CHAPITRE PREMIER
La plupart des historiens français ou étrangers qui se sont occupés de l'Archiprôtre ont défiguré son nom de famille jusqu'à le rendre méconnaissable (1). De toutes les altérations qu'ils lui ont fait subir, la plus grave est celle qui a conduit des écrivains sérieux ^2) à confondre notre personnage avec le capitaine anglais Robert Knowles, celui que Froissart appelle « messire Robin Ganole ». Il n'y a pourtant ni doute ni confusion possibles. L'examen des documents originaux démontre que l'Archiprêtre se nommait certainement « Arnaud de Gervole ». Peu importent d'ailleurs les variantes insignifiantes que comporte l'orthographe de ces mots. Au moyen âge, le prénom d'Arnaud s'écrivait Arnaut, par un t, Arnault ou même Arnalt. Sous ces diverses formes reparaît toujours la souche commune, le latin Arnaldus, dont la traduction moderne Arnaud, par un d, conserve mieux la désinence finale. Quant au nom de Gervole, il se présente souvent avec deux / au
(i) Zurlauben cite de nombreux exemples de ces altérations : Bibl, nUL, hist. et pol.»t. II, pages 6 et 7, texte et note. Voyez aussi Hist. de V Académie des Inscrip,, L XXV, p. 154.
(2) Entre autres, M. Duvernoy, dans les notes ordinairement exactes et instructives qu*il a jointes à la seconde édition de GoUut, Mémoires MsU de la république seqiuinoise, Arbois et Besançon, 1846, col. 769, notes 2 et 3, et col. 790, note 3.
2 CHAPITRE I" (13..-i367).
lieu d'un : CervoUe. Parfois il commence par un s à la place du c, Servole ou ServoUe (4). Si la chose en valait la peine, nous aurions à discuter la question de savoir laquelle de ces orthographes est préférable. Il nous suffira de déclarer que nous avons choisi la première, parce qu'elle est généralement employée dans les textes les plus dignes de confiance , tels que les actes officiels , ceux dans lesquels TArchiprêtre a été partie, les quittances qu'il a souscrites, les légendes de ses sceaux. Déjà, par les mômes considérations, M. Dessalles et M. Luce étaient arrivés au même résultat : ils écrivent, comme nous, « Arnaud de Cervole. »
Mais d'où vient l'étrange surnom d'Archiprêtre? Il offre un tel contraste avec les actions et le caractère de celui qu'il désigne, qu'on dirait un sobriquet. Imaginé par caprice ou par dérision. Cependant, on verra bientôt Arnaud de Gervole, donnant quittance au trésorier du roi Jean (2), s'intituler lui-même « Arcepreste de Vellines. » Dans un traité solennel entre la France et l'Angleterre, figure également, comme exécuteur et gardien des trêves internationales, « monsieur Arnaud de Servole, archiprestre de Vélines (3). » Évidemment, ce n'est pas là un sobriquet dont il s'affuble : c'est un titre dont il se pare et que personne ne lui conteste. Il faut donc reconnaître qu'au moins dans sa jeunesse il fut réellement archiprêtre.
Avant que M. Dessalles (4) eût fixé l'attention sur les deux pièces que nous venons de rappeler, historiens et biographes s'épuisaient en vains efforts pour découvrir, en quelque coin de France, le siège de l'archiprètré dont Gervole était le profane titulaire. Les uns se fiaient
(1) C'est la forme adoptée par Baluze, et cependant on ne la rencontre guère que dans les textes latins, Amaldus de Servola,
(2) Voyez quittance du 13 juillet 1352, reproduite textuellement p. 8.
(3) Trêve de deux ans conclue à Bordeaux le 20 mars 1357; voir l'analyse et les citations insérées plus loin.
(4) Notice biographique sur Arnaud de Cervole, p. 244. Évidemment, M. Luce ne connaissait pas cette notice lorsqu'il a dit, dans le cinquième volume de Froissart, publié en 1874, que personne jusqu'alors n'avait établi de quel archiprêtre Cervole était titulaire (Sommaire, p. xxiv, note 1).
LES DÉBUTS DE L'aRGHIPBÊTBE . 3
mal à propos aux chroniques latines éditées par Baiuze (1), lesquelles portent « archipresbiter de Verniis », au lieu de « Velinis ». Us cherchaient partout un archiprètré de «Vergnes » ou de « Vergue», qu'ils ne rencontraient nulle part. D'autres, et notamment les savants bénédictins auteurs de V Histoire du Languedoc, avaient pris pour guide une vieille chronique de Montpellier, qui ne manque jamais de défigurer les noms d'homme et de lieu, sous prétexte de les traduire en patois roman (2). lis y lisaient qu'Arnaud de Gervole se faisait appeler <( Arquipestre de Yezinas ». Or (c Yezinas » leur paraissait une traduction assez exacte du français « Yezzins ». Mais quelle était au juste cette localité mystérieuse? Il en existe plusieui's de ce nom en Rouergue, en Anjou, et rien ne prouve qu'aucune d'elles ait été jadis le siège d'un archiprètré. Aujourd'hui, ces difficultés inextricables ont disparu. Arnaud de Gervole était bien, sa quittance l'atteste, archiprètré de Vélines; et Vélines (3), la seule localité connue sous ce vocable, actuellement chef-lieu de canton du département de la Dordogne, possédait, aa XIV* siècle, un archiprètré dépendant de l'évèché de Périgueux.
Gela ne veut pas dire que Gervole ait rempli les fonctions religieuses d'un archiprètré, fonctions analogues à celles de nos curés-doyens (4). Il était laïque et très-laïque. Seulement il percevait; à titre d'inféo-
(1) Voyez les passages de cette chronique cit^s plus loin. N'y aurait-il pas là quelque erreur d'impression ou plutôt de lecture? Dans les manuscrits du xiy<' siècle, il est facile de confondre VemUs avec Velinis.
(2) Parvus Thcdamus, ou le Petit Thalamus de Montpellier, publié sur les manuscrits originaux par la Société archéologique de Montpellier, Montpellier, 1840. tt Elur cap se fasia apelar Arquipestre de Yezinas. » Page 152.
(3) Dictionnaire topographique du département de la Dordogne, par le vicomte de Gourgnes. « Vélines, chef-lieu de canton de Tarrondissement de Bergerac. — VMim, pouilié du xm« siècle; — Sanctus Laurentius de Velinis (1342); — siège d'un archiprètré qui jusqu'au xiu* siècle s'est appelé archiprètré de Alontrcvel. » Il y a, dans ce dernier mot, une faute d'impression : lisez u Montravel ». Comparez eodem, page 209.
(4) « Archipresbyteri... dicti qui hodie decani rurales. » Glossaire de Ducange, y^ ArcMpresbiter. De nos jours, il n'y a qu'un archiprètré par arrondissement; c'est le curé-doyen de la principale paroisse du chef-lieu.
4 CHAPITRIS I*'(13..-i357).
dation, comme seigneur temporel, les droits utiles d*un archiprètré. Il en touchait les revenus, sauf à le faire desservir au spirituel par un ecclésiastique qu'il gratifiait d'une portion congrue. Voilà comment un homme de guerre, sur le point d'être un chef de bandes, a pu se poser officiellement comme un dignitaire de TÉglise. Bien que ses contemporains dussent être un peu blasés sur les anomalies du régime féodal, ils trouvèrent à celle-ci une saveur insolite. Elle se grava dans leur esprit; et plus tard, lorsque Arnaud de Gervole eut abandonné ou perdu son archiprôtré de Vélines (1), ils persistèrent à lui donner, au lieu du titre qu'il n'avait plus, le surnom d'Archiprétre, dont la bizarrerie aidait à le distinguer entre tous ses pareils. L'hisloire a suivi l'exemple des contemporains. Pour elle il est resté, il restera toujours l'Archiprètre, non pas, il est vrai, l'archiprétre de ^el ou tel lieu, TArchiprètre tout court.
