‹ L'Archiprêtre: épisodes de la guerre de cent ans au XIVe siècleChapitre 7 sur 36 · L*ABGHIPRÈTBE ET I£S COMPAGNIES EN PROVENCE · texte numérisé non relu

L*ABGHIPRÈTBE ET I£S COMPAGNIES EN PROVENCE

et places fortes qu*il occupait, à la seule condition que si, dans le délai convenu, la rançon n'était pas soldée, le gage, au lieu d*ètre livré aux représentants du roi Louis, ferait retour à TArchiprètre même. Ce n'était là qu'une partie des conventions arrêtées sous la médiation d'Innocent VI. Pour que la paix fût complète, il fallait qu'elle s'étendit à toutes les personnes engagées dans la guerre (1). Une amnistie générale fut publiée par le roi. Le sire des Baux et sa famiUe rentra en possession de ses biens et fut réintégré dans ses honneurs. Ses adhérents obtinrent des avantages analogues, et vers le même temps, la cour de Naples se réconcilia avec la maison de Duras.

On conçoit alors que le pape, heureux d'un tel résultat, n'ait pas craint de témoigner quelques égards au chef de bandes qui y avait contribué, et l'on est moins tenté de sourire en lisant les réflexions sar^ doDiques de Froissart (â) : « Et vint sur bonne composition à Avignon (rArchiprètre) et la plus grand'partie de ses gens; et fut aussi révéremment reçu comme s'il eût été fils au roi de France; et dîna par plusieurs fois au palais de lez le pape et les cardinaux ; et lui furent pardonnes tous ses péchés; et au partir lui fit délivrer quarante mille écQs pour départir à ses compagnons. Si s'espartirent ces gens-là; mais toujours tenoient-ils la route le dit Archiprétre. » Il n'y a là vraiment ni matière à raillerie, ni surtout prétexte à invectives. Cependant M. Buchon, dans son édition de Froissart (3), se permet d'ajouter en note : » L'usage de traiter avec les voleurs a été conservé jusqu'à aujourd'hui par le gouvernement ecclésiastique ; le pape Pie YII s'est empressé de le rétablir à Rome après son retour. » Nous n'avons pas à défendre la papauté moderne contre d'indignes calomnies. Mais nous tenons à rappeler que le pape Innocent VI a mérité , par sa courageuse énergie, les éloges des écrivains les mieux informés (4). Les

(1) Voir à cet égard les divers historiens de la Provence , le Mémoire de Zurlauben, etc.

(2) Froissart-Bnchon, t I, p. 373.

(3) Loco cUato.

i^ Voyei entre autres les renseignements fournis par M. Luce dans sa belle

64 CHAPITRE n (1357-1358).

services qu*il a rendus à la France, le dévouement sans bornes dont il lui a donné les marques , au milieu de circonstances critiques, réclameraient notre indulgence, même au cas où quelque doute ferait hésiter notre justice. S'il est vrai qu'un pareil homme ait reçu FArchiprêtre avec des marques publiques de considération, c'est que TArchiprétre n'était pas plus le voleur de M. Buchon que le brigand de M. Luce. L'attitude du pape à son égard confirme pleinement les explications que nous avons fournies. Elle sert à restituer aux choses leur véritable caractère, aux hommes leur physionomie exacte.

Cinq ou six jours après la saint Michel (30 septembre) de Tannée 1358 (I), Arnaud de Gervole, entraînant à sa suite les derniers détachements de sa Compagnie, s'éloignait de la Provence pour n'y plus revenir. 11 était maintenant une des célébrités, une des puissances de Tépoque. Désormais les plus forts allaient être obligés de compter avec lui. Malheureusenlent il n'était plus le soldat, le chevalier des anciens jours. Sans tomber dans les exagérations trop sévères de nos devanciers, nous devons reconnaître qu'en donnant au métier de chef de bandes un éclat inusité jusqu'alors, l'Arclùprètre avait contracté quelques-unes des habitudes fÀcheuses que ce métier entraine. Il en avait goûté le charme corrupteur, ce charme auquel ses contemporains n'avaient plus la force de résister dès qu'ils en avaient ressenti l'influence. En vain il essaya de lutter contre ce nouveau courant. Eq vain sa conduite témoigna qu'à la différence de ses imitateurs ou de ses rivaux, il cherchait à reprendre les traditions normales d'une jeunesse régulière. Toute sa vie conserva la trace d'une double empreinte, et le condottiere de Provence reparut trop souvent sous l'armure du chevalier de Poitiers.

Histoire de Du Guesclin, passim; voyez surtout le récit du courage déployé par Innocent VI en face de la peste.

(1) Thalamxu parvus, passage cité plus haut.

L'ABGHIPBÊTRB en NIVERNAIS ET EN BEBRY.

Âa moment où rArchiprètre s^éloignait de la Provence, le régent était parvenu à écraser la Jacquerie et à se débarrasser d'Etienne Marcel. Matlre de Paris, en possession d'une autorité généralement reconnue, il n'avait plus qu'à pourvoir aux nécessités de la guerre que le roi de Navarre venait de lui déclarer. Malheureusement, les proportions et les conséquences de cette guerre intestine devenaient chaque jour plus alarmantes. Elle fournissait aux aventuriers de toute sorte et de toute nation un prétexte plausible de se former en Compagnies et d'entrer en campagne, prétexte dont sans doute ils auraient fini par se passer, mais qui coupait court à leurs hésitations ou qui justifiait leur aadace (1). Les Anglais eux-mêmes n'étaient plus retenus par aucun scrapule. La seule concession qu'exigeât d'eux le respect apparent des trêves de Bordeaux était peu gênante. Ils en étaient quittes pour dissimuler leur véritable drapeau, leur drapeau national, et pour arborer celui du roi de Navarre. Aussi la France devint la proie d'une invasion encore plus redoutable que celle de troupes régulières. Les Compagnies qui la désolaient n'obéissaient qu'à leur caprice. Leur unique >souci était de s'enrichir en pillant sans rendre compte à personne ni des ntoyens ni du profit. Partout où elles passaient, le pays était riffié^ suivant l'expression pittoresque de Froissart, à croire que les Huns ou

(1) « Ainsi étoit embesogné et guerroyé de tous lez le royaume de France, en tontes ses parties, en ce temps, au titre du roi de Navarre. » Froissard, édition Bttchon, 1 1, p. 352.

66 CHAPITRE m ( 1358-1361 ).

les Vandales y étaient revenus. G*est là ce que Fhistoire désigne sous le titre d'invasion anglo-navarraise.

