L*ABGHIPR<TRE BT LES COMPAGNIES EN PROVENCE
ment contre les confédérés. Outre Avignon et Marseille, dont nous avons déjà parlé, les historiens locaux citent Aix, Arles, Tarascon, Grasse, Hyères, Toulon, Fréjus, Nice et plusieurs autres du littoral (1). Or ces villes étaient aussi fortes que riches. La plupart avaient en soin de s'entourer de fortifications : toutes disposaient d'une population active, énergique, préparée à la lutte parla libre pratique des institutions municipales, et sachant au besoin se plier aux exigences de la guerre. Quelques-unes entretenaient des garnisons de soudoyers, recrutés en Italie ou en Espagne.
Marseille, entre autres, était une véritable république, commerçante et militaire, à la façon des grandes cités italiennes, avec lesquelles elle entretenait des relations suivies. Elle donna le premier exemple de mesures efficaces. Le 44 septembre i357, une assemblée générale de la communauté des habitants résolut de mettre sur pied « mille arbalétriers, mille hommes d'armes portant bouclier, et mille hommes d'armes à cheval (â). » La même assemblée décida que le dimanche suivant, l'étendard de la ville, portant l'image de saint Victor, son patron, et à côté les armes de la reine Jeanne, serait arboré solennellement au-dessus des remparts. Il n'y avait pas de temps à perdre. Plusieurs localités voisines, telles qu'Aubagne, Saint-Marcel et autres, appartenaient à Raymond des Baux, le chef des confédérés. Déjà les garnisons qu'il y entretenait, réunies <( sous les ordres d'un prêtre de Salon, nommé Calagaspacum (3), » avaient poussé leurs incursions, étalé leurs pilleries, jusque sous les murs de Marseille. Grâce à l'activité de leur zèle, les Marseillais furent bientôt en état de repousser les attaques et même d'en tirer vengeance. Le 1"' octobre, ils s'emparèrent du bourg et du château de Saint-Marcel. Peu après ils enlevèrent à l'ennemi le château de Roquefort (4). Us méritèrent, par l'éclat et la rapidité de leurs coups, les éloges et les remerciements que Philippe
(1) Hist. de ManeiUe, de Ruffl, p. 181, 182.
(2) Eodm, p. 181.
(3) E(^dm, p. 182.
(4) Roquefort, commune du canton de la Ciotat (Bouches-du-Rhdne).
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de Tarente tint à leur apporter en personne (1). Toutefois, ces succès isolés, restreints aux bornes d'une banlieue, laissaient toujours la Provence aux mains de TArcbiprêtre et de ses alliés. Désespérant de trouver dans le pays des ressources suffisantes, le lieutenant du roi de Naples cherchait au dehors les soldats qui lui manquaient. Ni TEmpereur ni le roi de France ne se pressaient de répondre aux sollicitations du pape. A défaut de leur secours, le gouvernement napolitain tourna ses regards du côté de TAngleterre. Il conçul le projet d'organiser, avec Tappui secret d'Edouard III, une diversion utile. Les hommes que TArchiprètre avait conduits en Provence n'étaient pas tous Français de cœur ou d'origine. Beaucoup avaient combattu à Poitiers dans les rangs de l'armée victorieuse. S'il était difficile de les décider brusquement à rompre en visière avec leurs nouveaux compagnons, on pouvait au moins les en détacher et les jeter, de l'autre côté du ïlhône, sur les provinces françaises du Languedoc. Toujours est-il qu'un des chefs de la confédération provençale, Jean Rebuffel, écrivit aux Nimois que des intrigues de ce genre menaçaient leur pays et qu'ils eussenti à faire bonne garde (2). Ainsi éventée, l'entreprise n'aboutit pas, et Philippe de Tarente fut contraint de recourir à d'autres combinaisons. Le 30 septembre 1357, il conclut avec les ambassadeurs du comte de Savoie un traité d'alliance offensive et défensive, traité arrêté à Avignon, et par lequel le comte devait fournir immédiatement au roi de Naples un certain nombre d'hommes d'armes (3).
(1) (Test le 9 octobre 1357 que Philippe de Tarente fut reçu par le conseil général de la ville. Eodem, p. 183.