Sa naissance, obscure ou modeste, a laissé peu de traces. Ni la date ni le lieu n'en sont exactement connus, (c II était originaire du comté de Périgord, » dit en passant un des historiens du pape Innocent VI (2). C'est le renseignement le moins vague qui soit venu jusqu'à nous. Du reste, il concorde parfaitement avec l'ensemble des présomptions acquises. Ainsi le fait, aujourd'hui certain, qu'à son entrée dans la vie Arnaud de Gervole possédait l'archiprétre de Vélines, au diocèse de Périgueux, donne lieu de penser qu'il était né dans le voisinage.
(1) Â partir d'une certaine époque, vors 1352 environ, les documents originaux ne uientionnent plus que u Arnaud de Cervole, dit rArchiprètre. » Une fois fûarié, riche et puissant, avait-il cédé son archiprètré de Vélines à celui de ses frères qui était entré dans les ordres ; ou bien la conquête anglaise le lui avait-elle fait perdre? Toujours est-il que le titre primitif s'est converti en simple surnom.
(2) « Amaldus de Servola de Vemiis, oriundus de Petragoricensi comitatu... » Troisième vie du pape Innocent VI; Baluze, Vit. pap. Aven., t. I, p. 360. Une autre vie du même pape, eodem, p. 334, porte : « Quidam Vasco, dictus Amaldus de Servola, vulgariter Archipresbiter de Vemiis nominatus... » La première vie du pape Urbain V, eodem, p. 370, dit encore : « Arnaldus de Servola, vulgariter Archipresbiter de Vemiis nominatus, natione Vasco... » Mais Baluze fait observer avec rtiisoD qu'au moyen âge on désignait sous l'appellation commune de Gascons les habitants de toutes les contrées voisines de la Garonne.
LES DÉBUTS DE l'âRGHIPRÊTHE. 5
D*aatre part Balaze, en feuilletant les vieux registres de la Cour des comptes, a constaté Texistence de deux personnages du nom de Ccrvole , qui , dès lo commencement du xrv® siècle , occupaient en Périgord un rang distingué (i). L'un d'eux était fixé à Gastillon, ville trèsrapprochée de Vélines. Enfin, Mathieu Villani, chroniqueur italien, qui vivait à la même époque que TArchiprètre, le désigne sous le titre d'archiprêtre de Périgord, « archiprete di Pelagorgo ». Ces données réunies autorisent à conclure que Gervole était Périgourdin ; mais il faut renoncer à préciser davantage.
L'incertitude qui plane sur sa naissance s'étend jusque sur sa famille. Quelques auteurs ont prétendu qu'elle était alliée à celle des Talleyrand-Périgord (2), la plus puissante et la plus illustre du pays. An contraire, M. Dessalles refuse de lui attribuer un droit quelconque à la noblesse (3). Il y a, dans ces deux systèmes, une part égale d'erreur ou d'exagération. Le premier ne repose sur aucun fondement sérieux et se heurte à des invraisemblances manifestes. Si les.Cervole appartenaient à la plus haute aristocratie du Périgord, s'ils étaient les alliés des Talleyrand, on retrouverait, ce qui n'arrive pas, quelques vestiges de leurs alliances, quelques anneaux de leur généalogie. En tout cas, ils porteraient le nom d'un fief connu, d'une seigneurie importante, sinon d'une châtellenie proprement dite; tandis que le seul endroit auquel puisse se rattacher l'origine de leur nom seigneurial est un petit hameau de la Dordogne, Cervole, situé commune de Cornille, canton de Savignac-les-Églises, arrondissement de Périgueux(4). Bien entendu, ce hameau ne figure nullement sur l'état des chàtelle-
(1) « Fuit saae Servolarum gens nobilis in ea regione (Petragoricensi), in qiia circa annom m ccc x memoratur Arnaldus de Servola, domicellus, in veteri codice ■s. Camerse computorum Parisiensis. In eodem codice, nominator Petrus de Ser- ▼ola, civis Castilhonesii , apud eosdem Petrocorios, qui eadem tempestate vixit qaa Arnaldus domicellus. » Baluze, Vil. pap. Aven., t. I, p. 946.
(2) tt Un gentilhomme appelé Arnaud de Cervole, parent des Talleyrand-Périgord... » H. Martin, Histoire de France, t. V, p. 519, en note,
(3) Notice biographique, p. 243. ,
(4) IHct. top. de la Dordogne, par M. le vicomte de Gourgues.
6 CHAPITRE I*»{13..-i367).
nies du comté de Périgord dressé au milieu du xn* siècle (i). En admettant que les Gervole soient sortis de là, et je serais tenté de le croire (2), ils n'auraient eu pour berceau qu'un humble fief, signe évident d'une noblesse du second ou du troisième ordre. Mais ce n'est pas une raison pour prétendre qu'ils n'étaient pas nobles du tout. Gomnient admettre qu'un bénéfice ecclésiastique, l'archiprétré de Vélines, ait été inféodé à une famille roturière? Ajoutons qu'en sa jeunesse Arnaud de Gervole n'était pas réduit au seul titre d'archiprêtre. Des lettres royales du mois de février 1354 (3) lui donnent en outre celui de a damoiseau ». C'était ainsi qu'on nommait les écuyers dont les pères étaient ou avaient été chevaliers. Les fils des plus grands seigneurs de France s'honoraient d'avoir droit à cette distinction (4). Avant d'être armé chevalier sur le champ de bataille de Briguais par son oncle Jacques de Bourbon, le comte Louis de Forez était simplement qualifié damoiseau. La bulle de dispense qui lui permit de contracter mariage le désigne en ces termes : Nobilis vir Ludovicus de Foresîo domiceUus (5). Lorsqu'on voit Arnaud de Gervole commencer par être à la fois archiprètre et damoiseau, on ne saurait conserver aucun doute sur son origine nobiliaire.
Ses armoiries ne sont pas non plus douteuses. Pour les connaître, il suffit de consulter, aux Archives nationales ou à celles de la G6te-d'0r, les nombreuses empreintes des sceaux dont il s'est servi (6). Elles présentent une particularité sur laquelle nous reviendrons et que nous
(1) Voyez eodem. Introduction, p. xlu, cet état dressé en 1365.
(2) On ne peut hésiter qu'entre Gervole, hameau de la Dordogne, dont nous venons de parler, et un autre hameau dont parle d*Expilly en ces termes : a Servolles, dans le haut Languedoc, diocèse de Mirepoix..., a vingt-quatre habitants. » Mais Gervole en Dordogne cadre beaucoup mieux avec Torigine périgourdine des Gervole.
(3) Voyez, pages 14-16, ces lettres citées et analysées.
(4) « Ut qui ceteris scutiferis, et natalium splendore et parentum dignitate, prsestarent. » Ducange, V» DamkeUus.
(5) Histoire du Forez, par Bernard jeune, t. I, p. 331.
(6) On peut prendre comme type des sceaux dont l'Archiprêtre s'est servi les deux empreintes décrites par M. Douet-d'Arcq , dans son Inventaire des sceaux
LES DÉBUTS DE l'ARGHIPBÊTRE. 7
tâcherons d'expliquer. Jusqu'en 1357 ou environ, Técu se compose uniquement d'un cerf rampant de...; sur champ de... Ensuite il s* augmente d*une bordure besantée, qu'il conserve toujours. Les émaux de chacune de ces parties sont moins faciles à décrire. Suivant quelques généalogistes, la pièce principale, le cerf rampant, était d'or(l). Nulle part les émaux du champ, ni ceux de la bordure, ne se trouvent indiqués sûrement.