Le Berry fut une des premières provinces qui ressentirent les atteintes de ce terrible fléau. Déjà, en 1356, avant la bataille de Poitiers, Tarmée du Prince Noir avait envahi la partie occidentale de la contrée. Les Anglais connaissaient le chemin et ils ne tardèrent pas à le reprendre. C'était aux officiers royaux qu'incombait spécialement le devoir de repousser leurs attaques ; car le Berry dépendait du domaine de la couronne. Mais le désordre était encore si grand, la pénurie d'hommes et d'argent si complète, que personne ne songeait à la possibilité d'une lutte en rase campagne. Le bailli royal de Bourges, comme à la même époque le bailli de Sens et ses autres collègues, se bornait à protéger le chef-lieu du bailliage et ses environs immédiats. En dehors de ce cercle restreint, il laissait les seigneurs et les habitants, chacun chez soi; se défendre, s'ils l'osaient, ou se racheter du pillage, s'ils en trou« valent le moyen. Dans ces conditions, l'invasion anglo-navarraise s'étendit rapidement. Elle traversa le Berry de part en part et gagna les confins du Nivernais. Pendant qu'il guerroyait en Provence, l'Archiprètre risquait d'apprendre un jour que les propriétés dont il avait l'usufruit du chef de sa femme ou celles qu'il avait juré de conserver à son beau-père, étaient tombées aux mains des Compagnies. Les craintes qu'il éprouva de ce côté ne furent pas sans influence sur la résolution qu'il prit de renoncer aux expéditions lointaines. Seulement il était actif, ambitieux. Tout en se rapprochant de ses foyers, il ne se souciait pas d'y enfouir l'éclat de sa nouvelle renommée. Il cherchait à obtenir dans le voisinage quelque haute fonction qui fût le couronnement et la consécration de sa carrière. Durant le cours du printemps ou de l'été de l'année 1358 , avant de s'engager avec le pape Innocent YI, il quitta momentanément ses compagnons, ses alliés, et vint sonder le terrain en France. A l'un des voyages qu'il y fit, il traversa le Nivernais, et c'est là que son habileté ou sa bonne fortune lui fournirent l'occasion de réaliser son double dessein.

Situé entre le bailliage de Bourges et celui de Sens, le Nivernais ne dépendait pas comme eux du domaine royal. Il se divisait en deux par-

L*ARGHIPBÊTBE EN NIYEBNAIS ET EN BERRY. 67

ties distinctes, quoique réanies, le comté de Nevers, qui relevait de la couronne, et la baronnie de Donzy (1), qai était mouvante de Févéché d*Âiixerre. Là, comme dans toute la zone des grands fiefs, Tautorité centrale était soumise à de telles restrictions, que la moindre crise la rendait presque illusoire. Souvent même le roi pouvait craindre que son prétendu vassal ne pactisât avec les ennemis du dehors ou ceux de Tintérieur. Au milieu du xiv* siècle, Louis. de Maie était comte de Nevers et baron de Donzy. Il avait au nord de la France des possessions beaucoup plus importantes, parmi lesquelles le riche et populeux comté de Flandre. Esprit faible, caractère indécis, il n'était pas dévoué à la cuse nationale comme son père, qui se fit tuer pour elle à Grécy, ni ouvertement hostile, comme son grand-père, dont la vie se consuma en intrigues ou en révoltes contre les derniers Capétiens. Entre ces deux exemples, il ne sut jamais se décider à choisir franchement. C'était un homme avec lequel les rois étaient contraints à des ménagements continaels : d'autant plus qu'il n'avait qu'une fille, une seule et unique héritière, dont le mariage avec un prince anglais aurait causé d'incalculables désastres. Heureusement Louis de Maie subissait l'influence salutaire d'une femme intelligente et vraiment française (2). Cette femme était sa mère, Marguerite de France, fille de Philippe le Long. Nous la retrouverons souvent au cours de notre récit ; car, à la mort de Philippe de Rouvres, elle devint héritière du comté de Bourgogne, et, ai cette nouvelle qualité, elle prit une part considérable aux événements qui occupèrent les dernières années de l'Archiprètre. A l'époque dont nous parlons ici, un motif spécial attirait son attention du côté du

(1) Le Nivernais, enyisagé comme proYlnce ou comme contrée de la France, comprenait encore d'autres pays que le comté de Nerers et la baronnie de Donzy. Pour connaître exactement ses limites, on n*a qu'à consulter VInvmtaire des Titres di Keeen, dressé par l'abbé de Marolles et publié par M. le comte de Soultrait, i])peiuliee, paragraphe intitulé Carie de Ut protnnce.

(2) On peut juger de l'influence que la comtesse Marguerite ne cessa d'exercer nir son fils et de l'usage qu'elle avait coutume d'en faire au profit de la France, ptr ime lettre que Charles V lui écrîTait le 11 novembre 1376. Mandements et Actes <<ivers de Charles Y, par M. Léopold Delisle, p. 662-663.

68 GHAPiTBE m (1358-1361).

Nivernais. Le douaire auquel les usages féodaux lui donnaient droit était assis sur cette province (1). Son fils, habitant presque toujours la Flandre, ne s'eccupait guère des lointains domaines qu*il possédait sur les bords de la Loire. C'est elle qui se chargea de pourvoir à leor administration et à leur sûreté.

Vers le milieu de Tannée 1358 (2), Marguerite de France « estant en ladite conté de Nyvemoys », et considérant « que les ennemis du royaume couroient et gàtoient les paiis de Berry et autres environs de ladite conté », résolut « de faire garder ladite conté et les habitanz en ycelle^ afin que yceulx tous jours, si comme ils ont accoutumé, peussent demourer enTobéissance de la couronne ». Le danger augmentait de jour en jour. Déjà les Compagnies, venant du Berry, avaient franchi TAllier et s'apprêtaient à passer la Loire au-dessous de Nevers. Du côté du nord, celles qui ravageaient le GàUnais n'avaient que la Puysaie (3) à traverser pour atteindre la baronnie de Donzy ; et le bailli de Sens, Guichard d'Ars, était trop occupé au centre de son bailliage poui:. venir leur couper la route. Livrés à eux-mêmes, éloignés de tout secours, les seigneurs locaux ne songeaient qu'à s^enfermer chez eux et

(1) Ce douaire comprenait certainement la baronnie de Donzy, car c'est la comtesse Marguerite qu*on voit faire hommage de cette baronnie aux éYèquesd'Auzerre: Mémoires concernant Auxerre et son ancien diocèse, par Fabbé Lebeuf, édition Challe et Quantin, t. II, p. 2. Suivant Née de la RocheUe, Mémoires sur le Nioemais, t n, p. 114, elle jouissait au môme titre de la chAtellenie de Clamecy, sauf le chAteaa. Mais ses droits ne paraissent pas s'être étendus sur le reste du comté de Nevers, oa du moins c'est son fils qui rendait hommage dudit comté au roi de France : Mandements et Actes dxoers de Charles V, p. 23.

(2) Les détails relatifs à cet épisode sont empruntés & la Pièce jusUficatioe n^ V. Les mots placés entre guillemets sont extraits littéralement de cette pièce. Cependant nous avons cm pouvoir firanciser ici l'orthographe de quelques-uns pour en faciUter l'intelligence.

