L*EXPÉDITION DE LORRAINE, ETC. S
de l*Archiprétré de Vélines ou aux ^nvirons : d*où il suit que le captai et Arnaud devaient se trouver dans des rapports tels qu*ils ne permettaient pas à ce dernier de combattre contre Tautre. » En effet, le captai possédait les vicomtes de Bénauges et de Gastillon (1). Non-seulement rArchiprètré de Vélines touchait à la seigneurie de Gastillon, mais nous avons vu qu'une partie de la famille Gervole était fixée dans cette dernière localité. D'ailleurs, si les motifs invoqués par rArchiprètré eussent été faux, ni le duc de Bourgogne n'eût consenti à les prendre sous son patronage, ni le roi de France à les accepter comme justificatifs.
Il faut ensuite se reporter au temps où la scène se passe. Au XIV* siècle, le droit féodal, consacré par Tusage et corroboré par les mœurs, admet de perpétuelles restrictions aux devoirs de Thomme d'armes vis-à-vis de son chef, et surtout aux obligations du vassal placé entre divers suzerains. J'ouvre au hasard VInventatre des titres de la maison ducale de Bourbon (2), et j'y vois qu'Ame de Beauvoir, rendant hommage au duc de Bourbonnais , « promet pour lui et pour ses successeurs de faire le service audit duc, en chevaux et en armes, excepté contre le comte de Savoie, le Dauphin de Vienne et le seigneur de Beaujeu. » On rencontre à chaque pas des exemples analogues. Souvent même le vassal n'a pas besoin d'exprimer formellement une restriction, tellement naturelle et tellement admise qu'elle reste toujours sous-entendue. Ainsi M. Luce s'étonne (3) de ce que le souldich de la Trau , après avoir fait hommage au roi Charles V d'une terre que ce dernier lui avait donnée en France, fasse néanmoins hommage au prince de Galles à raison de la seigneurie de Didonne, qu'il possédait dans la Saintonge. Le souldich de la Trau était sujet de l'Angleterre, libre à lui, durant la paix, de venir en France servir contre le l'oi de Navarre, d'y contracter des liens de vassalité. Il n'en demeure pas moins ce qu'il était auparavant, et sous peine de perdre tous les
(4) Rymer, t. V» p. 819.
(2) Piiblié par M. Huilhard-Breolle, dans la Collection des documents inédUs sur l'HUtoire de France, 1. 1«', n» 1951.
(3) Histoire de du Guesclin, t. !•', p. 450, note 1.
biens dont il jouissait dans les provinces anglaises, il est tenu d'en faire hommage à qui dé^ droit. Les engagements qu'il prend vis-à-vis de Charles Y sont virtuellement soumis à cette clause qu'il ne sera jamais requis de services contraires à ses devoirs antérieurs. De même, Arnaud de Gervole était Périgourdin. Depuis le traité de Calais, son pays natal n'appartenait plus à la France. Si les fiefs qu'il avait hérités de sa famille eussent été assez importants pour relever directement de la couronne (1), il aurait été obligé de suivre l'exemple de ses compatriotes les plus illustres et les plus dévoués à la maison de Yalois, les comtes de Périgord, d'Armagnac et autres. Il aurait dû se résignera faire hommage, soit à Edouard III, soit au prince de Galles, et personne ne lui eût reproché de s'abstenir dans une bataille livrée contre l'un ou l'autre de ces princes. Ses domaines héréditaires étaient plus modestes. Ils ne relevaient que du captai de Buch. Alors un juste motif l'autorisait à ne pas combattre le captai^ son légitime suzerain. Cependant l'usage laissait aux seigneurs féodaux une certaine latitude, qui leur permettait de choisir entre les suzerains divers au service desquels ils étaient tenus, à la seule condition de prévenir celui ou ceux dont ils croyaient devoir abandonner la cause. Durant la guerre des deux Bourgognes, entre le duc Eudes et la ligue des barons Francs- Comtois, une foule de personnages se trouvèrent embarrassés par les liens multiples et contradictoires qui les rattachaient aux chefs des deux partis belligérants. Les uns s'en tirèrent par l'abstention; les 'autres eurent recours à des déclarations conformes au modèle cijoint (2) : « A mons. le duc de Bourgogne ou à son leu-tenant. Je Voillaumes, sire de Montjoe, vous fais savoir que il me convient estre de l'aide et de la guerre mons. de Neufchastel encontre vous; car je suis ses homs liges et tant tenuz à luy que je ne le puis lesser. Doney des-
(1) La seigneurie de CSiAteauneuf-sur-Gharente relevait directement de la cou* ronne de France, quand le roi Jean la lui donna. Après le traité de Calais, elle dut relever de la couronne d'Angleterre, et si TArchiprôtre l'a conservée jusqu'à sa mort, c'est qu'après 1360 il en a fait hommage à Edouard III ou au prince de Galles.
