‹ L'Archiprêtre: épisodes de la guerre de cent ans au XIVe siècleChapitre 5 sur 36 · GUAPITRE i*'(13..-43o · texte numérisé non relu

GUAPITRE i*'(13..-43o

postérieur de plusieurs années. II concerne la bataille de Brignais et non celle de Poitiers (1). En quelques mains que le sort des combats ait jeté TArchiprêtre, il eut bientôt recouvré sa liberté. Les vainqueurs ne savaient que faire de Timmense quantité de prisonniers qu'ils traînaient avec eux. Ils laissèrent le plus grand nombre rentrer provisoirement dans leurs foyers, à la condition qu'ils reviendraient a Bordeaux « dedans la Noël ensuivant », ou qu'ils solderaient avant ce délai les rançons convenues. Les blessés entre autres furent presque tous admis à jouir de ce privilège. 11 y a lieu de penser que l'Archiprêtre rentra en France dès que ses blessures le lui permirent, se procura sans retard la somme qu'il avait promise, et n'eut pas besoin, à l'expiration du terme, de regagner la terre d exil. Aussi, quand la trêve de Bordeaux fut conclue, et qu'il s'agit d'en régler les effets, les négociateurs purent jeter les yeux sur lui. Nous avons déjà dit qu'il fut un des commissaires chargés de veiller à l'exécution des conventions internationales. Il figure, au protocole du 27 mars 4357, sur la liste des « conservateurs ordonnés... en la vicomte de Limoges et en Berry, pour la partie du roy de France », laquelle liste comprend « le sire de Sully, le borgne de Prie, le baillif de Bourges, et monsieur Arnaud de Gervole, archiprêtre de Vélines (2) ». L'autorité qu'il avait conquise par sa bravoure durant la guerre le rendait assurément digne d'être choisi pour assurer le rétablissement de la paix.

Mais comment se fait-il qu'on le charge d'exercer une haute surveillance dans des provinces auxquelles il était jusqu'alors resté complètement étranger? C'est qu'il venait d'y conclure un brillant mariage. Il venait d'épouser Jeanne de Graçay, veuve d'André de Chauvigny, seigneur de Levroux (3). Elle était fille de Regnaud, baron de Graçay^

(1) Sim. Luce, Chron. de Froissart, t. Vï, sommaire,* page xxvii, note 3.

(2) Rymer, Fœdera, conventiones, etc. Loiidini, Churchill, 1704 et suiv., t. Vï, p. 2. C'est à cette édition de Rymer que nous renverrons toujours le lecteur.

(3) Les Grandes Chromques de France, t. VI, p. 240, se bornent à dire que l'Archiprètre avait épousé la veuve du seigneur de Levroux , et qu'il avait conservé les terres de celui-ci malgré la réclamation des héritiers. Les détails plus précis dans lesquels nous entrons sont empruntés à VHistoire du Berry, par LaThaumas-

LES DÉBUTS DE L ARCHIPRÊTRIj: . 27

seigneur de Tlsle, de Savigny, de la Ferté-Nabert, etc. Son premier mari, André de Ghauvigny-Levroux, était le dernier représentant mâle d'une branche cadette issue de Tancienne et illustre maison dès Ghauvigny, barons de Ghâteauroux, vicomtes de Brosse, etc. De leur union, aucun enfant ne restait. La riche succession d'André de Ghauvigny- Levroux revenait à des collatéraux, à ses cousins-germains, Guy et Guillaume Le Bouteiller de Senlis, fils de sa tante paternelle. Blanche de Ghauvigny . Seulement, il est probable que, suivant Tusage, il en avait laissé Tusufruit à sa veuve. En se remariant, Jeanne de Graçay put apporter à son second époux la jouissance des terres et seigneuries appartenant au premier. Arnaud de Gervole devint donc indirectement et provisoirement seigneur de Levroux et autres lieux. Le 16 mars 1357 (1), il en prend le titre dans un acte officiel, dans un engagement par lui contracté « es mains de nos seigneurs du grand Conseil du roy ». Plus tard, il essaya de convertir ses droits indirects et précaires en droits personnels et durables. Même après la mort de sa femme, qui seule en était régulièrement nantie, il conserva, malgré lopposition des héritiers légitimes d'André de Ghauvigny, les terres et châteaux dont il avait pris Thabitude de jouir (2).

Son mariage avec Jeanne de Graçay lui fournit un autre moyen de inrendre pied en Berry. Quelques années auparavant, Regnaud de Graçay, son beau-père, avait eu maille à partir avec la justice royale. Il s'était rendu coupable d'actes de rébellion à rencontre du bailli d'Orléans (3). A la suite et comme punition de ces actes, tous ses biens

sière, p. 582 et 647 ; ~ à un aiTêt du Parlement du 14 août 1364, Archices nationales. Xi*, 18, (^ 177; — et à une « demande de propriété pour messire Guy Le Bouteiller », en date du 15 juillet 1370, eodem, Xie, 19. Levroux est aujourd'hui un chef-lieu de canton de Tarrondissement de Châteauroux (Indre). Graçay est un chef-lieu de canton situé dans Tarrondissement de Bourges (Cher), mais contigu au département de Tlndre et très-rapproché de Levroux.

(1) Voir plus loin.

(2) Voyez la longue éoumératiou de ces terres et châteaux au début de Tarrèt du parlement de Paris du 14 août 1364, indiqué à Tune des notes précédentes.

(3) La Tliaumassière, Hist du Berry, loco citato.

furent mis sous le séquestre , et la démolition d'un de ses châteaux , celui de Savigny, fut régulièrement ordonnée. Pour échapper à la rigueur de la sentence, il n'eut d'autre ressource que d'affirmer en Gour de parlement qu'il avait donné à sa fille Jeanne le château condamné à périr. Ses torts étaient sans doute d'une gravité exceptionnelle, car, en 4357, malgré la haute position qu'occupait sa famille, il n'avait pas encore obtenu son pardon. L'administration de ses domaines fut alors confiée à son nouveau gendre. De là vient que, le le mars (1), « Arnaut de GervoUe, chevalier, seigneur de Ghastelneuf et de Levroux, » comparaissant à Paris devant le grand Gonseil du roi, en présence du duc de Normandie , son fils et lieutenant , reconnaît avoir reçu en garde « les chasteaux et terres de monseigneur Regnaut, seigneur de Grassay », et promet sous serment de. tenir et conseiTcr « les dis chasteaux* et terres au mieux et le plus profitablement » qu'il pourra, ainsi que « à Tonneur du roy... et au proffit de monseigneur Regnaut... »

Rien ne manquait au bonheur ni à l'ambition de TArchiprêtre. Il avait conquis, avec les éperons d'or, le renom d'un brave et loyal chevalier. Son titre de gardien des trêves, témoignage envié de la confiance royale, l'élevait au-dessus de ses égaux. Déjà seigneur de Ghâteauneuf-sur-Gharente , il avalt^ par sa femme, les profits et les droits honorifiques attachés à la grande seigneurie de Levroux. Il administrait, au nom de l'État, la fortune des barons de Graçay. Pour un cadet de Périgord, il avait fait un beau et rapide chemin. G'était peutêtre le cas de goûter quelques instants de calme et de repos. G'est, au contraire, le moment qu'il choisit pour se jeter dans une carrière d'aventures, plus retentissante et plus lucrative, mais aussi moins irréprochable que les heureux débuts de sa jeunesse.

(1) IHèces justificatives, n» IV.