(3) On donne le nom de Puysaie &des pays que la nature de leur sol, leur végétation et leur aspect distinguent nettement de tout ce qui les environne. Us comprennent, dans le département de l'Yonne, la majeure partie des cantons de Bleneau, Saint-Fargeau, Saint-Sauveur et Toucy. Ils s'étendent aussi dans le canton de Saint-Amand (Nièvre) et de Briare (Loiret}.

L'ABCHIPRâTRE EN NIVEBNAIS ET EN BERBT. 69

à 86 soustraire personnellement aax résultats de Tinvasion qu'ils n*avaient pas la force d'arrêter. Une circonstance particulière compliqnait encore ce triste état de choses. Les grandes seigneuries deToucy etdeSaint-Fargeau, dont la réunion dans les mêmes mains formait un groupe compact , qui portait le nom spécial de terre ou seigneurie de Puysaie (i), avaient été constituées en douaire à une autre femme, lolande de Flandre (2), dame de Gassel, veuve du comte Henri de Bar. La comtesse lolande s'était remariée, et celui qu'elle avait épousé en secondes noces n'était antre que Philippe d'Évreux, frère puîné de Charles le Mauvais, le champion ardent, opiniâtre de la cause navar^ raise, et jusqu'alors l'allié constant des Anglais. Pendant que le roi de !teTarre s'agitait en basses intrigues, abandonnant aujourd'hui ses amis d'hier, Philippe combattait à outrance^ sans souci des traités mensongers négociés malgré lui par son frère. Tel était le dangereux possesseur de la terre de Puysaie, le voisin immédia^ de la baronnie de Donzy. Il est vrai que le gouvernement royal avait dû prendre en ces parages les mêmes précautions qu)s dans le Barrois (3). Gr&ce au concours énergique d'Henri de Bar, seigneur dePierrefort (4), il était parvenu à empêcher que la comtesse lolande, cédant aux instigations de

(1) n est difficile de comprendre comment le dernier historien de la Puysaie a pu contester ce fait Dans mie charte du mois de décembre 1285, Thibaut, comte de Bar, héritier par sa femme des domaineb de la maison de Toucy, s'intitule : « Theobaldns, comes Barri, miles, dominus de Pnseya, » Recueil de pièces pour ((an fuite au Cartuiaire de l'Yonne, par M. Quantin, p. 383. Voyez, en outre, Invente des titres de Nevers, p. 274, 282, 489, 490, etc. Comparez les Sires de Noyers, par M. E. Petit, p. 242.

'2) Voyez sur lolande de Flandre, VEssai historique publié par M. le docteur de Smyttère, Lille, 1877, et les Recnerches historiques sur la Puysaie, du môme auteur, Aiaerre, 1869. Nous leur devons plusieurs renseignements utiles.

(3) Essai historique sur lolande de Flandre, par M. de Smyttère, p. 30 et suît.

(i) Henri de Bar, sire de Pierrefort, chef d'une branche cadette de la maison des comtes de Bar (le P. Anselme, t. V, p. 510-511), possédait un certain nombre de fiefs qui avaient jadis fait partie de la terre de Puysaie et qui en avaient été détachés par suite de partages successoraux. (De Smyttôre, Recherche^ sur la ^^^isaie, passm.)

70 GHAPiTBK m ( 1358-1361 ]•

son nouvel époux, exerçât sur les états de son jeune fils une influence contraire à la France. La gestion des domaines qui constituaient son douaire et dont elle n'avait que l'usufruit, fut également soumise à un contrôle vigilant (i). Néanmoins, il n'était guère permis de compter sur la Puysaie pour couvrir la frontière septentrionale du Nivernais. C'est alors que des incidents dont le détail nous échappe mirent la comtesse Marguerite en rapport avec TArchiprètre. Elle se crut autorisée à ne considérer en lui que l'ancien et fidèle serviteur des Valois, le prisonnier de Poitiers, l'homme que son mariage avec Jeanne de Graçay avait fait l'un des plus grands seigneurs de la contrée voisine. Du reste, elle partageait les idées et les mœurs de son temps. L'expédition de Provence ne lui apparaissait pas sous des couleurs fâcheuses. Elle y voyait plutôt un motif politique de rattacher à la cause de l'ordre et de la royauté légitime un capitaine célèbre entre tous, redoutable et redouté, que le parti populaire avait tenté de séduire, et que les Navar rais pouvaient un jour attirer dans leurs rangs. De son côté, Gervole ne demandait pas mieux que de suivre dans cette voie la comtesse Ma^ guérite. Il s'engagea formellement, <c si comme par lettres sur ce faites puet apparoir, » à prendre en mains la défense du Nivernais; et « afin quelesdites convenances fussent mieux gardées et accomplies », Marguerite de France fit bailler aussitôt « certaine somme d'argent audit chevalier », sans préjudice des gages ou autres profits qu'elle lui assurait pour l'avenir. Mais l'Archiprétre avait des visées plus hautes. Son ambition ne se contentait pas des titres qu'un simple feudataire de la couronne pouvait lui conférer. Il tenait à obtenir du régent luimême une délégation de l'autorité souveraine, un de ces commandements militaires qu'on n'accordait alors qu'aux serviteurs d'élite. Il

(1) M. de Smyttère, eadem, p. 25, cite un exemple de rintervention royale, en ce qui touche la défense de la Puysaie. « Mai 1358, Charles, régent du royaume de France, mande au baiUi de Sens de s'informer de la Tenté de Texposé fait par le duc de Bar et les habitants de la viUe et des châteaux de Perreuse-en-Puysaie, touchant Fancienneté de cette viUe et de ce château, et des réparations à y faire. Archwes du Nord, carton B, 859. » Observons que le régent agit à la requête du duc de Bar, nu-propriétaire, sans se préoccuper de Tusufruit d7olande.

l'aRGHIPBÊTRE en NIVERNAIS BT EN BERRY, 71

voulait être nommé « lieutenant du roi et du régent audit pays de Nivernois et aucuns lieux voisins ». En d'autres termes, il voulait que le régent confirmât en temps que de besoin les pouvoirs dont la comtesse Marguerite venait de l'investir dans Tétendue des domaines féo* daux qu'elle administrait, et qu'il y ajoutât le droit d'exercer les mêmes pouvoirs dans les parties du Nivernais, « enclaves et ressorts d'icelai », qui dépendaient du domaine royal, par exemple dans la Pujsaie. Il tenait surtout à devenir lieutenant du roi au bailliage de Bourges, où étaient situées les terres de Levroux et de Graçay. Des négociations s'ouvrirent. Sans doute, la comtesse connaissait d'avance les dispositions du gouvernement royal. Elle savait quelle influence aerçaient sur lui les motifs qui l'avaient elle-même décidée, et l'issue ne lui paraissait pas douteuse.