(2) Archives de la Côte-dVr, B, 11875.
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sous mon seil pendant, en Lile (1), le jour que on chante Beminùcere, Tan mil ccc xlvi. » A la rigueur TArchiprêtre aurait pu se mettre en règle iris-à-vis du captai par quelque déclaration du même genre, et je ne serais pas surpris qu'un instant il en ait conçu le* projet. Froissart a conservé le souvenir d'un incident qui se passa la veille de Gocherel, le 15 mai 1364, incident qu'il tenait de bonne source (2). Lorsque le héraut du roi d'Angleterre, celui qu'on appelait le roi Faucon, eut fait connaître à Jean de Grailly la composition de l'armée française, il l'entretint d'un autre sujet. <( Adonc parla le roi Faucon pour Prie (3), un héraut que l'Archiprétre envoyait là, et dit au captai: Monseigneur, assez près de ci m'attend un héraut que l'Archiprétre envoie devers vous, lequel Archiprètre, à ce que. je entends par le héraut, parleroit volontiers à vous. — Dont répondit- le captai, et dit à Faucon : Faucon, dites à ce héraut français qu'il n'a que faire plus avant et qu'il dise à l'Archiprétre que je ne vueil nul parlement à lui. —Adonc s'avança messire Jean Juviel (Jouel) et dit : Sire, pourquoi? Espoir est-ce pour notre profit. /— Dont dit le captai : Jean, Jean, non est; mais est l'Archiprétre si barretière que, s'il venoit jusqu'à nous, en nous contant j angles et bourdes, il aviseroit et imagineroit notre force et nos gens ; si nous pourroit tourner à grand dommage et à grand contraire : si n'ai cure de ses grands parlements. — Adonc, retourna le roi Faucon devers Prie, son compagnon, qui l'attendoit au coron d'une haye, et excusa monseigneur le captai bien et sagement tant que le héraut françois en fut tout content ; et rapporta arrière à
(i) L*l8le-8ar-le-Doub8, Tun des principaux domaines de la maison de Neufchateleo-Comté.
(2) Eq effet, Froissart déclare qu'il a écrit le récit de la bataille de Gocherel sur les renseignements que lui a fournis le roi Faucon. {Histoire de du Guesctin^ par M. Luce, t !•', p. 449.)
(3) M. Buchon a imprimé « Pierre ». M. Luce, d'après les manuscrits les plus corrects, dit que le héraut de l'Archiprétre se nommait «Prie». (Histoire de du Guesclin, t. I«r, p. 440, note 3 et p. 441.) Serait-ce un membre de la famille nivernaise et berrichonne des de Prie, avec laqueUe TÂrchiprêtre, comme seigneur de Levroux et pendant qu'il était lieutenant royal, avait noué des relations ?