(2) Menardf HisL de NUnet, t. II, p. 169. La lettre de Rebuffel aux Ntmois est de septembre 1357.
(3) Voyez le texte de ce traité, Guicbenon, Hist, généal. de la maison de Savoie, t. II, preuves, p. 100. « Actum Ayenione, in domo habitationis prœnominati domini Pbilippi, ubi etiam habitat rev. in Christ pater dom. Franciscus, tituli S. Marci... presbiter cardinalis. » (Franciscus de Tuderto, évèque de Florence en 1356, Balaze, 1. 1, p. 933.) On voit que Philippe de Tarente continuait & faire d* Avignon le centre de sadiplomatie.
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Ge n*était qu'an premier pas, à la suite duquel le prince de Tarente parvint à s'assurer un concours plus sérieux. Jean P', comte d'Armagnac, de Fezenzao et de Rodez, naguère encore lieutenant général du roi de France en Languedoc (1), arriva sur les bords du Rh6ne à la tète d'un corps d'armée, avec l'intention de joindre ses efforts à ceux des royalistes provençaux. Que s'était-ii donc passé? Le gouvernement français avait-il fini par se rendre aux instances d'Innocent YI, qu'il avait tant d'intérêt à ménager? ou bien avait-il craint de fournir à la coarde Naples un prétexte d'alliance sérieuse avec les Anglais? ou bien encore le comte d'Armagnac n'était -il, comme l'Archiprètre , qa'un organisateur de Compagnies franches, agissant pour son compte personnel, cherchant à débarrasser son pays de bandes inquiétantes et poursuivant sous une autre forme le même but qu'Arnaud de Cervole? Plusieurs présomptions confirment cette dernière hypothèse. Et d'abord le comte d'Armagnac ne se décida qu'à la suite d'un traité qu'il avait personnellement conclu avec Foulque d'Agout, chevalier, seigneur de Sault et de Raillane, sénéchal de Provence, traité par lequel il eut soin de stipuler un salaire de 35,000 florins d'or (3). Ensuite, son arrivée excita presque autant d'inquiétude que de joie dans le camp royaUste. Quand le sénéchal en avisa les Marseillais, ceux-ci « lui firent réponse qu'ils ne trouveraient pas bon que le comte d'Armagnac ni ses gens vinssent à Marseille. Et comme les terres qu'on avait prises sur le comte d'Avelin avaient été mises sous le pouvoir du comte d'Armagnac, Raymond d'Agout, fils du sénéchal et son lieutenant, écrivit aux Marseillais de faire des cris publics, portant défense à toutes personnes de n'apporter aucun dommage à ces terres. Mais ils ne voulurent point ordonner ces cris. » L'historien de Marseille ajoute : « Je n'ai pu savoir la raison qui les porta à les défendre. » La
(1) Nous n^avons pas à nous étendre ici sur le grand rôle que ce personnage a joué au milieu du xiv« siècle. Plus tard, nous rencontrerons et nous aurons à faire connaître son fils, Jean II d'Armagnac, appelé & recueillir dans la succession maternelle le comté de Charolais , situé aux portes du Nivernais et de la Bourgogne.
(2) ffttt. de Marseille, par Ruffi, p. 184.
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raison était pourtant bien simple et la suite se chargea de la justifier. G*e6t que les gens du comte d^Armagnac appartenaient à la même école que les gens de rArchiprètre. Des deux côtés, même amour du pillage; et les Provençaux avaient presque autant à craindre de leurs nouveaux amis que de leurs ennemis (1). Cependant, Tintervention du comte d'Armagnac permit aux troupes royales d'entamer une campagne vigoureuse. Plusieurs places fortes appartenant à la famille des Baux, comme Puyricard et Éguilles (2), furent rapidement enlevées. Le château des Baux lui-même fut assiégé et peut-être pris. Mais tout à coup , par un revirement qu*il est impossible d'expliquer au juste, le comte d'Armagnac s'en retourna d'où il était venu^ sans oublier le prix de ses trop courts services (3), nouvelle preuve que l'esprit d*aventure tenait plus de place en ses desseins que les inspirations d'une politique réfléchie (4).