Il y aurait encore quelque intérêt à rechercher les liens de parenté
qui unissaient l'Archiprêtre aux Gervole dont l'existence est signalée
par Baluze, et qui vivaient au commencement du xiv" siècle. Peut-être
aussi conviendrait-il de mentionner que l'Archiprêtre eut au moins
deax frères. Le premier, nommé Pierre (2), était sans doute l'aîné de
h famille, car il portait déjà le titre de chevalier quand Arnaud n'était
que simple damoiseau. Malgré cet avantage, il borna son ambition à
suivre obscurément la fortune de son puiné en Périgord, en Provence
et jusqu'en Bourgogne, où ils finirent par se fixer tous les deux. Le
second, Isart de Gervole, embrassa la profession ecclésiastique et devint
prieur de Gournay-sur-Mame, au diocèse de Paris (3). Mais il est
temps d'en finir avec ces détails préliminaires, et d'aborder, sans
retard, les faits qui constituent, à proprement parler, la biographie
de l'Archiprêtre.
De ces faits, les plus anciens que l'on connaisse sont révélés par la quittance à laquelle nous avons fait allusion ci-dessus, et dont voici le
coMervés aux Archives nationales, t. I, p. 517. La première, attachée à un acte de 1354, montre un écu sans bordure. La seconde, au contraire, attachée à un acte de 1362, porte une bordure besantée.
(1) Kervyn de Lettenhove, édition des Chroniques de Froissart, publiée en Belgique, tome VII, p. 528, et tome XX, p. 531.
(2) Je crois être certain d'avoir trouvé dans un document quelconque la preuve que Pierre de Gervole, dont le nom est souvent associé à celui de rArchiprêtre, était le frère de ce dernier. Mais au moment de citer ce document comme justiflcation, je n*ai pu le retrouver dans mes notes.
(3) Voyez au chapitre xn les détails relatifs à la vente d'Angerville-la-Riviëre, par Isart de Gervole, au nom de ses neveux encore mineurs.
8 CHAPITRE i" (13.. -1357).
texte (i): « Sachent tuit que je Arnaut de CervoUe, Arceprestre de Vellines, ay eu et receu de Jehan Ghauvel, trésorier des guerres du Roy noire sire, par la main de Benoist Gaillemouton son lieutenant, la somme dé mille livres tournois fors, monnaie courante, en mille escuz d*or pour xvi sols parisis la pièce, pour tout ce en quoy le Roy notre dit seigneur me pouvoit et peut estre tenu pour tous les gages de XX hommes d'armes et lx sergenz de pie, que j'ay eu et tenu en ma compaignie, par retenue de monseigneur le raareschal de Nelle, adonc lieutenant du Roy es pays d'entre les rivières de Loire et de la Dourdoigne, dès le vi* jour de février Tan h.gccl, jusques au x* jour de février ensuivant cccli (2), parmi la quelle somme de raille escuz, avecques autres sommes de deniers que j'ai receu par mes autres lettres, j'ay quitté et quitte par ces présentes ledit seigneur de tout ce que, pour cause des dictes gens d'armes et de pie, je li pourrois demander pour tout le temps dessus dit. En tesmoingde ce, j'ay scellé ces lettres de mon propre scel. Donné à Paris, le xiu* jour de juillet l'an mil ccGLii (3). » Ainsi le premier document historique concernant l'Archiprétre, celui qui doit^ jusqu'à meilleure information, servir de base à sa biographie, le représente comme un homme de guerre au service du roi Jean. Ge n'est pas un serviteur désintéressé; ce n'est pas davantage un seigneur féodal amenant sous les drapeaux de son suzerain un contingent obligatoire. G'est un capitaine de soudoyers qui a pris l'engagement de servir avec un certain nombre de compagnons à lui, moyennant un prix déterminé. Depuis longtemps, les institutions militaires de la monarchie française avaient subi des modifications profondes* La force des choses avait amené peu à peu, dans les armées royales, la substitution « d*un élément soldé et entretenu aux combat-
(1) Nous la reproduisoDB ici diaprés Toriginal, qui se trouve à la Bibliothèque nationale, collection Clairambaut, vol. 26, f» 1941.
(2) C'estrà-dire , depuis le 6 février 1351 jusqu^au iO février 1352, nouveau style.
(3) Â cette quittance est appendu un fragment de sceau rond. Écu penché, chargé d'un cerf rampant, timbré d'un heaume, cime d'une tête de cerf. Quelques lettres seulement de la légende.
LES DÉBUTS DE l'aRGHIPRÊTBE. 9
Unis que les principes primitifs de la féodalité devaient fournir an poavoir sans Tobliger à aucune dépense (1). » Au milieu du xrv^ siècle, il ne restait plus rien du vieux système : la transformation était complète. Cependant on distinguait encore les contingents féodaux et les soadoyers proprement dits. Les contingents féodaux étaient convoqués, soldés et entretenus diaprés des règles fixes, qui leur donnaient une ressemblance lointaine avec des troupes régulières. Les soudoyers proprement dits étaient recrutés au hasard, suivant les besoins de la guerre, et payés à prix débattu, suivant la gravité des circonstances. Leur engagement s'opérait par groupes plus ou moins nombreux, auxquels on commençait à donner le nom de « compagnies ». Ceux des officiers royaux qui en étaient chargés s'abouchaient avec un capitaine d'aventure stipulant pour tant d'hommes à cheval et pour tant d'hommes de pted. Loi seul assumait la responsabilité de l'afiTaire : lui seul touchait l'argent da Trésor, sauf à répartir entre ses compagnons la part dont ils étaient convenus d'avance. A ce compte, le métier de capitaine se compliquait d'ane entreprise financière. Avant la grande débâcle de i356, il n'était guère accessible qu'aux fils de bonne maison. Les officiers royaux ne traitaient qu'avec des gens connus, éprouvés, qui présentaient, à défaut de fortune actuelle, la garantie de leur nom et de leur position sociale. De même, cavaliers et fantassins ne s'enrôlaient qu'à bon escient : ils n'avaient garde de remettre leurs intérêts, avec leurs vies, entre les mains d*un chef indigne de confiance : eux aussi le choisissaient d'ordinaire parmi les membres de l'aristocratie féodale. En débutant par être capitaine de soudoyers, l'Archiprêtre de Vélines ne faisait que suivre les habitudes de son temps et les nombreux exemples des gens de sa condition.
S'il y a quelque chose à remarquer dans sa conduite, c'est qu'il a commencé, comme il a fini, par être au service de la France. Il était d'une époque et d'une contrée où ce genre de fidélité se rencontre rarement. Le Périgord confinait aux possessions anglaises de Guyenne, et, depuis la bataille de Crécy, courait grand risque d'être annexé à ces
(I) Ad. Vuitrj, Essai sur le régime financier de la France, t I, p. 379.
iO CHAPITRE I" (13..-4357).
possessions (1). En attendant l'occasion de s'en rendre maître, Edouard III avait eu soin de s'y ménager d'utiles partisans. Une grande partie de la noblesse périgourdine s'était laissé entraîner sous les dra* peaux du roi d'Angleterre. Elle y trouvait une discipline plus rigide que dans l'armée française, mais en revanche une solde plus élevée, plus régulièrement servie, des encouragements, des faveurs, et la liberté de rançonner sans vergogne le pays ennemi. Déjà les Mussidan, les Batefol, les Mareuil, les Aubeterre et tant d'autres avaient adopté ce parti, qui leur promettait à la fois honneurs et richesses. L'Archiprètre voyait autour de lui ses compatriotes, ses amis, peut-être ses parents, déserter la cause de la France. Il eut au moins le mérite de résister à la contagion de son entourage, et, comme on disait alors, de rester a bon françois ».
