RÉTABLISSEMENT DE LA PAIX EN FRANGE ET EN BOURGOGNE
valet de notre chière et amée commère la dame de Ghastelvillain, » alors femme de rArchiprétre. « On li impose, » disent-elles, « avoir esté et demeuré de sa volonté avec les ennemis qui naguère ont esté en la forteresse de Villaines-les-Prevostez, en feignant qu'il feust leur prisonnier, jasoit ce qu'il ne le feust pas, et à yceulx ennemis avoir amené plusieurs choses à eulx nécessaires , lesquelles il venoit prendre et acheter... en notre ville de Semur et ez autres villes et forteresses du pays. » Un jour qu'il remplissait ainsi les fonctions de pourvoyeur, Gilet tomba entre les mains des troupes ducales et fut emprisonné à Semur. Heureusement pour lui, Jeanne de Ghftteauvilain s'émut de compassion en faveur de son ancien valet. A plusieurs reprises, elle écrivit au duc, « comme ledit Gilet l'ait servie par long temps et soit de son païs, et en tous autres cas de bonne renommée et honeste vie, et avec ce ait^ en nos dites prisons, souflert grand pauvreté et mésaise. » Sur quoi Philippe le Hardi , a pour considération des choses dessus dites et pour contemplation de notre dite commère, » déclare accorder au prévenu le bénéfice du pardon le plus large et de la grâce la plus complète. Ceci prouve que les serviteurs de l'Archiprètre ou dé sa femme n'étaient pas tous à l'abri du soupçon, mais que ni sa femme ni lui n'ont rien à démêler avec les « ennemis » qui s'emparèrent de Villaines. D'ailleurs il est facile de comprendre et d'expliquer d'où venaient ces ennemis. Quand les Navarrais apprirent que le duc Philippe s'apprêtait à guerroyer contre eux enGhampagne, ils suivirent exactement le même système qu'en i359 (1). Ils organisèrent une diversion contre la Bourgogne. La prise de Villaines-les-Prévôtés forme le pendant de l'occupation de Brion-sur-Ource. Peu importe que l'on ignore le nom du capitaine qui se chargea de diriger l'entreprise, et la composition des bandes qui l'exécutèrent. On peut affirmer^ avec une entière certitude, que l'entreprise elle-même est l'œuvre du parti navarrais et de ses affiliés de vieille date. La plupart des historiens sont d'accord à cet égard. De même aussi qu'en 1359, les envahisseurs comptaient sur les nombreuses et faciles intelligences qu'ils entretenaient secrètement
(1) Voir ce que nous avons dit au chapitre iv.
avec quelques membres de la noblesse bourguignonne. Nous venons de citer le nom de Ferry de Ghardoigne, pUni du dernier supplice parce qu'il avait assassiné traîtreusement à Montréal un serviteur dévoué des ducs de Bourgogne, Philibert des Granges (i }. Gelui-ci laissait une veuve encore jeune, Agnès de Bazoche, que les parents et amis du défunt soupçonnaient de complicité avec le meurtrier de son mari. Elle fat bientôt incarcérée sous la prévention d'autres actes qui jettent un triste jour sur Tétat des esprits. « Nostre bailli d'Auxois ou autres de nos gens, » dit le duc de Bourgogne dans une lettre de rémission (2), « Il imposent qu'elle voulait rendre et avoit promis rendre la forteresse de Agnou (3), qu'elle tenoit, à aucun des ennemis de monseigneur le roy et de nous, qui lors tenoient la forteresse de Yillaines-les-Prevostez ». Ses défenseurs les plus indulgents, entre autres « nostre ami Jehan Poupon, escuier d'Angleterre, que ladite demoiselle Agnès a en propos de pranre par mariage», étaient forcés de reconnaître que sa conduite était au moins étrange. Elle avait promis sa main « à un des diz ennemiz, que on appeloit Darre, ou cas qu'il devenroit bon et loial François ». Darre nous semble être le chef de bande que les contemporains surnommaient Frère Darre, Darrier ou Damier, et que D. Yaissète affuble du nom bizarre de Fierderrière (1) (4). Parmi les capitaines de Compagnies, il n'y en avait pas de plus redoutable et de plus acharné dans sa haine contre la France. Il finit comme il avait commencé. En 1366 il fut tué dans une rencontre avec les troupes françaises de Jean
(1) Sur la famille des Granges , on peut consulter les travaux qae M. Ernest Petit a consacrés à Thistoire d'Âvallon, de Montréal, de Ghâtel-Gérard, etc., BuUeiin de la Société des sciences historiques et naturelles de l'Yonnef passùn. On composerait un roman avec les aventures dramatiques de Philibert des Granges et ceDes de son frère , Jean des Granges, banni pour avoir fait tuer Henri de Plantes. Archives de la Côle-d'Or, B, 2752.
(2) BibHolhèque de la ville de Dijon: lettre datée du « pénultième jour de juin de Tan de grAce mil ccc soixante et cinq ».
(3) Ânnoux, canton de Tlsle-sur-Ie-Serein, arrondissement d'Avallon (Yonne).
(4) D. Yaissète, Histoire du Languedoc, t. IV, p. 332. Gomparex : Froissart-Lucet t. VI, Sommaire, p. xciii, note 1. Nous retrouverons un peu plus loin Frère Darre et ses acolytes.