Délivré de ce redoutable adversaire, le parti de la rébellion se hâta de reprendre l'offensive. Dès les premiers jours de janvier 1358, on le voit marcher de succès en succès. Un des membres de la famille des Baux, Antoine des Baux, prévôt de l'Église de Marseille, enlève aux habitants de cette ville les posiMons dont ils s'étaient rendus maîtres vers la fin de 1357. Les places fortes et les châteaux tombés un instant aux mains du comte d'Armagnac subissent le même sort. Bientôt les confédérés ne se contentent plus de regagner ce qu'ils ont perdu, ils réalisent de nouvelles conquêtes, ils s'emparent de Saint-Maximin. A cette époque , d'après les historiens les plus exacts, l'ensemble de leurs troupes, bien armées, bien équipées, s'élevait à « cinq mille
(1) Les Gascons du comte d'Ârmagnac poussaient leurs courses jusque sous les murs de Marseille et arrêtaient les habitants de cette ville. De Ruffi, p. 192.
(2) Puyricard et ÊguiUes sont aujourd'hui deux communes du canton d*Aix (Bouches-du -Rhône) .
(8) En récompense de son intervention, le comte d'Armagnac se fit céder la ville de Brignoles en toute souveraineté. Histoire de Provence, par Bouche, t. n, p. 379.
(4) Le Parvus Thalamus dit simplement « £ pueys lo dicts comte am sas genz s'en tomet : el dich Archipreste am sas companhas hi remas encarras » (1357). Page 352.
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hommes, tant de pied que de cheval (i). » Dès lors ils jugèrent possible de tenter un mouvement décisif et d'attaquer les grandes cités provençales, dernier boulevard de la cause royaliste. Les Marseillais effrayés sacriQèrent leurs faubourgs aux nécessités de la défense. Ils venaient de recevoir une lettre que leurs voisins d*Au bagne leur avaient transmise après Tavoir interceptée. Écrite par Gervole à Antoine des Baux, qui occupait le Castelet, cette lettre « contenoit entre autres choses que TArchiprètre prioit Antoine des Baux de lui donner avis si les fauxbourgs de Marseille étoient encore en état; car, eo ce cas, il faisoit dessein de s*en saisir : il ajoutoit aussi qu'il eût été bien aise que la nouvelle qu'on lui avoit donnée que les Marseillais r&lloient assiéger au Castelet eût été véritable, protestant qu'il se jeroit aussitôt disposé de leur aller donner dessus et de secourir cette place (2). » Peut-être n'était-ce là qu'une ruse de guerre imaginée pour détourner l'attention des Marseillais et les retenir chez eux. Si rArchiprètre avait l'intention d'aller quelque jour jusque sur les bords de la Méditerranée, il pensait nécessaire de s'assurer d'abord, au centre de la Provence, une position capitale, et la prudence lui conseillait de ne pas aborder les deux entreprises de front. Ce qu'il voulait ne laissa pas longtemps les esprits incertains. Après avoir enlevé d'assaut les Tours -d'Aix, et signalé par un redoublement de violences une victoire chèrement achetée (3), il mit le siège devant la ville d'Aix elle-même (4). Commencé en mars 1358, ce siège fut long, difficile, et ne produisit pas les résultats que Cervole en attendait. La
(t) Histoire de Marseille, par Ruffl , page 189. D'après VillaDÎ, les hommes à cheral étaient désignés en Proyence sous le sobriquet de barbute : ce qui donnerait à penser qu'ils avaient adopté la coiffare de fer nommée barbuta , alors en nsage parmi les routiers d'Italie. C'est ainsi qu'on lit dans une vie du pape dément YI : « Hujus tempore Archiepiscopus mediolanensis et tirannus transmisit ciica tria millia barbitas et totidem pedites... ad occupandum civitates et loca Tnscis. 1» Baluze, Vit. pap. Aven., 1. 1, p. 307.
(S) Eodem, p. 189-190.
(3) Eodm, p. 189.
(4)«Demen8e martii Archipresbyter cum societate reversus in ProTinciam, non obsttnte pecnnia sibi soluta , ciyitatem Aquensem oppugnat. n Balun , Vit. pap.
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garnison assiégée, sons les ordres de Jean Simeonis, jnrisconsttlte de Vence, se défendit avec énergie, repoussa plusieurs attaques et força les assiégeants à déguerpir.