En attendant, l'Archiprétre regagna la Provence, où la guerre languissait toujours, et où son intervention devait seule amener le rétablissement de la paix. Une clause expresse du traité qu'il avait conclu avec Marguerite de France lui permettait de n'entrer en fonctions qu'au bout d'un certain délai. Lorsqu'il s'éloigna du Niverrais, il se borna â y « laisser aucunes gens dudit pays pour ycelui garder, si comme il disoit, lesquels ne le défendoient pas, mais pilloient et gastoient les habitanz d'icelui. » Les Anglo-Navarrais profitèrent de la circonstance pour passer la Loire aux environs de Decize (1). Us s'emparèrent des châteaux forts situés autour de cette ville, tels que Druy, Beauvoir, Vitry, Isenay et plusieurs autres. Ils ravagèrent les campa-

(!) Voyez Vlnventaire sommaire des Archives de la Côte-d'Or^ t. II, p. 114. Il résulte d'un compte de Pierre de Chandio, châtelain de Decize, compte finissant au ittnoyembre 1358, qu'antérieurement à cette date les Anglais « ten oient autour de Decize plus de cent forteresses, Droy, Beauvoir, Vitry, Isenay, SaintrGratienaiv-ÂUier, etc... » et qu'à plusieurs reprises ils avaient essayé « de escheler, embler et prendre la ville et le chastel de Decize ». J'en conclus que dès le milieu de Taimée 1358, Tinvasion anglo-navarraise avait fait de ce côté des progrès menaçants. Les Lettres royales de juiUet 1359 (JJ 90, f> 222) se bornent & dire que, pendant Fabsence de rArchiprètre, les ennemis ont « pris plusieurs chasteaux et forteresses et la plus grant partie du plat pays gasté et exiUé ».

72 GHAMTRE III (1358-1361 ).

gnes voisines, et, sans la vigilance du châtelain, sans la fermeté des hommes d'armes auxquels il commandait, Decize même serait tombé au pouvoir des Compagnies. Du côté de la Puysaie, Tinvasion n'avait pas encore atteint des proportions aussi alarmantes; mais le désordre n'était guère moindre. Les rares défenseurs de ce pays imitaient volontiers la conduite de ceux qui désolaient le Nivernais, sous prétexte de le défendre, et l'apparition du terrible Robert KnoUes sous les murs d'Orléans commençait à inspirer de justes inquiétudes. Cependant l'Archiprètre ne se pressait pas de liquider ses affaires de Provence. En vain la comtesse Marguerite le suppliait de revenir à l'époque convenue. Pour enlever tout prétexte à de nouveaux retards, le régent se décida à lui octroyer les titres que réclamait son ambition (1). Certes, les mœurs du siècle étaient bien indulgentes et le gouvernement français se voyait souvent contraint de subir des nécessités bien fâcheuses. Si pourtant Arnaud de Cervole n'eût été qu'un « hypocrite brigand », comme le dit M. Luce, ou qu'un véritable « voleur », comme le pense M. Buchon, je me plais à supposer qu'il n'aurait pas été nommé, ainsi qu'il le fut, « conseiller du roy notre sire et de Mgr le régent, et leur lieutenant à Bourges, au bailliage de Bourges et en toutes les parties de Berry et de Nivernois et es ressors d'iceux (2). »

Les choses ainsi réglées à sa pleine et entière satisfaction, l'Archiprêtre vint enfin se mettre à l'œuvre. « Sept semaines et plus » s'étaient écoulées depuis a le terme que promis avoit de retourner ». Parti de

(1) Et comme « nostre dite cousine eust par plusieurs fois mandé audit cheyalier que il se traist audit pays de Nivemoys... et nous eussions ordonné, depuis lesdites convenances, ledit chevalier, lieutenant de mon dit seigneur et de nous... et pour ce, se fust traist audit pays ». Pièces justificatives, n» V.

(2) Ce sont les titres qu*il prend lui-même dans un mandement qu*ii adresse à

« Nicolas Odde, trésorier des guerres du roy, et de monseigneur le régent ». Ce mandement, « donné à Nevers le xviij« jour de may Tan de grâce mil ccc cinquante et neuf, » a pour objet de faire payer les gages de « maistre Jehan Gréelle de Saint-Sauge, notaire de mesdits seigneurs », qu'Arnaud de Cervole avoit retenu pour tt exercer avec nous et en notre compagnie, son office de notaire ». BibUothèque nationale, mns., collection Claîrambaut, t. XXVI, p. 1941 (pièce originale avec fragment de sceau).

L*ABCHIPRÊTRE EN NnTBBNAlS ET EN BERRT. 13

Provence ao commencement d*octobre 1358, il dut arriver en Nivernais vers le milieu de ce mois. Son premier soin fut de faire « son mandement », c*est-à-dire de rassembler le contingent militaire dont il avait besoin pour refouler Tinvasion au nord et au midi. Quand ils avaient su ce qu*on attendait d*eux, la plupart de ses anciens compagnons 8*étaient refusés à le suivre. Mais il était homme de ressources. Il excellait à embaucher des partisans jusque dans les rangs de ses adversaires, Bretons, Gascons, Anglais même, dangereux auxiliaires, dont il aimait à s*entourer, bien qu'il ne fût pas toujours sûr de les conduire à sa guise. Ce n'est pas une raison de croire qu'il fût réduit à commander un ramassis de gens sans aveu. Le P. Anselme ou les derniers éditeurs de son livre paraissent avoir eu sous les yeux un état, une liste des gentilshommes qui servirent sous les ordres d'Arnaud de Gervole en Nivernais et en Berry, durant les années 1358 et 1359. Panni les noms qu'ils ont extraits de ce document, il suffira de citer au hasard celui de Robert de Waurin (1), sire de Saint-Venant, qui avait porté le titre de maréchal de France ; celui de Hugues de Ghàtillon, seigneur de Dampierre (2), qui occupa plus tard les hautes fonctions de grand maître des arbalétriers; et celui de Philippe de Savoisy (3), le futur chambellan de Charles Y, auquel les libéralités de ce prince permirent un jour d'acheter le château de Seignelay, près d'Auxerre. On voit que les plus grands seigneurs et les meilleurs soldats de France ne dédaignèrent pas de répondre à l'appel de l'Archiprètre. Ils comptaient sur sa bravoure ou sur son habileté ; ils espéraient trouver, à son service, l'occasion de s'illustrer par quelque coup d'éclat.

Autant qu'on en peut juger, la campagne à laquelle ils assistèrent fut loin de répondre à leur attente. Les Gf*andes Chroniques de France n'en disent qu'un mot, incidemment, à propos du passage de Robert Knolles sur les confins de la Puysaie (4). Voici comment elles s'expri-

(1) Histom généalogique (2* édition), Paris, 1730, t. VI, p. 702.

Eodrnn, t VH, p. 46.

Sodem, t VIO, p. 550.

W M. P. Pâri«, t VI, p. 142.

