PROJETS DE CROISADE, L*ARCHIPRÊTRB A METZ ET EN ALSACE
d'une entreprise aussi dangereuse qu'inutile. Les Compagnies ne traînaient avec elles aucun engin de siège. Il était évident qu'après quelques jours d'efforts ou de bravades sans résultat, elles se retireraient d'elles-mêmes, ne fût-ce qu'afîn de pourvoir aux nécessités de leur subsistance. C'est, en effet, ce qui arriva. D'abord elles se dispersèrent dans les villages voisins, puis dans les diverses parties de l'Évèché, où elles pillèrent tout ce qui tomba sous leurs mains.
Cependant l'Archiprêtre se flattait toujours de l'espoir que l'empereur resterait fidèle à ses promesses, et que le plan adopté dans les conférences d'Avignon ne subirait aucun changement. Il conçut le dessein de chercher à Bàle le passage qu'on venait de lui refuser à Strasbourg. Là, du moins, il ayait la ressource d'enlever la position de haute lutte (i). Renversés en 1356 par un tremblement de terre, les remparts de la ville n'étaient pas encore rétablis. Quand les Bâlois apprirent le péril qui les menaçait, ils implorèrent le secours des cantons suisses. Soleure et Berne leur envoyèrent quinze cents hommes. Ils en reçurent trois mille de Zurich, de Lucerne, d'Uri, de Schwitz, d'Unterwalden, de Zug et de Claris. Non contents de ce renfort, ils adressèrent, le 22 juillet 1365, une lettre touchante aux Strasbourgeoië leurs alliés, en les suppliant de diriger sur Bàle la partie disponible de leurs troupes. Serait-ce aussi pour contribuer à la défense de la place que, vers le 10 du même mois, le comte de Montbéliard y était installé (2)? Ces précautions furent inutiles. L'Archiprêtre supposait à tort que les dispositions de l'empereur n'avaient pas changé et qu'une fois au delà du Rhin les Compagnies gagneraient sans entraves la frontière hongroise. Il ne tarda pas à reconnaître son erreur. De Strasbourg, Charles IV était allé fixer sa résidence à Seltz. Lorsque les routiers parurent en Alsace, il ne témoigna ni surprise, ni
(1) Les explications fournies par Zurlaubeu sur rincident relatif à la ville de Bâle sont aussi complètes et aussi bien justifiées qu*on peut le souhaiter. Je me borne à en donner ici un résumé succinct. Bibl, milit. hist. et poL, p. 122 et suivantes.
(2) Archives de la Côte-d'Or, B, 1417, fo 39, r^. Le gouverneur de Bourgogne écrit le 10 juillet au comte de Montbéliard, et le messager chargé de porter la lettre, ne trouvant pas le comte à Montbéliard, « d'illec ala à Baie. »
mécontentement, ni la moindre velléité de marcher à leur rencontre. Son attitude provoqua dans toute la région rhénane une explosion de murmures (i). Nobles et vilains lui reprochaient hautement sa connivence avec TArchiprétre. Il reconnut à son tour qu'il s*était trompé en promettant d'assurer aux Compagnies le trajet de TAllemagne, et que jamais les Allemands n'y voudraient consentir. Bientôt même il se vit entraîné par le courant de Topinion publique à prendre le commandement des troupes qui accouraient de toutes parts au secours de l'Alsace. C'est ainsi qu'à la tête d'une armée réunie à l'improviste, il vint camper près de Saint-Arbogast et d'Eckholsheim (2). Un grand nombre de bourgeois de Strasbourg allèrent le rejoindre en ce lieu. On raconte qu'un des nouveaux venus i< prit querelle avec un soldat des troupes de l'empereur , à qui il reprochait suivant les apparences son trop long retardement. Charles, en ayant avis, en fut irrité de manière qu'il fut sur le point de livrer les Strasbourgeois qui étaient dans le camp à toute la fureur de ses Bohémiens : mais l'évéque de Strasbourg, pour lequel l'empereur avait une vénération singulière, adoucit l'esprit de Charles, et la querelle n'eut point de suite ». L'historien de l'Alsace (3), à qui nous empruntons ce détail, ajoute que l'empereur resta huit jours inactif dans son camp sous prétexte qu'il attendait des renforts ; que les routiers, inquiets de sa présence, se retirèrent aux environs de Benfeld (4), de Dambach et de Schelestadt : qu'enfin U se
(1} tt Ex que inter principes et incolas AlamannisB commotio seu turbatio tmi non modica ezorta, pr&B8ertim quia suspicati sunt quod hœc fiebant de consensii sea conniyentia dicti imperatoris ; aggregatiqiie fucrunt ad învicem et disposuerimt se ad eis (socialibus) viriliter resistendum ac eis impedieudum ne ulterius progrediendo flumen Rheni possenl transire. » Baluze, Vit. pap. Aven., t. !«', p. 370-37!.
(2) Eckholsheim est une commune située à quelques kilomètres à Touest de Strasbourg.
(3) Histoire de la province d'Alsace, par le R. P. Louis Laguille, Strasbourg, 1727. Zurlauben a eu le tort de reproduire textuellement ce passage et quelques autres sans en indiquer la provenance. Bibl. milit. hist. et pol., t. II, p. 127.
(4) Benfeld est un chef-lieu de canton de Tarrondissement de Schelestadt (Bas- Rhin) ; Dambach, une commune du canton de Barr, sur la route de Benfeld à Schelestadt.
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décida à les poursuivre et s'avança jusqu'à Goimar, ce que voyant ils déguerpirent au plus vite.
En réalHé Charles IV ne se souciait pas plus d'attaquer les Compagnies que les Compagnies de résister à Charles IV. Il suffisait à ce dernier qu'elles vidassent l'Alsace- et que les Allemands n'eussent plus aucun motif de récriminer contre lui. De son côté, l'Archiprôtre, quels que fussent sa colère et son chagrin, n'était pas homme à s'opiniâtrer dans une voie sans issue. Du moment où l'exécution du plan qu'on lui avait confié devenait impraticable, à quoi bon de vains efforts, pourquoi des luttes inutiles ? Il n'avait plus qu'une chose à faire : calmer l'irritation de ses propres soldats, diriger leur retraite et veiller à ce qu'elle entraînât le moins d'inconvénients, le moins de maux possible. La seule vengeance qu'il se permit fut de répandre sur sa route un propos qui a frappé les contemporains et qui mérite d'être retenu (1). Arnaud de Gervole déclarait à qui voulait l'entendre que, s'il avait amené les Compagnies en Alsace, c'était avec le consentement et même à Ilnstigation de l'empereur, qui maintenant les forçait d'en sortir.
Oui, répond un grave écrivain (2), Charles IV les avait autoiisées à traverser ses États pour aller en Orient par la Hongrie ; mais il entendait que, sur leur passage, elles s'abstinssent d'excès fâcheux, et il avait promis de subvenir à leur dépense afin de leur enlever tout prétexte de rapines. L'objection serait juste si, dès leurs premiers pas, de Metz à Strasbourg, on relevait à leur charge des actes condamnables, imprévus, expliquant la rupture du pacte arrêté avec elles. Rien de tel n'apparaît : aucune chronique, aucun document ne confirme une pareille imputation. D'ailleurs, la rapidité de leur marche prouve qu'elles étaient résolues à tenir leurs engagements, sans s'attarder à des abus quelconques. Elles n'ont pas dd quitter les environs de Metz avant la fin de juin, et le 4 juillet leurs têtes de colonnes débouchaient sous les murs de Strasbourg. C'est là qu'elles rencontrent le premier
(1) « Et dixit se illac venisse jussu imperatoris, culpans imperatorem quod itiîque cîrca se egisset, eo quod exercitum ad expellendum eum congregasset. » ChrO' nique d'Albert de Strasbourg, loco cikUo.
(2) AfmaUi ecclésiastiquei d*Odor. Rayn, ad armum 1365, no 5.
obstacle, qu'elles constatent le premier symptôme d'un revirement soudain^. Elles n'ont encore rien fait qui le justifie! Arrêtées malgré elles, forcées de se disperser en Alsace, elles ont vécu, dit-on, aux dépens du plat pays. A qui la faute? Elles comptaient trouver au delà du Rhin les approvisionnements que Charles IV s'était chargé de leur fournir. Partout devant elles, les paysans épouvantés abandonnaient leurs demeures et couraient s'enfermer dans les murs de la forteresse voisine. A la difficulté de se procurer des vivres se joignait l'irritation causée par la déconvenue. On conçoit qu'à ce moment elles aient rephs quelques-unes de leurs vieilles habitudes. Encore ne faudrait-il pas admettre que leur séjour en Alsace ait laissé des traces si profondes. Le bon abbé Trithême, qui écrivait à la fin du xv* siècle et loin du théâtre de ces prétendus ravages, s'est complu à charger les couleurs du tableau qu'il en donne (1). Au lieu de s'en rapporter à ses conjectures trop souvent inexactes, il semble plus prudent et plus logique de consulter les chroniqueurs alsaciens du xiv* siècle. Que dit, par exemple, Kœnigshoven, un contemporain, un homme de la contrée (1)? Il affirme que l'Alsace eut beaucoup plus à se plaindre des troupes impériales venues à son secours que des Compagnies. Dans un autre passage il répète, avec une insistance marquée^ que les amis de l'Alsace lui ont fait plus de mal que ses ennemis (3).
De tous ces faits , la conclusion à tirer parait évidente. Dès que les Allemands d'outre-Rhin, les vrais Allemands, entrevirent le résultat des conférences d'Avignon , ils s'émurent. Peu leur importait la croisade et surtout l'intérêt du royaume de France et des pays contigus.
(!) Chronique Hirsaug., édition de 1559, p. 299. C'est aussi Trithême qui raconte qu'à l'aspect de Tempereur les Compagnies détalèrent si vite, « ut iter eorum unius diei nostri conficere in quatuor diebus non sufûcerent. » Quelle créance accorder à un historien capable de raconter pareils enfantillages I
(2) «Und geschach grœsser Schade z\\ Elsas von des Keysers Volke, und yon den Stetten die den von Strasburg woltent geholfen ban, do su vrider nmbe furent denne vor den Engenlendern was geschehen, » p. 138.
(S) tt Do geschach von den Fruenden noch grœsser Schade denne von den Engeandem, » p. 261.
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Us ne songèrent qu'à préserver leur Allemagne à eux du fléau des Compagnies, auquel ils avaient échappé jusque-là. Dans ce but ils encouragèrent la résistance des villes qui commandadent le passage du Rhin, comme Strasbourg et Bàle; ils organisèrent sur la rive gauche du fleuve un cordon sanitaire assez fort pour arrêter l'invasion du mal, sous quelque forme, à Tombre de quelque patronage qu'il vint s'y présenter. Us contraignirent l'empereur de faire une démonstration contre TArchiprêtre. Sous ce prétexte ils passèrent en Alsace, et là, en défenseurs vigilants du bon ordre, se sentant hors de chez eux, ils se livrèrent à tant d'écarts qu'ils firent pâlir les exploits des routiers. Un dernier mot, avant de clore ce qui concerne l'expédition d'Alsace. Parmi les reproches que les Grandes Chroniques de France, rédigées sous les yeux et peut-être d'après les inspirations de Charles V, formulent contre l'Archiprètre, il en est un dont on peut déjà vérifier l'exactitude. « Si lui avoit, disent-elles (1), le roy par plusieurs fois fait bailler plusieurs et grans sommes de florins, et le pape aussi, pour faire vidier les dites compaignies hors du dit royaume ; et par plusieurs fois l'avoit promis et juré ; et si n'en avoit rien fait. » A lire ces lignes, on croirait qu'il dépendait uniquement de l'Archiprètre d'emmener les Compagnies, et qu'après l'avoir promis il n'a tenté aucun effort pour tenir sa promesse. Or je ne sache pas qu'avant 1365 personne, pas plus le roi que le pape, ait jugé le moment venu d'aborder pareille entreprise. Les Compagnies qu'Arnaud de Cervole fut chargé d'embaucher et de conduire, depuis 1361, avaient une autre destination et rendirent des services qu'il est souverainement injuste de méconnaître. Pour la première fois, en i365, quand la paix fut rétablie en France , en Bretagne, en Bourgogne, on confia à l'Archiprètre la mission difficile de rassembler tous les routiers qui restaient sans emploi et de les mener en Orient. On lui traça l'itinéraire à suivre. On s'engagea à lui ouvrir l'accès de l'Allemagne. Eh bien! nous venons de voir comment et pourquoi l'exécution de ce plan a été entravée. Est-il permis d'en imputer la faute à la faiblesse ou à la mauvaise foi de
(1) Tome VI, p. 241.
324 CHAPITRE XI (i365).
FArchiprétre? La cause de son insuccès n'est-elle pas manifeste? An moment où la triâte nouvelle parvint à ]a cour, le duc Philippe, suivant son habitude constante , se trouvait à Paris. Il comprit aussitôt les conséquences qu'allait entraîner cet incident regrettable, et se hâta d'écrire aux administrateurs de son duché, afin qu'ils eussent à prendre les mesures nécessaires « pour le doubte des Gompaignies, qui avoient failli à avoir passaige en Alemaigne pour aler oultre-mer (i) />. Voilà le véritable mot de la situation , et ce qui nous reste à raconter de la vie d'Arnaud de Gervole ne fera que confirmer un jugement déjà certain.
(i) Archives de la Côte-d'Or, R, 1417, f» 39, v». Jeudi 16 août 1365. « A Didier de Langres pour portera Semur, au bailli d^Auxois, unes lettres ouvertes de mon8.ie duc apportées de Paris... contenant que, pour le doubte des compagnies, qui ayoient failli à avoir passaige en Alemaigne pour aler oultre-mer, ledit bailli feist aviser les bonnes villes... et retraire le plat paiis. »
LES DBBRIBBS lOXmS DE L ARCHIPBÉTRE.
Les événements qui venaient de s'accomplir en Alsace amenèrent la dislocation immédiate de l'armée que l'Archiprètre avait eu tant de peine à réunir et à organiser. La plupart des bandes qui la composaient ne s'étaient décidées qu'avec une extrême répugnance à subir les fatigues et à courir les dangers d'une croisade contre les Turcs. Elles saisirent la première occasion qui leur permit de rompre des engagements regrettés. Quelques-unes se dirigèrent aussitôt vers le comté de Bourgogne. Dès la fin du mois de juillet, « le vendredi après la Magdelaine, l'an mil ccclxv, » le bailli d'Amont, Jean de Gusance, recrute à la hâte des hommes d'armes et des arbalétriers «pour aidier à garder la ville et forteresse de Baume ,* pour cause des grans Gompaignes qui retournoient d'Allemainne (1) ». En dépit des précautions employées contre elles, le 7 août elles étaient arrivées « sur la rivière de Soone » ; elles avaient pris « Pesmes et plusieurs autres lieux (S) ». Longwy , sur le Doubs , Etrabonne , à quelques lieues seulement de Besançon, ne tardèrent pas à tomber en leur pouvoir (3). Le nom des
(1) Archives de ta Côte-d'Or, B, 1418 ; compte (non paginé) de Nicolas Joly. BaumelesrDaineB, cheMien d^arrondissement du département du Doubs.