Tout le monde commençait à se lasser d'une guerre dont personne n'entrevoyait l'issue. Découragé par l'insuccès qu'il venait de subir, l'Archiprètre ne songeait plus à prendre les villes , et les campagnes ravagées ne lui offraient que de maigres ressources. Peu à peu il voyait le vide se faire autour de lui. On prétend que les paysans provençaux avaient eu recours à un moyen héroïque (4). Us détruisaient eux-mêmes leurs grains, leurs bestiaux, leurs fourrages, tout ce qui pouvait servir au ravitaillement des routiers. Dès que les gens de l'Archiprètre ne trouvèrent plus matière à pillage, « il lui sembla que pour ce voyage ils en avoient assez fait. » La cour de Naples renoua ses intrigues avec l'Angleterre et caressa de nouveau le projet d'une diversion vers le Languedoc. Un jour, Arnaud de Cervole s'aperçut qu'une partie de sa bande menaçait de lui échapper. Le 30 mars 1358, étant à la Tour-d'Aix (2), il avertit les habitants de Nîmes que les Anglais, disséminés en Provence, se disposaient à passer le Rhône et à envahir la sénéchaussée de Beaucaire. On a conservé le texte de la lettre qu'il écrivit à cette occasion. Elle est ainsi conçue : « A mes très chiers et bon amix les bourgois et habitanx, et au consol de la ville de Nîmes, soubz mon signet, en l'absence de mon grand scel. Très chiers et bon amix , je vous pri, tant chièrement comme je puis, que vous vulliez ci*oire Bertan de Fleur, pourteur de cestes lettres, de
Aven., 1. 1, p. 351. Si FArcbiprètre a quitté la Provence entre le mois d*août 1357 et le mois de mars 1358, il Ta quittée à la dérobée et sans emmener ses gens (voir le Thalamm). En tout cas, il n*a reçu d^argent pour partir, qu*une fois, vers Tautomne de 1358.
(1) Baluze, Vit. pap. Aven., 1. 1, p. 834-335, première vie du pape Innocent VI.
(2) Sa lettre est datée de « la Tour-d'Aigaeseez. » Ménard , dans son histoire de Nîmes (voyez note suivante), traduit ces mots par a la Tour-d'Aigues-en-Provence » (t. II, p. 182). Évidemment, il s*agit ici du lieu que TArchiprètre avait enlevé d*assaut avant d'assiéger la viUe d*Aix elle-môme, Ueu que de Ruffi appeUe « Iss Tours*d'Ai^. n Mais j*ignore quel en est aujourd'hui le véritable nom.
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ce que il vous dira de par moy, et y mettre la meilleure diligence que vous pourrez pour le profict de vous et du royaume; quar sachiez certaioement ce qu'il vous dira estre toute vérité : par quoy je vous eo avise. Notre Seigneur Sire soit garde de vous. Escript à la Tour* d'Aigueseez, le vendredi adoré après le saint mystère. Am. de Ger- Tolle, seigneur de Ghastenaux-le-Nuef et de Levroux (1). »
Gomment se faitril que M. Luce ait regardé cette lettre comme Vacte duD «hypocrite brigand » (2)? Elle ne prouve qu'une chose, c'est que Gervole, en son nouveau métier, était resté le fidèle serviteur de la France. L'exactitude des faits qu'il signalait aux Nfmois n'est pas contesfable (3). Il parait certain que Foulque d'Agout, sénéchal du roi de Naples, avait noué des intelligences avec une partie de la popuktioD française du Languedoc; que ses adhérents devaient lui livrer plosieurs villes de ce pays, entre autres Nimes, Beaucaire et Montpellier; que, parmi ies seigneurs engagés dans ce complot, figurait Jacques Gantelmi, seigneur d'Aubaron, qui disposait d'un des passages du Rhône, et que les conjurés attendaient avec impatience le moment où le sénéchal franchirait le fleuve à la tète des renforts dont Us avaient besoin. Dans ces conditions, l'avertissement adressé aux Nlmois n'a rien que d'honorable pour le patriotisme de l'Archiprétre. Serait-ce que la manière dont sa lettre est datée contraste avec son caractère et choque nos susceptibilités modernes? Pourtant M. Luce nous enseigne que les chefs des Compagnies, j'entends ceux de la pire espèce, retenaient auprès d'eux des ecclésiastiques à titre de secrétaires (4). Nous venons de voir un prêtre de Salon, à la tète d'un parti de Provençaux, soutenir la même cause que l'Archiprétre et par les mêmes moyens. Serait-il plus étrange de voir un autre prêtre rédiger la correspon-
(1) Hénard, Hist. de Nimes, t. n, preuTeB n» 112. La délibération municipale qui mit cette lettre indique la nature des communications faites par Bertran de Fleur an nom de FArchiprétre : « Proponitur quod Anglici existentes in Proviucia proposueront discurrere senescalliam Bellicadri. »
(2) Sim. Luce, Hist» de Du GuescUn, 1. 1, p. 338.