La campagne de 1351, à laquelle il devait prendre part, avait pour objet de rejeter les Anglais au delà de la Dordogne. Parmi les places qu'ils occupaient en deçà, la plus importante était Saint>Jean d'Angély. Le roi Jean ordonna d'en faire le siège. De son côté, Edouard III envoya au secours de la ville un corps d'Anglo-Gascons chargés de la ravitailler. Parti de Bordeaux, ce corps arriva, le i*' avril 1351, près du pont de Taillebourg^ où il rencontra une partie de l'armée française, disposée à lui barrer le passage de la Charente. Le combat s'engagea aussitôt : les Français furent battus. Guy d'Offemont, sire de Nesle, maréchal de France, son frère Guillaume d'Offemont, son collègue le maréchal Arnoul d'Audrehem, et plusieurs grands personnages restèrent prisonniers sur le champ de bataille. Heureusement les Anglo- Gascons avaient une façon à eux de comprendre la guerre. Quand ils se virent nantis d'un immense butin, ils ne songèrent qu'à le mettre à l'abri d'un retour offensif, a Si leur sembla, » dit leur ami Froissart (â),
(1) Vélines et Castillon, situés à rextrème limite du Périgord du côté du midi, n'étaient séparés que par la Dordogne du noyau principal des possessions anglaises.
(â) Les Chroniques de sire Jean Froissart, éditées par Buchon, Paris, Desrez, 1836, tome I«', page 292. Il m'arrivera fréquemment de citer cette édition, bien qu'elle
LES DÉBUTS DE L*ARCHIPRÊTRE. Il
ff que pour ce voyage ils en avaient assez fait. Si entendirent au sauver ' leurs prisonniers, et que la ville de Saint-Jean ne pouvoit par eux tant qu*à cette fois être ravitaillée et rafraîchie. Si s'en retournèrent vers la cité de Bordeaux, et firent tant par leurs journées qu'ils y parvinrent ; si y farent recueillis à grand joie. » Le roi Jean résidait alors à Poitiers, d'où il était censé diriger les opérations militaires. En apprenant TéChec subi par ses troupes, il t s'en vint devant Saint-Jean d'Ângeliez et jura l'Âme de son père que jamais ne s'en partiroit si auroit acquis la ville ». Il Dcfut pas obligé d'attendre longtemps. Dès que la garnison investie eut perdu tout espoir de secours , n'ayant plus ni vivres ni munitions, elle capitula; et le 7 août 1351 (1), les Français prirent possession de la place, ce Après le reconquet-de Saint-Jean d'Angeliez, si comme dessus est (iit..., le roi... s'en partit et retourna en France... et donna à toutes manières de gens d'armes congé. » La campagne de Saintonge était finie.
Quel rôle y avait joué l'Archiprètre ? que devint-il ensuite? On rignore. La quittance que nous avons transcrite constate seulement qu'il continua de remplir jusqu'en février 135â les engagements contractés avec le maréchal de Nesle, et qu'en juillet suivant il recevait à Paris le dernier terme de la solde qui lui était due. Sans doute, le roi Jean avait eu l'occasion de le connaître sous les murs de Saint-Jean d'Angély. En quittant la Saintonge , il l'avait emmené pour utiliser ailleurs des services dont il avait reconnu le mérite. Mais bientôt l'Archiprètre semble s'être attaché particulièrement à la personne d'un membre de la famille royale, Charles d'Espagne, que la faveur du sou- Terain venait de crééer coup sur coup connétable de France et comte d'Angoulême. Telle est la seule explication plausible qui se présente à
soit moins exacte que les éditions plus récentes de MM. Lace et Keryyn de LettenhoYe. Sans avoir grayement altéré le style du chroniqueur, M. Bucfaon Ta mis on peu plus à la portée des lecteurs actuels.
(i) (Test la date donnée par Froissart. Les Grandes Chroniques de France, édition Paulin Paris, Paris, Techener, ia-12, tome VI, page 4, disent : « Au mois de septembre 1351, fut recouvrée des François la ville de Saint-Jehan-d'Angéli, que les Ângiois avoient tenue cinq ans environ. »
12 CHAPITRE I" (i3..-1357).
l'esprit, quand on voit à la mort de Charles d'Espagne, survenue en janvier 1364, Arnaud de Cervole réclamer de la succession « certaines grosses sommes d'argent » dont il se prétendait créancier (1). L'héritier du défunt, qui n'était autre que ]e roi Jean , ne contestait pas le principe de cette demande apparemment fondée. Il se contenta d'en éluder le paiement pendant huit années consécutives, et finit par s'en débarrasser à bon compte, à l'aide d'un règlement transactionnel, dont nous aurons à parler plus tard. Gomment Arnaud de Cervole serait-il devenu le créancier légitime de Charles d'Espagne, sinon à titre^de services rendus, de salaires personnellement gagnés ou d'avances faites à des compagnies de soudoyers?
Pour savoir à quelle tâche l'Archiprêtre fut alors associé, il faudrait pouvoir suivre son nouveau chef dans les détails d'une carrière aussi obscure que courte. En sa qualité de comte d'Angoulème, Charles d'Espagne fut spécialement chargé de défendre la frontière méridionale du Périgord et de laSaintonge contre les attaques incessantes des Anglais. Là, comme ailleurs, et plus encore qu'ailleurs, les trêves officielles, impudemment violées, n'arrêtaient pas le cours des hostilités. Certains seigneurs, comme le vicomte de Fronsac, ne se faisaient aucun scrupule d'embrasser brusquement le parti d'Edouard III; ils entraînaient dans leur défection lés localités voisines où s'étendait leur influence. Ils s'entouraient d'aventuriers de la pire espèce, gentilshommes déclassés, qui préludaient au métier de chefs de bandes(2).Tous ensemble n'avaient
(1) Voyez aux Pièces justificatives, n<> XIII, les Lettres du mois de juin 1362 par lesquelles le roi Jean reconnaît devoir à l'Archiprêtre une somme de 35,000 florins, pour différentes causes : « et aussi pour certaines grosses sommes d'argent en quoy le dit Arnaud disoif nous estre tenuz à luy, à cause de nostre très chier cousin Charles d*Espaigne que Dieu absoille. » Le roi ajoute qu'il ne conteste en principe aucune des demandes de l'Archiprêtre, « esquelles nous savions bien que nous li estions tenuz. » Comparez ce que nous disons à propos du règlement final, chapitre vn. '
(2J. M. Kervyn de Lettenhove (Froissart, t. XVIII, p. 345) fait remarquer que sur la liste des adhérents du vicomte de Fronsac on trouve « les noms de plusieurs chefs de compagnies qui figurent fréquemment dans les récits de Froissart ». J'y relève entre autres : « Arnaut Meschin » et « le Meschin son frère ».
d'autre souci que de piller le royaume dont ils venaient de se séparer traîtreusement. Il fallait les combattre ou traiter avec eux. Au commencement de Tannée 1353, Charles d'Espagne fut assez heureux pour ramener à de meilleurs sentiments le vicomte de Fronsac, ainsi que ses principaux adhérents, « jusques au nombre de cent gentilshommes ou environ (1). » En même temps, « la ville et Tabbaye de Guistres, Tabbé et les habitants de la dicte ville, item le chastel d*Abzac..., item le chastel de Goutrac..., item le chastel du Temple-Saint-Michel, » rentrèrent sous l'obéissance du roi. Mais les Anglo-Gascons n'en furent que plus ardents à se jeter sur la France. Us multiplièrent leurs incuraons sur la rive droite de la Dordogne et de la Gironde. Soit par force, soit par surprise, ils parvinrent à s'emparer d'un grand nombre de places en Périgord et en Saintonge^ Au mois de mai 1353 (2), le roi Jean exaspéré se décida à dénoncer les trêves et à reprendre la guerre. '
On ne sait si rArchiprëtre, qui devait un jour acquérir la réputation d'un rusé diplomate^ contribua à la négociation du traité conclu avec son compatriote et voisin le vicomte de Fronsac. Mais il est certain qu'au renouvellement des hostilités, il se signala par son dévouement et son énergie. Il reprit aux Anglo-Gascons, qui s'en étaient emparés, les châteaux de Montravel (3), de Sainte-Foy près Bergerac ,
(1) Le texte du traité conclu par Charles d'Espagne avec le vicomte de Fronsac et ses adhérents a été publié par M. Kervyn de Letteuhove, ubi suprà. C'est là que nous avons emprunté les passages que nous citons.