(2) Eodem, B, Ui7, fo 39, r«; comparez B, 2751. Pesmes, aujourd'hui cheMieu de canton de Tarrondissement de Gray (Haute-Saône).
(3) Longwy, canton de Chemin, arrondissement de Ddie (Jura). Etrabonne, can* ton d'Audeux, arrondissement de Besançon (Doubs).
326 CHAPITRE xu (1365-1366).
capitaines qui commandaient ces détachements de l*armée d'Alsace nous est révélé par le traité qu'ils conclurent un peu plus tard avec la comtesse Marguerite et les membres de son conseil. Dans cet acte (i) figurent : uLamy, cappiteinne de Longwy, Bertram, bourg de Bretoul, Naudon de Baugerans, Galeu de la Moute, et Richart Tanton, cappir taine de Pesmes. » Ce dernier était un Anglais pur sang, originaire du Devonshire, où sa famille occupait un rang honorable (2). Froissart le compte parmi « ceux qui ne sont mie à oublier » dans Tarmée que le Prince Noir conduisit au secours de Pierre le Cruel. Lamy ou Lamit, routier breton (3), avait fait partie des bandes anglo-navarraises qui se maintinrent si longtemps sur les bords de la Loire, à la Gharitô ou aux environs. Nous connaissons déjà le Bourc de Breteuil, Fan des vainqueurs de Briguais et des signataires du traité de Glermont. Naudon de Baugerant, « né du pays de Gascoigne (4), » et désigné comme faisant profession de vivre d'aventures, avait obtenu, en janvier 1365, des lettres de rémission, que Gharles Y lui octroya sans doute afin de le décider à quitter le parti navarrais et à suivre l'Archiprètre en Orient. Enfin Gallois de la Motte était un seigneur du Bordelais (5), que Froissart cite comme un « des plus grands capitaines » de Compagnies qui restèrent fidèles aux Anglais lors du renouvellement de la guerre en 1369. Les uns et les autres appartenaient à l'élite des routiers, et leur expérience, leur habileté, les rendaient aussi redoutables que leur bravoure. En vain Tadministration comtoise essaya de les déloger par la force ou par la ruse. Un jour, « Frère Raoul de Pencgiba, commandeur de Saules et de Montoigney, » vint offrir aux « gens et consoillers de madame » la comtesse « de boter le £eu à Pesmes, afin que les Compaignes, qui au dit lieu estoient loigîées, s'an départissent et
(1) Voyez plus loin.
(2) Kervyn'^de Lettenhove (Froissart), t. XXIII , p. 185-186, et Froissart-Buchon, t. !•', p. 526.
(3) Froissart-Luce, t. VI, Sommaire^ p. xni, note 5.
(4) Eodenif note 4.
(5) K. de Lettenhove (Froissart), t. xxii, p. 247. — FroissartrBuchon, tome !•'. p. 568.
vuidissient ie paiis ». Il tint sa parole « et feist le dit fait b (i). Mais les Compagnies n'en conservèrent pas moins leurs positions intactes jusqu'au traité dont nous avons parlé plus haut.
Leur apparition avait répandu les plus vives inquiétudes dans le duché de Bourgogne. Pesmes n'était qu'à une faible distance de la frontière orientale, à la hauteur de Pontailler, et Longwy se rapprochait encore plus de la Bresse chàlonnaise. Ce double voisinage res* semblait fort à une double menace. On craignait aussi que Lamit et ses compagnons ne fussent que l'avant-garde d'une avalanche de bandes, qui reflueraient à leur tour de l'Alsace et qui, trouvant la place prise en Franche-Gomté, se jetteraient sur les provinces contiguës. Vers la même époque, la garnison d'Anse inspirait des craintes analogues. Malgré le traité conclu par le pape avec Seguin de Batefol, elle se permettait des incursions fréquentes qui empêchèrent les marchands de se rendre à la foire chaude de Ghalon en août 1365 (2). Le 5 septembre suivant, des lettres reçues par le conseil ducal annonçaient « que d'Ance s'estoient partez viii ** glaives et n« sergent de pié, en espérance de prendre bonnes villes ou forteresses ou dit duchié (3) ». Ce n'est pas tout, Jean lY de Ghalon- Auxerre, le fils et le tuteur légal du vieux comte Jean III, commençait à prendre les habitudes qui lui valurent une fin prématurée exactement semblable à celle de Jean de Neufchatel. A peine délivré de sa prison d'Auray, il signala sa rentrée dans les domaines paternels par des actes réitérés d'hostilité contre le duché de Bourgogne. Tantôt « ses gens gasloient la terre (de) Mgr le
(1) Archives de la Côte-d'Or, B, 1414, Compte de Perremi de Lavans^ mal à propos indiqué dans VInventcire sommaire comme s'arrôtant à 1362. Il contient la mention d'un grand nombre de dépenses faites dans l'automne de 1363, pour obvier aux ravages des Compagnies, et notamment la mention relative au frère Raoul, lequel reçut « xxx florins ».
(2) La foire chaude de Ghalon, « dont le loigement se devoit faire le xxviit« jour d*août (1365), par les ordonnances sur ce faites, » fut différée « jusques au ivii^ jour de septembre. Tan mil cgclxv, pour ce que les compaignies, qui estoient encore à Ence, n'estoient pas encore départies, par quoy les marchans (et) acheteurs ne povoient venir en ladite foire ». Archives de la Côtô-d*Or, B, 1417, f» 6, v.
(3) ArcMves delaCôte^ùr, B, 1417, f^ 40, r».
328 CHAPITRE xn (4365-1366).
duc en la Montagne», c'est-à-dire du côté du GhâtUlonnais ; tantôt ils imitaient Texemple de la garnison d*Anse et pratiquaient des <f courses sur aucuns marchans partans de la foire de Ghalon (i) ».
En face de difficultés si nombreuses et si graves, le premier devoir des administrateurs de la Bourgogne était de prévenir le duc Philippe, toujours absent, toujours retenu, disait-on, à la cour de son frère, et de solliciter son prompt retour. Us n'y manquèrent point. Le 8 août, le lendemain du jour où la nouvelle de la prise de Pesmes parvint à Diyon, un messager fut envoyé « en France, devers Mgr le duc qui là estoit (2) ». Bien d'autres suivirent celui-là. Selon sa coutume, Philippe le Hardi témoigna d'abord l'intention de se rendre à Tappel de ses conseillers. Le 24 août, Hugues Aubriot, ayant à lui faire parvenir des lettres u très hastives » et contenant « aucunes nouvelles » trèsimportantes, lui expédie des courriers àParis,àTroyes, àProvins, sur le chemin de Sens et sur le chemin d'Auxerre, « affin que mondit seigneur eust les dittes nouvelles par quelque chemin qu'il veinst (3) ». Hugues Aubriot se flattait d'un vain espoir. Le duc ne put se résoudre à quitter son séjour favori ; il se contenta de transmettre en Bourgogne quelques avis ou quelques ordres. Puis, le 23 octobre, il fait venir de Dijon (( XII paires de souliers à la poulaine (4) ». Le 15 décembre, c'est le « vallet des faucons de Mgr le duc » qui va le rejoindre à Paris (5). Devant l'évidence de faits si positifs, contestera-t-on que les débuts de son règne et les allures de sa jeunesse contrastent singulièrement avec le portrait que l'histoire nous a laissé de lui? Sa conduite est d'autant plus significative que, dans les mêmes conjonctures, la vieille comtesse de Bourgogne, Marguerite de France, s'imposa l'obligation d'aller en personne s'établir au milieu de ses sujets (6), afin de leur donner un témoignage de sympathie et de relever leur courage.
(1) Archives de la Côte^Or, B, 5404, et B, 1417, ^ 40, vo (mention du 4 octobre 1365).
(2) Eodem, B, 1417, f» 39, r«.
(3) Eodem, B. 1417, ^ 40, ro.
(4) Eodem, ^ 40, v».
(5) Eodem, fo 51, v».
(6) EBsai 9ur Vhistoirede la Franche^omti, par Clerc, t. II, p. 154, texte et note.
LES DEBNIEBS JOUBS DE L*ARCH1PRÉTRE. 339
En Tabsence de leur maître, les Bourguignons continuèrent à pourvoir eux-mêmes aux embarras d'une situation critique. Le « général capitaîn du duchié », Jean de Montaigu, sire de Sombemon, à qui Ton donnait aussi le titre de gouverneur, commença par mettre la province à Fabri des Compagnies d'outre-Saône ou des nouvelles bandes refluant d*Alsace. Des instructions pressantes furent adressées aux baillis. Un mandement spécial^ exceptionnel, défendit « que aucun noble ou autres ne se parteissent du duchié ni du pays, ni dUceluy ne traiessient ou envoyessient aucunes- gens d'armes (i) ». Sombemon se préoccupa ensuite des attaques de la garnison d'Anse. L'ouverture de la foire chaude de Ghalon devait avoir lieu le 28 août : il la reporta jusqu'au 17 septembre (2). Dans l'intervalle, une partie des routiers de Seguin de Batefol évacua son repaire. Néanmoins, Sombemon ne se relâcha point de sa vigilance accoutumée, et il envoya le maréchal de Bourgogne protéger l'arrivée des jnarchands (3). De son côté, Hugues Aubriot, aussi habile diplomate qu'impitoyable justicier, fut chargé d'aller à.Baugey régler avec Jean de Ghalon la réparation des dommages que les gens du jeune héritier des comtes d'Auxerre venaient de faire subir à la Bourgogne (4).
Pendant ce temps, tous les yeux se tournaient vers l'Archîprêtre. Que faisait-il? Quelle direction allaient prendre les tronçons épars de son armée? Après sa déconvenue , sous le coup d'un insuccès humiliant, aurait-il la force d'épargner au royaume le retour des Compagnies, dont on s'était cru débarrassé par ses soins? A Paris, comme à Dijon, personne ne savait au juste ce qu'il devenait, en quel endroit il avait porté ses pas. Les Comptes de Dimanche de Vitel (5) contiennent, sous la date du 44 août i365, la mention suivante : « A Yion de Neufchastel messaigier, pour porter lettres closes du roy notre sire et de Mgr
(1) Archxoes de la Côte-d'Or, B, 2751. Ce mandement portait la date du 25 août.
(2) Voir Ftine des notes précédentes.
\3) Archives de la Côte-d'Or, B, 1417, ^ 47, r«. D'après le Parvus Thalamus, Seguin de Batefol évacua Anse le 13 septembre 1365.
(4) Eodem, B, 1417, f» 40, v», mention à la date du 4 octobre 1365.
(5) Eodem^ t> 39, yo.
le duc à messire Arnault de Gervole, seigneur de Levroux et de Gbasteauvillain, lesquelles il avoient envoiez dès Ganliz (Senlis) à Dijon an conseil de Mgr le duc par Girart le Paiget, messaigier de Dijon, et lequel conseil les bailla au receveur (D. de Yitel) pour envoler audit messire Arnaud, que ledit messaigier ala quérir à Ghasteauvillain et d'illee à Saint-Nicolas-de-Port, et d'illec à Baresey, et d*illec à Vaucouleur, et de Yaucouleur à Verdun, et de Verdun en la conté de Retel, près de Dun-sur-Meuse, où il le trova. Et là fit ses réponses. Et retourna le dymanche xxiv* jour d'août à hore de vespres. » Ainsi rArchiprètre était revenu à son point de départ. Le voilà de nouveau sur les bord de la Meuse, dans les environs de Verdun, où naguère il avait rassemblé les routiers^ avant de les conduire devant Metz et devant Strasbourg. Ge mouvement rétrograde suppose de la part de Gervole rintention de laisser en ces parages une partie des bandes qui le suivaient, par exemple, les Bretons de Pierre de Bar ou autres, accoutumés à vivre de ce côté. Divers indices viennent confirmer cette hypothèse. Zurlauben (l)cite, d'après les notes de Schilter sur la chronique de Kœnigshoven, une lettre du 2 septembre 1365, écrite de Saarbourg aux habitants de la ville de Haguenau, lettre annonçant qu'une troupe de Bretons d'environ 1500 lances se réunissait à Molsberg, sur les marches de la Lorraine, et manifestait le dessein de tenter de nouvelles attaques contre l'Alsace. On disait alors que FArchiprétre était allé en France chercher des renforts et que les routiers attendaient le résultat de ses démarches pour recommencer les hostilités. Zurlauben ajoute, d'après les Annales de Saint-Thibaut de Metz, qu'au mois d'octobre suivant d'autres Bretons se jetèrent sur le Luxembourg. Jean, duc de Lorraine, les y poursuivit. Le duc de Brabant leur donna aussi la chasse, les refoula jusqu'à Bar -le -Duc, en tua et en fit pendre le plus qu'il put. Faisons observer, à notre tour, que la Chronique de Kœnigshoven mentionne expressément deux invasions successives des Gompagnies eu Alsace (2), la première que dirigeait l'Archiprôtre et que nous venons
(1) BihL milit.j hisL et pol, t. II, p. 132-133.
(2) Le paragraphe dans lequel Kœnigshoven parle de la preuiiëre invasion des
LES DERNIERS JOURS DE L'âRGHIPRÊTRE. 331
de raconter ; la seconde, tentée plus tard et sans son intervention personnelle. Arnaud de Gervole était donc parvenu à se débarrasser d'une partie de ses bandes, de celles qu'il ne pouvait ou ne voulait pas conserver avec lui.