rArcbiprètre tout ce que Faucon lui avoit dit (i). » Quelles que soient rorigine et la précision de ces détails, il y manque un point essentiel. Froissart n'indique pas comment et pourquoi rArcbiprètre sollicitait une entrevue du captai. Serait-ce qu'il voulait se ménager des intelligences dans le camp navarrais, comme Ten accuse M. Luce? En ce cas, Jean de Grailly, qui le connaissait bien, n'eût pas manqué d'accueillir sa demande. Au contraire, et malgré l'avis de Jean Jouel, le captai, qui sait que depuis 1361 Arnaud de Gervole est inféodé à la politique fraor çaise, que du reste l'ancien serviteur de Gbarles d'Espagne a toujours manifesté contre le roi de Navarre une antipatbie profonde , et que sa récente conduite en Bourgogne ne laisse aucun doute sur ses intentions actuelles, refuse une conférence quelconque. Il répond brutalement, si brutalement, que le roi Faucon, poli comme un diplomate, se croit obligé d'adoucir la réponse et qu'elle n'arrive à l'Archiprétre que revue et corrigée par le béraut d'Edouard III. Une seule bypothèse raisonnable se présente à l'esprit. C'est qu'avant de prendre une résolution suprême, Arnaud de Gervole tenait à voir le captai, à lui parler, à se délier vis-à-vis de lui, peut-être à obtenir de sa générosité cbevaleresque Tautorisatioa formelle de combattre. Il comptait l'émouvoir par d'habiles « parlemens ». Trompé dans,cet espoir, croyant que le refus d'entrevue équivalait au refus de sa demande. Use décida à quitter ses compagnons d'armes.
Réduite à ces justes proportions, la conduite de l'Archiprétre n'en est pas moins une conduite regrettable et qu'il ne tarda pas à regretter. Des motifs légitimes, mais secondaires, ne le dispensaient pas de remplir des obligations plus hautes. Du moment où il avait consenti à suivre en Normandie l'armée du roi de France, il devait aller jusqu'au bout, et ce n'est pas le jour d'une bataille qu'il lui appartenait de changer d'avis. En agissant comme il a fait il a perdu l'occasion, une occasion qu'il ne retrouva plus, de signaler sa bravoure incontestable au service d'une belle et bonne cause, sur un théâtre aussi fameux que les champs de Poitiers et de Briguais. Il s'est exposé aux reproches des
(1) Froiflsart-Buchon, t. I«, p. 475-476.
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« chevaliers de France qui parloient moult vilainement sur sa partie». Au lieu de s*élever dans la considération publique , il a nui à celle qu'il avait reconquise depuis plusieurs années. Tout en repoussant les imputations excessives, mal à propos dirigées contre lui, je conclus qu'il n'avait ni la rectitude d'esprit, ni la droiture de caractère, ni la délicatesse de sentiments qui font les hommes d'élite.
Ici encore, de même qu'en 1361, une main secourable lui fournit les moyens de réparer sa faute. Philippe le Hardi ne se borna point à excuser « son compère », soit auprès du roi, soit auprès de la chevalerie française. Il chargea l'Archiprêtre d'aller en Bourgogne remplir ane mission de confiance, une tâche difficUe et périlleuse, qui lui permit d'attester qu'il était digne d'un tel patronage. Le roi Jean venait de mourir avant d'avoir autorisé son fils à se prévaloir publiquement de la donation du 6 septembre 1363. Charles Y était d'autant plus libre de révoquer cet acte, entouré jusque-là d'un mystère absolu (1), que la partie intéressée n'y attachait pas un grand prix. Néanmoins, il se décida à lui donner une sanction nouvelle, une consécration définitive. C'est que la prudence humaine a des limites qu'elle ne saurait franchir. Elle apprécie les choses d'après ce qu'elles sont au moment où il s'agit de les apprécier, sans tenir compte de conséquences lointaines, dont aucun indice ne trahit le geime fatalement invisible. Les apanages, en général, tels qu'ils étaient réglés depuis saint Louis, avaient produit d'heureux résultats. Môme aux yeux de la critique moderne, ils avaient contribué puissamment à la « formation territoriale et politique de la France ». Or, de toutes nos provinces, la Bourgogne était
(1) Voyez lettres du roi Jean, du 22 octobre 1363, adressées à Philibert Paillard, chancelier de Bourgogne. (D. Plancher, t. Il, Preuves, n» 314.) Le roi déclare qu'il a recommandé au chancelier de garder les lettres de donation du 6 septembre, « à la seorté denostre dit fils, » mais de ne les bailler ni délivrer à celui-ci sans* autre mandement de nous n. U écoute que, dans le cas où il viendrait à mourir, le chancelier pourra remettre les susdites lettres au duc Philippe, « non obstant nostre dit commandement et deffense et le serement que fait vous en aves. » Aussi , jusqu'à >0D départ pour la France en avril 1364, Philippe le Hardi continua à slntitnler duc de Touraine, et, pour tout le monde, il ne fût que le duc de Touraine.