(2) Annaies ecclésiastiques de Baronius, continuées par Odoric Raynaud. Ad annum 1353, § 15. « Induciarum cum Joaune rege specie, involutum bellum gerebat Ëduardos, nonnuUasque , in Âquitania et Britannia, arces dolo subegit, ut refert Mathaeus ViUanus : quibus Gallus lacessltus Anglo apertum bellum mense maio indixit. »
(3) Montravel, bourg du canton de Vélines (Dordogne) , avait' donné son nom, jnsqu^au xiv« siècle, à un archiprêtré qui devint ensuite Tarchiprètré de Vélines. C'était aussi le siège d'une chfttellenie, et les ruines duchAteau attestent qu*il était Fnn des plus considérables du pays. Dictionnaire topographique de la Dordogne, par le vicomte de Gourgues^ Vo Montravel.
de Fleix, de Guitres et plusieurs autres (i). Une fois mattre de ces places, qu'il devait bien connaître, puisque trois d'entre elles étaient situées aux portes de Vélines, il pourvut à leur défense et sut les mettre à Tabri de nouvelles attaques. Il rendit de tels services qu'il reçut en récompense une rente perpétuelle de deux cents livres tournois à percevoir chaque année sur le trésor royal (2).
Peu après, le 2 janvier 1354, Charles d'Espagne périt lâchement assassiné par le roi de Navarre. A cette nouvelle, l'Archiprètre réunit tous ses compagnons d'armes, tous les soldats qu'il venait de conduire à l'ennemi. Avec leur assistance , il s'empara sans coup férir de trois châteaux ayant appartenu au connétable, ceux de Cognac, de Merpins et de Jarnac(3). Quel était le fond de sa pensée? Voulait-il se nantir d'un gage, afin d'assurer le recouvrement des créances qu'il prétendait avoir? Craignait-il qu'au milieu du désarroi causé par une mort imprévue, trois des châteaux qui commandaient le cours de la Charente ne tombassent en des mains suspectes? Déjà les Anglais occupaient Bassac et Vibrac (4), petites places fortes établies sur la même rivière, un peu au-dessus des précédentes. La situation n'était pas sans périls. Quoi qu'il en soit, Arnaud de Cervole s'installa en maître dans sa nouvelle conquête. Il renvoya les châtelains et les soudoyers à qui la garde en avait été confiée, et il les remplaça par des hommes qu'il savait absolument dévoués à sa fortune.
A juger ce coup de main d'après nos idées et d'après nos mœurs, il
(1) Sainte-Foy, village de la commune de Bergerac (Dordogne). Fleix, canton de Laforce, arrondissement de Bergerac (Dordogne). Guitres, canton et arrondissement de Liboume (Gironde).
(2) Nous empruntons ces faits aux énonciations des Lettres royales du mois de février 1354. Pièces jxisUficcUives, n» I.
(3) Voyez aux Pièces justificcUives, no III, les Lettres de rémission du 27 août 1354. Cognac, chef-lieu d'arrondissement du département de la Charente. Merpins, commune du canton de Cognac. Jamac, chef-lieu de canton de rarrondlssement de Cognac.
(4) Bassac et Vibrac sont tous deux aujourd'hui des communes du canton de Chàteauneuf-sur-Charente, arrondissement de Cognac (Charente).
LES DÉBUTS DE L'ARGHIPRÊTRë. 45
dénotait chez son auteur un mince souci de la légalité. On n'y regardait pas de si près sous le règne du roi Jean, même avant Poitiers. Quand le représentant de Fautorité royale aux parties de Saintonge et d'Ângoumois, Jean de Clermont, maréchal de France, vint demander, pour la forme, la remise des châteaux irrégulièrement occupés, TArchiprêtre en fut quitte pour répondre qu'il les gardait et qu'il continuerait de les garder au nom et dans l'intérêt du roi. Il était si peu embarrassé d'expliquer sa conduite qu'il se rendit à Paris et qu'il en revint avec de nouvelles marques de la faveur souveraine. Les régis- 1res du Trésor des Chartres (i) contiennent des Lettres datées du mois de février 1354, dans lesquelles le roi rappelle en termes pompeux les senices déjà rendus par « son cher Arnaud de Cervole », et les récompenses dont il l'a déjà gratifié, entre autres la rente perpétuelle de cent livres tournois assignée sur le Trésor. Il déclare qu'en échange ou en déduction de la moitié de cette rente, il donne à l'Archiprêtre sa terre et forteresse de Ghàteauneuf- sur-Charente (2), avec toutes ses dépendances et appartenances, telle au surplus qu'il vient de la recueillir dans la succession de son cousin , le connétable Charles d'Espagne. La Lettre royale ajoute (fue l'échange a lieu à forfait et sans estimation précise des choses nouvellement cédées. Il est certain que l'Archiprêtre ne perdait pas au change. Située sur les bords de la Charente, aux frontières de la Saintonge et de l'Angoumois, la châtellenie de Ghâteauneuf-sur-Charente était une des plus importantes du pays. A ce moment, la forteresse dont elle tirait son nom constituait une position stratégique précieuse pour la France. Elle servait à protéger Angoulème contre les attaques des Anglais, installés à Bassac et àVibrac. Sa remise entre les mains de l'Archiprêtre n'était pas seulement, de la part du roi, un acte de générosité, c'était une preuve de confiance absolue. Aussi voit-on, dès le i2 mars 1354 (3), Arnaud de Cervole se pré-
(1) Pièces justifiecUives, n«> I,
(2) Chef-lieu de canton de Tarrondissement de Cognac (Charente).
(3) Tous les détails qui suivent sont empruntés aux Lettres de rémission du 27 août 1354. Pièces justificatives, n» III.
16 CïïAPiTBE i^ (13.. -1357).
senter devant le garde de la prévôté de Paris, afin de déclarera son tour qu'il accepte avec empressement. « Et parmi ce que dit est, ycellui Arnaut acceptant pour li, pour ses hoirs et pour ceuls qui de li auront cause, le don a li fait de nouvel par les lettres transcriptes,recongnut et confessa par devant nous, que, pour raison des diz chastel, chastellenie, forteresse et appartenances, il estoit et est devenus homme du Roy nostre seigneur, et en estoit entrez en sa feaulté et hommage, laquelle feaulté il promist par son serement faict aux saints Évangiles de Dieu. » Après quoi, Gervole, déjà damoiseau et archiprôtre de Vélines, fut en outre seigneur châtelain de Ghàteauneuf-sur-Gharente, vassal direct et sans intermédiaire de la couronne de France.