Ce résultat obtenu, il reprit le chemin de la Bourgogne. Un document sur lequel nous reviendrons constate qu'il était accompagné par un certain nombre de Compagnies ayant à leur tète des capitaines plus ou moins renommés. Pourquoi faut-il que nous ignorions les détails de cette circonstance curieuse ? Ils compléteraient ce que nous savons déjà touchant la composition de l'armée qui devait prendre part à la croisade. On voudrait aussi pouvoir suivre la marche du détachement spécial qu'Arnaud de Gervole ramena des bords de la Meuse vers ceux de la Saône : on aimerait à se rendre compte des excès que ce détachement commit ou de la discipline relative que son chef parvint à lui imposer. Encore une lacune ajoutée à tant d'autres. Le 20 octobre 1365, la présence de l'Archiprètre à Château vilain est attestée par des preuves certaines (1). Mais je ne serais pas surpris qu'il y fût rentré depuis quelque temps. Ce qui donne lieu de le croire, c'est qu'à la fin de septembre Sombernon adopte, vis-à-vis des Compagnies de Franche- Comté, des Lamit et consorts, une politique toute nouvelle. Il fait partir « dèsChalon à Longepierre lettres closes... àmessire Jaque de Vienne, à Jehan de Vergey et à messire Philippe de Jaucourt, contenant qu'ils ne feissent guerre aux Compagnies d'outre-Saône et qu'il se départissent de la garnison d'illec, affin que lesdites Compagnies n'eussent par eux occasion de faire guerre au duchié (2) ». Il me semble que l'Ar-
Compagnies, porte pour rubrique : «Die ersten Engenlender, » les premiers Anglais ; et celui qui a trait à la seconde invasion est intitulé : « Die andern Engenlender, » les autres Anglais. Cette dernière invasion, à laquelle Gervole demeura étranger, commença le plus prochain vendredi après le jour de Saint-Michel (29 septembre) 1365. «Do men zalte h. ccclxv, ior an dem nehesten Fritage noch sant Michels Tage. n Chronique Alsac. et unh. de Kœnigshoven, éditée par Schilter, page 331. Comparez eodem, p. i39.
(1) Archives de la Côte-d'Or, B, 1417, f» 40, vo. On lui fait porter à Châteauvilain " lettres de Mgr (le duc) qui avoient été apportées de France ».
&) Eodem, f> 40, r». Mention à la date du 27 septembre 1365.
chiprétre a seul pu constater, à son retour, les intentions conciliantes de ses anciens lieutenants, et donner aux Bourguignons Tassurance qu'en s'abstenant de provocations inutiles ils n'auraient aucune aggression à craindre. En résumé, trois faits principaux se dégagent des indications recueillies, si vagues et si incomplètes cpi'elles puissent être. Une notable partie des bandes, rassemblées en vue de la croisade, n'a pas quitté les pays situés entre le Rhin et la Meuse. Une autre s'est établie et cantonnée en Franche-Comté. La troisième a seule reflué sur les terres de France : elle a dû s'arrêter aux frontières de la Champagne et de la Bourgogne, à proximité de Château vilain et de l'Archiprétre, en attendant la destination ultérieure qu'elle allait prochainement recevoir.
Aussitôt que le pape et le roi se virent contraints d'abandonner le plan qu'ils avaient d'abord conçu et choisi, ils eurent recours à une autre combinaison. Les obstacles qui avaient entravé le succès de l'expédition d'Espagne , proposée par le comte de Trastamare après la bataille de Brignais , n'existaient plus. Tout était prêt en Aragon pour la lutte contre Pierre le Cruel, et les ressources de la France pacifiée , jointes à celles du saint - siège , écartaient l'éventualité d'embarras pécuniaires. A la guerre entre des maisons et des populations chrétiennes devait succéder une attaque contre les Maures de Grenade. L'idée de croisade reparaissait sous une autre forme, bien qu'amoindrie et reléguée au second plan (1). Ce qu'on désirait avant tout, c'était l'éloignement des Compagnies, dernière cause de troubles et de malaises incessants. S'il faut juger de l'opinion de Charles V par celle des Grandes Ck7*omques, ce prince ne professait qu'une médiocre estime pour le caractère et les mérites de l'Archiprètre. Quoiqu'il eût à se plaindre de du Guesclin (2), il préféra lui confier la direction de la noavelle entreprise, et je me hâte de reconnaître que cette préférence était
(1) Les Compagnies, dirigées sur l'Espagne, devaient poursuivre un double bot: « Conversurœ femim in Granatenses Mauros, si Castellanus pacem cnm Aragonlo constitneret, vel, si respaeret, illius scelera ulturœ. » Ann, ecclés. d'Od. Rayn. ad annum 1366, § 31.
(2) Froissart-Luce, t. VI, Sommaire, p. uvu, note 2.
LES DERNIERS JOURS DE l'aRCHIPRÊTRE. 333
pleinement motivée. Gervole pouvait n*étrepas responsable de son dernier insuccès: toutefois son autorité venait de subir une atteinte. Sans renoncer à ses services, et sauf à lui réserver sa juste part d*elforts, on eut raison d'assigner le premier rôle au vainqueur de Cocherel.
Ici se placent des événements si souvent racontés qu il suffit de les rappeler en deux mots : la délivrance de du Guesclin, le paiement de sa rançon, les engagement contractés par lui vis-à-vis de Charles V, ses pourparlers avec les Compagnies qu'il enrôla, son voyage de Paris à Avignon, puis à Montpellier, et son entrée en Espagne, suivie d'un triomphe presque immédiat. Pourtant bien des erreurs se sont glissées dans la version reçue et quasi populaire de cet épisode de notre histoire. Je n'en citerai qu'un exemple : le prétendu rendez-vous de Chalon-sur-Saône, les Compagnies et leui^ capitaines accourant en ce lieu des quatre coins de l'horizon, Téiite de la chevalerie venant les y rejoindre, du Guesclin arrivant à son tour, haranguant les routiers, les entrahiant par ses discours, et tous ensemble. Anglais et Français, Gascons et Bretons, naguère ennemis jurés, s'acheminant pêle-mêle en Espagne. C'est Cuvelier qui a mis en circulation ce tableau séduisant ; et des auteurs sérieux n'ont pas craint de le reproduire, oubliant qu'un roman en vers ne saurait être confondu avec un document historique. Si quelque assemblée de ce genre avait eu lieu en Bourgogne, les comptes, auxquels nous avons fait tant d'emprunts en conserveraient certainement des traces nombreuses et instructives. Que de préparatifs indispensables! que de précautions urgentes! que d'allées et de venues ! Et chacun de ces actes, aboutissant à une dépense, se traduirait par une mention quelconque. Il n'en est rien. Non-seulement les comptes gênéraux de Dimanche de Yitel, mais les comptes particuliei^ du bailli de Ghalon gardent un silence absolu. Ce n'est donc pas à Chalon-sur-Saône, comme on le croit et comme on le répète, ce serait plutôt à Montpellier, comme le dit Froissart et comme l'attestent des documents dignes de foi, que du Guesclin convoqua ses anciens ou ses nouveaux compagnons d'armes (i). Dans tous les cas, il a dû traverser, et il a. traversé
(1] Dans le premier volume quUl a consacré à Thistoire de du Guesclin, M. Luce
334 caiAPiTBE xn (1365-1366).
le duché de Bourgogne. Son passage intéressant la biographie de TÂrchiprétre exi^e que nous nous y arrêtions un instant.
Vers la fin de septembre 1365, le bailli d*Auxois prescrit à ses prévôts de « faire retraire tout le plat païs, pour cause des gens de messire Bertran de Clesclin, qui devient passer par Bourgoigne, si comme messire le dux le mandoit audit bailli, jay soit (malgré) ce que parlay en ehust audit messire Bertran, si comme il appert par ses lettres données à Paris le xxvii' jour de septembre (1365) (1) ». Les inquiétudes qu'inspirait ce passage étaient fort naturelles. Un mois avant, par acte du 2â août, du Guesclin s'était engagé vis-à-vis. du roi Charles Y à « mettre hors de son royaume les Gompaignies qui estoient es parties de Bretaigne, de Normandie et de Ghartrain, et ailleurs es basses ma^ ches (S) ». On voit que rengagement s'appliquait à un certain nombre de compagnies déterminées, à celles que du Guesclin connaissail le mieux, dont il était le mieux connu et qu'il avait en quelque sorte sous la main. Il ne tenta pas de les séduire par de beaux discours: il employa des arguments en rapport avec leurs habitudes et leurs convoitises. Â cet effet, il reçut du Trésor royal une avance de • 30,000 florins d'or pour lui aider à mener en Grenade » les routiers qui consentiraient à le suivre (3). Tels sont les « gens » qui devaient former le noyau de la nouvelle croisade et se diriger vers les Pyrénées en traversant la Bourgogne. Leurs antécédents connus étaient loin de rassurer Philippe le Hardi, et, s'il n'osa pas leur fermer la route de ses États, il s'efforça du moins d'atténuer les conséquences probables de leur passage.
n'a pas encore abordé cette portion de la vie de son béros. Mais ses annotations da sixième Yolome de Froissart {Sommaire, p. lxxxi et suivantes) prouvent que, dans sa pensée, le fameux rendez- vous de Chalon-sur-Saône n'a jamais existé.
(1) Archives de la Côte^*Or, B, 2751; compte de Guillaume de Clugny, bailli d'Auxois. Si je ne cite pas la page ou le folio, c'est que, comme je Tai déjà dit, les comptes de ce bailliage ne sont ni paginés ni foliotés.
(2) Notes de M. Charrière, sur la Chronique de Cuvelier, t. II, p. 393. Seulement il parait que M. Charrière a eu tort de donner à l'acte d'engagement, dont il cite les clauses principales, la date du 20 août, et que cet acte est réellement du 21 Froissart-Luce, t. VI, Sommaire, p. lxxx, note 3.
(3) Mandements et actes de Charles K, publiés par M. Léopold Deliale, p. 437.
LES DEBNIERS JOURS DE L ARGHIPRÊTRB. 335
Arrivé à Auxerre le 10 octobre, du Guesclin y rencontra Guardia Raymond, seigneur d'Aubeterre, qui « parait avoir été le grand recruteur et condottiere des Compagnies anglo-gasconnes (i). » Il s^entendit avec cet aventurier, lui souscrivit provisoirement une obligation de 2,400 francs d'or, et le chargea de ramasser dans le Midi une seconde catégorie de prétendus croisés. Entre le iO octobre, jour où il se trouvait à Auxerre, et le i2 novembre, jour où sa présence est constatée à Avignon (2), les détails du voyage de du Guesclin échappent aux historiens les mieux renseignés. Évidemment, quand il fut en Bourgogne, il dut s'aboucher avec l'Archiprêtre, comme il venait de le faire, et, pour les mêmes motifs, avec Guardia Raymond. A qui se serait-il adressé pour réunir, parmi les Compagnies revenues d'Alsace, les éléments d'un troisième corps 4e troupes? Sans parler de celles qui occupaient la Franche-Comté, nul n'était mieux qu'Arnaud de Cervole en état de traiter avec celles qu'il avait ramenées, q,u'il gardait autour de lui. Son récent échec ne l'avait ni aigri ni découragé. Toujours actif, toujours dévoué à la même cause, il était, nous en aurons la preuve, disposé à remplir jusqu'au bout sa tâche accoutumée. Mais les hommes qu'il avait à convaincre ne partageaient pas tous ses bonnes dispositions. Quelques-uns refusaient de s'exposer à une seconde épreuve. D'autres, après avoir promis d'aller en Espagne, hésitaient, s'arrêtaient et menaçaient de rebrousser chemin. Sans attendre le résultat de négociations aussi longues et aussi délicates, du Guesclin avait quitté la Bourgogne. On courut après lui, on le supplia d'user de son influence pour décider les chefs de bandes qui témoignaient le plus de mauvais vouloir. De là cette mention des Comptes de Dimanche de Vitel (3), dont l'analyse inexacte et la date légèrement altérée ont trompé deux fois M. Luce (4). Elle porte la date du lundi 8 novembre 1365 et est
(1) Froissart-Luce, t. VI, Sommaire^ p. lixxi, note 3.
(2) Eodenij p. lxxxiu, note 3.
(3) Archives de la Côte-d'Or, B. 1423, fo 29, r<>.
(4) Froissart, t. YI, Sommaire^ p. xxi, note 2, et p. xxxv, note 3 in fine. M. Luce a été induit en erreur par M. Finot, qui lui-même a eu le tort de citer les Comptes ^ IHmanehe de Vitel sans en lire le texte original.
336 CHAPITRE xn (1365-1366).
ainsi conçue : « A Gillet Mellet, messager du roi- et chevaucheur de messire Bertran du Guesclin, qui estoit venus de par le dit messire Bertran, par devers Bertiquaut et Frère Darrain, et leur avoit apporté lettres de par le dit messire Btrtran, contenant que tantost il se départissent du duchié de Bourgoîgne et s'en alassent après li, le quel messaigier le dit bailli de Ghalon, le maistre des foires et le receveur (1) retindrent, et li baillèrent lettres pour porter au dit messire Bertran et à messire Philebert de Lespinasse, toutes contenant qu'il meissent toutes diligences devers le Saint-Père et autrement, comment les dessus dîz se départissent dudit duchié , les quelz y estoient venuz pour faire guerre espéciale, si comme il leur avoll esté rapporté secrètement. Et pour ce que les pillars des dessus diz Ber tiquât et Frère Darre avoieni osté au dit messaigier son argent^ li fut donné II frans, qui valent II florins IIII gros. » Malgré de patientes et minutieuses recherches, je n'ai pu découvrir aucune autre trace de l'intervention de du Guesclin (2) vi&-à-vis des Compagnies qu'il laissait derrière lui. Il se fiait à l'Archiprètre du soin de les lui amener; et c'est, en effet, l'Archiprétre qu'on va voir, dans les deux Bourgognes, continuer ou plutôt reprendre l'œuvre inachevée de du Guesclin.
Cette dernière période de la vie d'Arnaud de Gervole est à la fois l'une des plus intéressantes et l'une de celles que ses précédents biographes ont le plus négligées. Aussi, fidèle à la méthode que j'ai coutume de suivre, je tiens à justifier chaque fait, chaque détail que j'avance. Les dates elles - mêmes me semblent devoir être précisées avec un soin minutieux, et dussé-je fatiguer l'attention des lecteurs, je persiste à mettre sous leurs yeux l'extrait fidèle, la succession chronologique des pièces qui me servent de guide. Le 9 novembre i365, Jean de Sombemon, gouverneur de Bourgogne, envoie un messager « à Saux et autre part, par devers Mgr Ernaut de Gervole, afin qu'il
(1) Le reeeveur général du duché de Bourgogne, Dimanche de Vitel, alors résidant à Chalon-sur-Saône.