celle où Tapplication d'un système analogue semblait le mieux appropriée. Depuis la mort de Philippe de Rouvres, quels avaient été les effets de Tannexion pure et simple? Des effets si douteux, si précaires, qu'après plus de deux ans l'éventualité d'une éviction forcée apparaissait toujours comme probable (1). Ce n'était pas un cadeau : c'était plutôt une conquête à faire qu'on offrait à l'ardeur juvénile de Philippe le Hardi; et cette conquête, il ne l'acceptait que sous bénéfice d'inventaire, il se réservait de la laisser commencer par d'autres, notamment par Arnaud de Cervole.
Si l'on veut avoir une idée exacte des considérations qui déterminèrent Charles V, on ne doit pas s'arrêter aux lettres patentes du 2 juin 4364^ en vertu desquelles la cession du duché de Bourgogne devint irrévocable. Il est nécessaire de consulter quatre pièces accessoires datées du même jour et du même lieu , pièces curieuses que D. Plancher a eu soin de reproduire (2). Trois d'entre elles renferment, à vrai dire, les conditions mises par le nouveau feudataire à son acquiescement. Dans l'une, il stipule qu'en cas d'éviction totale ou partielle, il reprendra son ancien, son paisible duché de Touraine : dans l'autre, qu'il touchera, dans son fief, le reliquat à percevoir da aides applicables à la rançon du feu roi ; dans la troisième, qu'à son titre ducal il ajoutera celui de lieutenant du roi de France es villes et diocèses de Lyon, d'Autun, de Mâcon, de Chalon, ainsi qu'en tout et partout le duché de Bourgogne. La quatrième, au contraire, démontre que Charles V, préoccupé des intérêts de la monarchie, n'oubliait jamais d'y pourvoir. A son tour, il impose à son frère une condition importante et remarquable. Désormais, Philippe et ses successeurs devront souffrir, que toutes les impositions générales édictées en France,
(i) Nous avons dit à Tune des notes précédentes que les France-Comtois étaient soutenus en secret par les rois de Navarre et d'Angleterre. S'ils étaient parvenus à remporter une victoire décisive, ils auraient exigé que le duché de Bourgogne iût coDcédé au roi de Navarre. 11 y avait encore à craindre que la guerre se prolongeAt avec eux, jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu cette conceesion par leur opiniâtreté.
(2) Tome III, Preuves, no» XIV, XV, XVI et XVII.