Des faveurs si marquées Tautorisaient à penser qu'il n'avait plus à craindre ni réclamation ni blâme. Son refus de rendre les châteaux de Cognac, de Mei*pins et de Jarnac était connu du roi et de ses conseillers : car le maréchal de Glermont assistait à la séance du Gonseil où ses Lettres de février 1354 venaient d'être entérinées. Assurément, la conduite de l'Archiprètre ne laissait dans l'esprit d'aucun d'eux une impression fâcheuse. Mais, comme toujours, la rapidité de sa fortune éveilla la jalousie. Un écuyer, Huart dit de Roncevaux, le dénonça et le somma de comparaître en jugement devant le maréchal de Glermont. L'accusation portée contre lui était dofible. Elle lui reprochait d'avoir commis le crime de lèse-majesté, par cela seul que, sans mandat, de son autorité privée, il s'était emparé de châteaux appartenant au roi, et qu'il avait renvoyé les gens préposés à leur garde pour y substituer des intrus de son choix. Elle relevait contre lui des fautes encore plus graves : intelligences avec les Anglais de Bassac et de Vibrac, pacte formel ayant pour objet d'assurer et même de régler la mutuelle assistance que les contractants se devaient entre eux, dessein conçu et tentative ébauchée d'entraîner la ville de Gognac dans une rébellion vis-à-vis du roi de France, violences commises à l'encontre des habitants de cette ville qui refusaient d'adhérer à des propositions coupables , et qui s'étaient vus exposés à la mort et à la spoliation. Quelque invraisemblables que fussent ces faits, Huart de Roncevaux en affirmait l'existence. 11 les connaissait d'autant mieux qu'Arnaud de
LES DÉBUTS DE l'aRGHIPRÊTRE. 17
Gervole, disait-il, ayant essayé de rembauchei\ lui avait révélé cyniquement à lui-même la nature et le but de ses projets. Du reste, il offrait d'en administrer la preuve. Mais quelle preuve? celle des dénonciateurs qui n'en avaient pas d'autre à fournir, le duel judiciaire, un combat corps à corps avec l'accusé, comba^ dont le lieutenant royal serait le témoin et le juge. Jean de Glermont repoussa ce moyen barbare comme inadmissible en l'espèce. Il trouva plus sage d'éclairer sa religion par une enquête minutieuse. Sur le premier chef d'accusation, sa tâche n'était pas difficile : d'avance il savait à quoi s'en tenir. Au surplus, Arnaud de Gervole, désireux d'enlever à ses ennemis le moindre prétexte d'attaques, déclara qu'il était prêt à faire acte de bon et fidèle sujet en abandonnant les châteaux qu'il avait cru pouvoir saisir et garder provisoirement. Il les remit, en effet, au représentant du roi (1).
Sur les autres chefs d'accusation, l'œuvre de la justice était un peu plus délicate. Si l'Archiprètre repoussait avec succès les imputations évidemment calomnieuses de son accusateur, il était amené à reconnaître l'existence de certains faits qui laissaient prise ù des reproches d'une autre nature. Les garnisons qu'il avait installées dans les trois châteaux du connétable étaient en grande partie composées de soudards qui vivaient aux dépens des paisibles bourgeois de Cognac, de Jamac et de Merpins. Ils étendaient leurs pilleries dans tous les environs; et notamment une des localités voisines, Saint-Laurent (2), se plaignait d'avoir reçu d'eux des visites trop fréquentes. Passe encore s'ils s'étaient bornés à ce genre de méfaits, sur lesquels l'autorité royale était déjà contrainte de fermer bien souvent les yeux. Mais quelquesuns d'entre eux se livrèrent à des excès impardonnables. Pendant une longue absence d'Arnaud de Gervole, sans doute alors qu'il était à
(1) « Ipse quoque Amaadas, ad mandatum dicti locum tenentis nostri, castra predicta ac viUam de Gernaco sic per eum capta, eidem locum tenenti nostro, ▼oluntate propriâ, ut uoster verus et fidelis reddidit. » Lettres de rémission du 37 août 1354, Pièces justificatives, n» III.
(2) Canton et arrondissement de Cognac (Charente).
Paris, en mars 1354, les gens d'armes qu'il avait préposés à la garde de Jarnac entreprirent de soustraire cette ville à son autorité ainsi quVi celle du roi Jean. Ils essayèrent en vain d'entraîner les habitants à celte double trahison. Désespérant de les corrompre, ils se vengèrent en leur faisant subir des maux inouïs. Pillage, assassinat, viol, rien ne leur fut épargné. Ces faits odieux provoquèrent une indignation légitime. D'abord les plaintes s'arrêtèrent aux vrais coupables, aux gens de l'Ârchiprètre ; elles finirent par remonter jusqu'à lui, et ses ennemis, ses envieux n'eurent pas à se mettre en frais d'imagination pour broder sur ce canevas le tissu de leurs calomnies. A son retour, Arnaud de Gervole, non moins furieux que les habitants de Jarnac, se hâta de rétablir l'ordre et de sévir contre ceux qui l'avaient si gravement troublé. Il agit avec cette énergie violente, immodérée, qui caractérise les hommes de son époque. Sans se demander s'il en avait le droit, il ouvrit une enquête, il soumit à la question les soudards que dénonçait le cri public, il leur arracha des aveux, à la suite desquels les quatre principaux fauteurs et vingt-sept de leurs complices furent mis à mort sans autre forme de procès. Tels sont les faits que le maréchal de Glermont ne tarda pas à recueillir et à constater. Ils ne ressemblaient guère à ceux dont Huart de Iloncevaux offrait d'administrer la preuve. Cependant la justice régulière pouvait être tentée d'y voir une atteinte à ses droits méconnus. Arnaud de Gervole craignit d'être inquiété par elle. Il invoqua ses services passés, il escompta la promesse de ses services futurs et sollicita en échange ce qu'on appelait alors des Lettres de rémission. Consulté sur cette demande, le maréchal de Glermont s'y montra favorable. Son rapport entraîna l'absolution complète de l'Archiprètre et de ceux qui avaient agi sous ses ordres. Des lettres royales, en date du 27 août 1354 (1), les mirent tous à l'abri de poursuites quelconques. G'est à elles que l'on doit la connaissance des incidents curieux que nous venons d'analyser. Elles nous apprennent aussi le nom des hommes d'armes qui formaient à cette époque l'entourage de l'Archiprètre, et qui étaient les compagnons ou même les artisans
l; Pièces justificatives, u® III.
LES DÉBUTS DE L'aRCHIPRÊTRE. 19
de sa naissante fortune. A leur tête figure son frère, Pierre de Gervole, déjà chevalier. Viennent ensuite neuf individus auxquels la Chancellerie n*accorde aucune distinction honorifique, pas même celle d'écuyer: « Gaston dit de la Parade^ Raymond Bernard d'Orgueil, Jean Roger, Kerre de Léon , Bidault du Pin dit le Bort (ou plutôt le Bourc) de Labat, Bernard de Perut, Guillaume Arramon, et Guillaume Gruvelier. » Il y a là des noms qui ne sont pas tout à fait inconnus et des hommes qu'avec quelques efl'orts on parviendrait peut-être à retrouver un jour dans les rangs des Compagnies franches.
Non-seulement les injustes accusations d'Huart de Ronceaux n^entrainèrent, pour l'Archiprêtre et pour les siens, aucune conséquence ^euse ; elles ne laissèrent même pas planer sur sa conduite Fombre d'un soupçon. Dès l'année suivante, il est promu à la dignité de chevalier : il reçoit du Trésor une subvention exceptionnelle qui lui permet d'entretenir à Chàteauneuf une garnison importante et de repousser avec succès les incursions des bandes anglo-gasconnes. Il est en outre chargé par le roi de « certaines besognes secrètes » dont la nature confidentielle atteste que, loin d'avoir perdu l'estime du souverain, il en est plus que jamais honoré. Ceci résulte de deux quittances par lui souscrites en juin 1355. Elles sont conçues à peu près dans les mêmes termes, et nous nous contenterons de reproduire ici le texte de la première (1) : « Sachent tuit que nous, Arnault de Gervole, chevalier, sire de Ghàteauneuf-sur-Gharente, avons eu et receu de Jehan Ghauvel, trésorier des guerres le Roy notre sire, par la main de Maceot de Meun, son clerc, la sommie de quatre cenz livres tournois, en prest, sur ce qui nous peut ou porra estre deu, à cause de iiii^ livres tournois, que nous prenons par mois, tant pour la garde de notre dit lieu , comme pour certaines besongnes secrètes à nous enchargiées par le Roy notre dit seigneur. De laquelle somme de iiii^ livres tournois dessus dite, nous
(i) Bibliothèque nationale, uids., Collection Glairambaut, t. XXVI, p. 1941. Par suite d*une faute d'impression, cette quittance a été mentionnée, dans la Notice de M. Dessalles (page 245), comme portant la date de 1356.