(2) Inutile d*ajouter que les Comptes de Dimanche de Vitel ne conUennent, à la date du 20 novembre, la mention d'aucun message relatif à du Guesclin, comme le dit M. Luce, d'après M. Finot.
feist départir les Gompaignîes estans sur le paiis... (1) o La lettre de du Guesclia n*a produit aucun effet sur elles. Chaque jour, elles commettent quelque désordre, elles donnent quelque sujet de craintes. Le 12, on est obligé d'avertir le bailli d'Auxois et Tabbé de Flavigny, capitaine dudit lieu, qu'ils aient à faire bonne garde; « car nouvelles estoient venues que une partie de la route Frère Darre, qui estoit logiez à Rouvre, chevaucholt à tout grant quantité d'eschielles pour ambler bonnes villes ou forteresses du duchié de Bourgoigne (â). » Les projets de cet aventurier inspiraient d'autant plus d'appréhension qu'il connaissait parfaitement la contrée et que, depuis la prise de Yillaines, il n'y était que trop connu. Le 13 (3), un courrier qui avait apporté de Paris des lettres du duc Philippe, et qui lui reportait la réponse des gens du conseil^ « fu pilliez entre Dijon et Messigny de son cheval et de tous ses autres bienS; et ses lettres despecies par aucuns de la route Espiote. » Gascon d'origine (4), Espiote était un des cinq capitaines que le comte de Foix avait eu soin d'embaucher en 1363 et qui contribuèrent à lui assurer le gain de la bataille de Launac. Il n'était ni moins habile ni moins redoutable que son ami Frère Darre.
Cependant l'intervention de l'Archiprètre ne tarde pas à se faire sentir. Un mouvement s'opère dans les bandes qui occupaient le Dijonnais : elles s'écoulent peu à peu vers Ghalon^ comme si elles étaient décidées à rejoindre du Guesclin. « Le vendredi après les viu** (octaves) saint Martin d'hyver ccclxv (5), » Guy de Pon tailler, maréchal de Bourgogne, mande au châtelain d'Argilly « qui flessaint à rectraire les gens de la ch&tellenie d'Argilley, pour ce que li gens d'armes^ qui
(1) Archheê de la Côte-d'Or, B, 1423, f» 29, r« et y».
(2) Eodem, ^ 29, vo. Même avis est transmis le 14 aax baillis d*Autun et de Chalon.
(3) Eodem^ même folio.
(4) Voyez à cet égard le Parvus Thalamus, On a peu de détails sar Espiote. Les moins vagues nous sont fournis par M. K. de Lettenhovc, Froissart, t. XXI, p. 163.
(5} Archives de la Côte-d'Or, B, 254 , Compte de Oudot Berault, châtelain d'Argilly. Argilly, commune du canton de Nuits , est au sud de Rouvres , commune du cantoa de Genlis (Côte-d*Or).
estoient loigiez à Rouvre, se dévoient desloigier et venir pour devers ArgiUey. » Bientôt on signale leur présence entre Argilly et Verdun (1). Dans la prévision de leur passage, on fortifie la garnison « do bonrc de Saint- Julien-du-Maisel (2) ». On craint même que Ghalon ne soit Tobjet de quelque surprise, et, le â3 novembre, on prévient les défenseurs de cette ville, « qui, celle nuit, si comme on avoit sœu par aucuns amis* du pais, les quels avoient esté à sauf conduit devers les routes, devoit estre emprise d'escheler, ou la nuit suivante (3). » Impatienté de ces lenteurs et de ces perpétuelles alertes, TArchiprôtre résolut de donner à toutes les Compagnies qu'il avait ramenées d'Alsace un ordre général de dépail. Il s'entendit avec Jean de Sombemon, et le lundi 24 novembre 1365, plusieurs messagers allèrent en divers lieux porter h Lettres closes de mons. Amaut de Cervole et du dit gouverneur aux oapitabes venus en Bourgoigne avec le dit mons. Arnaud, afin qu'il se départissent du pais (4). » En même temps, l'Archiprètre écrivit & Espiote et à Frère Darre, qui s'étaient arrêtés entre Ghaion et Ghagny, d'accélérer leur marche et de laisser place libre à ceux qai devaient suivre. La réponse des capitaines à ces injonctions pressantes ne se fit pas attendre. Mais elle n'était pas complètement satisfaisante. Gar on trouve dans le Compte de Dimancke de Vitel une série de mentions inscrites à la date du vendredi 28 (5), mentions ainsi conçues : «I A Perreau de Langres, messagier, pour porter lettres ce jour du dit gouverneur à Lonvy^sur*Doux k mons. Amaut de Gervole, et les réponses des capitaines estans sur le pais, aux quelz il avoit rescript qu'il set depariiaseni ; et ne trouvoit Ton qui y vousaist aler pour le
(1) Archives de la Côte-d'Or^ B, 1423, fo 29, ro, Yerdun-sar^le-Douba» oheC-liea du canton de rarroadissement de Chalon-aur-Saône (Saône- et*Lo ire).
(2) « Pour un mois commencent le ivui^ jour de novembre cccly jusque« {k ce que) les compagnies fassent passées, eodem, B, 1417, fo 48, r«.
(3) Eodem, B, 1423, f» 30, r« et v*.
(4) Archives de la Côte-d'Or, B, 1423, f» 30, r» et yo. C'est de cette mention, rapprochée de Tensemble des faits , que nous avons tiré la preuve qu'Arnaud de Ce^ vole avait ramené d'Alsace un certain nombre de Compagnies.
(6) Eodem.
double de cenx d'outre-Soone... — A Jehan le Gousturier, messaigier, pour porter ce jour lettres du dit mons. Amaut à Espiote et à Frère Darre, aux quelz le dit mons. Amaut escrivoit une seconde foiz qull se partissent du pais de Mgr, ou se non qull y pourverroit, lesquelz estoient loigiez à Ghaigney (1) et environ Ghalon, si comme on disoit.,. — A Guillaume le Cousturier, messager, pour porter ce jour lettres closes pareilles du dit mons. Amaut au Bourc Camus, au Boorc d*Aassain, au Bourc de la Roque et aux compagnons, les quelz estoient logiez à Yiteaux en Auxois, à PooUli (2) et au pais environ illec... — A Yion du Nuefchastel, messager, pour porter & Antuilli (3), à mess. Bertran de Saint^Pastour, lettres pareilles du dit mess. Amaut, adreçans à Pierre d'Oingniel, à Jehannot le Nègre et à Bardet de Rossillon, et unes lettres du dit gouverneur au dit mons. Bertran, [pour] qnlt les envoast au-dessus diz. » Cette longue citation aura du moins l'avantage de faire connaître d*une manière précise et sûre les diverses bandes, les principaux capitaines que du Ouesclin avait laissés derrière lui et que rArchiprètre était chargé de lui conduire. Or une mention précédente (4) constate que la plupart de ces capitaines étaient venus en Bourgogne avec Arnaud de Cervole. Ils avaient donc pris part à Texpédition d'Alsace. Après Tinsuccès de cette expédition, ils ne s'étaient pas séparés de lui ; ce sont eux qu'il avait ramenés lors de sa rentrée à Chàteauvilain. Un autre sujet de remarque mérite d'être relevé : c'est qu'ici, comme toujours, la condescendance de l'Archiprêtre vi^à-vis des aventuriers dont il se servait s'arrêtait à de justes limites. Quand il croyait le moment venu de se faire obéir, il leur parlait un langage dont ils ne manquaient pas de tenir compte. A la suite
(1) Ghagny, eheMieu de canton, arrondissement de Ghalon-snr-Saêne (SaAneet-Loire).
(2) Pouilly est on chef-lieu de canton de l'arrondissement de Beanne, contigu à Vitteaux, arrondissement de Semnr, tous deux de la G6te-d'0r.
(3} Antully, canton d'Autun (Saône-et-Loire). Bertrand de Saint Pastonr était châtelain dacal de ce lieu. Il ne figure là que comme intermédiaire, chargé de transmettre la lettre de rArchiprètre aux routiers cantonnés près d'AntuHy»
(4) Celle qui porte la date du 24 novembre t365. Voyez ci-dessus, texte et note.
de ses lettres da 28 et des menaces qu'elles contenaient, on voit immédiatement les Compagnies quitter TAuxois, en semant sur leur route quelques épaves que les habitants du pays se hâtent de recueillir (1). Cherchez ensuite dans tous les documents locaux : vous ne rencontrerez plus le nom d'aucun des capitaines désignés ci-dessus, la trace d'aucune de leurs bandes. Qu'iJs aient rejoint du Guesclin, et qu'ils aient continué leur marche jusqu'en Espagne, je n'en répondrais pas. Toujours est-il qu'ils se sont inclinés devant les ordres de leur chef suprême et qu'ils ont évacué le duché de Bourgogne.
Mais, dira-t-on, pourquoi l'Archiprètre n'est-il pas à leur tête? Pourquoi ne prend-il pas le commandement de ce nouveau corps d'armée? C'est qu'il n'a pas terminé la mission qui lui incombe. Il lui reste à délivrer la Franche-Comté des Lamit, des Tanton et consorts. Ceux-là sont maîtres de forteresses importantes : ils possèdent un gage, dont ils n'entendent se dessaisir qu'en échange de deniers comptants, et Ce^ vole est encore l'intermédiaire obligé des négociations qu'U s'agit d'ouvrir avec eux. Déjà il est entré en pourparlers. Ses lettres du 28 sont datées de Longwy-sur-le-Doubs, une des places qu'occupent ses anciens lieutenants. Avant la conclusion d'une affaire, il en entame une autre. D'ailleurs, chacun le presse d'en finir. Francs-Comtois et Bourguignons, le duc Philippe et la comtesse Marguerite désirent également Tévacuation complète de la contrée entière. Edouard III lui-même vient à leur aide. Ému de scrupules tardifs, il s'avise de proclamer (2) qu'il a vu avec peine des Compagnies anglaises envahir « à fer de guerre » les comtés de Bourgogne, de Nevers et de Rethel, appartenant à la comtesse Marguerite et au comte Louis de Maie, ses parents et amis, surtout depuis que, par suite du mariage arrêté entre le comte de Cambridge et la veuve de Philippe de Rouvres, lesdits comtés doivent revenir « par succession de héritaige es mains de nostre dit fils et de la duchesse devant ditte » . En conséquence, le 24 octobre 1365, il charge ses chers et féaux « Nichole de Stamworth , chevalier et Johan Wyn,
(1) hinenlaire sommaire des Archives de la Côte-d'Or^ t. II, p. 376.
(2) Voyez, dans Rymer, les lettres d'Edouard III données à Westminster le 24 octobre 1365.
LES DEBNIERS JOURS DE L ARGHIPRÊTRE. 34i
escuier », de se rendre sur les lieux envahis et de faire déguerpir les Anglais ou les Anglo-Gascons qui se permettent de contrevenir aux volontés de leur souverain. Aucun choix ne pouvait être plus agréable aux Bourguignons. Depuis longtemps, Nicolas Stamworth leur était connu. Quant à Jean Wyn, le poursuivant d'amour, il avait succédé à Stamworth dans la possession de la terre deCourcelles près Semur (1). Il y vivait en homme désireux de Jiouer avec les gens du pays des relations étroites, et le jour n'était pas éloigné où il émargerait au budget ducal à raison de services publics ou secrets (2). Les deux émissaires d'Edouard III secondèrent loyalement les efforts d'Arnaud de Cervole. Pendant près de quinze jours, ils parcoururent la Franche - Comté, allant de Gray à Besançon, s'abouchant avec les uns et avec les autres, cherchant sans relâche le moyen d'arriver au « département des Gompaignies (3) ». De son côté, la comtesse Marguerite avait investi de ses pleins pouvoirs ses plus sages conseillers; ses plus habiles négociateurs, Jacques de Tienne, sire de Longwy, Charles de Poitiers, sire de Saint-Vallier et de Vadans, Hugues de Rigny, Anceau de Salins, sire de Montferrant et de Yaugrenant, enQn le bailli Jean de Montmartin (4). Ajoutons que les routiers venaient de recevoir une leçon qui leur donnait à réfléchir: ils avaient été battus devant l'abbaye deBellevàux par des troupes francs-comtoises, que commandaient Jean de Vienne, sire de Roulans , le futur amiral de France , Jean d'Argueil et Hugues de Cromary, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler. Aussi, le 2 décembre 1365, une dernière réunion des parties contractantes, à laquelle assistait l'Archiprètre, ayant eu lieu au château de Corcon-
(1) Luce, Histoire de duGuesclin, t. !«', p. 471. Sans doute Stamworth avait vendu la terre de Gourcelles à Toccasion de son départ pour la Terre-Sainte.
(2) Archives de la Côte-d*Or, B, 11785. Quittance donnée le 8 août 1366 par « Jehan Ouyn, dit le Poursuigant d*amoiirs » pour ses gages et ceux de ses gens, « desser- ▼iz et à desservir en ces présentes guerres soubz le gouvernement de mon dit seigneur » (le duc de Bourgogne).
(3) Eodem, B, 1421, Compte^ non paginé, de Nicolas Joly de Gray» Dans le cours de ces négociations, Stamworth et Wyn étaient accompagnés par un des baillis du roi de France, Tristan du Bos.
(4) Pièces justificatives^ no XX.
342 CHAPITRE xu (1365-1366).
dray, entre Besançon et Etrabonne, aboutit promptement à la conclusion d'un traité définitif (1).
A défaut du texte même de ce traité, nous avons pu recueillir et nous publions aux Pièces justificatives (2) une analyse officielle qui contient assez de détails pour ne laisser aucun point obscur. Le plus difficile n'était pas de se mettre d*accord sur Tensemble des conventions ni même sur le chifire de Tindemnité pécuniaire réclamée par les routiers ; c'était de leur payer la somme convenue, afin de les décider à partir. On leur avait promis « xxi ^ florins d*or et m coursiers ou (au) pris de vi« florins », en dehors des quels on devait aussi leur rendre « franchement tous les prisons, estant en vie, qui furent pris en la besogne devant Bellevaux (3) ». Sur ces vingt et un mille florins, TArchiprètre s'engagea personnellement à en fournir cinq, à condition qu'il garderait comme gage, et jusqu'à son remboursement intégral , les forteresses de Pesmes et d'Étrabonne. Le surplus, c'est-à-dire quinze mille six cents florins, était payable presque comptant, le jour de Noël. Pour se les procurer, la comtesse dut recourir à de nombreux emprunts ; Tadministration comtoise taxa les seigneurs de la province et mit tout le pays à contribution (4). Encore fallait-il le temps de réunir les fonds provenant de ces diverses sources, et le règlement final ne put avoir lieu que le 10 janvier 1366. Lamit et ses compagnons ne firent grâce de rien. Us s étaient réservés, par une clause spéciale, de 'toucher, en dehors de l'indemnité stipulée en bloc, la rançon de cer^ tains villages avec lesquels ils avaient traité antérieurement. Gomme ils refusaient d'évacuer le pays avant l'exécution de cette clause, on fut contraint de leur allouer pour ce motif la somme complémentaire de
(1) Essai sur l'histoire de la Franche-Comté, par M. Qerc, t H, p. 154. Mais le savant auteur se trompe quand il place en janvier 1366 le combat de BeUevanx, dont il est question dans le traité de Corcondray, et qui est, par conséquent, antérieur à ce traité.