74 CHAPITRE m ( 4358-1361 ).

ment : « Audit mois d'octobre (1358), Robin Ganole, capitaine de plusieurs forteresses angloises, eîi Bretaigne et en Normendie, chevaucha en Orlénois et prist Ghastelneuf-sur-Loyre, et tantost après Chastillonsur-Louen : et après chevaucha plus hault alant en Aucerrois (1) et en la Puysaie, et prist une forteresce appelée Malicorne ; mais les gens du pays s'assemblèrent et alèrent devant ladite forteresce. Et un chevalier, appelé messire Arnault de Gervole, surnommé TArcheprestre, qui venoit au mandement dudit régent, accompagné de grand nombre d'hommes d'armes, se mist avec lesdites gens du pays devant ladite forteresce de Malicorne. Mais ils s'en partirent honteusement sans prendre ladite forteresce. » Évidemment la réputation d'Arnaud de Gervole subit là un grave échec. Toute la question est de savoir si sa retraite, volontaire ou forcée, mérite la qualification outrageante que lui infligent les Grandes Chroniques, Il est difficile d'admettre qu'un chef d'une intelligence et d'une bravoure incontestables, flanqué de lieutenants comme les Saint- Venant, les Ghâtillon et les Savoisy, ait abandonné la partie sans motifs sérieux ou tout au moins acceptables. La suite s'est chargée de prouver que Robert KnoUes était un adversaire hors ligne, capable de se mesurer avec les plus grands capitaines de l'époque. Lorsque l' Archiprétre , à peine installé dans ses nouvelles fonctions, arriva sous les murs de Malicorne, il dut se convaincre (ju'il s'agissait d'une lutte difQcile, incertaine, exigeant de longs sacrifices et durant laquelle le Nivernais et le Berry resteraient sans défense (2). S'il ne reculait pas devant les périls de combats raisonnables, il n'était pas homme à épuiser ses ressources en efibrts imprudents. D'ailleurs Robert KnoUes n'avait pas intérêt à attaquer les pays spécialement confiés à la garde d'Arnaud de Gervole ; il ne demandait qu'à conti-

(1) En ce qui touche Texpédition de Robert Knolles, il importe de comparer au texte' des Grandes Chroniques le récit de Técrivain anglais, Henri de Knighton, chanoine de Leicester, récit imprimé dans les Decem scriptores de Twisdem, p. 2619 et 2620. Lés historiens de TAuxerrois ont eu tort de négliger ce document essentiel.

^2) Malicorne, commune du canton de Chamy (Yonne), ne fait partie ni du Nive^ nais, ni même de la Puysaie. Elle appartient au Gfttinais.

l'aBCHIPRÊTRE en HIVERlfAIS ET EN BEBRY. 73

Duer librement sa route dans la direction de TAuxerrois (i). Qui sait si des conventions demeurées inconnues n'intervinrent pas entre les deux rivaux? Qui sait si la retraite de rArchiprètre ne fut pas le résultat des engagements que Robert KnoUes venait de prendre vis-à-vis de lui?

Aucun texte contemporain ne permet de se rendre un compte exact de cet incident obscur. Froissart, si prodigue de renseignements sur certaines phases de l'invasion anglo-navarraise, garde un silence absolu en ce qui touche les événements dont le Berry, le Nivernais et la Puysaie furent le théâtre pendant les années 1358 et 1359. Lorsqu'on étudie ses Chroniques avec une attention minutieuse, on y remarque pourtant un passage qui doit s'appliquer à cette époque, bien que Froissart lui-même le rattache, évidemment par erreur, aux années i363 et 1364. C'est un fragment du récit qu'il met dans la bouche du Bascot de Mauléon; on sait dans quelles circonstances. Le hasard lui avait fait rencontrer, en 1388, à la cour du comte deFoix, un des rares survivants de l'innombrable légion de pillards qui s'abattit sur la France à la suite de la bataille de Poitiers. Froissart s'empressa de lier connaissance avec le vieux capitaine et d'amener la conversation sur les aventures du temps passé. Le résumé qu'il donne de cet entretien n'est pas d'une parfaite exactitude. Selon sa coutume ordinaire, l'éminent chroniqueur traite la chronologie avec le sans-façon d'un romancier. Il prête à son interlocuteur des confusions de date que celui-ci, témoin oculaire , n'a pas dû commettre, même à propos de faits dont le souvenir était déjà lointain. Mais ce n'est pas à dire qu'il faille rejeter le fond du récit comme un tissu de fables imaginées à plaisir. La plupart des détails sont probablement vrais ; et il suffît de les rétablir à la place qui leur convient pour en tirer d'utiles informations. J'en détache les

(1) On dirait même qnMl a pris à Uche de ne pas traverser la Puysaie, et de ne pas exposer an piJlage de ses soldats les terres et seigneuries de Philippe d'Évreux- Novarre, avec lequel il entretenait des relations étroites. En sortant de ChAtiUon- 8ur-Loing, il remonte à Malicome ; de là, il gagne la vallée de TYonne & la hauteur de Champlay, près Joigny : puis il s'installe à Regennes, d*où il vient assiéger Auxenre.

76 GHAnTRE III ( 1358-1361 ).

lignes suivantes {i) - « Et étoit tout nostre dessus Loire », dit le Bascot de Hauléon.... « Ni rArchiprêtre, qui étoit capitaine de Ncvere et qui étoit lors bon François, n'y savoit ni ne pouvoit remédier, fors tant que il connaissoit les compagnons, pourquoi à sa prière, on faisoit bien aucune chose pour lui. Et fit ledit Archiprêtre adonc un trop grand bien en Nivernois, car il fit fermer la cité de Nevers : autrement elle eût été perdue et courue par trop de fois : car nous tenions bien en la marche, que villes, que chastels, plus de vingt-sept. Ni il n'étoit chevalier, ni écuyer, ni riche homme, s'il n'était apacti à nous, qui osât issir hors de sa maison. »

Que faut-il conclure de ces paroles d'un juge impartial? En admettant que le fond soit exacte aucun doute ne saurait exister sur la question de date. L' Archiprêtre n'exerça de commandement officiel en Nivernais que dans le cours des années 1358 et 1359. C'est à cette époque seulement qu'il a pu diriger les grands travaux de fortification qui sauvèrent la ville de Nevers. Au surplus, le rôle que lui attribue le Bascot de Mauléoji concorde exactement avec les données recueillies par l'histoire. Il représente Arnaud de Gervole comme accablé d'une tâche au-dessus de ses forces, réduit par la gravité des circonstances à se défendre au lieu d'attaquer, à négocier au lieu de combattre. N'est-ce pas ainsi que les choses se sont passées à Malicorne? Malgré tout, l' Archiprêtre « estoit lors bon François » (2). Il cherchait loyalement les moyens d'atténuer un mal irrémédiable. Il essaya même, nous en avons la preuve, de prendre une attitude plus hardie, et il ne tarda pas à le regretter. Un jour, il résolut de marcher contre les Anglo-Navarrais à la tête d'une « certaine quantité de genz de cheval et de pié , tant du dit paiis (de Nivernois) comme d'autres ». Sa tentative ne fut pas couronnée de succès. « Il et plusieurs autres dudit paiis, furent pris et mis à rançon. » Après ce nouvel échec, on conçoit qu'il revint à un système plus modeste et plus sûr. S'il n'avait jamais commis d'autres fautes, il n'aurait pas encouru des reproches sérieux. Mais pour lui la

(1) FroiBsart, édit. Buchon, t. II, p. 408.