L ARCHIPBÊTRB ET LRS COMPAGNIES EN PROVENCE

Vit-on jamais un changement en apparence aussi brusque s'opérer dans la conduite ci dans le caractère d'un homme? Nous venons de laisser TArchiprêlre, à la fin du mois de mars 1357, entouré de considération, d'estime, rangé parmi les plus dignes serviteurs de la royauté française et désigné par elle pour veiller au rétablissement de la paix. Dès le commencement de juillet nous le retrouvons au milieu d'une légion de soudards, dont il est le recruteur et le chef. Il donne le premier exemple de ces associations détestables qui, sous le nom de Compagnies franches ou simplement de Compagnies, s'apprêtaient à commencer la longue série de leurs tristes exploits. Avec celle qu'il dirige, il traverse le Rhône. Il se jette sur la Provence ; non content de la piller, il la ravage. Il fait trembler dans Avignon la cour pontificale, qui n'avait pas eu la prudence de se mettre à l'abri derrière une ceinture de remparts. Un an s'est à peine écoulé depuis là bataille de Poitiers, et déjà le chevalier sans reproche, celui qui soutenait avec tant de constance l'honneur des armes françaises , ne semble plus être qu'un aventurier sans drapeau , un condottiere sans pudeur. Il marche « escorté des malédictions de l'histoire » (i). Bientôt l'imagination populaire s'empare de ses actions, les exagère ou les dénature. Au

xy* siècle, sa vie est devenue le texte d'une foule d'inventions, de légendes, en sorte que le bon abbé Trithème, écrivant ses chroniques

(1} « Arnaud de Cervolle se montre tout d'abord escorté des malédictions de lliistoire. » Les Grandes Compagnies, par M. de Fréville, Bihl. de VEcole des Chartes, 1" série, t. Hl, p. 269.

latines au fond d'un cloître d'Allemagne, arrive à le nommer « ce fabuleux Archiprêtre, illum fabulosum Archipresbyterum (i) ». De nos jours encore, malgré les progrès de la science , que de fables mélangées à la biographie d'Arnaud de Gervole! Ne Ta-t-on pas comparé aux personnages des romans de la Table Ronde? N'a-t-on pas dit qu a le voir en compagnie de ses imitateurs, on croirait que ces personnages imaginaires « ont pris corps et sont entrés dans la vie réelle » (2)? Tâchons de revenir à des notions plus exactes. Étudié de près, le sujet n'a rien qui tienne du roman ni de la légende. C'est une simple page d'histoire, dans laquelle, comme toujours, les faits, si bizarres ou si imprévus qu'Us paraissent, s'enchaînent logiquement par des liens naturels, qu'une scrupuleuse analyse doit permettre de saisir et d'expliquer.

Aux époques troublées du moyen âge, le même phénomène s'est toujours reproduit : tantôt sous une forme et tantôt sous une autre, apparaissent des bandes et des chefs de partisans, qui, profitant du désordre, ravagent les campagnes, s'enrichissent aux dépens des populations laborieuses et se livrent impunément à des excès de tout genre. Le xu* siècle avait eu ses « routiers » (3)^ avant que le XIV* fût désolé par les Compagnies. Celles-ci, du reste, n'ont pas surgi brusquement, comme on l'admet en général. Elles n'ont pas attendu pour se montrer la catastrophe exceptionnelle de 1356. Dès l'année 1347, immédiatement après la bataille de Crécy, la Bretagne est la proie de leurs brigandages. Elles font aussi leur apparition en Limou-

(1) Chronic. Hirsaugiense, t. II, p. 246; cité par Baluze, VU. Pap, Aven, t. I, page 989.

(2) « A voir certaines figures historiques de cette période, un Arnaud de Cer- Yolle, un Eustache d*Auberchicourt, un Galehaut de Ribemont, par exemple, on dirait que les personnages mêmes de ces romans (ceux de la Table Ronde) ont pris corps et sont entrés dans la vie réelle. » S. Luce, Hist. de du Guesclin, t. I, page 166.

(3) Voyez sur les Routiers au xu» siècle le remarquable article de M. Géraud, Bibl. de l'Ecole des Chartes^ première série,, t. III, p. 125-147. Comparez Tarticle de M. deKréville sur les Compagnies du xivc siècle, eodem, p. 236-281.

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sin, dans l'une des deux provinces où TArchiprètre devait, dix ans après, remplir les difficiles fonctions de pacificateur (1). C'est qu'au fond l'origine des Compagnies franches est une conséquence fatale du mode de recrutement que nous avons eu l'occasion de signaler. Quand les officiers royaux refusaient de conserver aux gages du Trésor les groupes, les compagnies officielles de soudoyers qu'ils avaient enrôlés temporairement, ces derniers avaient soin de garder leur organisation militaire et de chercher ailleurs une occupation en rapport avec leurs aptitudes. Accoutumés à vivre de la guerre, si la guerre venait à leur manquer, ils se jetaient dans la cariîère des aventures. Imaginez maintenant ce qui dut arriver au lendemain de Poitiers. Victorieuse et économe, l'Angleterre licencie les troupes dont elle n'a plus besoin. Eiie se sépare d'auxiliaires coûteux, dont elle n'a rien à craindre; car elle se sent assez forte pour maintenir l'ordre dans ses possessions continentales envers et contre tous. Abattue par la défaite, épuisée par l'anarchie, la France oublie sa malheureuse armée. Pendant que les états généraux marchandent au dauphin le nombre d'hommes à entretenir et la quotité de la solde à leur payer, capitaines et soldats frémissent d'impatience. Que le roi de Navarre ou tout autre leur propose d'acheter leurs services, la plupart s'empresseront de consentir. Que personne ne les embauche, ils ont des besoins à satisfaire, des forces à utiliser; ils vont battre l'estrade pour leur compte personnel. Nul frein ne les arrête; s'il existe en France des lois qui les menacent, il n'y a plus de gouvernement, plus d'autorité locale en état de les leur appliquer. Mais ce qui est pire encore, c'est que les mœurs du temps, au lieu de leur suggérer d'honorables scrupules , les encourageaient à n'en avoir aucun. Quelques détails à cet égard ne seront pas inutiles. Ils nous serviront à jeter sur la conduite de l'Archiprôtre un premier rayon de lumière.

« Le métier de chef de compagnies, » dit avec raison M. Luce, « était très-bien porté au xiv® siècle; la prodigieuse fortune d'un Robert KnoUes, d'un Arnaud de Cervole, d'un Eustache d'Auberchicourt, en

'l*> S. Luce, Hint, de du Guesclin, t. I, p. 80.

sont une preuve éclatante (1). » Toutefois, le savant auteur de la Vie de du Guesclm ajoute en note que, même au xiv^ siècle, les capitaines qui avaient fait fortune dans les Compagnies restaient entachés d'une certaine flétrissure. A Tappui de cette restriction, M. Luce n'apporte qu'un exemple, un seul, a En 1370, dit-il, Robert Knoiles était parvenu au comble des richesses et des grandeurs; il commandait en France une armée d'invasion; et pourtant ses soldats le traitaient de vieux brigand, « veterem vespilionem, » et s'estimaient humiliés de lui obéir. » Tout ceci repose sur une erreur. Ge ne sont pas les soldats de KnoUes qui, en 1370, se déclaraient honteux de combattre sous ses ordres; ce sont des envieux, des jaloux, entraînés par un intrigant, qui allait devenir un traître, par Jean Mensterworlh; et ces envieux, ces jaloux, ne songeaient pas à qualifier le célèbre routier de vieux brigand. Us l'appelaient par dérision une vieille chauve-souris, ou plus littéralement le vétéran des chauve-souris (i). Selon eux, il était incapable de diriger une expédition au grand jour, de livrer un combat en rase campagne; il n'avait jamais dû ses succès qu*à des surprises de huit, dans le genre de celle qui lui livra la ville d'Auxerre en mars 1359. Quand ces divisions intestines eurent compromis le sort de la campagne, Mensterworth , de retour en Angleterre, formula contre Robert Knoiles de nouvelles accusations. « Mais l'antique probité de l'homme était si généralement connue qu'elle suffit à confondre Mensterworth d'imposture (3). » Telle fut l'issue du débat. Telle est la

(1) Luce, Histoire de du Guesclm, 1. 1, p. 109, texte et note.

(2) M. Luce a suivi le texte de la Chronique d'Angleterre^ du moine de Saint- Albaa, publiée à Londres en 1874. Tout en reproduisant ce même texte, un autre chroniqueur anglais, Walsingham, en fournit une légère variante, mdicentes dictos dominos non debere subjici ducatui vegpUionis veterani. » Dans les deux cas, il est évident que le mot « vespilio » n'est que la corruption ou Tabréviation du latin u vespertilio » qui signifie proprement chauve-souris.

(3) « Sed antiqua viri probitas cunctis nota id effecit, ut idem Johannes mendax reputaretur, et non solum ingralus sed infidus dicto Roberto prœdicaretur. #> Walsingham, Chronique insérée dans les Anglica de Camden, Francfort, 1602, page 528.