(â) N» XX; diaprés un compte spécial de Perenot de Lavans, consacré à rezécution et à la liquidation du traité de Corcondray. Archives de la Côte^Or, B, 1419.
(3) Sur ces diverses stipulations, voir la pièce justificative n» XX.
(4) Clerc, t II, poMtm. Archives de la Côte-d'Or, B, 1427.
LES DËBZaBRS JOURS DB l'ARCHIPRÊTBE. 343
trois cents florins (1). En outre, ils exigèrent deux cents florins à rai* son du délai moratoire couru depuis le terme du â5 décembre jusqu'au paiement intégral du 40 janvier, et Ton n*obtint leur quittance qu*en leur donnant satisfaction complète, absolue*
Alors seulement rArchiprètre fut libre de rejoindre l'expédition d'Espagne ou de remplir telle autre mission qu'il recevrait^ soit du pape, Boit du roi Charles V, soit du duc Philippe. Tout le monde coi)aptait sur lui^ ceci n'est pas douteux, pour prendre le commandement des Compagnies que du Guesclin avait laissées en arrière, qu'elles sortissent de la Bourgogne, de la Franche-Comté eu d'ailleurs. N'oublions pas non plus qu'une partie des soldats de Batefol, usant de la faculté que leur réservait le traité concla par Urbain V, avaient manifesté l'intention d'entrer au service de l'Archiprétre, et qu'ils étaient cantonnés à Anse ou dans les environs, attendant les ordres de leur nouveau chef (2)« A droite et à gauche de la Saône, il y avait un ramassis de routiers, d'origines diverses, abandonnés à eux-mêmes et dont Arnaud de Gervole était seul capable de débarrasser le royaume. On était beaucoup moins d'accord sur l'emploi qu'il en devait faire* Une difficulté imprévue venait de surgir. Le roi d'Angleterre avait interdit à ses sujets de combattre Pierre le Cruel (3), qu'il s'apprêtait secrètement à soutenir. Datée du 5 décembre 1365, cette prohibition expresse n'avftii pas arrêté Hugh de Calverly et autres, déjà engagés avec du Guesclin et déjà en route vers les Pyrénées. Mais elle était de nature à impressionner l'Anglais Richard Tanton, ainsi que les Anglo-Gascons Gallois de la Motte, Naudon de Bagerant et le Bourc de Breteuil. Du reste, les inconvénients de la combinaison adoptée commençaient à se
(1) Pièces justificatives, n» XX. Il fallut encore rembourser à « messire Jehane d'Arguel, pour li, messire Jehan de Vienne, sire de Roolans, et messire Hugae^ de Cromari », la somme de 4,500 florins, afin d'obtenir d'eux la remise des prisonniers « pris en la besogne devant Bellevaux, lesquels par le traicté fait aux Ck>mpaignes dévoient estre rendus fï'anchement sens paier rainsson ». Archives de la Côt^d'Or, B, 1419.
(i) Yo7e2 plus loin.
(3) Froissart-Luce, t. VI, Sammairet p. lxxxi, note 1.
3U GBAFITRE XII (1365-1366).
faire sentir. Une fois arrivées dans le Midi, bien des bandes n'avaient pas franchi la frontière, ou, après Tavoir franchie, s'étaient empressées de rentrer en France (1). Ni le roi d'Aragon, ni le comte de Traslamare ne tenaient à leur concours, puisque sans elles ils avaient obtenu des succès d'une rapidité foudroyante. A un certain point de vue, la campagne marcha trop vite. Battu, abandonné de ses propres sujets, don Pèdre s'enfuit de Burgos, le 28 mars 1366 (2). Les vainqueurs le poursuivirent jusqu'à Séville, s'emparèrent du trésor qu'il avait essayé de leur soustraire^ et se servirent de son argent pour régler et licencier les Compagnies devenues inutiles (3). Dans de telles circonstances, l'envoi de l'Archiprètre en Espagne n'était plus justifié, et l'on ne tarda pas à lui trouver une meilleure destination.
Le comte Amédée de Savoie, qui est resté célèbre dans l'histoire sons le nom du comte Yerd , avait eu d'abord la pensée de prendre part à l'expédition d'Espagne. Quand il sut qu'Henri de Trastamare, le roi d'Aragon et du Guesclin ne rencontraient devant eux aucune difficulté sérieuse, il préféra secourir le fils d'une princesse de sa famille, l'empereur Jean Paléologue, et tourner ses armes contre les Turcs. Après quelques hésitations, Urbain V approuva cette entreprise (4). Il écrivit aux Vénitiens et aux Génois, afin qu'ils se tinssent prêts à embarquer les troupes réunies par le comte Amédée. De toutes parts accoururent en Savoie des hommes d'armes, riches et puissants seigneurs ou simples soldats sans emploi. A peine débarrassée de Lamit et de ses associés, la noblesse franche-comtoise se lança avec enthousiasme dans cette nouvelle aventure (5;. Elle y était poussée par l'exemple et les exhortations de ses membres les plus illustres, Hugues et Louis de Ghalon- Arlay, leur cousin Tristan de Ghalon-Auxerre, et Jean de Vienne, l'un des vainqueurs de Belle vaux. Sur le point de partir, le 2 avril 1366, Hugues, à l'instar des anciens croisés, fit don de l'un de ses domaines
(1) Froissart-Luœ, t. VI, Sommaire, p. txxxm, note 6.
(2) Eodem^ p. lxxxv, note 4.
(3) Eodem^ p. lxxxvii, note i.
(4) Annales ecclés. d'Odor. Rayn., ad annum 1336, passim, et notamment § 12.
(5) Essai sur Vhistoire de la Franche-Comté, par M. Clero, t. II, p. 157.
LES DEBinERS JOUBS DE l'ARCHIPRÊTHE. 345
aux moines du Mont-Sainte-Marie, à charge par eux de prier pour le salut de son âme et d*inhumer son corps à côté de celui du « grand Ghalon », son père (1). Jamais occasion plus favorable n'avait permis d utiliser les Compagnies agglomérées dans le voisinage de la Saône.
Le chef de la croisade consentait à les recevoir et à les emmener. L'expédition devait durer longtemps. Il n'y avait qu'une chose à craindre, la répugnance invincible des routiers à quitter la France, théâtre habituel de leurs exploits, source inépuisable de leurs profits. Pour triompher de leurs refus, Urbain V fulmina contre eux ses plus terribles anathèmes (2 mai 1366) (2). Partout ils se virent menacés de la fureur des populations soulevées par la bulle du pontife et les excitations du clergé local.
La connaissance de ces faits généraux va nous servir à expliquer diverses mentions relevées dans les comptes de Bourgogne, et qui, sans ce rapprochement, n'offrent qu'une confusion inextricable. Après la signature du traité de Gorcondray, vers la fin de décembre 1365, le projet de l'Archiprètre était toujours de conduire les Compagnies en Espagne. D'après les renseignements qu'il transmettait alors au bailli de Dijon, Hugues Aubriot, celui-ci prenait et faisait prendre, sur le parcours indiqué par Cervole, depuis Ghalon jusqu'à Lyon, les mesures de prudence usitées en pareil cas (3). Dans la dernière quinzaine de janvier 1366, Girard de Longchamp, bailli de Ghalon, se transporte avec ses gens à la frontière des deux Bourgognes, à Verdun-sur-le- Doubs. Il indique lui-même le but de son voyage dans les lignes qui suivent : « Pour les despans et missions faiz pour (par) ledit bailli et pour plusieurs autres, quiestoient en sa compagnie et qu'il avoit menez avec luy à Verduyn, pour aider à passer des Tampire ou (au) roiaulme,
(1) Essai sur l'histoire de la Franche^omté, par M. Clerc, p. 157, note 1.
(2) Froissart-Luce, t VI, Sommaire, p. xciv, note 2.
(3) Archives de la Côte-d'Or, B, 3562, f» 5 , r». Compte de Girard de Longchamp , bailli de Chalon. « A li (un messager), pour porter lettres dès Ghalon à Toumux, à Mascon et à Lion, ^lesquelles li bailliz de Dijon y envoioit, pour eulx avisier de bien garder, et pour certaines novelles qu*il avoit ehues de mons. Arnault de Cervole... et y fut envoiez le dymanche devant Noël ccclxv.- »
pour le mandement de mons. le duc» les Gompaignes qui eetoieni à Lonvy, à Pesmes et à Estrabonne, liquelx bailli et set gens d*armes demorèrent à Verduyn, pour aotendre les dites compalgnes et pour icelles faire passer, dès le mercredi après la saint Ylaire {i 4 janvier) GCGUCV (ancien style), jusques le dymanche suigant (1) ». Ainsi, pas de doute; les Compagnies de Franche-Comté traversent la Saône, passent sur la rive droite» la rive française, rejoignent les bandes qui se trouvaient déjà de ce côté, et toutes ensemble se disposent à marcher sur les traces de leurs devanciers, à prendre la route suivie par du Guesolin» Bientôt elles s'arrêtent ou elles refluent. Le 13 février, quelquesunes stationnent entre Chalon et Màcon, et le duo Philippe, qui s'est enfin décidé à rentrer dans ses États, fait demander aveo inquiétude de nouvelles de leur « convine (i) ». D'autres s'éparpillent dans l'Antunois. Les Comptes du châtelain de Montcenis constatent que les « Gompaignies estoient sur le pais le dimanche jour de Qnasimodo MIL cCGLXVi (3) ». On sent que la partie méridionale du duché est devenue le siège d'une agglomération considérable de routiers. C'est qu'il n'est plus question d'aller en Espagne, où il ne reste pas grand'chose à faire, et que le moment n'est pas encore venu de se diriger vers la Savoie. Quand les Compagnies connurent au juste le changement projeté dans leur destination, une partie refusa d'y souscrire. Le 11 avril 1366, les gens du conseil ducal avei tissent les habitants de Troyes « qu'ils feussent sur leur garde : car nouvelles estoient venues à Chalons, par aucuns qui s'estoient partie des Gompaignies, qu'elles retournoient par les marches de Ghampaigne, pour y faire dommage, si comme l'on disoit (4) ». Plusieurs symptômes analogues se succèdent et font craindre une révolte générale des Compagnies. Aussitôt la terreur se répand en Bourgogne. Des messagers, expédiés, le 5 mai 1366, dans toutes les directions, préviennent les bail-
Ci) Àrchioea de la Côte-d'Or, B, 3662, ^ S, ro.
(2) Eodem^ ^ 5» to.
(3) Eûdmiit B, 6346, non paginé.
(4) Eodem, B, 1423, f» 33, r«.
LES DBBHUBRS lOUBS DE I.'ABGBIFRÊTRE. 347
lis et châtelains, convoquent le bfln et rarrière-ban de la noblessoi y compris le possesseur de la terre de Ck>urcelles, le Gallois Jean Wyn. Mais le 15, Philippe le Hardi donne contre-ordre. Il croit avoir acquis la certitude que Timmense majorité des Compagnies consent à suivre rArchiprétre en Savoie d'abord, puis à la croisade (i).
Cependant Texécution de ce projet soulevait encore des difficultés nombreuses. Pour se rendre des bords de la Saône en Savoie^ les rou* tiers devaient traverser la Franche<*Gomté, qui ne se souciait pas de les revoir, ou la Bresse, qui désirait encore moins faire connaissance avec eux. Seulement la Bresse appartenait au« comte Verd» A ce titre, elle eut le trjiste privilège d'être choisie, comme offrant le passage le plus naturel et le transit le plus sûr« Aussi les comptes de cette province contiennent une foule de détails concernant les précautions prises en vue de l'arrivée prochaine d'Arnaud de Cervole, ou plutôt de ses bandes (S). Tantôt le comte de Savoie ordonne d^enfermer les vivres et autres denrées en lieu sûr, afin d'éviter aux routiers des tentations fâcheuses. Tantôt on s'empresse de réparer les places fortes du pays, afin de les mettre à l'abri de quelque coup imprévu. Inutile de relever toutes les mentions l'elatives à cet incident* Nous nous bornerons à citer pour exemple celles que fournit le bailli de Bourg (8). En appre^ nant que l'Archiprétre doit traverser la Bresse, à la tète d'une multitade de gens de la pire espèce, « una cum ejus magna pessima comitiva, » ce fonctionnaire entreprend la visite des forteresses de son bailliage. Le 1** mai i366, la date est formelle, « et primo, prima die mensis maii anno lxvi, » il se rend à Saint-Trivier, à Pont^de^Vaux, etc. Des messagers dépêchés par lui transmettent à la comtesse de Savoie, qui réside à La Chambre ou au Bourget, tout ce que l'on sait des inten-
(1) ÀrohioM de la Côte-d'Or^ B, f» 33, ▼• , 1423, et 34 r«.
(2) La plupart de ces détails sont reproduits avec soin et exactitude par M. Joseph Gamier, dans Vlnventaire sonmaire des Archives de la Côte-d'Or^ t« III et IV, pasfùn. Au surplus, la partie de cet Inventaire rédigée par M. Gamier est loin de mériter les mômes critiques que la partie rédigée par son prédécesseur. On peut, en général, se fier à l'une, tandis qu'il faut toujours se défier de Tantre.
(3) Archives de la Côte-d'Or, B, 7117. '
lions d'Arnaud de Gervole et de rapproche des Compagnies. Sans doute le comte Amédée était déjà parti ou retenu par des occupations lointaines. Car c'est encore la comtesse qui juge à propos de se mettre en relations directes avec rArchiprêtre. Vers la fin de mai, elle lui adresse des fondés de pouvoir. Si même je comprends bien le texte assez obscur sur lequel je me fonde (1), ces émissaires durent arriver trop tard ; Arnaud de Gervole venait d'être tué.