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soit pour le fait des guerres, soit pour les besoins quelconques de TÉtat, aient cours dans les limites de leur duché, sauf à eux la faculté d'assister aux conseils royaux où la mesure sera décidée, et encore s'il convient an roi d'y convoquer les autres pairs. Cette clause impliquait renonciation formelle au droit sans cesse proclamé par la Bourgogne de ne payer que les impôts votés par ses représentants et de ne subvenir qu'à ses propres dépenses. Elle constituait une modification profonde au régime des grands fiefs, une réforme qui en appelait d'autres, un essai de centralisation fiscale, prélude de la centralisation politique. Plus tard les ducs de Bourgogne, oublieux de leurs promesses, parviendront à secouer le joug qu'ils avaient accepté. Les précautions prises vi»-à-vis d'eux par Charles V n'en subsistent pas moins comme une preuve de sa prévoyante sagesse. Si la mort lui eût laissé le temps d'achever son œuvre, ou si ses successeurs avaient su la continuer, jamais l'acte du 2 juin 1364 n'aurait entraîné les suites déplorables que la France eut à subir.
L'aBCHIPRÊTRE au service du duc PHILIPPE LE HARDI.
Philippe, duc de Touraine, était parti de Dijon le 46 avril 1364: Philippe, duc de Bourgogne, n'y rentra que le 17 novembre suivant. Dans rintervalle, il ne vint même pas aider les Bourguignons à repousser une expédition franc-comtoise dirigée contre eux par le comte de Montbéliard, une attaque plus redoutable que toutes les précédentes. Cette longue et singulière absence est une de celles que D. Plancher a déjà signalées (1). Personne n'a voulu tenir compte de ses observations. Il est si naturel de croire qu'après le règlement du 2 juin, le premier soin du jeune duc fut d'aller « prendre la saisine, la possession et l'hommage des barons et chevaliers, châteaux et bonnes villes de ladite duché (2) » ! Il est si difQcile d'admettre qu'il n'y ait pas un mot de vrai dans l'épisode raconté par Froissart(3]! D'après le séduisant conteur, lorsque Henri de Montbéliard, « aveeqnes aucuns alliés d'Allemagne, » se jeta sur la Bourgogne, Philippe le Hardi guerroyait en Beauce contre les débris de l'armée navarraise vaincue à Gocherel. « Pourquoi le roi de France eut conseil qu'il briseroit tons les sièges de Beauce et de Normandie, et envoieroit le duc de Boutgogne, son frère, en son pays, car bien lui estoit mestier. Si lui manda incontinent qu'il défit son siège et se retraist devers Paris ; car il le convenait aller autre part ; et lui signifia clairement l'afiTaire ainsi que
(1) Tome n, p. 302.
(2) FroissorirBuchon, t. 1er, p. 434.
(3) Eodem^ p. 487.
L'ARCHIPRÊTRE au service du duc PHILIPPE LE HARDI. 255
il alloit. Quand le duc ouït ces nouvelles , si fut tout pensis, tcuit pour son pays que on lui ardoit, que pour ce que il avoit parlé si avant du siège de Gonnay (1], qu'il ne s'en partiroit, si les auroit à sa volenté. Si remontra ce à son conseil, et trouva que, au cas que le roi le remandoit, qui là Tavoit envoyé, il s*en pouvoit bien partir sans forfait... Si rechargea le duc la plus grand'partie de ses gens au comte d'Âuxerre et au maréchal Boucicaut et à monseigneur Loub de Sancerre. Si se partit et emmena avec lui monseigneur Louis de Ghalon, le seigneur de Beaujeu, monseigneur Jean de Vienne et tous les Bourguignons. Si passèrent outre les gens d'armes sans point d'arrêt en alant devers Bourgoingne. Mais le duc s'en vint devers le roi son frère, qui se tenoit à Yaux-la-Gomtesse, en Brie ; et là fut un jour tant seulement de lez lui, et puis s'en partit et exploita tant qu'il vint à Troyes en Champagne; et passa outre et prit le chemin de Langres; et partout mandoit gens d'armes eflforcément ; et jà s'étoient recueillis les Bourguignons grandement et mis en frontière contre les ennemis. Et là étoit l'Archiprêtre, le sire de Ghàtelvilain (2), le sire de Vergy, le sire de Grancé, le sire de Sombernon, le sire de Rougemont, et un moult haut, gentil, riche homme, qui s'appeloit Jean de Boulogne, le sire de Poises (3), messîre Hugues de Vienne, le sire de Trichastel et proprement l'évéque de Langres. Si furent encore les barons et chevaliers de Bourgogne moult réjouis quand leur sire fut venu. Si chevauchèrent contre leurs ennemis, de quoi on disoit qu'ils étoient bien quinze cents lances; mais ils n'osèrent attendre, sitôt comme ils sentirent la venue dudit duc
(1) « On peut lire à Yolonté dans les manuscrits de Froissart Gonnai, Couvai ou Couvay. Nous avons préféré la forme Ck)avai, nom de lieu qai s'est conservé en composition dnns Crecy-Gouvé, Eure-etrLoir, arrondissement et canton de Dreux. » Note de M. Luce, Froissart, t. YI, Sommaire, p. lxiu. Les documents conservés aux Archives de Dijon, et que nous citons plus loin, portent tous CouvaUj par deux n. Aussi, nous n*hésitons pas à adopter le système de M. Luce.