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conclusion à laquelle s^arrétent les chroniqueurs anglais , qui nous en ont donné le récit. Y a-t-il là, je le demande, la moindre trace d'une flétrissure quelconque s'attachant aux anciens chefs de Compagnies? En pareille matière il est permis de s'en tenir aux renseignements fournis par Froissart. S'il s'agissait de faits ou de dates, nous aurions à craindre les écarts de sa mémoire, les entraînements de son imagination. Mais jamais peintre d'histoire n'a reproduit avec une vérité plus sabissante les idées et les mœurs de son temps, ou du moins les idées et les mœurs des classes élevées, au milieu desquelles il aimait à vivre (1). Eh bien ! comment parle-t-il des capitaines de Compagnies? Ce n'est pas seulement l'indulgence qu'il accorde à leurs méfaits , il ne leur refuse aucun témoignage de sympathie. Pour quelques-uns d'entre eux, il va jusqu'aux marques de respect. On dirait même qu'il envie leurs prouesses, qu'il aurait voulu goûter, à leur exemple, les charmes de la vie d^aventures. Sa verve étincelle quand il trouve l'occasion d'exprimer les regrets d*un vieux soudard, un instant retiré des affaires, et qui se repent de s'être repenti. Est-ce bien Aimerigot Marcel, n'est-ce pas le chroniqueur lui-même qui s'écrie dans l'effusion de son cœur (2) : «Il n'est temps, ébattement^ ni gloire en ce monde que de gens d'armes, de guerroyer par la manière que nous avons fait ! Comment étions-nous réjouis, quand nous chevauchions à l'aventure, et nous pouvions trouver sur les champs un riche abbé, un riche prieur, un riche marchand, ou une route de muUes de Montpellier, de Narbonne, deLimoux, de Fougans, de Béziers, de Toulouse et de Carcassonne, chargées de drap de Bruxelles ou de Moutier-Yilliers, ou de pelleterie venant de la foire au Lendit, ou d'épiceries venant de Bruges, ou de draps de soie de Damas ou d'Alexandrie? Tout étoit nôtre ou rançonné à notre volonté. Tous les jours nous avions nouvel argent. Les vilains d'Auvergne et de Limousin nous pourvéoient, et nous amenoient en

(1) Le continuateur de Nangis, qui est un démocrate, voit les choses d'un autre œil. Préoccupé des souffrances populaires, il maudit les chefs de bandes. Mais il slndigne de rindulgence dont ils jouissent, des égards qu*on leur prodigue dans les classes supérieures. 11 confirme indirectement les révélations de Froissart.

(2) Froissart, édition Buchon, t. III, p. 62..

34 CHAPITRE II (i 357-1358).

notre chàtel les blés, la farine, le pain tout cuit, Tavoine pour les chevaux et la litière, les bons vins, les bœufs, les brebis et les moutons tout gras, la poulaille et la volaille. Nous étions gouvernés et étoffés comme rois, et quand nous chevauchions, tout le pays trembloit devant nous. Tout étoit nôtre, allant et retournant. Gomment primes-nousGarlac, moi et le bourg de Gompane? Et Galuset, moi et Perrot le Bernois? Gomment échelàmes-nous, vous(l) et moi, sans autre aide, le fort ch&tel de Merquer, qui est du comte Dauphin? Je ne le tins que cinq jours, et si, en reçus sur une table cinq mille francs. Et encore quittai-je mille pour Tamour des enfans du comte Dauphin! Par ma foi, cette vie étoit bonne et belle, et me tiens pour trop déçu de ce que j*ai rendu et vendu Aloyse (2); car il faisoit à tenir contre tout le monde, et si étoit, au jour que je le rendis, pourvu pour vivre et tenir, sans être rafraîchi d*autres pourveances, sept ans. Je me tiens de ce comte d'Armaignac trop vilainement déçu. Olim Barbe et Perrot le Bernois le me disoient bien que je m'en repentirois. Gertes, de ce que j*ai fait, je m*en repens trop grandement. >> Voilà un dithyrambe bien senti en rhonneur du métier de brigand. Mais après tout, Aimerigot Marcel n'était qu'un aventurier de bas étage. Lorsqu'il abandonnait le métier, il a s'en véoit trop abaissé de seigneurie et moins craint (3) ». A la rigueur, ses regrets se conçoivent. Voici une anecdote plus signiûcative.

G'est encore Froissart qui la raconte (4). a Si ouïs une fois dire au seigneur de Labreth, à Paris, où j'étois avecques autres seigneurs, une parole que je notai bien, mais je crois qu'il l'a dit par ébattement: toutefois, il me semble qu'il parla par grand sens et par grand avis à un chevalier de Bretagne qui l'avoit plusieurs fois servi ; car le chevalier lui avoit demandé des besognes de son pays, et comment il se savoit contenir à être François, et il répondit ainsi : « Dieu merci ! je me porte assez bien, mais j'avois plus d'argent, aussi avoient mes gens,

(1) U s'adresse à ses compagnons.

(2) Le fort d'AIoise, près de Saint-Flour, qu'Aimerigot Marcel avait consenti à reudi'e, sur les sollicitations pressantes du comte d'Armagnac.

(3) Froissart, eodem.

(4) Chroniques, édition Buchon, t. Il, p. 447.

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quand je fesois guerre pour la partie du roi d'Angleterre, que je n'tû maintenant; car quand nous chevauchions à l'aventure , ils nous saliloient en la main aucuns riches marchands de Toulouse, de Gondom^ de la Réole ou de Bergerac. Tous les jours nous ne faillions point que QOQS n'eussions quelque bonne prise, dont nous estoffions nos superfluités et joliétes ; et maintenant tout nous est mort. » Et le chevalier commença à rire et dit : « Monseigneur, voirement est ce la vie des Gascons : ils veulent volontiers sur autrui dommage. — Pourquoi je dis tantôt, qui entendis celle parole, que le sire de Labreth se repenloit près de ce que il étoit devenu François. » Vous figurez-vous ces gens du meilleur monde, chevaliers et seigneurs, devisant avec messire Armand-Amanieu, comte d'Albret, gendre du duc de Bourbon, beaufrère du roi Charles Y? Dans nos idées et dans nos mœurs, ils se garderaient de lui rappeler le temps où, sous prétexte de son alliance avec les Anglais, il se livrait au brigandage, ni plus ni moins que ses parents Béraut d'Albret, Perducas et autres, qui vécurent et qui resièrent chefs de bandes. Au xiv^ siècle, de tels scrupules ne venaient à l'espiit de personne. Franchement questionné, le comte d'Albret répond avec la même franchise, et, s'il exprime un regret, c'est celui d'avoir troqué sa « bonne et belle » vie d'aventurier contre des grandeurs qui le gênent ; « maintenant tout nous est mort 1 » Il faut donc admettre, sans la moindre réserve, qu'en France comme en Angleterre le métier de capitaine de Compagnies était fort bien porté, et que, s'il conduisait à fortune, il n'éloignait pas de la considération.

Cette anomalie, ]qui nous Révolte, tient à des causes multiples. Au milieu de certains raffinements d'une civilisation déjà très-avancée, les gens du xiv* siècle retenaient encore quelque chose de la barbarie morale qui caractérise les époques antérieures. Dans les basses classes de la société, la crainte du châtiment, le respect d'une justice qui commence à se montrer vigilante, refoule les mauvais instincts. Mais les classes dominantes, qui n'ont rien ou presque rien à craindre, s y livrent avec emportement. « Le comte de Foix, » dit M. yillemain(i),

(1) ViUemain, Cours de littérature au moyen âge, dix-septième leçon.

36 ciiAPiTRE II (1357-4358).