Ce n'était pas une mince besogne que d'ébranler et de mettre en marche, en marche à peu près régulière, la foule confuse et mal disposée des Compagnies qui bordaient la rive droite de la Saône. Tout en réservant le chemin de la Bresse au corps principal, qu'il devait conduire hii-même, l'Archiprètre avait eu soin de demander aux Francs-Comtois enrôlés dans la croisade l'autorisation de diriger vei^ eux une partie de ses troupes , de manière à les diviser et à rendre leur surveillance plus facile. On lit, en effet, dans un compte du bailli de Chalon, cette phrase malheureusement sans date (2) : <( Pour les despans du dit bailli et de plusieurs gens d'armes, qu'il menai avec lui dez Chalon jusques à Tournuz, pour conduire une partie des gens de messire Seguin de BadeCfoul, qui estoient à Anse, es gens de monseigneur Arnault de Cervole, qui estoient au conté de Bourgoigne, et fut pour le mandement de mons. Jehan de Montagu, seigneur de Sombernon. » Après s'être ainsi débarrassé de quelques-uns de ses soldats, l'Archiprètre donna le signal du grand, du véritable départ, comme l'indique cette autre mention du même compte (3) : « Pour les despens dudit bailli et de plusieurs gens d'armes et nauteniers qui estoient avec luy, faiz à Tournuz, dès le lundi xviir jour du mois de may ccctxvi, jusque le xxv* jour dudit mois suigant, auquel lieu il fut envolez de
(1) « Liberavit Guioto Ferrerii de Buirgo qui sibi debebantur, pro expensis facUs in domo suà, per dictum MichailU et Renc..., quos ducebat venieudo de versus Archipresbiterem, rectorem prave societatis, ubi domina comitissa ipsam miaent, per litteram factam nomine domini de mandato datam die ultima maii anno Domioi
X CCCLXVIO. 1,
(2) Archives de la Côte-d'Or, B, 3568, fo 6, yo.
(3) Eodem^ même folio.
LES DERNIEBS JOURS DE l'aBGHIPRÊTRE. 349
par Mgr le duc... et y fut envolez pour faire passer les gens d*armes des Gompaignes, qui estoient au roiaulme, qui disoient qu'ils vouloient passer en l'empire et wuidier le roiaulme. » Mais d'où vient que Girard de Longchamp quitte son poste le 25 mai? Serait-ce qu'à cette date la totalité des Compagnies a tenu ses promesses et franchi la rivière? Assurément non. Les Comptes de la Bresse, jusque-là si pleins de détails minutieux , se taisent tout à coup. Plus d'inquiétudes de ce côté, plus de précautions prises. Cela seul donnerait lieu de croire que le bailli de Chalon a perdu son temps à Tournus, et qu'au dernier moment les Compagnies, dont il devait aider le passage, ont refusé de partir. Un fait encore plus grave, encore plus imprévu, avait changé la face des choses ; et ce fait, voici comment il nous est révélé. Un des châtelains du comte de Savoie, celui de Saint-Trivier (1), entretenait sur les bords de la Saône un agent spécial, Jean Beauvalet, chargé de lui transmettre, nuit et jour, les moindres nouvelles de l'Arc hiprétre et des Compagnies. Or il déclare avoir réglé les gages de cet agent u depuis le neuf du mois de mai de l'année soixante-six inclus, jusques et y compris le lundi après la fête de la Pentecôte, vingt-cinq dudit mois, jour où fut tué l'Archiprêtre de Varennes (2) ». Qu'on ne s'arrête pas à la légère erreur commise par le comptable ou plutôt par son clerc, lequel a écrit Varennes pour Vélines ( Varenarum pour Velïna7ntm]. 11 n'y avait en ce moment qu'un Archiprètre dont la conduite intéressât la sécurité de la Bresse, parce qu'il était le chef suprême des Compagnies dont cette province redoutait l'approche. Remarquons d'ailleurs une coïncidence frappante. Le jour ou Jean Beauvalet cesse son espionnage, Girard de Longchamp s'éloigne de Tournus. Leur mission, à l'un comme à l'autre, finit en même temps et pour le même motif. Au besoin, et pour ne pas laisser de prise au doute, nous pourrions rapprocher de
(1) Saint-Trivier-de-Courtés, chef-lieu de canton de Farrondissement de Bonrgen-Bresse (Ain).
(2) Nous donnons aux Pièces justificatives (no XXI) plusieurs mentions textuellement copiées dans le Compte du châtelain de Samt-Trivier^ compte écrit en latin comme tous ou presque tous les comptes de la Bresse à cette époque. On y trouvera notamment celle que nous avons traduite ci-dessus.
350 CHAPITRE XII (l365-i3M).
ces indications concluantes, une mention des comptes dn bailli de Ghalon (I ), suivant laquelle <c le vendredy après la Pentecôte ccclxti », c'est-à-dire le 29 mai, ce fonctionnaire envoie « savoir le convine des s gens d'armes que s*estoient retraiz vers Gluny après la mort de TArchiprestte. » Je n'insisterai pas davantage. Je ne chercherai point si les renseignements fournis par les deux chroniques les plus exactes de cette époque (2) concordent avec ceux qu'on vient de lire, et surtout je ne prendrai pas la peine superflue de discuter les allégations de certains auteurs, qui raisonnent d'après des pièces dont ils ne citent ni le texte ni la provenance. Incontestablement rArchiprfttre est mort le 25 mai 1366.
Il a été tué, dit brièvement le châtelain de Saint-Trivier. Froissart est un peu plus explicite (3) : <c Si fut ochis par guerre d'amis et de hayne 11 dits Arceprestres sous les camps, assez près de la cité de Mascon sur li Sosne, dont le roys de Franche et li duo de Bourgoigne furent moult courrouciez. » LeParvus Thalamus ajoute quelques détaik utiles à recueillir. « Item, dît-il, en ce même mois (juin 1366), monsieur Arnaut de Servole appelé l'Archlprètre de Vézine, lequel était un grand capitaine des Compagnies, fht tué à Glazi, par un cavalier de sa route, à la suite de paroles injurieuses qu'ils échangèrent, et le faitse passa en Bourgogne, entre Lyon et Màcon (4). » Gtazt^ entre Lyon et Hftcon, ne peut-être que Qlaizé près de Villefiranche (Rhône). Nous avons maintenant les éléments nécessaires pour nous rendre compte de ce
(1) ircMoM de la CÔU^*Or^ B« 3568, f» 5, vo.
(^) Le ParvvLS Thakanus^ que noas citons plus loin» parle du mois de juin 1366 et ne cherche pas à préciser davantage. Les Grandes Chroniques de France ne s'éloignent guère de la vérité, car elles disent: « Item, en celay an (1366) environ laTtinité,.. l*Archiprestre... fti mis à mort par ceux desdites Gômpaignies qui estoient avec lui... »
(3) Froissard, Ed. Kerryn de Lettenhove, t VII, p. 25a.
(4) « Item en aquel mes meteys (juin 1366), mosseu Arnaut de Servola, appelât TArchiprestre de Vezinas, lo cal era i grand capitain de companhas, fo mor a Glas per i cavalier de sa companha, per paraulas injuriosas, que avian entre se, et aysio lo fach en Borgonha entre Lyon et Mascon. » Le Parwis TkaiomuSt Mont|MUier« 18Mt p. 372.
LES DEBmSBS iOUBS DE L'ABGHIPRÊTRB. 35i
qui s*est passé. En se chargeant de conduire à la croisade une multitude indisciplinable de pillards endurcis, rArchiprètre avait assumé la responsabilité d*une œuvre au-dessus des forces humaines et que personne n osa reprendre après lui. Il succomba sous le fardeau de sa tâche. Un instant, trompé par de menteuses promesses, il crut les Compagnies décidées à partir : il annonça l'heureuse nouvelle en Bourgogne, en Savoie, en Franche-Comté. Tout fut préparé pour lui facUiter le passage à Tournus. Mais, à la dernière heure, les routiers démasquèrent leurs véritables intentions. Us ne voulaient pas, ils n'avaient jamais voulu sortir de France. En vain TArchiprètre redoubla d'énergie. En vain, selon son habitude, il joignit la menace aux prières. Il ne fit qu'exciter contre lui une irritation redoutable. De là des querelles et des injures, prélude de scènes plus violentes. Un jour il tomba sous les coups de ses propres soldats , victime d'une lutte que Froissart appelle avec raison « une guerre d'amis et de haine ».
Pour un motif ou pour un autre, les Compagnies s'efforcèrent de cacher l'incident tragique qui venait de s'accomplir au milieu d'elles, à l'abri des regards de tous autres témoins. Le 25 mai, quand Girard de Longchamp et Jean Beauvalet quittèrent Tournus, ils ne savaient qu'une chose, c'est que les routiers renonçaient définitivement à passer la Saône et qu'ils s'éloignaient sans esprit de retour. Ils ignoraient la conclusion du drame, l'acte sanglant de Glaizé. N'avons-nous pas dit que, quelques jours plus tard, le 31, la comtesse de Savoie adressait des messages à l'Archiprêtre, le croyant toujours à la tète de ses troupes? Le duc Philippe n'était pas mieux renseigné (4); car le i** juin il envoyait « hastivement » un sergent d'armes « par devers notre chier et amé compère, messire Arnault de Gervole, dit l'Archiprêtre , seigneur de Chasteauvillain et de Levroux , et par devers le Bourc Camus, Bernard Donat et Berteran de Montprivat, capitaines des rotes des Compagnies (â)... pour leur dire de par nous aucunes
(l) Pièce justificative n«XXII : voyez le texte complet du mandement ducal, auquel 11008 faisons allusion. (%) Serait-ce que ces trois personnages servaient en quelque sorte de lieutenants
35S CHÂPiTBE XII (1365-1366).
choses secrètes que enchargées lui avons. » Toutefois la vérité ne tarda pas à se faire jour. Aussi bien, la conduite des Compagnies témoignait hautement qu'elles étaient débarrassées de la main énergique qui les avait contenues jusque-là. Les unes continuèrent à descendre vers le Midi, envahirent la région environnant le comtat Yenaissîn et firent trembler Urbain Y dans les murs d'Avignon (1). D'autres, comme on l'a vu plus haut, se laissèrent tenter par le voisinage de la riche abbaye de Gluny. Il est probable, et la suite confirmera cette hypothèse, que d'autres encore, en assez grand nombre, élurent domicile aux confins du Maçonnais et de l'Autunois, ne sachant trop quel parti prendre, quelle direction choisir. Chacune agissait à sa guise; avec l'autorité d'un chef suprême avait disparu le peu d'ordre et d'ensemble qu'il avait su leur imposer. Quelques soldats particulièrement dévoués à la personne de la victime refusèrent de rester au milieu des meurtriers. Le 7 juin, Paris de la Jaisse, bailli de la Montagne, fit arrêter à Ghâtillon-bur-Seine « deux facteurs de l'Archiprètre », qui durent le renseigner sur les motifs de leur isolement, à supposer qu*il les ignorât encore (S). Averti de leur arrestation et de leurs réponses, le duc Pliilippe se hâta d'en écrire à Sance de Nogent, capitaine de Châteauvilain, au beau-frère de Cervole, Jean de Bourgogne, et à divers seigneurs bourguignons et francs-comtois.
Mais quand on étudie de près le xrv* siècle, on doit s'attendre à de continuelles surprises. La débandade des Compagnies avait précédé la mort de l'Archiprètre, et c'est un des membres de sa famille qui le premier donna l'exemple de la révolte, ou du moins qui le premier s'éloigna de Cervole , en méditant d'accomplir contre lui une sin-
à Cervole? En tous cas, nolons ici la présence du Boarc Camus, que tous les historiens promènent en Espagne à la suite de du Guesclin.
(1) Annal, ecclés, d'Od. Rayn. ad annum 1366, § 19. Odoric Raynaud prétend aussi que plusieurs grands seigneurs de Bourgogne et de Savoie retinrent à leor serTÎce quelques bandes de routiers, qu^ils employèrent à vider leurs querelles privées (?).
(2) Mémoires pour servir à l'histoire de France et de Bourgogne ^ tome II, p. 92, note 6.
gulière vengeance. « Le xxv* jour de may mil ggclxyi, » Guillaume de Glugny, bailli d'Auxois, adresse au duc, alors en résidence à Beaune, des lettres par lesquelles il annonce « commant le petit Darbi, cousin de rArchiprétre, avoit pris Til, la dame dedans, et comment il entendoit faire guerre au païs (1) ». Donc, le même jour, peut-être à la même heure où Gervole tombait à Glaizé sous les coups des Compagnies (â), son propre cousin, pénétrant dans un de ses châteaux, probablement par surprise, y capturait sa femme ou plutôt sa veuve, Jeanne de Château vilain, dame de Thil et de Saint-Georges. Heureusement, celui qu'on appelait le petit Darby ne put s'emparer que d'une portion de la vieille forteresse. L'église entre autres, défendue par quelques hommes résolus, échappa à ses atteintes. Aussitôt, le bailli d'Auxois accourut à la tête d'un petit corps de troupes : le duc lui envoya des renforts, et Darby jugea prudent d'entrer en négociations. Jeanne de Châteauvilain ne demandait qu'à sortir d'embarras, et le 29 mai, Guillaume de Clugny expédia au duc un nouveau message « contenant commant le petit Darby, ce jour à bore de noue, s'estoît partiz de Til, par ui" v' francs d'or, que la dame de TU li avoit bailliez, et por ce que le fort ne povoit garder sans l'église, laquelle avoit fait mettre enarroy li diz bailliz, liquelx s'estoit alez logier àPressey-sous- Til(3) ». Trois jours après, nous retrouvons le héros de cette bizarre aventure paisiblement installé à Châteauvilain avec « plusieurs autres gens des Compagnies ». C'est là que le duc Philippe leur écrit, le !•' juin, « que se départissent de lever la rançon de madame de Thil et que vuidissient son païs ». J'ignore quelle fut « la response des diz capitaines», mais je doute qu'ils edent disparu sans tirer quelque profit de leur audacieux coup de main.
La mort de l'Archiprêtre exposa bientôt la Bourgogne à des dangers
(1) Archives de la Côte-d'Or, B, 27S2.
(2) Une faute d*impre93ioQ, qui s'est glissée dans V Inventaire sommaire des archives de la Côte-d^ôr, t. I«', p. 304, a trompé quelques écrivains sur la date des faits relatifs à la prise de Thil par le petit Darby. Mais cette date est écrite en toutes lettres dans le compte original. Elle ne souffre aucune espèce de doute.