(2) Cette citation et celles qui vont suivre sont empruntées de nouveau à ItL Pièce justificaUve n» V.

L*ABCHIPBÊTRE EN NHEBIVAIS ET EN BERRT. 77

pente était glissante. « Il connaissoit les compagnons, » peut-être il les connaissait trop. Il rencontrait parmi eux des hommes qu'il avait eus sous ses ordres en Provence. Sans doute il obtenait d'eux des ménagements utiles; sans doute aussi, quand Foccasion se présentait, il ne leur refusait pas des ménagements analogues. Sa conduite ambiguë inspira la méfiance. Un dernier incident acheva de le compromettre, en montrant son caractère sous un aspect incontestablement fâcheux. C'était <i par aucun temps vers sa dite prise ». Dès qu'il fut délivré, il se rendit à Nevers avec une nombreuse escorte. Les habitants le reçurent « honorablement » et livrèrent aux gens d'armes qui l'accompagnaient les vivres dont ils avaient besoin. Tout {à coup le bruit se répandit qu'il{y avait, parmi ces gens d'armes, des ennemis du royaume, « tant François, comme Anglois, Gascons et autres. » A cette nouvelle, une émotion profonde s'empara de la population tout entière. Lies Nivernais s'indignèrent, non sans justes motifs, « de ce que Us veoient en ladite ville les diz ennemiz, qui leur avoient mis à mort leurs parens et gasté leurs biens , estant en la compagnie d'icelui qui avoit promis ycenlx habitans garder d'yceulx ennemis. *> Quand l'Archiprètre et ses étranges compagnons se présentèrent pour sortir à l'une des portes de la ville, appelée la porte des Ardilliers, une foule armée leur barra le passage. Elle se jeta sur eux. Plusieurs hommes de l'escorte <( furent mis à mort et icelui chevalier détenu par l'espace de deux ou trois jours ou environ, pour et afBn de seurté de sa personne ». Il n'eût pas été quitte à si bon compte, s'il n'avait pas, abusé de la crédulité des habitants. Lorsqu'il se vit entre leurs mains, il dissimula sa colère; il protesta k que jamais rancune ou malinvolance ne leur pourchaceroit ou porteroit et ne feroit aucun dommage pour ledit fait »; il se chargea d'obtenir qu'ils ne fussent inquiétés ni par le régent ni par le comte ou la comtesse. S'il faut en croire ses contemporains (1), Arnaud de Gervole était aussi redoutable par sa puissance de séduction que par

(1) Voyez les paroles que Froissart met dans la bouche du Captai de Buch, en réponse au hérault de rArchiprôtre qui lui demande une entrevue, la veille de la bataille de Gocherel. Chroniques, édit. Buchon, t. I, p. 475.

7B CHAPITRE m (1 358-1 361 ) .

son absence de scrupules. Les boui^^is de Nevers eurent le tort de se laisser prendre aux belles paroles de leur prisonnier. Ils le lâchèrent et ne tardèrent pas à s'en repentir.

Huit jours après, il se présentait aux portes extérieures de la ville, dont il réclamait Touverture en déclarant qu'il venait, comme lieutenant du roi et de la comtesse, « faire justice des choses dessus dites. » Sur le refus des gardiens, il se retira la menace à la bouche ; il annonça qu'il reviendrait sous peu, qu'il trouverait moyen d'entrer coûte que coûte, par force « d'Anglois, de Navarrois et autres », et qu'alors « il ardroit et détruiroit ladite ville et mettroit à mort tout ce qu'il y trouveroit ». En effet, il revint à la tète d'une grande quantité de gens d'armes « tant des ennemis de la couronne comme d'autres ». La situation des Nivernais devenait fort embarrassante. S'ils se décidaient à résbter, ils couraient risque de paraître en révolte ouverte contre la double autorité de leur seigneur et de leur roi, bien qu'Us eussent toujours été et bien qu'ils fussent encore les sujets loyaux de l'un et de l'autre. Ils entrèrent en pourparlers, et finirent par consentir à recevoir l'Archiprètre, à la condition expresse qu'il n'introduirait avec lui qu'un nombre d'hommes strictement limité. L'Archiprètre promit tout ce qu'on lui demanda; les ponts-levis s'abaissèrent, et malgré les engagements formels qu'il venait de prendre, il fit entrer « jusqu'à quinze ou seize cens chevaux », en sorte « qu'il subjuga et eut la signeurie sur toute ladite ville ». Aussitôt commencèrent de cruelles représailles. Les principaux citoyens de Nevers, parmi lesquels le bailli et l'avocat de la comtesse, furent torturés et mis à mort (1), d'autres bannis ; d'autres n'échappèrent que par la fuite au sort dont ils étaient menacés. Arnaud de Cervole confisqua les biens « d'iceux mis à mort, bannis et absentez». Il frappa la ville d'ime imposition générale de soixante mille deniers d'or au mouton, jse qui ne l'empêcha pas d'exiger en

(1) Dans un arrêt du pariement de Paris, du !•' juillet 1369 [Archwea ruUionaleSi Xf e 39), il est fait allusion & ces exécutions illégales. On dit, à propos d*an habitant de Nevers, nommé Guillaume Lemuet, « que, se il avoit esté mis à mort ou justicié, ce avoit esté par feu rArchiprétre et sans jugement... »

L'ARCHIFEÊTRE en NIVERNAIS ET EN BERRY. 79

ontre quelques rançons particulières. Hors d'état de lui résister, les Nivernais se soumirent aux plus dures exigences. Ils s'obligèrent à payer les sommes réclamées, n pour paour de mort et pour doubte que plus grand péril ne s'en ensuit. »

Lorsqu'elle apprit ces événements déplorables, la comtesse Marguerite s'émut et n'hésita pas à venir au secours de ses malheureux sujets. Elle s'adressa d'abord au régent afin d'éviter que sa justice ne fût surprise. Au XIV* siècle, on se montrait aussi inflexible vis-à-vis des entraînements populaires qu'indulgent et faible à l'égard des excès et des révoltes de l'aristocratie. Après ce qui venait de se passer à Paris, après les atrocités commises par la Jacquerie, l'Archiprètre n'aurait pas eu grand peine à présenter la conduite des Nivernais comme une grave atteinte à l'autorité royale dont il était le délégué. N'avaient-ils pas les premiers engagé le conflit? n'avaient-ils pas osé porter la main sur un lieutenant du roi et sur quelques hommes de son escorte? Heureusement pour eux leur protectrice était aussi habile que puissante. Elle ne se borna pas à excuser leurs torts : elle incrimina les faits et gestes de l'Archiprètre comme étant a de très-mauvais exemple ». Elle invoqua ses droits, son intérêt personnel ; de la cause de ses sujets elle fit sa propre cause. Ainsi posée, la question fut bientôt résolue. Le régent appréciait trop l'utile dévouement de la comtesse Marguerite pour résister à ses instances. Par lettres données à Melun au mois de juillet 1359, il accorda aux habitants de Nevers la pleine et entière remise des condamnations ou peines qu'ils avaient encourues ou pu encourir, « pour crime de lèse-majesté ou autrement ». Il annula les « prises de biens, appliquement à domaignes, compositions ou obligations dessus dites i; il enjoignit aux fonctionnaires et officiers royaux, spécialement « audit chevalier », de respecter la teneur de sa décision souyeraine (1) et même de prêter main-forte à sa complète exécution.