« aimait les vers, il passait pour le prince le plus vaillant, le plus aimable et le plus généreux de son temps. On vantait sa courtoisie, sa magnificence. Enfin, on ne pouvait lui reprocher qu'une seule action, il avait tué son fils... Et telle était encore la barbarie des mœurs, que rhorreur naturellement attachée à un tel forfait disparaissait presque dans les qualités chevaleresques du prince, et que Froissart vous raconte cela sans indignation, sans efl^roi. » Il ne faudrait pas croire que cette indifférence regrettable fût spéciale à notre grand chroniqueur. Elle se rencontre chez tous les historiens de Tépoque, en Espagne aussi bien qu*en France. (( Ce qui frappe surtout dans Ayala, » dit encore M. Yillemain, « c'est l'impassible fermeté avec laquelle il retrace les cruautés et les souffrances de ses personnages. Nulle part Ja férocité du moyen âge n'est plus fortement rendue. L'historien fait comprendre par lui-même ses héros ; sa pitié les accuserait trop et les ferait croire des monstres, tandis qu'ils n'étaient que des hommes passionnés dans un temps encore barbare (i). » Le brigandage à main armée exerçait sur eux l'attrait, le prestige, qu'il garde encore de nos jours parmi les populations arriérées de l'Europe. D'ailleurs, tous ou presque tous les capitaines des Compagnies appartenaient à la noblesse féodale (2), et les roturiers qui parvenaient à se glisser dans leurs rangs à force d'intelligence et de courage, tenaient à honneur d'imiter en tout leurs nobles collègues. Pour les gens de cette condition, molester le manant, piller le vilain, semblait la moindre des peccadilles. Après 1356, ils se laissèrent entraîner dans cette voie par un redoublement d'ardeur, auquel la vengeance n'était pas étrangère. Jacques Bonhomme avait essayé de secouer le joug traditionnel. D'un bout à l'autre de la France septentrionale éclataient des cris de révolte. Lorsqu'en juin 1358 le régent se rendit à Sens, l'attitude respectueuse^ empressée des habi-

(i) Cours de littércUure au moyen âge, seizième leçon.

(2) Parmi les capitaines d'origine étrangère, on en cite quelques-uns, comme Robert Knolles, qui étaient d'une basse extraction. Mais je suis convaincu que s'il était possible d'étudier les choses à fond, on arriverait à constater que tous les capitaines français un peu célèbres se rattachaient à des familles nobiliaires, au moins par des liens illégitimes.

l'aRCHIPRi^TRI!: et les compagnies en PROVENCE. 37

tants frappa Fesprit des contemporains comme une nouveauté, comme le premier symptôme d'une réaction monarchique et conservatrice. ff El fu receu en ladite cité (ledit régent) par les gens d'icelle moult honorablement, si comme ils le dévoient faire, comme à leur droit seigneur après le roy de France son père. Et toutes voies, avoit lors poQ de villes, cités ou autres en la langue d'oyl qui ne feussent meues contre les gentilshommes, tant en faveur de ceux de Paris, qui trop les haioient, comme pour le mouvement du peuple (i). d A ce mouvement, à cette explosion de la haine populaire, à ces tentatives de révolte contre les classes dominantes, les gentilshommes répondirent parles terribles représailles des Compagnies.

B'an autre côté, la noblesse féodale ne connaissait qu'une occupation, le métier des armes, ne recherchait qu'un plaisir, Témotion des champs de bataille. Elle aimait la guerre pour la guerre, elle la glorifiait, elle l'aurait volontiers sanctifiée. Écoutons sur ce point Froissart, car c'est toDJonrâ à lui qu'il faut revenir, si l'on veut connaître à fond les mœurs du xnr* siècle (2) : « Entre les solennités que le comte de Foix fait des hauts jours solennels de l'an^ il fait trop solennellement grand compte et grand'fête... où qu'il soit, de la nuit saint Nicolas en hiver. Et ne fait faire solennité par toute sa terre aussi haute, et aussi grande, et plus que le jour de Pâques. Et j'en vis bien l'apparent, car je fus là àtel jour. Tout le clergé de la ville d'Ortais, et toutes les gens, hommes et femmes et enfans, en procession, allèrent querre le comte au chastel; lequel tout à pied, avec le clergé et les processions, partit du chastel. Et vinrent à l'église Saint-Nicolas , et là chantoient un psaume du psautier David qui dit ainsi : Benedtctus Dominus meus qui docet manus meas adprxlium et dtgitosmeos ad bellum. Et quand cette psaume étoit unie, ils la recommençoient toudis. » Béni soit Dieu qui forme mes mains au combat et mes bras à la guerre ! Telle est la vraie prière des nobles au xiv* siècle, leur principal acte de foi. Ces gens-là ne connaissent que le Dieu des armées, ils oublient le Dieu des chrétiens. Quand

(i) Grandes Chroniques de France, t. VI, p. H2. (2) Froissart, édit Buchon, t. Il, p. 406..

38 CHAPITRE n (1357-1358).

la guerre nationale fait relâche, ils se rabattent sur la guerre civile; à défaut de celle-ci, sur les guerres privées ; à défaut de guerres privées, ils n'ont plus de ressource que la guerre de partisans, ou en d*autres termes, le brigandage à main armée.

Un sentiment non moins fort et non moins vivace que Tamour de la guerre poussait encore une foule de gentilshommes à choisir de préférence à toute autre la carrière des aventures. On parle souvent de la hiérarchie féodale et des liens de subordination qu'elle maintenait du haut en bas de l'échelle aristocratique. On oublie que cette subordination, plus apparente que sérieuse, se bornait à quelques devoirs ou à quelques formalités, et qu'en dehors de cas peu nombreux, d'obligations peu gênantes, chaque seigneur se considérait comme l'égal de son suzerain. Le vassal ne manquait même pas d'occasions ou de prétextes pour éluder les devoirs les plus stricts de la vassalité. En définitive, ce qui dominait au xiv" siècle dans l'aristocratie féodale, ce n'est pas le principe de solidarité et de subordination, c'est plutôt le principe d'isolement et d'indépendance. Allons plus loin sans crainte d'exagération. L'idéal des seigneurs féodaux se rapproche en certains points de l'idéal poursuivi par quelques socialistes modernes ; il consiste à (( faire de l'anarchie pure », suivant la formule deProudbon[l). En temps de calme, un suzerain énergique, le roi, les grands feudataires et autres parvenaient, tant bien que mal, à introduire un peu d'ordre et de discipline au sein de ce monde turbulent. En temps de crise, après le désastre de Poitiers, quand la royauté affaiblie, déconsidérée, tombait aux mains d'un jeune homme inexpérimenté, quand les pouvoirs locaux sombraient dans la même tourmente, quand « la bonne chevalerie étoit morte ou prise (2) », l'aristocratie féodale, réduite à ses éléments les moins purs, revendiquait son entière liberté comme un droit qu'elle n'avait jamais laissé prescrire. Un des premiers avantages que les gentilshommes entrevirent pour eux dans le désarroi général, c'est la faculté de violer impunément les ordonnances prohibi-

(1) Idée générale de la Révolution au xix^ siècle, Paris, Garaier, 1851, p. 283.

(2) Froissart, Chroniques^ édit. BuchoD, t. T, p. 362.

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tires des guerres privées. Non contents de se battre entre eux, on les voit sans cesse défier des roturiers, des communautés d'habitants, pour avoir an prétexte spécieux de les rançonner à leur aise. Ceux-là mêmes qui, dans le domaine royal ou dans les grands fiefs, acceptent des fonctions officielles, ceux qui se chargent d'exercer un commandement militaire, n'abdiquent aucune de leurs habitudes d'indiscipline et professent le même mépris pour les intérêts des populations. Les historiens qui prétendent excuser l'injustice des privilèges féodaux par ce motif qu'au moyen âge les nobles étaient les seuls soldats et les seuls gendarmes de la France, n'ont qu'à étudier avec soin les années qui suivirent la bataille de Poitiers ; ils verront quels singuliers soldats et surtout quels

étranges gendarmes la royauté française a trouvés dans les nobles de lODt rang et de tout pays. Le meilleur moyen qu'imaginèrent alors un grand nombre de gentilshommes, pour satisfaire à la fois leur amour de la guerre et leur passion d'indépendance absolue, fut d'embrasser la profession de capitaine de Compagnies franches. Nulle autre ne répondait mieux à ce double instinct; et voilà pourquoi les plus grands seigneurs de France, lorsqu'ils avaient goûté de la vie d'aventures, ne pouvaient plus s'en détacher. Voilà pourquoi le sire d'Âlbret, préférant au joug des grandeurs légitimes les émotions d'une vie librement hasardeuse, s*écriait devant Froissart : « Tout nous est mort maintenant! »

A côté d*un comte d'Albret, comparé à un beau-frère du roi de France, TArchiprêtre n'était qu'un mince personnage. S'il a cédé à des entraînements analogues, sa conduite ne devrait qu'à demi nous surprendre. Elle s'expliquerait déjà par l'influence du temps, par la contagion des mœurs. Après tout, qu'avait-il fait depuis sa jeunesse, sinon recruter et commander des compagnies au service de la France? Il va continuer le même métier sous une forme différente. Et encore, la différence est-elle aussi profonde qu'elle semble au premier abord? Est-il bien sûr qu'il n'ait pas agi dans l'intérêt de la France, avec l'assentiment tacite du gouvernement français (1)? Les deux provinces dans