20 CHAPITRE i"{i3..-4357).
nous tenons pour bien paiez. Donné soubz noire scel (1) le treizième jour de juing Fan mcccly (2). »
L'année 4356, de douloureuse mémoire, allait offrir à rArchiprétre Foccasion de signaler, sur un théâtre plus en vue, l'ardeur et la sincérité de son dévouement à la royauté française. Dès le début de la campagne, tout annonçait l'imminence de luttes opiniâtres et probablement décisives. En Normandie, lesNavarrais exaspérés, sous les ordres de Philippe d'Évreux , combinaient leurs attaques avec celles des Anglais du duc de Lancastre. C'est là que le roi Jean porta d'abord son attention. Sans laisser à ses deux adversaires le temps de réunir leurs forces, il se hâta de leur enlever Évreux, la principale des villes que le roi de Navarre, Charles le Mauvais, possédait en ces parages. Il fallut conquérir successivement les trois parties dont elle se composait, le bourg, la cité, le château. Les opérations furent longues et difficiles. Néanmoins elles se terminèrent par la capitulation des assiégés, acculés peu à peu dans le château et désespérant de s'y maintenir. Le roi Jean espérait ensuite décider les chefs de l'armée anglo-navarraise à accepter une bataille rangée. Ne pouvant y parvenir, il consuma ses efforts au siège de places secondaires, jusqu'au jour où l'irruption du prince de Galles dans les provinces du centre le força de quitter la Normandie et de marcher à la rencontre d'un nouvel ennemi. Durant cette première phase de la guerre, Arnaud de Cervole se fit déjà remarquer par son intelligence et sa bravoure. Au siège d'Évreux, il parait avoir été chargé de diriger ou de surveiller la construction des engins dont se servaient les assiégeants. On a conservé de lui une quittance ainsi conçue : « Je, Ërnaut de Cervole, chevalier, capitaine en aucunes des parties de Normandie, aus gouverneurs generaulx des subsides octroie en Normandie. Savoir vous faisons que nous avons
(1) Fragment d'un petit sceau rond, écu penché, chargé d'un cerf rampant, autour, la légende : « âaicaut de Csryol .. »
(2) La seconde quittance délivrée par Cervole, presque dans les mêmes termes, porte la date du 23 juin 1355. Bibliothèque nationale, mns., collection Clairambaat, t. cm, f® 7999. Ainsi, dans le même mois, TArchiprôtre a reçu du trésor royal huit cents livres tournois en deux fois.
LES DÉBUTS DE L'aRCHIPRÊTRE. 24
reçea de Estienne Regnaut neuf cens et seze livres de fil de chanvre fwqr fere le cordage es engins d'Evreux. Donné a Evreux le ix" jour de juing. Tan mil trois cent cinquante et six (I). » En tout cas, lorsque la place fut complètement au pouvoir des Français, TArchiprêtre eut l'honneur d'en être nommé capitaine. A ce titre il joignit peu après celui de capitaine de Beaumont-le-Roger (2). Mais il n'exerça pas longtemps ces fonctions, juste récompense de ses services. Les hommes de sa trempe étaient appelés à de bien autres besognes.
En effet, le roi Jean rassemblait sur la Loire Télite des troupes qu'il avait à sa disposition. Arnaud de Gervole ne pouvait manquer, et il ne manqua pas au rendez- vous. Mais à quel titre y vint-il? Dans le récit que Froissart a donné de la bataille de Poitiers, il parle à plusieurs reprises de TArchiprêtre, et chaque fois qu'il en parle, il revient sur un détail qui avait frappé son esprit. Tantôt il dit que l'Archiprêtre était monté « sur un coursier couvert des parures le joene comte Pierre d'Alençon (3), » tantôt qu'il était « armes ens es armeures plainement dou jone conte d'Alençon (4), )> tantôt enfin qu'il était « armes pour le jone conte d'Alençon (5). » C'est qu'alors le comté d'Alençon, apanage d'une des branches de la maison de France , était possédé par un mineur, Charles de Valois, troisième du nom, fils aîné de Charles de Valois, tué à Crécy, et de Marie d'Espagne (6). L'âge du
(i) Bibliothèque nationale, mns. Titres originaux, V» Cervole. Sceau déjà décrit plus haut. Légende : « S. Eii5àult de Cervole. » Une note ajoutée au bas de cette pièce constate qu'il portait un cerf d'or en bande.
(2) On trouve dans la collection Clairambaut, I«' volume, f» 405 : « Arnaut de Cerfvole, chevalier, sire de Châteauneuf, capitaine d'Évreux et de Beaumont-le- Rogier, reçoit dTvon le Cleder, dit le Grand, receveur de Beaumont, etc., 481^, H». 6^ t., sur 2,000^ à lui assignées sur la dite recepte par le Roy le !«' juillet 1356. C. V. un cerf rampant, cimier, une tête et col de cerf issant du casque. » Cette mention d^une écriture ancienne est évidemment la copie d'une pièce originale et mérite une entière confiance.
(3) Manuscrit d'Amiens. Froissart-Luce, t. V, p. 233.
(4) Texte choisi par M. Luce, dans son édition de Froissart. t. Y, p. '2:\.
(5) Eodem, p. 45.
(6) Luce, Histoire de Du Guesctin, t. !«', p. 32i-32o.
2à CHAPITRE 1" (13.. -1357).
jeune comte le dispensait de remplir personnellement les obligations militaires qui lui incombaient comme grand vassal de la couronne. Il avait d'ailleurs peu de dispositions pour la carrière des armes, et ne tarda pas à revêtir Thabit des frères prêcheurs de Tordre de Saint- Dominique. Son frère cadet, Philippe d'Alençon, se préparait aussi à entrer dans les ordres, et Pierre, le dernier des trois, celai qui devait un jour, à défaut de ses aînés, recueillir le comté, était beaucoup trop jeune en 4356 pour répondre à Tappel du roi Jean (1). Toutefois le comté n'en devait pas moins fournir son contingent normal. Marie d'Espagne, qui l'administrait au nom de son lils, s'empressa d'y pourvoir. Elle voulut même que la personne du comte fût représentée sur le champ de bataille par un chevalier digne de tenir sa place et de soutenir l'honneur de ses armes. Son choix se porta sur l'Archiprêtre, que lui recommandaient, outre l'éclat de services récents, le souvenir des relations qu'il avait eues naguère avec le connétable Charles d'Espagne, dont Marie était la cousine -germaine. Ainsi s'explique la particularité relevée par Froissart. Aux yeux du chroniqueur, eu égard aux *mœurs de l'époque , il y avait là quelque chose de frappant : un simple gentilhomme périgourdin, combattant sous les yeux du roi, avec les armes et les parures d'un membre de la famille royale ; les fleurs de lis de France recouvrant le modeste écu des Cervole. On dit que, vaniteux comme un quasi Gascon, l'Archiprêtre profita de la circonstance pour étaler un luxe princier, et qu'au milieu de la mêlée , sous son harnais fleurdelisé , il pouvait être confondu avec le roi Jean lui-même (2). Ne serait-ce pas en souvenir de cet épisode de sa vie qu'il eut la pensée de modifier ses armoiries personnelles? La famille des comtes d'Alençon, branche cadette de la maison de Valois, portait de France à la bordure besantée, et l'on a vu plus haut qu'à partir de 1356 l'Archiprétre avait ajouté à son écu piimitif une bordure analogue.