(1) Malgré cet ordre et malgré les arrangements postérieurs, dont il sera question plus loin, on dirait qu'en 1364 rArchiprétre inquiétait encore de ses réclamatioDt les habitants de la ville de Nevers. Bibliothèque nationale^ mns.. Fonds de dom Cjiifflaux, Trésor généalogique, t. m, p. 1831, et collection Villevieille, t. XXIV,

f» n, vo.

80 CHAPITRE m ( 1358-1361 ).

Après un pareil éclat, il était difficile que rArcbiprétre conservât les fonctions qu'il tenait soit de la comtesse Marguerite, soit du régent de France. Pendant quelques mois encore, on le ménagea, âans doute parce que Ton craignait de le voir passer à Fennemi. Mais à la fin de Tannée 1359, les instances et les « supplicacions » de la comtesse finirent par décider le régent. Des lettres royales (1), en date du 31 décembre, établirent Gbarles de Poitiers, sire de SaintrVallier, « capitaine général en partout le païz du dit comté de Nevers et de la baronie de Donzy, de tous les autres lieux et terres qui en ycelle conté et baronie sont enclavez, es fiez, ressorts et appartenances quelconques d'iceux, excepté la terre de Puisoie tant seulement (2). » Sous ce nouveau titre , Gbarles de Poitiers était investi des pouvoirs exercés jusqu'alors par Arnaud de Gervole. La nomination de Tun équivalait à la révocation de Tautre. Ge coup, en frappant FArcbiprètre, ne le prit pas au dépourvu. Dès que sa disgrâce lui parut inévitable , il mit la main sur plusieurs cbâteaux forts situés dans les limites de son ancien commandement (3), tels que les châteaux de Gosne, de la Motte-Josserand près de Donzy, de Bléneau et de Dammarie-en-Puysaie (4). Il

(1) Elles sont intercalées dans une lettre de rémission que nous publions aux Pièces justificatioea, sous le no YI.

(2) Malgré cette dernière réserve, Charles de Poitiers s'intitulait officiellement (voir eodem) capitaine général « es parties de Nivemois, de Donziois, et de Puysoie. » G*est qu'il ne faut pas confondre la Puysaie en générai avec la terre de Puysaie. La terre de Puysaie ne comprenait que la partie du pays appartenant à la maison de Bar, partie que le régent avait cru devoir laisser en dehors, par déférence pour la comtesse lolande. Cest ainsi qu'en 1364, lorsqu'il nomma du Guesclin capitaine général en Normandie et dans le diocèse de Chartres, il ajouta : « Hors de la terre de nostre très cher oncle le duc d'Orléans estant au dit diocèse ; » Mandements et actes divers de Charles F, p. 5.

(3) Voyez Pièce justificative n» IX. Les citations qui suivent lui sont empruntées.

(4) Aucune difficulté ne saurait s'élever en ce qui touche Cosne, chef-lieu d'arrondissement de la Nièvre ; Bléneau, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Joigny, Tonne ; Dammarie-en-Puysaie, commune du canton de Briare, Loiret. Hais M. Luce {Hist. de du Guesclin, 1 1, p. 508) place la Motte-Josserand, près d'Egleny,

l'ARGHIPRÊTBB en NIVERNAIS ET EN BERRY. 81

prétendait que « certaine grant somme de florins li estoit deue des subgiez des diz païz, pour cause des gaiges de lui et des gens d'armes et autres combatans de sa compaignie , desserviz es diz païz , par lonc temps, à la requeste de... la comtesse de Flandres, du clergé, nobles et non nobles des diz paiis », et il déclarait « que jusques à tant que pleine et entière satisfaction lui fu faite des dites gentz , il ne devoit laissier les diz fors. » C'était une garantie qu'il s'assurait et dont il n'entendait se dessaisir que contre le remboursement intégral de ses prétendues créances. En attendant, il y installa des garnisons d'avenluriers, entièrement dévoués à sa persohne, qui vivaient de pillage et mettaient à contribution toute la région environnante, « par quoy les diz paiis de Nivemois et de Donziois estoient fortement grevez et dommaigiez, tant par eau comme par terre. »

De leur côté, les Compagnies anglo-navarraises avaient mis à profit le trouble, le désarroi dans lequel tant d'incidents fâcheux jetaient lears adversaires. Nous les avons laissées autour de Decize, occupant de nombreuses et solides positions. Ne rencontrant aucun obstacle sérieux, aucune résistance organisée, elles remontèrent les vallées centrales du Nivernais. De là elles pénétrèrent dans le bassin de l'Yonne, s'avancèrent au delà de Varzy, qu'elles n'osèrent pas attaquer, et s'installèrent àCorvoH'Orgueilleux (1). La baronnie de Donzy et la Puysaie ne tardèrent pas à éprouver le même sort. Si Robert KnoUes, le compagnon d'armes de Philippe d'Évreux, avait respecté en passant les fiefs et les arrière-fiefs de la comtesse lolande, les autres capitaines, les pillards subalternes ne se croyaient pas tenus à de pareils ménagements. Vers la fin de l'année 1359, l'invasion se montre partout, et les rares localités qu'elle n'a pas encore atteintes restent sous

Tonne. (Test là une erreur. Voyez le Répertoire archéoL de la Nièvre, par M. de Sooltrait : « A l'ouest de Perroy (commune du canton de Donzy) , château de la Uotte-Josserand, sur une motte entourée de fossés remplis d'eau, au xiy« siècle. » Comparez Y Inventaire de MaroUeSy publié par le même, p. 845.

(1) EUes y étaient encore en octobre 1360, lorsque le roi d*Angleterre chargea des commissaires de faire vider les forteresses occupées en France par des capitaines anglais.