(1) Dans un règlement général de compte, arrêté entre le roi Jean et TArchiprêtre, an moi» de juin 1362 {Pièces justificatives, n» XIII), le roi se reconnaît débi-

40 CHAPITRE II (1357-i358).

lesquelles il remplissait les fonctions de commissaire royal étaient pleines de gens d*armes et d*aventuriers sans emploi. Les débris de Tarmée vaincue refluaient pèle -mêle avec les parties licenciées de Tarmée victorieuse. Ils étaient là comme le loup de TÉcriture, quxrens quem devoret, cherchant une proie à dévorer. Comment les contenir ? Le désordre régnait partout ; nulle part une résistance sérieuse n'a été jugée possible, car nulle part elle n*a été tentée. Il n'y avait qu'un moyen de salut, c'était de détourner le fléau en l'éloignant (i); c'était d'entraîner les Compagnies hors du royaume. Le roi Jean et après lui Charles Y le Sage ont été contraints d'adopter ce système égoïste. Or, qu'a fait l'Archiprètre? Il a recruté les gens d'armes qui menaçaient de ravager le Limousin, et il les a conduits en Provence, sur une terre d'Empire. Quoi qu'en disent ses contemporains (2), sur ce point trop sévères, il n'a pas inventé les Compagnies depuis longtemps connues et que des circonstances fatales devaient multiplier inévitablement. Il n'est pas non plus le précurseur de ces chefs de pillards qui, pendant plus de dix années, allaient épouvanter la France. Il serait plutôt celui de du Guesclin, essayant d'entraîner les Compagnies en Espagne. Notez que le 16 mars 1357, il comparaît à Paris devant « mes-

teur de plusieurs « grosses sommes de deniers », à raison des services qu'Arnaud de Cervole avait rendus tant à lui qu'à son fils le régent « en diverses parties d'iceluy nostrc royaume et dehâr& ». En 1362, Texpédition de Provence est le seul acte connu de rArchiprêtre qui se soit accompli en dehors du royaume de France.

(1) Froissart a entrevu ce caractère ou ce but de l'expédition de Provence. « En ce même temps prit un chevalier que on clamoit monseigneur Regnault de Cervole, et communément TArchiprètre , et une grand' compagnie de gens d'armes, assemblés de tous pays, qui virent que leurs souldéesétoient faillies. Sinesaooient où gagner en France, Si s'en alërent premièh^meut vers Provence. » Édit. Buchon, t. I, p. 373.

(2) « Et ab istis primo sumpsit originem nomen Socialium, quod satis saltim citra montes pcrprius ignorabatur : habucruntquc ex tune usquequàque quam plurlmos re et nomine satellites et sequaces, qui, in pluribus partibus dicti regni, per plures annos po?t vagantes, in eis damna infinita intulerunt. » Baluze, Vit, Pap, Aven,, t. I, p. 337; première vie du pape Innocent VI.

L ARCHIPRÉTRB ET LES GOUPA&NIES EN PROVENGE. 41

seigneurs du grand conseil du roy, notre sire, et monseigneur le duc de Normandie, dalphin de Viennois, son ainsné filz et lieutenant (I) ». Immédiatement après, il commence à réunir des soldats, puisqu'au mois de juillet suivant il a son armée, il s*est mis en campagne, il est déjà prêt à passer le Rhône. Si cette coïncidence ne prouve pas que Cervole ait eu Tassentiment du pouvoir suprême, elle tend à le faire supposer, et la suite des événements ajoute à cette hypothèse un caractère de vraisemblance qui la rend acceptable. Il ne nous reste plus qu*à expliquer comment et pourquoi rArchiprétre a dirigé ses pas du côté de la Provence.

Gomme la plupart des pays compris autrefois dans les limites du royaume d'Arles, la Provence relevait de Tempire d'Allemagne, et Wiait sous la suzeraineté plus ou moins efficace, plus ou moins nominale des empereurs. Elle se divisait en deux parties distinctes. La première se composait du Gomtat Yenaissin et de la ville d'Avignon : elle appartenait aux papes. La seconde se composait du comté de Forcalqoier, situé au nord de la Durance, et du comté de Provence proprement dit, situé entre la Durance et la Méditerranée : elle appartenait aux rois de Naples de la maison d'Anjou-Sicile, issue de la maison de France. Depuis quelques années, cette dernière partie était le foyer de querelles et parfois le théâtre de luttes sans cesse renaissantes. Deux familles illustres, celle des Baux et celle des Duras, entretenaient avec leur suzerain légitime une guerre, tantôt sourde, tantôt ouverte et déclarée, dont l'origine se rattache à des incidents trop curieux, trop caractéristiques, pour que nous les passions sous silence (2). On sait que Jeanne d'Anjou-Sicile, reine de Naples, si connue au xiv* siècle sous le nom de la reine Jeanne, avait eu pour premier mari André de Hongrie, qui périt de mort violente en 1345. Elle fut accusée de l'avoir fait

(1) Voir aa chapitre précédent.

(2) Nous en empruntons le récit soit à l'Histoire de Provence, par Bouche , dont ooQs citons même quelques phrases, soit à celle de Gaufiridi. Mais nous avons eu soia de les contrôler toutes deux à Taide des notes de Baluze sur les Vies des Papes f^Aviçfum, ainsi qu'à Faide de l'Histoire généalogique du P. Anselme, et de F Art de térifer les dates.

ou tout au moins de l'avoir laissé étrangler. A la nouvelle de ce crime odieux, le frère de la victime, Louis de Hongrie, accourut à la tête d'une armée, envahit les États napolitains, et poursuivit de sa juste vengeance les auteurs ou les complices de l'assassinat. Les soupçons se portaient, entre autres, sur les princes de la famille de Duras, alliés à la famille d'Anjou, et qui étaient appelés à recueillir l'héritage de celleci, au cas que la reine Jeanne décédât sans enfants. Un d'eux, Tafné, Charles de Duras, périt sur l'échafaud par l'ordre de Louis de Hongrie. Il laissait une jeune veuve, Marie d'Anjou-Sicile, la propre sœur de la reine Jeanne.

Dans le cours de la même année (1348), un des plus grands seigneurs de la Provence, qui était en même temps un des plus hauts dignitaires du royaume de Naples, Hugues des Baux (1), sire desBaux, comte d'Avellino, amiral de Sicile, se rendit à Naples à la tête de sa flotte, sous prétexte de visiter la reine. A ce moment Marie de Sicile, au début de son veuvage, vivait retirée au château de l'Œuf. Hugues des Baux, qui la connaissait beaucoup, « estant sa commère, » ne manqua pas de lui rendre visite. Il se présenta au château, accompagné de son fils et d'un grand nombre de serviteui*s armés. Son titre d'amiral écartait la moindre défiance. Les portes s'ouvrirent devant lui et devant son cortège. « 11 entra dans la chambre de la princesse, et là, sans beaucoup de persuasiQn (!!), il la fit prendre et épouser par force à Robert, son fils aîné, et la porter avec grands cris et pleurs sur une de ses galères (2). » Cependant la reine Jeanne, à peine débarrassée de son premier époux, n'avait pas tardé à se remarier; elle avait épousé en secondes noces son cousin, Louis d'Anjou, prince de Tarente. Quand

(1) La famille des Baux tirait son nom d'un bourg de Provence , aujourd'hui commune du canton de Saint-Remy, arrondissement d* Arles (Bouches-du-Rhêne). Celui de ses membres dont il est ici question s'appelait bien Hugues: je n*en citerai d'autre preuve que le contrat de mariage de sa fille Étiennette des Baux avec le sire de RoussiUon. Voyez plus loin.