(3) Eodem, B, 2762.
beaucoup plus redoutables. Partout apparaissaient les tronçons épan de rarmée que Cervole devait conduire à la croisade. Philippe le Hardi fut contraint de faire appel au ban et à Tarrière-ban de la noblesse. Il enjoignit à ses vassaux de se rendre à « Dijon en armes et en chevanx pour aller avec 11 à Gastoillon (Ghatillon-sur Seine), où il devoit estre le dimoinge ensuigant xxvi* jour du mois de juillet (I) ». A la même époque, ordre est transmis aux baillis, prévôts et châtelains de « avîsier les forteresses et faire retraire le plat pais, pour les gens de compaigne qui retoumoient au pais, et estoient environ Ghatoillon et Ravières». Mais on s'aperçut que le danger le plus pressant n'était pas, comme on l'avait cru d'abord, du côté du Ghâtillonnais et du Tonnerrois. Il n'y avait de ce côté que des bandes isolées, peu nombreuses. Le noyau pricipal des Gompagnies, cantonnées en quelque point du bailliage de Màcon, commençait à s'ébranler et menaçait l'Autunois. Un second mandement prévint les hommes d'armes, antérieurement convoqués, qu'au lieu de se réunir à Ghâtillon-sur-Seine, ils devaient rejoindre à Dijon le duc, qui les y attendait. De Dijon, l'armée bfsurguignonne se porta sur Autun, comme l'indique la mention suivante, dont on excusera la longueur, eu égard à l'intérêt des détails qu'elle renferme : (( A ung messaigier... qui apporta... quatre paires de lettres clouses de Ghastillon à Semur, pour pourter à Ostun à Mgr le duc, desquelles s'adrecient les trois à Mgr le duc et les autres à Mgr Guy de la Trémoille, et les envoiient à Mgr le duc li dux de Bar, li dux de Lorraine et autres seigneurs, liquel dévoient venir en armes et en chevaux par devers Mgr, pour combattre la compaigne derArcheprestre;etestoit demorez malades le vallet du duc de Bar, qui pourtoit les dites lettres à Ghastoillon, et ne voloit plus avant aler 11 messager, ains disoit que il laisseroit les lettres à Semur, considéré le domaige, que Mgr il pooist avoir, qui estoit à Ostun à grant foison de gens d'armes, afin qu'il alat jusques à Ostun, baillié... m gros. »
Quelle triste époque I quelle succession monotone d'alertes et de
(7) Cette mention et celles qui suivent sont encore empruntées au Ùmpd du baiUi d'Auœaia ; Archives de la Côte-d^Or, B, 2752.
périls 1 L'attention se fatigue à suivre les lentes péripéties de ce drame lamentable. Si du moins il était possible d'entrevoir la fin de tant de maux! Mais aucune lueur de salut n'apparaît. La saine partie de la noblesse, Télite de la bourgeoisie française consument leur activité à la répression de désordres qui ne cessent jamais, qui recommencent toujoars. lies paysans, rançonnés par les routiers, molestés par les troupes régulières , renoncent à leurs travaux trop souvent inutiles : quelques-uns ^'expatrient. La misère règne dans les campagnes naguère si florissantes, ^t les agents chargés d'y recueillir l'impôt ou les prestations féodales qui en tiennent lieu, n'ont qu'à constater l'insolvabilité des contribuables. On a beau dire (i ) que « l'histoire, en donnant la statistique des calamités d'un siècle, doit tenir compte de certaines circonstances qui en neutralisent l'effet pour les générations qu'elles frappent » ; que « la société anarchique de ce temps devait à son anarchie même un principe de vitalité »; et qu'elle « pouvait souffrir, sans grave inconvénient, une persistance de troubles, qui serait rapidement mortelle pour des sociétés ordonnées comme les nôtres ». La vérité est que le tempérament de la France résiste aux plus longues maladies, que sa vitalité prodigieuse défie les plus rudes épreuves. Nous venons de la voir, durant dix années consécutives, de 4356 à 1366, aux prises avec le fléau des Compagnies , succédant à celui de la guerre étranfgère, alternant avec celui de la guerre civile. Et la lutte dure encore! Et nous laissons la Bourgogne à peu près au même point que nous l'avons trouvée, sillonnée de pillards, menacée d'une véritable invasion, obligée de courir aux armes et d'appeler au secours !
L'Archiprêtre n'était plus là pour contribuer à la défendre. Gomme presque tous les aventuriers de son temps, il avait succombé avant l'âge, victime prématurée d'une tragique aventure. « En quoi, dit un contemporain (2), se montre évidemment le doigt de Dieu qui veut qu'une mauvaise vie conduise à une mauvaise fin, selon le précepte
(i) Gharrière, Introduction à la Chronique de Bertrand du GuescUn, par CuTelier,
p. XX.
(2) Ba]u2e, VU. Pap. Âven.f t. !•', p. 371 ; première vie du pape Urbain V.
de rÉcriture : qui a frappé du glaive, périra par le glaive ». Ce serait pourtant une injustice de le confondre avec la tourbe des chefs de bandes, fûtrce avec les plus célèbres, avec les moins coupables. 11 n'en est pas un dont il ne se distingue par un trait caractéristique, par une différence manifeste. D'un bout à l'autre de sa carrière, il a mis son courage, son intelligence et sa prodigieuse activité au service de la même cause, celle de la maison de Valois, qui était celle de la France. On peut à la rigueur lui imputer la responsabilité d'insuccès, qui, suivant nous, ne sont pas le résultat de sa faute. On peut, avec plus de raison, lui reprocher d'avoir omis que la fin ne justifie pas les moyens, d'avoir toléré de la part de ses gens des excès condamnables, d*avoir abusé de sa force, en un mot, d'avoir subi la contagion de son époque. Néanmoins, à Briguais comme à Poitiers, il a combattu le bon combat, et à Glaizéil est mort en s'eff'orçant de débarrasser.son pays des Compagnies de la pire espèce. Aussi Froissart, qui juge Arnaud de Gervole d'après le rapport d'hommes qui l'ont bien connu, suppose que sa perte a chagriné également le roi de France et le duc de Bourgogne (1). Froissart doit se tromper. C'est dans le texte des Ch^andes Chronique qu'il faut chercher l'indice des sentiments intimes de Charles Y, et les Grandes Chroniques^ ordinairement si sobres d'appréciations quelconques, ont pris à tâche de formuler contre l'Archiprètre un acte d'accusation dont aucune réserve ne tempère la rigueur excessive (â). Seul, Philippe le Hardi n'a pas cessé de prodiguer au serviteur de sa maison les témoignages de bienveillance et de gratitude. Dans le dernier mandement que nous avons cité, il va jusqu'à flatter en lui des prétentions fâcheuses. Il lui donne officiellement le titre de seigneur de Levroux, qu'il avait tort de conserver. Entre ces deux systèmes, la plupart des historiens modernes ont cru devoir adopter aveuglément celui de Charles V. Mieux renseignés, ils reviendront à un avis plus équitable. Ils peindront l'Archiprôtre tel qu'il est, sous les traits d'un habile et puissant condottiere , avec les entraînements et les défauts que ce mé-
(i) Voyez le passage cité plus haut sur la mort d'Arnaud de Genrole. (2) Tome VI, p. 240-241.
LES DEBNIERS JOURS DE l'aBGHIFBÊTRE. 357
lier impliqae. Sans justifier les fautes qu'il a commises, ils placeront en regard une considération digne de faveur (i), à savoir, qu'au milieu du XIV* siècle, quand l'idée de patrie n'était pas encore développée, quand les plus braves soldats changeaient de camp sans le moindre scrupule, l'Archiprètre eut le rare mérite de rester constamment fidèle au drapeau de sa jeunesse.
Il ne laissait que deux enfants en bas âge, un fils et une fille, tous deux issus de son second mariage avec Jeanne de Château vilain. La fille, Marguerite de Cervole^ entra dans la maison de Dinteville, dont elle épousa l'un des membres. Le fils, nommé Philippe, comme son parrain le duc de Bourgogne, remplit les hautes fonctions de bailli royal de Vitry. Il s'unit à Jeanne de Poitiers, fille de Guillaume de Poitiers, le fameux « bâtard de Langres ». Sa vie fut honorablement consacrée au service de la France en général et de la Bourgogne en particulier. Après lui, le nom et les armes de la famille passèrent à son fils, Charles de Gervole, qui paraît n'avoir joué qu'un rôle obscur et dont les héritiers sont tout à fait inconnus (2).
Jeanne de Châteauvilain survécut à son troisième mari pendant plus de vingt années. Au début de son dernier veuvage, elle eut bien des tracas à subir, sans compter ceux que venait de lui causer son cousin, le petit Darby. La liquidation d'afi'aires aussi compliquées que celles de l'Archiprètre, tombant aux mains d'une femme, entraînait fatalement des difficultés inextricables, et malgré les richesses mobilières qu'il avait accumulées, Jeanne se trouva souvent à bout de ressources. Pour se procurer les fonds dont elle avait besoin, elle eut recours â un homme qu'elle croyait digne d'une confiance absolue, Sance Rebille de Nogent, depuis longtemps administrateur et gouverneur de la terre
(i) Cette considération a déjà frappé M. Dessales (notice biographique sur A. de Cervole, p. 263), et je suis heureux de me trouver, sur ce point, d'accord avec Tdateur qui a le mieux connu la vie de TArchiprètre.
(2) Ceux qui désireraient avoir de plus amples renseignements sur la descendance d'Arnaud de Gervole, n'ont qu'à consulter Zarlauben {BibL mUit» hist, etpoL, t. n, p. 138 et suivantes), Y Histoire généal. du P. Anselme, Duchesne, etc.
de Ghàteauvilain (1). C'était à lui qu'à la veille d'un long voyage ou d'nne expédition périlleuse Arnaud. de Gervole remettait les sacs d'or qui contenaient sa réserve disponible. On dit que le montant de ces dépôts s'élevait parfois à cent mille florins (2). Gomme tous les intendants, Sance avait fait fortune. Il se garda bien de refuser à la veuve de son ancien maître les avances qu'elle lui demandait. Seulement, il profita de l'occasion pour obtenir décharge complète de sa gestion antérieure. Tous comptes faits, toutes déductions opérées, un règlement définitif du 10 août 1366 le reconnut créancier de la somme de cent quinze florins de Florence (3). Remarquons à ce propos qu'André Duchesne a eu sous les yeux l'arrêt du parlement de Paris qui constate le fait et la date. Il en donne l'analyse, et néanmoins, sur la foi d'une autre pièce aujourd'hui perdue, il s'obstine à soutenir que Gervole vivait encore au mois de septembre 1366. Tant il est vrai que les historiens les plus consciencieux s'exposent à des erreurs de détail dont il faut toujours se défier. Défions-nous surtout des analyses qui ne sont pas appuyées de citations textuelles.
Parmi les afi'aires que Jeanne de Ghàteauvilain eut à liquider, il en est une que nous connaissons déjà. Aux termes du traité de Gorcondray, l'Archiprétre avait promis de payer cinq mille florins aux Gompagnies, à conditi(^ que lui-même recevrait à titre de gage les forteresses de Pesmes et d'Étrabonne, et qu'il les conserverait jusqu'à son
(1) Ce détiMl et ceux qui suiyent noas sont revêtes par un arrêt du parlement de Paris du 23 février 1385 (ancien style), arrêt dont nous donnons le texte complet aux Pièces justificatives , no XXIII. Voyez plus loin les circonstances dans lesquelles il a été rendu.
(2) a Dictus Arnaudus prsBfato Sancio plures et magnas sommas florenorom, usque ad centum mille ascendentes, pluribus vicibus in gardiâ et deposito tradiderat. » Cent mille florins représentent, en poids d'or, plus d'un million.
(3) « Dicte domine, tempore viduitatis ipsius, dictus Sancius financiam de magnis et pluribus pecuniarum summis fecerat, et per flnalem compotum inter ipsos habitu m, prsfata domina erga dictum Sancium in summâ mille quingentorum et quindfoim florenorum de Florencia remanserat obligata... prout, per litteras ejusdem dômitie algillatas, datas décime diei mensis Augusti anni sexagesimi sexti poterat apparere. *
LES DEBNIEKS JOURS DB L*ARGHIPRÉTRE. 389
remboursement intégral. Certes, les administrateurs de la Pranche- Gomtô désiraient ardemment éviter les tristes conséquences de cette dernière clause. Us craignaient d'introduire dans leur province deux garnisons de soudards, qui ne manqueraient pas d*y commettre les excès usités en pareil cas. A plusieurs reprises ils se réunirent et se concertèrent « pour regarder comme Pesme et Estrabonne ne fussent point délivrés en la main de F Archeprebstre (i ) » . Il n'y avait qu *un moyen d'y parvenir, c'était de rendre à Gervole les sommes « dont il s'estoit mis pleige es mains des Gompaignies pour leur département». Dans ce but, on fit appel à la bonne volonté de la noblesse comtoise. Une assem» blée tenue à Besançon le 27 mars 1366 décida la levée d'une imposi* tion spéciale. Deux mois après, les 27, 28 et 29 mai, nous voyons le sire de Montmartin, bailli d'Aval, se rendre à Quingey pour <c recouvrer finance envers seigneurs et nobles du pays pour accomplir les sommes qu'on devoit à l'Archeprebstre ». Mais le produit de l'impôt ne suffit qu'à rentrer dans la possession d'Etrabonne et à débarrasser la ville de Besançon d'un voisinage incommode. La forteresse de Pesmes, située sur la frontière, à peu de distanée de la Sa6ne, resta aux mains d'Arnaud de Gervole ou plutôt de sa veuve. Elley était encore le 15 juin 1367, comme l'atteste un document curieux que j'emprunte à M. Glerc (2) : « Bailly, » écrit la comtesse Marguerite à Huart de Raincheval, « sachiez que pour aulcuns maléfices et délits, que Ton dit avoir esté faiz par la dame de Ghateauvilain, elle est prise et toute sa terre estant au royaume de France en les mains de mons. le roy. Si, vous envoyons une commission pour panre et mettre en nostre main la forteresse de Pesmes, qui se tient pour elle, tant à cette cause que pour l'argent que nous prestames pour le rachat de Pesmes. » Décidément, nous n'avons conmiis aucune exagération en disant qu'au xiv* siècle, grâce aux mœurs de la noblesse, il fallait s'attendre aux surprises les plus imprévues.
La disgrâce de Jeanne de Ghateauvilain ne fut pas de longue durée.
(1) Archwea de la Côte^'Or, B, 1419. Les dtotions qui suivent proviennent égsp lement de ce compte.
(2) Histoire de la Franche-Comté, t. II, p. 162, note 1.