(3) Voir led détails consignés par Ménard, HieU de Nimes, t. II, p. 180 et suivantes.
(4) Bist. de Du GuescUn, 1. 1, p. 329, texte et note.
dance du chef de la confédération provençale et se servir pour la dater d'expressions mystiques alors généralement usitées? A supposer qu'elles émanent directement de FArchiprétre, faudrait-il encore s'en indigner? Il n'avait rien fait jusque-là qui lui valût, aux yeux de ses contemporains, Toutrageuse qualification de brigand; et si, malgré les écarts de sa vie soldatesque, il conservait quelques-unes des pratiques religieuses de son époque, ce n'était pas affaire d'hypocrisie. A quoi l'hypocrisie pouvait-elle lui servir? Ce n'est là qu'un signe du temps, un bizarre mélange d'habitudes contradictoires qu'on rencontre sans cesse. Il serait imprudent de lui attribuer une autre portée.
N'y a-t-il pas également injustice, erreur manifeste, dans les reproches que le nouvel historien d'Etienne Marcel adresse à l'Archiprètre, à propos de faits qui se seraient passés au mois de mai 1358? Fort de l'appui que les états de Gompiègne venaient de lui promettre, le Dauphin se disposait à attaquer de front l'insurrection parisienne. Quant à celle-ci, « la grande affaire du moment, dit M. Perrons (1), c'était de créer une armée. Sur le conseil de Marcel, l'évoque de Laon... venait de garnir ses châteaux de troupes, de vivres, d'armes, d'artillerie; tous les personnages considérables du parti populaire avaient reçu l'ordre d'en faire autant sur leurs domaines. Marcel, pendant ce temps, s'était procuré de fortes sommes d'argent, afin qu'une bonne paye, solidement garantie et régulièrement fournie, l'assurât de la fidélité de ses soldats. Il envoyait de toutes parts pour enrôler des hommes aguerris et pour acheter des armes. Mais presque partout il était victime de la malversation de ses agents et de la mauvaise foi des mercenaires. Jean Donat était parti pour Avignon, afin de remettre à Pierre Maloisel, agent du prévôt, deux mille florins d'or au mouton.
(1) Etienne Marcel, par Perrens , Paris , Imprimerie nationale , 1874 , p. 325. L'exemple de M. Perrens a été contagieux. Dans le 20« volume de son édition de Froissart (p. 529), volume publié en 1875, M. Kerwyn de Lettenhove dit : « En 1358, Pierre Maloisel, agent de Marcel, se rendit à Avignon pour engager au service de la commune de Paris, au prix de deux mille Oorins d'or, Arnaud de Cervole, qui promit beaucoup et ne fit rien. » 9i. de Lettenhove s'était montré plus justement réservé dans son 6« volume, publié en 1868 (p. 472).