(2) Bouche, Hist. de Provence, t. II, p. 378-379. Le récit de Bouche est confirmé par tous les historiens, seulement cet auteur a tort de donner & Hugues des Baux le prénom de Renaud. Cpr. VHisL généal, du P. Anselme, 1. 1, p. 400.

l'ARCHIPRÉTRE et les compagnies en PROVENCE. 43

le roi Lonb apprit Taudacieux atteDiat dont sa belle-sœur venait d*étre victime, il se transporta sur la flotte, délivra la princesse Marie, fit tuer sur place Hugues des Baux, et emmena prisonnier le jeune Robert, qui fut enfermé dans « ce même château de TOËuf où il avait commis le crime ». Ge n'est là encore que le commencement du drame, dont voici le dénouement. En 1353, Marie d'Anjou, « voyant qu'elle était mariée sans avoir de mari, » éprouva le besoin de régulariser sa position. Robert des Baux était toujours prisonnier. Un beau jour, elle alla ]e visiter, c< accompagnée de quatre de ses gentilshommes ou affidez , par lesquelz, d'un transport de rage, après lui avoir reproché sa perfidie, elle le fit tuer en sa présence et jeta son corps à la mer. Après qnoy, se voyant libre et en état de pouvoir être mariée, elle épousa pcQ après Philippe de Tarente, qui fut puis empereur titulaire de Gonstantinople, frère de Louis, roi de Naples et mary de la reine Jeanne (1). » Il n'en fallait pas tant au moyen âge pour susciter entre deux familles poissantes une haine mortelle, et produire une longue série de représailles, à la façon des vénale t ta de la Gorse. Par suite de la mort de Robert, son frère puîné, Raymond des Baux recueillit seul l'immense héritage de leur maison. Sa première pensée fut une pensée de vengeance, son premier soin fut de chercher à la satisfaire.

Ge n'était pas le seul orage que la maison d'Anjou eût déchaîné sur ses possessions de Provence. En épousant son cousin, Louis de Tarente, la reine Jeanne avait provoqué l'inimitié des Duras, dont cette union imprévue déroutait les espérances ambitieuses. Un des frères de Gbarles, de celui qui périt sur l'échafaud en 1348, Louis de Duras , fut accusé d'avoir comploté la mort du nouveau roi de Naples : il fut jeté en prison. Un autre frère des deux précédents, Robert, craignant de se voir arrêté à son tour, quitta l'Italie et vint se réfugier à Avignon auprès de son oncle maternel, le célèbre cardinal de Talleyrand-Périgord (2). Après les détails de mœurs que nous venons de fournir, nous

(1) Bouche, eodern.

(2) Voyez sur le cardinal de Talieyrand, qui fut d'abord évêque d'Auxerre, sur

les érénements auxquels il prit part et les nombreuses accusations dont il fut lobjet, la longue notice que lui a consacrée Baluze, V%L Pap, Aven,, 1. 1, p. 770 et s«.

U GUAPiTRË 11 (1357-1358).

n'étonnerons personne en disant que ce prélat lai-même passait pour avoir connu, sinon encouragé, les criminelles entreprises de ses neveux. Il partageait ouvertement leur haine pour la maison d'Anjou-Sicile. Grâce à sa protection, Robert de Duras se vit bientôt en état d'entamer les hostilités contre les représentants de l'autorité royale en Provence. Il s'allia avec Raymond des Baux. L'un et l'autre comptaient de nombreux parents, et des amis encore plus nombreux dans tout le bassin du Rhône. Une foule de mécontents se joignirent à eux (1). Mais Philippe de Tarente, beau-frère de la reine Jeanne, et son lieutenant en ces parties, convoqua les états, rassembla des troupes et vint attaquer les rebelles jusque dans leurs derniers retranchements. Investi par un corps d'armée, sous les ordres du sénéchal Foulques d'Agoult, le formidable château des Baux fut réduit à capituler. Heureusement pour eux, Raymond des Baux et Robert de Duras parvinrent à s'enfuir avant cette capitulation. C'est alors que Robert de Duras, découragé, quitta la partie et vint offrir ses services au roi Jean. Sa mort fut plus honorable que sa vie, car il tomba les armes à la main sur le champ de bataille de Poitiers. Plus opiniâtre en sa vengeance, Raymond des Baux ne se considéra pas comme irrévocablement battu. Il en fut quitte pour attendre une occasion plus favorable et chercher une alliance plus sûre.

Maintenant il est facile de pressentir ce qui décida l'Archiprètre à se rendre en Provence. Il y vint à Tinstigation et sur l'appel du sire des Baux et de ses adhérents (2). Un traité formel intervint entre eux.

Comparez surtout celle que M. Léon Dessalles a publiée dans le Calendrier de la Dordogne, année 1844.

(1) La noblesse de Provence presque tout entière se prononça en leur faveur. Baluze, VU. Pap. Aven., 1. 1, p. 360.

(2) « Hujus tempore, et sub anno mcccl vu, dominus Amaldus de Servola... ex tractatu domini Amadei de Baucio, domini Raimundi de Baucio, comitis de Avellino, domini Caroli de Picerio, domini Garmoti de Atrio, domini Bertrandi de Bidossio et domini Johannis de Rebufello, et fere omnium nobilium de Provincia, fecerunt, ordinaverunt... » Baluze, Vit. Pap. Aven., i. I, p. 360; troisième vie du pape Innocent VI.

l'aBCHIPRÊTRE et les compagnies en PROVENCE. 45

Parmi les seigneurs provençaux qui le conclurent, je remarque un nommé Jean de RebufTel, ou, d*après Yillani, Jean RabufTeilo de Nice. Celui-là, selon toute apparence, n*est autre qu'un vaillant chevalier dont il est souvent question dans l'histoire de Nîmes (1). Il avait combattu à Poitiers dans les rangs de Farmée française. Gomme TArchiprêtre, il était tombé entre les mains des Anglais, et dans le cours de sa vie, il donna des preuves nombreuses de son dévouement à la Fraoce (2). Si ces faits, si cette alliance de Gervole avec les seigneurs provençaux, en guerre avec le roi de Naples, n'étaient rapportés que par un seul auteur, on pourrait hésiter à les admettre. Mais ils résultent de l'ensemble des documents connus , et les historiens de la Provence b regardent comme incontestables. Au xiv* siècle, le bruit public allait encore plus loin. 11 imputait au pape Innocent YI et à ceux qu'on appelait « les cardinaux du Limousin » d'avoir encouragé secrètement les desseins des confédérés. Pour comprendre ce dernier détail, il faut se rappeler que Clément YI et Innocent YI étaient originaires du Limousin. Tous deux peuplèrent le sacré collège de leurs compatriotes et de leurs parents. A la tète du cortège qui accompagna les restes mortels de Clément YI jusqu'à l'abbaye de la Chaise-Dieu, on distinguait son frère, ses trois neveux et son cousin , qu'avant de mourir il avait promus au cardinalat (3). Dès les premières années de son avènement, Innocent YI imita l'exemple de son prédécesseur. En 1357, il avait déjà revêtu de la pourpre romaine deux de ses neveux, Audouin Aubert et Pierre de Montruc, ainsi qu'un de ses compatriotes, Hélie de Saint- Yrieix (4). Yoilà ceux qu'on nommait alors lès cardinaux du

(1) Ménard, IJint. de NUnes, t. II, p. 162, el passim,

(2) Voy. Bibl. nat.. Quittances, 26,002. 10 juin 1359, quittance donnée par Jean Rebuffel, chevalier, de la somme de 98 écus d'or, à lui attribuée par le comte de Poitiers, lieutenant du roi es parties de Languedoc, à raison de firais et dépens que lui a occasionnés « certain voyage de par ledit mons. de Poitiers, pour faire certaine besogne concernant Thonneur et proffit dudit mons. ».

(3) Baluze, VU. Pap. Aven,, t. I, p. 322.

(4) Eodenif p. 925, notice sur Audoin Aubert, ancien évéque d'Auxerre ; p. 936, notice îiur Pierre de Montruc; p. 931, notice sur Hélle de Saint-Yrielx.

limousin, et qui, disait-on, approuvcûent secrètement une combinaison dont la réussite assurait la paix et la sécurité de leur pays natal. Quant au pape , il est possible qu*il éprouvât peu de sympathie pour la maison d*Anjou-Sicile. Bien qu'issus de saint Louis, les princes de cette maison ne méritaient pas plus Taffection que Festime. En ce moment méme^ le mari de la reine Jeanne, Louis de Tarente était sous le coup d'une excommunication dont il avait été frappé directement parle souverain pontife (1). Toutefois, Innocent VI avait déjà montré qu'il était incapable d'encourager la révolte de vassaux contre leur suzerain (2), et rien n'autorise à croire qu'il démentit cette fois les sages et prudentes habitudes de sa vie entière.

