PROJETS DE CROISADE, L*ARGHIPRÊTBE A METZ ET EN ALSAŒ
Depuis 1363, la publication de la croisade n'avait produit que des résultats insignifiants. D'abord le pape s'était opposé à tout commencement d'exécution, tant que le saint-siége ne serait pas débarrassé de ses luttes avec les Visconti (1). Puis, les deux cbefs de l'entreprise, le roi Jean et le cardinal-légat de Talleyrand-Périgord moururent. Vers la même époque, la guerre éclata entre le roi de France et celui de Navarre, tandis qu'en Bretagne la rivalité des maisons de Blois et de Montfort amenait des conflits décisifs. Mais, en 4365, des circonstances plus favorables permirent de reprendre un projet dont l'accomplissement n'était que suspendu. Diverses combinaisons furent alors discutées. Celle qui prévalut ofi're pour nous un intérêt spécial, puisque c'est l'Archiprêtre qu'on chargea d'en réaliser la partie principale. Elle consistait à réunir sous ses ordres les Compagnies qui voudraient le suivre, et à les diriger en Orient à travers l'Allemagne. Charles V n'avait aucune objection à soulever contre ce système adopté par le souverain pontife. Il venait de conclure la paix avec le roi de Navarre, et de terminer la guerre de Bretagne à l'aide du traité de Guérande. Une seule chose le préoccupait : si les Compagnies ne trouvaient pas un débouché immédiat, elles n'auraient plus d'autres ressources que
(i) Annales eccL d'Odor. Rayn., ad annum 1363 , § 4 et suivants. Voyez eodtm, ad annum 1364, § 24 et suivants.
PROJETS DE CROISADE, l'aRGHIPRÊTRE A METZ ET EN ALSACE. 305
le pillage, rien que le pillage : il fallait à tout prix les éloigner du royaume. D'autre part, le choix du chef à leur donner ne souffrait point d'incertitude. L'Archiprôtre était désigné d'avance par les habitudes de sa vie, ses vieilles relations avec les bandes, les engagements qu'il avait déjà contractés vis-à-vis du feu roi, et les derniers services qu'il venait de rendre au duc de Bourgogne. Personne ne songeait à lui disputer son rôle, pas même du Guesclin, le vaincu d'Auray, qui, tombé au pouvoir des vainqueurs, n'avait pas encore obtenu sa délivrance.
Avant tout, deux conditions étaient indispensables au succès de l'entreprise : la première, que les Compagnies se décidassent à y prendre part, la seconde, que les États allemands consentissent à les laisser passer. Or les routiers, accoutumés à trouver sous leur main une proie facile et abondante, se souciaient peu de courir les risques d'une expédition lointaine à travers des pays pauvres, semés d'obstacles et peut-être d'embûches. La plupart « répondirent que ja ils n'iroient si loin guerroyer, car ce fut là dit entre eux d'aucuns compagnons qui bien connoissoient le pays de Honguerie, que il y avoit tels détroits que, s'ils y étoient embattus , jamais n'en yssiroient, et les y feroit-on mourir de maie mort ; cette chose les elfréa tant qu'ils n'eurent talent de y aller (i). » Afin de vaincre leurs répugnances, Urbain V renouvela solennellement les censures et les anathèmes qu'il avait déjà lancés contre les Compagnies (2). Quelques-unes, dit-on, s'effrayèrent de la menace. D'autres furent séduites par les promesses d'absolution plénière qu'on leur présentait en récompense de leur bon vouloir. Pour l'immense majorité d'entre elles, c'était une affaire d'argent. Il s'agissait de les payer au prorata du service qu'on leur demandait. Charles V n'en doutait pas, et d'après ses observations, sur ses instances réitérées, le pape résolut d'appliquer à ce genre de dépenses le produit de décimes levés sur le clergé pendant deux années consécutives (3).
(i) Froissart-Buchon, t. !•', p. 502-503.
(2) Baluze, Vit. pap. Aven., t. 1er, p. 369-370. — Annales eccl. d'Odor. Rayn, ad annum 1365, § 3 et suiv.
(3) Annales eccl. d'Od. Raynaud, ad annum 1365, § 4, in fine.
Ensuite Urbain Y se préoccupa de la question du passage en AUamagne. Gomment fut-elle réglée ? Le point est essentiel à connaître, si l'on tient à juger équitablement la conduite d'Arnaud de Gervole.
Au moment où le pape consacrait ses efforts à l'organisation de la croisade, l'empereur Charles lY vint à Avignon : il y entra le 23 mai 1365 (i). Un grand nombre de princes et de nobles allemands composaient son escorte. D'ailleurs il arrivait des bords du Rhin, notamment de Strasbourg [S], en sorte qu'il devait connaître les dispositions des habitants de cette contrée. Pendant le séjour qu'il fit à la cour pontificale, Urbain Y eut le temps de se concerter avec lai sur le passage des Compagnies. Leurs pourparlers amenèrent promptement un accord, à la suite duquel le pape écrivit à Charles Y la lettre dont voici la traduction littérale (3) : « Yotre Majesté sait que notre très-cher fils en Jésus-Christ, Charles, empereur des Romains toujours auguste et roi de Bohême, prince très-chrétien, s'est présenté naguère au siège apostolique. Il nous a fait part de l'intérêt qu'il porte à la paix, au repos de la chrétienté en général et de votre royaume en particulier, à l'expulsion des infidèles, à la propagation de la foi catholique, à la délivrance de la Terre-Sainte ; et il nous a révélé ses intentions secrètes en faveur du bien public (4). Nos désirs n'étant pas moins ardents que les siens, nous avons eu avec lui plusieurs confé* rences, et, d'un commun accord, nous avons décidé que la mesure la plus urgente était d'éloigner les détestables Compagnies qui dévastent votre royaume et plusieurs autres parties de la chrétienté, soit en les
(1) Baluze, Vit. pap. Aven,<, t. le', p. kOi,
{%) Chron. d'Albert de Strasbourg (Albertus Argentinensis), édition de Francfort, 1585, in-foL, II» partie, p. 164.
(3) Le texte latin a été publié par Odor. Ray., Annales eecL, ad annum 1365,
(4) L'empereur Charles IV, oncle de Charles Y, s'était toujours préoccupé dei intérêts de la France, autant sinon plus que des intérêts de rAllemagne. Son premier mouvement fut de fayoriser une entreprise qui devait purger la France d*on grand nombre de Compagnie?. Plus tard, il s'aperçut qu'elle rencontrait dans sei États une opposition invincible. De là le brusque changement de conduite que nous aurons à constater.