Quelques fautes qu'elle eût commises, eUe obtint promptement son pardon, à moins qu'elle ne Tait acheté par des sacrifices personnels ou desi actes de condescendance. Au commencement de Tannée 1368, elle consentit a vendre la moitié de la terre et du château d'Angerville-la- Rivière, appartenant à ses deux enfants mineurs, comme héritiers de TArchiprètre (1). L'acquéreur était « noble homme et puissant seigneur Bureau, sire de la Rivière, chevalier, premier chambellan du roy notre sire », un des principaux conseillers, un des amis intimes de Charles Y, à qui ce prince avait déjà fait don de Fautre moitié. A l'occasion de cette vente et pour lui imprimer un caractère de régularité inattaquable, des lettres royales, en date du 8 février 1368, chargèrent Isard de Cervole, prieur de Goumay-sur-Marne, au diocèse de Paris, frère d'Arnaud et par conséquent oncle des vendeurs, de représenter ceux-ci comme tuteur ad hoc. En outre, l'acte de vente fut homologué par un arrêt du parlement de Paris (S). Dans les pièces relatives à cette opération, Philippe de Cervole, malgré son jeune âge, est invariablement revêtu du titre de chevalier. C'était, je le suppose, une marque de faveur exceptionnelle ^ue son père avait obtenue pour lui. Dans les mêmes pièces, Jeanne de Châteauvilain comparait avec la double qualification de dame de Châteauvilain et d'Arc. En effet, sa sœur, la femme de Jean de Bourgogne, était morte, et, par un testament en date du â2 octobre 1366 (3), elle lui avait légué l'usufruit de la grande seigneurie d'Arc-en-Barrois. Quanta la nue-propriété de sa fortune, la testatrice l'avait partagée entre ses deux premiers neveux, Jean de Thil et Guillaume de Vienne, excluant ainsi Philippe et Marguerite de Cervole. Serait-ce qu'elle considérait ceux-ci comme suffisamment pourvus grâce aux richesses de la succession paternelle? Ou bien le dernier mariage de sa sœur lui avait-il causé quelque mécontentement, dont le souvenir rejaillit sur les enfants de l'Archiprètre?
(1) Archive8 natioruUeSt parlement de Paris, Accords, X^^ 19.
(2; « Datum Parisiis... die decimâ mensis febraarii anno Domini miUesimo trecentesimo sexagesimo septimo. »
(3) Duchesne, Histoire de la maison de Broyés et de CkateauvUain^ Preuves d» 44 et suivantes. Clerc, Histoire de la Franche-Comtéy t. II, p. 125, note 4.
LES DERiaERS JOURS DE l'ARGHIFRÊTRE. 361
Peu après, en 4369, Jeanne de Ghâteauvilain convola à de quatrièmes noces. En ce temps d'agitations et de guerres, les maris vivaient peu, et les mœurs permettaient aux veuves de se consoler vile. Elle épousa Tan des anciens familiers d'Arnaud de Gervole, Enguerrand d'Eudin, brave et loyal chevalier, auquel Baluze a consacré une intéressante notice (1). Resserrée par la naissance d'une fille, leur union fut exceptionnellement longue. Tous deux vivaient encore en i386, époque où le parlement de Paris statua sur un singulier procès qu'ils avaient eu le tort d'entamer contre les héritiers de Sance Rebille de Nogent (3). Il s'agissait d'un gros sac de florins que jadis, en 1365, Arnaud de Gervole avait, selon sa coutume, déposé entre les mains de son homme de confiance. Les demandeurs s'avisaient un peu tard d'en réclamer la restitution, et produisaient à l'appui de leur demande la reconnaissance du dépositaire qu'ils avaient conservée. Mais les défenseurs établirent que la possession de ce titre apparent était sans valeur et même abusive, parce que Sance de Nogent avait fidèlement remis à qui de droit le dépôt dont il s'était chargé. Eh bien! le croirait-on? un passage de la procédure énonce que l'Archiprêtre est décédé en Provence (3) ! Moins de vingt ans se sont écoulés depuis le meurtre de Glaizé, et le souvenir en est tellement obscurci que, dans un procès où figure la veuve de la victime, la nature et le lieu de sa mort sont inexactement rapportés. Qu'on s'étonne après cela si l'histoire des anciens âges est si difficile à connaître!
(1) ru. Pap, i4t?cn., t. II, p. 1162-ii64.
(2) Voyez les Pièces justificativeSy U9 XXIII.
(3) «Dicebant insuper (ce sont les défendeurs qui parlent ainsi) quod dictus Amaoldus, per modicum temporis postea, versus patriam Provinciœ se transtulerat et ibidem decesserat. »
PIÈCES JOSTIFICATIVES
FÉVBiER 1353 (ancien style), 1354 (nouveau style).
Le roi Jean donne à Arnaud de Cervole^ damoiseau, la terre de Château^ neuf^sur-Charente, sauf à réduire de moitié une rente annuelle elperpétuelle de deux cents livres tournois, qu'il lui avait donnée précédemr ment en récompense de ses services.
{Archives nationales, section historique, JJ. 82, n" 93, f* 57, v*.)
Johannes, Dei gracia Francorum rex, nempe sublimari creditur et prelaudabilius honorari regalis excellentie magnitudo, dum constanti et perseveranti fiducia pronos vere subditos honoribus et regni nostri commodis circumspectu previgiii an étantes experiencia comprobata fîdes sentit et integros regalibus juribus famulari, ex quo procedens uberius sic agentes présumât honori corone gratiose trahentes. Gum igitur, animadvertentes dudum dilecti nostri Arnaldi de Gervola domicelli constanciam et fidelem perseverenciam, contulimus eidem pro se et suis ducentas libras turonensium annui et perpetui redditus, in nostro thesauro Parisius, duobus terminis Nativitatis Domini et nathalis beati Johannis Baptiste quolibet pro medietate annuatim capiendas , sepeque dictus Ârnaldus cum pîurima agitans pro nobis, regno nostro et subditis, in captione villarum et castrorum de Monteravelle, sancte Fidis prope Brageracum, de Flexu^ de Guistres, et plurium aliorum locorum de parte régis Anglie nostri adversarii tune existentium, sese exhibuerit, eorum custodie liberius insistendo ; notum facimus universis presentibus et futuris, quod nos premissa alia quoque servitia per eum impensa nobis, que fide dignorum relatu et nostra certa sciencia dediscimus, facti experiencia comprobata ut fîdelis subditi cordis nostri examini reducentes, eidem Ârnaldo bene merito, pro se et suis hèredibus et successoribus, causamque habituris ab eis, dedimus et concessimus, assignavimus, damus, conferimus et assignamus, perpetuo ac donamus pro nobis et nostris successoribus regni nostri, de certa sciencia, auctoritate nostra regali et gratia speciali, castrum nostrum et fortalicium Gastri-Novi super Cherantam^ simul cum tali jure ac redditibus, deneriis, revenutis, feudis, retrofeudis, homagiis, dominiis ^tis, bassis, mediocribus, aliis que omnibus et singulis juribus et per-
364 PIÈGES JUSTIFICATrVBS.
tinenciis universis castri et castellanie predicie^ qualis nobis, ex saccessione defuncti consanguinei nostri Karoli de Yspania quondam const€Lbularii nostri Francie, nuper obvenit, habenda, tenenda et utenda a sepefato Arnaldo ejusque heredibus, successoribus et causam ab eis habituriS; ex nunc perpetuis ac futuris temporibus et agendis, proinde eorum omnimodas voluntates modis et condicionibus quibus prelibatus quondam constabularius noster dum viveret eadem iQnebat et possidebat, scilicet in solutum, deductionem, assignacionem et satisfactionem perpetuam centum librarum turonensium annui et perpetui redditus supradicti ex ducentis libris turonensium ad hereditagium, ut supra dictum est, pçr nos donatis dicto Arnaldo, castro et fortalicio castri ipsius in bis nullo precio extimato neque computato, pro quibus in que Castro et castellania, redditibus^ homagiis atque junbus, minus valentibus dictis centum libris rendualibus, predictus Arnaldus ejusque heredes et successores homagium facient et tenebuntur facere nobis et nostris successoribus regni nostri. Mandamus et precipimus, committendo senescallo nostro Xantonensi aut ejus locum tenenti, quatinus predictum Arnaldum in possessionem castri et castellanie predictorum, juriumque, denerorium ipsorum ponat realiter et indicat inductum, manuteneat et defendat, ac exinde gaudere et uti eum et suos faciat et de fructibus responderi. Damus ecîam in mandatis dilectis et ûdelibus gentibus compotorum nostrorum Parisius quatinus castrum castellaniamque predictam, juraque, redditus et deneria ipsorum ex nunc perpetuo de compotis receptorum Engolismensibus et aliorum quorum intererit deducant, dono prelibato aliisque donis et graciis per nos, nostri loca tenentes et capitaneos, factis supradicto Arnaldo, ordinacionibusque contrariis non obstantibus quibuscumque. Que ut Orma et stabilia perpetuo persévèrent , nostrum presentibus litteris fecimus apponi sigillum, salvo in aliis jure nostro et in omnibus quomodolibet alieno. Datum Parisius anno Domini millesimo trecentesimo quinquagesimo tercio, mense februarii. Per regem in consilio suo, qùo vos et marescallus de Glaromonte et thesaurarius Ingerrannus eratis. J. Roter.»
12 HABS 1353 (ANaEN style), 1354 (noitveau style).
Acte de la prévôté de Paru constatant qu Arnaud de Cervole a fait kommage au roi de la terre de Ckâteauneuf-sur-Charente.
{Archives nationales, sect. hist., J, 625, n® 84 bis.)
A tous ceuls qui ces présentes lettres verront, Guillaume Staise, garde de la pre vosté de Paris , salut. Savoir faisons que par devant nous vint en jugement noble bomme Arnault de Gervolc, escuier, et
afferma en bonne vérité par devant nous que^ comme le roy nostre sire li eust nagnères doniié deux cenz livres tournois de rente annuel et perpétuel a estre prinses , levées et receues par ycellui escuier, ses hoirs et les aianz cause de li, chascun an à toujours perpétuelment en et sur le trésor d*icellui seigneur à Paris, à deux termes en Tan, c'est assavoir moitié à Noël et moitié à la Saint-Jehan-Baptiste; et depuis ce, ledit seigneur voulant en aucune partie deschargier son dit trésor, li ait donné et delaissié à toujours perpétuelment pour li, pour ses hoirs et pour ceuls qui auront cause de li en solucion, déduction, acquist ou descharge de cent livres tournois de rente de ladicte somme des deux cens livres tournois de rente dessus dictes, le chastel, chastellenie et forteresse de Ghastelneuf sur Gharante avec telz droiz, rentes, revenues, fiefs, arrèrefîez, bornages, seigneuries hautes, moiennes, basses et autres appartenances desdiz* chastel, chastellenie et forteresse, comme venus et descendus estoient au roy nostre dit seigneur par la succession de feu noble prince monseigneur Charles d'Ëspaigne, jadiz comte d'Angolesme et connestable de France, toutesvoies lesdiz chastel et forteresse dlcellui non mis en pris, parmy ce que icelluy Arnault et ses hoirs en seroient tenus faire hommage au roy nostre dit seigneur et à ses successeurs, si comme il disoit apparoir plus à plain par certaines lettres du roy nosti'e dit seigneur scellées de son grant scel en las de soye et en cire vert, et li ottroiées sur ledit don desdiz chastel, chastellenie et forteresses et appartenances, contenans ceste forme
{Suù la transcription de tacte de février 1354.)
... Icellui escuier, considérant ce que dit est, ayant agréable ledit don à li fait des diz chastel, chastellenie, forteresse et ses appartenances en solucion et acquist de cent livres tournoiz de la somme des deux cens livres tournois de rente annuel et perpétuel à li autrefoiz données sur le trésor dudit seigneur comme dit est, pour ce, de sa bonne volonté et certaine science, sans aucune fraude, force, erreur, contrainte, lésion ou decevance, renonça et renonce expressément pour li, pour ses hoirs et ceuls qui de li auront cause aux dictes cent livres tournois de rente annuel et perpétuel de la dicte somme des deux cens livres tournois de rente à li données premièrement, comme dit est, et d'icelles cent livres tournois de rente descharga et descharge dès maintenant à toujours perpétuelment le trésor dudit seigneur, et en quitta et quitte clama bonnement à toujours le roy nostre dit seigneur, ses hoirs et suce»seurs et touz autres à qui quittance en puet et doit appartenir; et parmy ce que dit est, y cellui Arnaut acceptant pour li, pour ses hoirs et pour ceuls qui de li auront cause, le don à li fait de nouvel par les lettres dessus transcriptes, recognut et confessa par devant nous que pour raison des diz chastel, chastellenie, forteresse et appartenances, il estoit et est devenus hommes du roy nostre dit seigneur, et en estoit
366 PIÈCES JUSTIFIGATnrBS.
entrez en sa feaulté et hommage , laquelle feaulté il promist, par son serement faict aux sains Évangiles de Dieu et par la foy de son corps pour ce donnée corporelment en nostre main, tenir et garder fermement et servir loyalement selon la nature dudit hommage au roy nostre dit seigneur, à ses hoirs et successeurs envers touz et contre touz; toutes lesqueles choses dessus dictes et ci-dedans contenues, et chascune dlcelles, ledit Amault promit par ses diz serement et foy tenir, accomplir et entériner de point en point,. sans venir ne faire venir contre en aucune manière par li ne par autres, en couvert ou en appert, pour cause de héritage, pour raison de decevance, d'ignorance ne autrement, par quelconques autre droit quel qu'il soit, général ou espécial, et rendra touz couz, despens et dommages qui faiz et soutenus seraient par son deffaut de non tenir et accomplir ce que dit est : et pour ce faire, il obligea, et pour obligier délaissa au roy nostre dit seigneur, à ses hoirs et successeurs, soy, ses hoirs, toz ses biens et les biens de ses hoirs, meubles et non meubles, presens et avenir à justimer, vendre et exploictier par nous et noz successeurs prevoz de Paris, et par toutes autres justices soulz qui juridiction il seront trouvez; et renonça en ce fait expressément par ses diz serement et foy à toutes excepcions de décepcions, de mal, de fraude, lésion et circonvencion, à convencion de lieu et juge, à action en fait et condicion sans cause ou de non juste et indeue cause, à ce que il puisse dire ne alléguer soy estre deceuz en ce contract faisant de oultre la moitié du juste pris ne autrement, à touz privilèges, grâce et libertez, à la dispensacion et absolucion de son prélat, à tout aide de fait, de droit, de us et de coustume qui aidier et valoir li pourroit à venir contre acunes des choses ci dedans contenues, et au droit disant général renonciation non valoir.
« En tesmoing de ce, nous avons mis le scel de la prevosté de Paris à ces présentes lettres, faites Tan de grâce mil trois cens cinquante et trois, le merquedi douze jours du mois de mars. J. Dbsrahb. »