Mais il y avait, à côté du pape, presque au même degré d'élévation et surtout d'influence, un personnage célèbre, que le bruit public accusait avec plus de vraisemblance. C'était l'oncle des Duras, le cardinal de Talleyrand-Périgord. Il n'avait pas seulement encouragé l'alliance des Provençaux et de l'Archiprétre : suivant les contemporains, il avait tout réglé, tout organisé (3); il était le véritable promoteur de l'entreprise. Au milieu des accusations passionnées et souvent contradictoires dont ce prélat a été l'objet, il est difficile d'apprécier exactement sa conduite. Beaucoup de points restent obscurs. Cependant M. Dessalles, qui a consacré à la biographie du cardinal de Talleyrand une notice consciencieuse, n'est pas éloigné d'admettre qu'en efl'et il a pris une part active à la révolte des seigneurs provençaux (4). Serait-ce lui qui leur a suggéré l'idée de recruter des auxiliaires en France, parmi les gens d'armes sans emploi, les capitaines en quête d'aventures? Serait-ce lui qui les a mis en rapport avec son compatriote Arnaud de Cervole, archiprètre^ de Vélines, qu'il devait connaître bien mieux qu'eux?

(1) Annales eccL de Baronius continuées par Od. Ilayn., Ad annum 1359, § 4.

(2) Baluze, Vit. Pap. Aven., t. I, p. 776.

(3) « Nec non preedicta omnia dicebantur ordinata fuisse par dominum Talayrandum. » Baluze, VU. Pap. Aven., t. I, p. 360.

(4) Calendrier du département de la Dordogne de 1844. Comparez encore ce que dit M. Dessalles dans sa notice sur Arnaud de Gcrvole, Calendrier de 1848, page 247.

l'aRCHIPRÊTEB et les compagnies en PROVENCE. M

A supposer que son intervention ait été moins directe et moins ostenâible, elle serait encore digne de remarque. Quand on voit un cardinal de rÉglise romaine, un des membres les plus influents du sacré collège, un des prélats les plus renommés de son époque par son esprit et son savoir, et surtout un des amis les plus dévoués de la France, patronner une cause, approuver une expédition, on aurait mauvaise grâce à se montrer sévère à Tégard des soldats français qui ont consenti à faire partie de cette expédition , ou vis-à-vis des capitaines qui ont mis leur épée au service de cette cause.

En tout cas, ils se trompent évidemment les chroniqueurs qui reprochent à TArchiprètre d'être venu en Provence sans aucun titre , sans autre but que celui de piller et de s'enrîchir (d). Indépendamment des services qu'il rendait à la France en éloignant d>lle une légion d'aventuriers, Cervole devait se croire autorisé, couvert par Tinitiative de ceux qui rappelaient. Il ne faisait qu'accepter un rôle dans un de ces conflits dont le régime féodal offre tant d'exemples et qui semblent être la conséquence inévitable d'une organisation vicieuse. Conformément aux mœurs et aux habitudes du siècle, la maison des Baux, la maison de Duras, étaient en droit de prétendre qu'elles avaient « juste l5'nerre(2)» avec la maison d'Anjou-Sicile. Quand l'Archiprétre s'engageait à leur prêter main-forte, il acquérait le droit de combattre^ au même titre que ses nouveaux alliés. Froissart, qui s'y connaît, n'exige pas tant de conditions pour admettre un véritable chevalier à tirer l'épée du fourreau. Ils se trompent encore les chroniqueurs qui nous racontent que Cervole et les plus grands seigneurs de la Provence ne craignaient pas d'intituler leur association : , « Societa dcU'acquisto, » la Société des gens qui convoitent le bien d'autrui. S'il est vrai qu'ils ne songeaient qu au pillage, ils avaient au moins la prudence de dissi-

(1) « Nullum titulum habentes ipsam (Provinciam) debellandi aut damniflcandi, nisi tanqaam prsBdones publie! aut agronim depopulatores... » Baluze, VU. Pap, Avm., 1. 1, p. 334 ; première vie dlnnocent VI.

(2) C'est Feic pression consacrée dont les nobles se servaient au xiv* siècle pour exprimer qu'ils se trouTaient dans un cas de guerre privée, conforme aux règles en usage parmi eux.

muler leurs desseins. Ils ne se seraient pas exposés de gaieté de cœur à soulever Tanim ad version publique, lorsqu*ils avaient à invoquer contre la maison d'Anjou Texcuse de motifs universellement connus. Plus vraisemblable et plus exacte est la vieille chronique de Montpellier, que nous avons déjà citée. Écrit au jour le jour, en guise d'éphémérides, sans prétention, sans parti pris, le Thalamus parvus est un document digne de foi. En dehors des noms qu'il estropie, il contient sur les faits des renseignements qui n'ont qu'un tort, c'est d'être trop succincts. Or il n'oublie pas d'attester qu'ici l'Archiprêtre n est que l'allié de la famille des Baux, l'exécuteur de la vengeance d'autrui. 11 ajoute que ses gens se faisaient appeler la Grande Compagnie, « la Gran Gompanha (1). » Tel est le nom qu ils prenaient^ nom que l'histoire ne leur a pas laissé. Elle s'est réservé de l'appliquer à d'autres, non pas aux soldats de l'Archiprêtre, mais, chose étrange! aux routiers qu'il devait combattre un jour sous les murs de Briguais.

Arnaud de Gervole avait commencé le recrutement de ses troupes en Limousin ; il le continua en Auvergne et jusque dans la vallée du Rhône (3). Lorsqu'il arriva sur les bords du fleuve, il était à la tête d'une petite armée, tant il est vrai que les circonstances encourageaient son entreprise. On ne connaît pas le nom des lieutenants qu'il s'était choisis ; on sait uniquement qu'il était accompagné de son frère, Pierre de Gervole , et qu'il lui laissait une part du commandement en chef (3). Jusqu'ici tout se passait en France ; aucune trace de désordre; aucune réclamation ne s'élève contre les gens de TArchiprêtre, et rien

(i) n En Tan... que hom comta mgcclyji, fon dissipada la Proenssa per unas gens, que se apelavon la Gran Companlia, e Itir cap fasia se apelar Arquipestre de Vezinas, am los Bausenx... » Tkalamus parvus, Montpellier, 1840, p. 352.

(2) « Et coadimaverunt se in LemoYicino , in Aryeraia, et per illas partes circa Rodanum. » Baluze, Vit, Pap, Aven., 1. 1, p. 360; troisième vie du pape Innocent VI. Le même texte porte leur nombre à quatre mille hommes , tant de pied que de cheval, « in summa quatuor millia hominum. »

(3) La Chronique de Saint-Victor dit que ce fut « une conjuration faite contre la reine Jeanne, et tramée... par le comte d'Avelin..., avec Arnaud et Pierre de Ser- Yole... » Histoire de Marseille, par Antoine de Ruffi, 2« édition, Marseille, H. Martel, 1696, p. 179.

l'aBGHIPRÊTRB et LBS CONPAOIIISS en PH07ENGE. 49

rien ne contrarie ni leur rassemblement ni leur marche. Le jeudi 13 juillet 1357, ils franchissent le Rhône sans la moindre difficulté; un seigneur riverain leur en avait livré le passage (1). Assurément, cette connivence était chose prévue; car le seigneur dont il s'agit, Aymar, sire de Roussillon et d'Annonay, venait d'épouser Étiennette des Baux, fille de feu Hugues des Baux, sire des Baux, comte d'Avellino, et de Jeanne d'Apchier, la propre sœur de Raymond, du promoteur de la guerre (2). En Dauphiné^Cervole se retrouve sur une terre qu'une donation récente avait jointe au domaine des Valois. Il y rencontre encore des adhérents. De là il passe dans le comtat Yenaissin, domaine du souverain pontife. Il s'y arrête quelques jours, avant de pénétrer sur le territoire ennemi. Pour la première fois^ on reproche à ses troupes (foelques dégâts sans importance (3). Cependant la plus vive inquiétude régnait dans la ville d'Avignon, qui ne possédait pas encore la magnifique enceinte de murailles dont les restes, conservés jusqu'à ooos, excitent l'admiration des connaisseurs. Jusqu'alors les habitants avaient refusé de reconnaître la vente que la reine Jeanne, jadis leur souveraine, avait faite de ses droits au pape Clément YI (4). Ils se demandaient si , dans ces conditions , leur qualité de sujets du pape était assez bien établie pour leur assurer une protection efficace. Leur neutralité même était contestable. Ils ne dissimulaient pas les sympathies

(1) « Et sob die jovis ira juUi dicti anni (1357), de consensu domini de Rossilion transiveruQt Rodanum. » Baluze, loco cilato.