l'abchiprêtre et les compagnies en protenge. 61
Maloisel s'empressa d'engager Arnaud de Cervole, ce terrible chef de bandes qu*oa appelait TArcbiprêtre, et qui, pendant plus de trois ans (!], avait ravagé la Provence sans pitié ni merci. Il vivait pour lors grassement sur le territoire d'Avignon, aux frais du pape (!), qui tremblait devant un tel défenseur. L'Archiprètre reçut les sommes que lui offrait Maloisel; mais il n*eut garde de quitter Avignon, pour venir dans le Nord gagner péniblement un argent qu'on avait eu riœprudence de lui avancer. Avec le reste des sommes que Donat lui avait apportées, Maloisel acheta des armes : les gens du comte de Poitiers, gouverneur du Languedoc et frère du régent, qui se trouvaient à la cour pontificale, s'en emparèrent et les gardèrent sans les payer. » A l'appui de ces longs détails, M. Perrens ne cite qu'une pièce, une Lettre de rémission empruntée aux registres du Trésor des ekartes (1). Or cette lettre constate simplement que le prévôt de Paris entretenait à Avignon un agent nommé Pierre Maloisel, avec mandat de recruter des mercenaires et d'acheter des armes ; que le 3 mai 1358, inquiet du résultat de cette mission, Etienne Marcel fit partir à la h&te un de ses aflidés, Jean Donat; qu'il lui remit une somme de deux mille florins d'or au mouton et le chargea d'activer l'envoi des armes, ainsi que l'arrivée des mercenaires ; que les armes achetées par Donat ou par Maloisel furent saisies par les gens du comte de Poitiers, c'està-dire au nom du gouvernement légal; qu'aucun mercenaire ne se rendit à Paris, sans que le document invoqué expUque ni pourquoi ni comment; et qu'on ne connaît pas davantage le compte d'emploi des deax mille florins , compte que le porteur promettait de rendre un jour à qui de droit, mais qui n'est pas reproduit. Tout le reste n'est que conjecture. J'admets sans peine que le prévôt de Paris, lequel ne connaissait l'Archiprètre que par le bruit d'exploits retentissants, ait conçu le dessein d'acheter son concours. Que Gervole ait écouté les propositions des agents accrédités près de lui, passe encore. Rien,
(i) Archives nation., sect. hisL, JJ. 90, n» i32, cité par Secousse, Mémoires sur Charles le Mauvais, t. II, p. 142. Pour plus de sûreté, j*ai sous les yeux une copie textuelle de la pièce originale.
absolument rien , n'établit qu'il ait eu la faiblesse d'accepter d'eux la moindre somme. En réalité, son attitude a été franche et correcte. La Chronique des quatre premiers Valois le cite au nombre des gentilshommes qui, en juillet 1358, vinrent se ranger autour du Dauphin, devenu le régent de la France, « pour porter guerre aux bourgeois de Paris (1). » Dès avant cette époque, nous verrons qu'il était en pourparlers , soit avec une princesse de sang royal , Marguerite de France, comtesse douairière de Nevers , soit avec le régent lui-même , au service desquels il désirait entrer. Le jour où il se décida à quitter la Provence, il la quitta pour remplir des fonctions officielles, honorables, qui attestent la confiance dont il jouissait encore et témoignent hautement de ses intentions patriotiques. Aux yeux des Méridionaux (2), témoins et juges de sa conduite, la principale cause de son départ fut l'obligation qu'il s'imposa de porter secours au régent et d'aller combattre les Anglo-Navarrais.
Que de fables encore à l'occasion de ce départ ! On dirait que le pape et les cardinaux , tremblant d'épouvante , s'humiliant devant les menaces de l'Archiprètre, lui ont prodigué les trésors du saint-siége pour éloigner à tout prix l'épée de Damoclès suspendue sur leurs tètes. Bien différent est le récit très-simple et parfaitement vraisemblable du Thcdamm panms (3). D'après les indications de ce texte, indications toujours bonnes à suivre quand elles ne s'appliquent pas à des événements lointains. Innocent YI, désirant mettre fin à la guerre de Provence, autorisé d'ailleurs par l'assentiment de la cour de Naples, entra en négociations avec Gervole. Un accord intervint, en vertu duquel celui-ci s'engageait à quitter la contrée moyennant une certaine somme que les Provençaux, d'autre part, promettaient d'acquitter. Sans attendre ce payement, il remit aux mains du pontife les châteaux
(1) Chronique des quatre premiers Valois, publiée par M. Luce, p. 80.
(2) « £ pueys après sant Miquel V ho YI jorns, TArcipestre an gran colp de gent d*armas s^en montât per lo camin de Borgoha en Franssa, en ajuda del duc de Normandia, Dalphin de Yianes... per la guerra el gran dam que fazia lo rey de Navarra am alcuns Englezes. » ThtUamus parvus, p. 353.
(3) Loco cUato.