(2) Âvon»-nons besoin de faire observer que rArchiprètre et le sire de ChAteauvilain ne sont ici qu*une seule et même personne ? Lisez donc : VArchiprêtre^ sire de ChâteauoUain.
(3) Je suppose que Froissart a voulu parler du sire d'Espoisses, arrondissement et canton de Semur (Gôte-d'Or), de la maison de Mello.
et de ses gens : si se retrairent arrière outre le Rhin. Mais les Bourguignons ne se feindirent mie d*entrer en la comté de Montbéliart, et en ardirent une grand*partie. » On le voit, rien ne manque à la précision ni à la vraisemblance de ces détails (i). Et pourtant ils sont faux, absolument faux. La chose vaut la peine d'être constatée rigoureusement. Car ici la vérité intéresse l'histoire générale et la biographie de rArchiprêtre.
C'est en étudiant les Comptes de Dimanche de Vitel que D. Plancher a formé son opinion, c'est à l'aide de ces mêmes comptes qu'il est facile de contrôler son exactitude. En l'absence du duc et des administrateurs spéciaux de sa maison, le receveur général de Bourgogne avait reçu l'ordre de payer les gages des gens de service « laissez à Dijon par mondit signeur (2). » Ces gages, il en effectue le paiement régulier depuis le 16 avril, « jusques au xvii" jour de novembre, après ensuigant que monseigneur retourna à Dijon. » Au commencement da mois de juin, quelques jours après la décision royale concernant le duché de Bourgogne, arrivent des a autres valiez, envolez de France à Dijon par les maistres d'ostel de mondit signeur, qui s'en cuidoit venir de France, et depuis li convint demorer (3). » Alors le receveur sgoute à ses dépenses le salaire des nouveaux venus, depuis leur arrivée a dès le ix* jour dou mois de juing ggglxiiu, jusques au dimanche xvu^ jour de novembre cccLxmi que mondit signeur retorna à Dijon, ù Philippe avait bien eu la velléité de se rendre en Bourgogne. Réflexion faite, il préféra s'abstenir, et, en effet, il s'abstint. D'autre part, lorsqu'il était sur le point de quitter la province , il avait délégué ses pouvoirs à « noble homme, mons. Jehan de Montaigu, seigneur de Sombernon, chevalier, général capitene du duchié de Bourgoingne, illec establi par lettres... données le xv* jour d'avril ccclxiiii, à IIII florins de gaiges par jour ». Or Dimanche de Vitel déclare que ce trai-
(1) Encore faudrait-il excepter ceux qui concernent la retraite des FranoComtois jusqu'au 'del& du Rhin ! L'imagination du chroniqueur Ta conduit un peu loin.
(2) Archwes de la Côte^d^Or, B, 1416, fo 67, ro et y».
(3) Eodemy f» 67, vo.