(2) Ifwenlaire des titres de la maison ducale de Bourbon, par M. Huilhard BrehoDes, 1 1, n» 2,723. Les conventions matrimoniales portent la date du 18 novembre 1356. Le 20 novembre suivant, un mandataire du sire de Roussillon épousa par procuration Étiennette des Baux, dans la chapelle du château des Baux. Comparez eodem, n» 2,735. Robert des Baux, tué par la princesse Marie d'Anjou, y est indiqué comme le firère, déjà mort, de Raymond et d'Étiennette.

(3) « NonntdH de regno (Galliœ scilicet) et Delphinatu... comitatum nostrum Yennsini... intraverunt, ubi diebus aliquibus commorati, tandem post aliqua damna, qn» intulerunt ibidem, in dictum comitatum Provincise descenderunt. » AmuUês eeele*., ad annum 1357, § 4. Lettre du pape au roi Jean (voir ci-dessous).

(4) Innocent VI n*entra réellement en possession de la ville d'Avignon qu*au mois d*aoùt 1358. Baluze, VU, pap. Aven,, t. I, p. 352.

que leur inspirait la cause de leurs anciens mattres, et Philippe de Tarente, lieutenant de la cour de Naples en Provence, ne se trouvant pas en état de tenir la campagne, était venu chercher un asile au milieu d'eux. Établi à Avignon, dont il avait fait son quartier général, protégé par quelques membres du sacré collège, il recrutait des soldats, des alliés, et se préparait à soutenir une lutte énergique. En cas d'attaque subite, il comptait sur trois galères marseillaises, bien montées, bien défendues, qui stationnaient dans les eaux du Rhône, et n'attendaient qu'un ordre de sa part pour assurer sa fuite (i). Malgré l'irritation que ces faits devaient lui causer, l'Archiprétre eut la sagesse de publier hautement qu'il était résolu à respecter une ville appartenant de droit au souverain pontife. Il n'avait, disait-il, affaire qu'au roi Louis ou à son frère, le prince de Tarente, et il ne voulait les attaquer que sur leur propre terrain. Ensuite et comme preuve de la sincérité de sa protestation, il passa la Durance, que ses adversaires renoncèrent à lui disputer. Mais le pape ne se soucia point d'être une seconde fois à la merci de la générosité d'une bande de routiei?. Il réunit autour de lui les forces qu'il put se procurer à la hâte : il s'empressa de mettre Avignon à l'abri d'un coup de main; et dès qu*il eut paré aux nécessités urgentes, il entreprit d'édifier les superbes murailles que nous rappelions tout à l'heure et dont l'origine se rattache ainsi à l'expédition d'Arnaud de Cervole (2).

Une fois en pays ennemi, les gens de l'Archiprétre ne se conduisirent ni mieux ni pis que n'avaient coutume de se conduire, au xu* siècle, les armées régulières. La Provence était riche et ses campagnes sans

(1) Hist. de MarseiUe, par de Roffi, p. 182 et poMtm. Pour les autres détails, Yoyez Math. VUlani, Utorie, lib. VU, c. 87, et les Vies du pape Innocent VI, éditées par Baluze.

(2) S'il faut en croire les historiens du pape Innocent Yl, les murs d'Âyignon auraient été construits et presque terminés eu 1357-1358, à propos de Texpédition de TÀrchiprétre. Cpr. Thesaur. anecdot, p. 1050, lettre dlnnocent VI confiant à deux personnes « curam civitatis Avenionnensis mûris circumcingendœ , » septembre 1361. Cest Texpédition de rArchiprêtre qui inspira le projet; mais Taxécution ne vint qu'après.

l'ABGHIPRÊTRE et les compagnies en PROVENCE. SI

défense. On peut dire d*elles et du sort qu'elles eurent à subir, ce que Froissart rapporte au sujet du Languedoc et d*une « chevauchée » dirigée par le Prince Noir, au commencement de Tannée 1366 (1). w Sachez que ce pays de Garcassonnois, de Narbonnois et de Toulousain, où les Anglois furent en cette saison , étoit en devant un des plus gras pays du monde, bonnes gens et'simples gens, qui ne savoient que c*étoit de guerre, car oncques ne furent guerroyés, ni n'avoient été en devant ainçois que le prince de Galles y conversât (2). Si trouvoient les Anglois et les Gascons le pays plein et dru , les chambres parées de kientes et de draps, les écrins et les coffres pleins de bons joyaux. Mais rien ne demeuroit de bon devant ces pillards. Ils emportoient tout, et par especial. Gascons, qui sont moult convoiteux. » Quand le fils atné du roi d^Angleterre, quand le héros de Poitiers laissait libre carrière aux convoitises de ses soldats, Arnaud de Gervole pouvait-il songer à modérer les siens? En supposant qu'il ait eu la force d'arrêter des excès inévitables, j'admets sans peine qu'il n'en ait pas fait grand usage. Avec les habitudes de son siècle, il avait cette absence de scrupules qui en est le trait caractéristique.

Un cri de douleur et d'effroi retentit d'un bout à l'autre de la Provence. Jusque-là cette contrée, tranquille et prospère, n'avait connu que par ouï-dire les calamités de la guerre de Cent ans, ou les misères non moins profondes qu'une anarchie sanglante infligeait à l'Italie. L'épreuve qu'elle en fit lui parut d'autant plus dure que c'était la première. Surpris et indigné, le pape écrivit à l'Empereur, en lui rappelant qu'il devait aide et protection au malheureux pays dont il était le suzerain (3). En même temps, Innocent YI dénonçait au roi de France les excès commis par les sujets de sa couronne et le suppliait

(i) Froissart-Bachon, 1. 1, p. 315.

(2) y contenaX, s'y dirigeAt. Buchon, eodem, t. I, p. vni. — Kientes, tapis, eod. p. XIX. — Ùraps, pour draperies, s'employait aussi pour habits, eod., p. xx.

(3) inn. eccL d'Od. Rayn, cui annum 1337. § 3. Les lettres d'Innocent VI à TEmpereur sont datées, Tune du vui des calendes d*aoùt, Tautre du zv des calendes de septembre.

d*y mettre ordre. Une des lettres qu'il lui adressa contient rénumération rapide des faits qui ont le plus frappé Tesprit du souverain pontife. « Bien que les bandes descendues en Provence soient indifféremment et universellement redoutables, elles s'attaquent surtout aux églises et aux ecclésiastiques, en sorte qu'elles montrent au grand jour la malice de leur cœur, puisqu'elles ne craignent pas d'offenser Dieu dans la personne de ses ministres. Elles ont pris certaines localités, elles en ont détruit d'autres qui appartiennent de plein droit soit aux églises, soit aux monastères, et les horreurs qu'elles y ont commises sont telles que la plume refuse de les dépeindre, la langue de les raconter. Chaque jour nous apprenons que les enfants de l'Église sont inquiétés, spoliés, opprimés, torturés, décapités, et perdent la vie dans différents supplices; Nous apprenons que ces hommes impies corrompent les vierges, débauchent les femmes^ violentent les veuves, et portent leurs mains sacrilèges jusque sur les, religieuses consacrées au Seigneur. Nous apprenons encore une chose inouïe , même de la part des infidèles, c'eçt que les fugitifs ne trouvent plus un asile sûr dans l'enceinte des lieux sacrés. Pour échapper à tant de maux, les pères et les mères se sauvent, en abandonnant leurs enfants entre les mains de l'ennemi, et les enfants s'enfuient en abandonnant leurs parents (1). » A la lecture de ces lignes, on croirait avoir sous les yeux quelque morceau détaché de l'histoire de la Grande Compagnie proprement dite, et l'on conçoit que le pape, malgré l'influence de son entourage, ait cru nécessaire d'intervenir.

De son côté, Philippe de Tarente redoublait d'efforts. Il encourageait à la résistance les gentilshommes et les villes qui restaient fidèles à la cause royaliste. Le nombre des seigneurs provençaux sur lesquels il pouvait compter était fort restreint : tous ou presque tous, irrités par les errements de Tadministration napolitaine, avaient embrassé le parti du sire des Baux. Au contraire, les villes, qui avaient eu moins à se plaindre de la maison d'Anjou, s'étaient prononcées générale-

(1) Lettre datée du n dea ides d*août (1357). Ann. eccles. d*Od. Rayn., ad annum 1357, § 4.

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