commandées par des gens comme Gilles Troussevache; quelques-unes avaient pour chefs des hommes appartenant aux meilleures familles, aux plus hautes régions de la noblesse féodale. Beaucoup de capitaines fameux, las d'une vie de désordres, cherchaient l'occasion d'en sortir, sans rentrer dans une complète inaction. Plusieurs se montraient disposés à marcher sous les ordres d'un prince de la maison royale, et surtout de celui que sa conduite à Poitiers, sa réputation de bravoure entouraient à leurs yeux d'un véritable prestige. Pour n'en citer qu'un exemple, u le plus grand maître entre eux», suivant Froissart, Seguin de Batefol, que les historiens appellent parfois « le roi des Compagnies », n'attendit pas qu'on sollicitât ses services. Dès qu'il sut que ie duc de Touraine en pouvait avoir besoin, il s'empressa de les offrir. Il venait pourtant de prendre Brioude, d'où il faisait trembler toute l'Auvergne. Néanmoins il eut soin de mander en Bourgogne qu'il était prêt à s'y rendre, pour le cas où Philippe le Hardi consentirait à l'employer (1). «
En admettant que le jeune prince ait éprouvé quelque répugnance à recruter ses soldats dans les rangs des pillards, son père le roi Jean et son frère, qui allait devenir Charles Y, parvinrent sans peine à vaincre ses scrupules. Us lui représentèrent que le meilleur moyeu d'enlever aux ennemis de la France Tappui des Compagnies était de les rattacher à un drapeau français ; que la guerre des deux Bourgognes était le symptôme et le prélude d'une guerre plus générale avec le roi de Navarre (2), et que les troupes destinées d'abord à opérer sur les rives de la Saône trouveraient un prochain emploi du côté de la
et laissa les lettres a son chasteiain, par ce que le dit Jehan estoit en une chevauchée en Lorraine. » Eodem, f» 38, y«.
(1) Kerwyn de Lettenhovc, Œuvres de Froissart, t. XX, p. 234.
(2) M. Finot (Reclierches sur les incursions des Anglais et des grandes Compagnies dans le duché et dans le comté de Bourgogne, p. 81} cite des pièces établissant que les principaux chefs des Francs-Comtois, entre autres Jean de Neufchatel, recevaient à cette époque des pensions et des subsides du roi de Navarre et de celai d'Angleterre.