(1) C'est donc à tort que Froissarl, et d'après lui un grand nombre d'historiens, ont prétendu qu'à Poitiers l'Archiprétre représentait le jeune comte PieiTe d'Alençou. En 1356, le comte d'Alençon s'appelait encore Charles.
(2) Kervyn de Lettenhove, Chron, de Froissart, t. VI, p. 454.
Sa conduite à Poitiers ne démentit pas les espérances que les débuts de sa carrière avaient fait concevoir. À Dieu ne plaise que nous entrions ici dans les détails si connus de cette triste journée (1) ! Rappelons seulement les incidents principaux, auxquels Arnaud de Gervole a pris une part active. En prévision d'une bataille imminente, le roi Jean avait divisé son armée en trois corps, ou, comme on disait, en trois batailles^ la première sous les ordres du duc d'Orléans, la seconde sous les ordres du dauphin, et la troisième dont il s^était réservé le commandement direct. Mais, au moment d'engager l'action, il comprit la nécessité d'apporter quelque changement aux dispositions qu'il avait d'abord adoptées. Le rapport de ses éclaireurs venait de lui apprendre qoe les Anglais étaient solidement retranchés sur une éminence hérissée de vignes, de broussailles et de haies, en un lieu qu'on appelait des Plains de Maupertuis ». Parmi les chevaliers qu'il avait envoyés reconnaître la position, un des plus renommés par sa bravoure ne dissimula pas les dangers d'une attaque tentée malgré tant d'obstacles, saas précautions spéciales. Eustache de Ribemont donna le conseil de choisir et de prélever, dans toute l'armée, un corps d'élite, composé des hommes d'armes les plus sûrs, les mieux équipés, et de lancer ce corps contre les premières lignes anglaises, afin d'essayer de les rompre, tandis que le gros des trois batailles se tiendrait prêt à soivre et à seconder ce mouvement. « Ce conseil et avis plut grande- « ment au roy de France et dit que ainsi seroit-il fait. Adoncques par « le commandement du roy, sur cet arrêt, se départirent les deux « maréchaux, et chevauchèrent de bataille en bataille, et trièrent et « élurent et dessevrèrent à leur avis, par droite élection , jusques à '< trois cents chevaliers, les plus roides et plus apperts de tout l'ost, '« et chacun d'eux monté sur fleur de coursier et armé de toutes
(1) Froissart a eu tant d'occasions de recueillir sur la bataille de Poitiers des renseignements certains, qu*à cet égard il est permis d'admettre son exactitude rfiative. Nous adoptons sou récit, d'ailleurs très-vraisemblable, sans le soumettre à nn contrôle que nous n'épargnerons pas à maint autre passage des fameuses CJironiqueê.
2i CHAPITRE 1" (i3..-l357).
« pièces(l). » Une fois triée et réunie, cette avant-garde fut placée sous les ordres du connétable Gauthier de Biienne, duc d'Athènes, et des. deux maréchaux de France, Jean de Glermont et Arnoul d'Audrehera. Elle forma une quatrième division, qui prit le titre de « bataille des maréchaux », et à laquelle on adjoignit, comme soutien, comme renfort, une troupe d'Allemands commandée par les comtes de Nidau, de Nassau et de Sarrebruck. Un manuscrit des chroniques de Froissart, celui d'Amiens (2), a conservé le nom des principaux hommes d'armes qui méritèrent d'être rangés dans cette élite de la chevalerie. Celui de l'Archiprètre figure un des premiers sur la liste , à côté et même avant celui du sire de Ghâteauvilain, un des plus grands seigneurs de Champagne et de Bourgogne, dont Gervole devait un jour épouser la sœur et l'héritière.
On sait quel fut le triste sort de la bataille des maréchaux. Chargée d'attaquer une position inattaquable, contrainte de s'engager dans un chemin creux bordé d'un double rang de haies, elle se vit arrêtée par des obstacles qu'elle était hors d'état de surmonter. « Sitôt que ces gens d'armes furent là embattus, archers commencèrent à traire à exploit, et à mettre main en œuvre à deux côtés de la hayc , et à verser chevaux, et à enfiler tout dedans de ces longues sagettes barbues. Ces chevaux qui traits étoient, et qui les fers de ces longues sagettes sentoient et ressoignoient , ne vouloient avant aller, et se tournoient l'un de travers, l'autre de côté, ou ils cheoient et trebuchoient dessous leurs maîtres, qui ne se pouvoient aider ni relever... Et la bataille des maréchaux fut tantôt toute déroutée et déconfite par le trait des archers , si comme ci-dessus est dit, avec l'aide des hommes d'armes (Anglais) qui se boutoient entre eux quand ils étoient abattus, et les prenoient et occioient à volonté (3). » Jean de Glermont fut tué. Arnoul d'Audrehem demeura prisonnier. Plus heureux, l'Archiprètre échappa à ce premier désastre , et il en profita pour donner
(1) Froissart-BuchoD, t. 1, p. 342.
(2) Chr. de Froissart, éditées par M. Luce, t. V, p. 253. \'S) Froissort-BuchoD, t. I, p. 347.
LES DÉBUTS DE l'aRCBIPRÉTRE. 25
de nouvelle^ preuves d'un courage que n'abattait pas l'insuccès.
Encouragés par la déroute complète des maréchaux, les Anglais se décidèrent à prendre TofTensive. La division du dauphin, déjà frappée de panique, ne leur opposa qu^une faible résistance, et bientôt le roi Jean lui-même ordonna d'éloigner son fils aine, le futur Charles Y. Quant au corps placé sous les ordres du duc d'Orléans , il quitta le champ de bataille sans avoir été sérieusement engagé. A partir de ce moment, l'action se concentra entre l'armée anglaise tout entière et la bataille du roi Jean, réduite à ses seules forces. C'est alors qo'accoururent de toutes parts .les quelques chevaliers français résolus à tenter un effort suprême et à remplir jusqu'au bout leur devoir. A la fin de la joui*née, lorsque l'issue n'est plus douteuse, quels sont cenx qui se pressent autour du roi et combattent en désespérés? Froissart désigne particulièrement « le duc d'Athènes, connétable de France, et ses gens..., le sire de Chàteau-Villain et plusieurs bons chevaliers etécuyers de Bourgogne...; » enfin, « messire RegnauU de Cervoles, dit Archiprètre, armé pour le jeune comte d'Alençon (i). » Gauthier deBrienne, duc d'Athènes, et Jean de Chàteauvilain , dernier descendant mâle des sires de Chàteauvilain^ furent tués. L' Archiprètre fut « pris et durement navré (2) ». Il ne rendit les armes qu'aprèà avoir reçu d'honorables blessures. On ne risque pas de se tromper en lui appliquant, à lui, la juste réflexion du chroniqueur : k Et se acquittèrent si loyalement envers leur seigneur tous ceux qui demeurèrent à Poitiers, morts ou pris, que encore en sont les hoirs à honorer et les vaillans hommes qui se combattirent, à recommander (3). »
Baluze avait cru trouver dans un vieux compte la preuve que Cervole était tombé au pouvoir d'un de ses compatriotes, le bâtard de MoDsac,et que sa rançon, cautionnée par le maréchal d'Audrehem, avait été payée par le Trésor royal (4). Vérification faite, le texte est
(1) Froissart-Buchon, t. I, p. 330.
(2) Eodetn, p. 351.
(3) Eodem, p. 349.
(i) Balnze» VU. Pap. Aven., 1. 1 , p. 946.