82 CHAPITRE m (4358-1361).

le coup d^une menace peipétuelle. En même temps qae Finvasion apparaît la discorde, Tanarchie. Chacun se défend comme il peut, et sous prétexte de se défendre , se livre aux abus d'une force déréglée que n'arrête aucun contrôle. À Varzy (1), les habitants avaient pris les armes et s'étaient mis en mesure de repousser les attaques des Anglo- Navarrais; rien de mieux. Mais, depuis quelque temps, ils nourrissaient contre leurs seigneurs un grief de clocher. Us voyaient avec peine les évêques d'Auxerre abandonner le vieux château où leurs prédécesseurs avaient coutume de résider, et fixer leur demeure à quelques kilomètres de là, au village d'Oudan. Sous prétexte que le château rival nuisait à la sûreté du pays, ils s'arrogèrent le droit de le raser (â). D'ailleurs, s'ils faisaient preuve de bravoure et d'énergie, ils se laissaient entraîner par les sentiments de défiance aveugle, qui pousse trop souvent les masses populaires à des cruautés iniques (3). Un homme passait-il pour avoir des relations avec les Anglais? Personne ne recherchait ce qu'il y avait de fondé dans cette imputation, et, dès qu'on parvenait à le saisir, le malheureux était « féru, batu et vilené, tellement que par après ce la mort se ensuy ». Les gentilshommes et les soldats qu'ils entretenaient à leur solde étaient encore moins scrupuleux. Un écuyer nommé Oudin de Yarenne (4), commandait une petite forteresse appelée la Maison-Fort, entre Saint-Yeraindes-Bois et SaintrAmand-en-Puysaic. Il trouvait naturel de ravitailler sa troupe aux dépens des campagnes environnantes, et, dans ce but, il faisait des sorties de jour et de nuit, ni plus ni moins que les Anglais eux-mêmes qui occupaient plusieurs châteaux autour de Saint- Yerain. Au cours de ces expéditions, les soudards qui l'accompagnaient commettaient « pillaiges, roberies, ravissements de famés, embrasements

(i) Yarzy, chef-lieu de canton de rarrondissement de Clamecy (Nièvre).

(2) Lebeuf, Mém. sur le âioe. d'Auxerre, Ed. Challe et Quantin, t. I, p. 530. Comparez eodem, p. 519.

(3) Pièce jusUficatioe n» VI.

(4) Pièce jusHficcUioe n» VII. Saint-Amand-en-Puysaie, chef-lieu de canton de rarrondissement de Gosne (Nièvre). — Saint-Veraîn-des-Bois, canton de Saint- Amand.

L'aRGHIPRÊTRE en NIVERNAIS ET EN BERRY. 83

de maisons ou édiffices et autres meffaits. » Même une fois « que le dit Oadin chevauchoit avec les dessus diz » , il arriva que « un Dommé Jehan Navète fu mors et occis en la paroisse d*Arquien (1) ». Non loin de la Maison-Fort, la garnison française de Ratilly (2) se lierait à des violences analogues. Son chef était pourtant le seigneur de Tendroit, un chevalier, un allié des Gourtenay, Guy de Valéry (3). Mais comment se procurer « blés, vins, foins, avoines et autres choses pour vivre gens d'armes »? Quel procédé plus sûr pour empêcher que les ennemis « n'en fussent avitaillez »? Le moindre motif autorisait les plus graves atteintes à la propriété d'autrui. Ayant entendu dire que les Anglais voulaient s'établir au prieuré de Moutiers, près Saint-Sau- Teur, et « construire un fort es un portaul qui estoit à Feutrée du dit prioré », Guy de Valéry s'empressa de s'y rendre à la tête d'un certain nombre de ses gens. Il fit amonceler des matières combustibles sous le portail suspect, et y mit le feu sans autre forme de procès (4). Les personnes n'étaient pas mieux respectées que les choses. Un jour, les défenseurs du château de Ratilly (espérons qu'en ce cas ils n'étaient pas commandés par leur noble seigneur), « s'en alèrent en l'ostel d'un appelle Boilaive (5), lors demoxu*ant en la paroisse Sainte-Gouloumeen-Puysaie, et prindrent au dit hostel la fille du dit Boilaive , et l'en emmenèrent avec eulx au dit chastel, pour ce que l'en leur avoit dit

(1) Gommmie du canton de Saint-Amand-en-Puysaie.

(2) Voyez Pièce justificoHoe n« VIII. Ratilly, aujourd'hui château et fenne de la commune de Treigny, canton de Saint-Sauveur-en-Puysaie (Tonne), était jadis un fief dépendant de la baronnie de Perreuse, laquelle, au xiv« siècle, appartenait à la maison de Bar. Annuaire de l'Yonne, 1857, p. 235 et suivantes : Géographie féodale ^ la baronnie de Perreuêe, par M. Déy.

(3) Ghaile, La Puysaie et le GâUnaie dans le département de l'Yonne, Âuxerre, 1872, p. 217-218.

(4) « Et depuis toutes ces choses, le prieur du dit lieu fist un fort en son dit prioré, et fist abattre le dit portoul. n Pièce jwtificaivoe n» VIII.

(5) « Boilaive, >» forme ancienne du nom de Boileau. — Sainte-Golombe-en- Paysaie, commune du canton de Saint- Sauveur, arrondissement d*Auxerre (Yonne).

84 CHAPITRE m (1358-1361).

que les Bretons Tavoient tenue et cogneue charnellement; et avec eulx, ou dit fort, demoura par aucun temps. » Il est vrai que le document auquel nous empruntons ces détails, ajoute à titre d'excuse : c( Ne onques la dite fille, ne son père, n'en firent doléance ni complainte à justice, combien que elle vequist depuis cinq ans ou environ. »

Voilà dans quel état TArchiprêtre laissait le Nivernais et la Puysaie. Voilà dans quelles circonstances il s'empara, pour son compte personnel, des châteaux de Bléneau et autres, ajoutant un nouvel élément de désordre à ceux qu'il n'avait pas su réprimer. En Berry, sa conduite ne parait pas avoir mérité de pareils reproches (1). Mais les services qu'il put rendre à cette province n'étaient pas assez éclatants pour atténuer la gravité des fautes qu'il venait de commettre dans la province voisine; et, selon toutes probabilités, il perdit, presque en même temps, dans l'une comme dans l'autre, les fonctions officielles qu'il avait si étrangement remplies. Que devint-il après sa double révocation? Depuis la fin de l'année 1359 jusqu'au commencement de l'année 1361, sa vie échappe aux regards, et nous sommes contraint de révoquer en doute le petit nombre de faite que quelques historiens prétendent y relever. Ainsi Baluze (2) rapporte qu'en 1360, après les trêves de Bretigny, Gervole, ne pouvant se résoudre à l'inaction, se mit à la tête d'une des Compagnies qui pullulaient alors; que celle dont il prit le commandement portait le nom spécial de Compagnie

(1) n faut ajouter que les documents relatifs à Tadministration de rArchiprétre en Berry sont extrêmement rares. D'après le P. Anselme, t. VIII, p. 114, il coopéra au traité fait avec les Compagnies anglaises, « le mardi après la saint Denis 1359, pour la reddition de la place de Buzançais. » Cest là tout ce que j'ai pu découvrir.

(2) Vit, pap. Aven., t. I, p. 947. Baluze indique, à Tappui de son assertion, Villani, liv. IX, chap. cix, et V^alsingham, p. 178 de l'édition de Francfort Malgré l'autorité de ces deux chroniqueurs, M. Léon Dessalles (Notice biographique, p. 250 et 251) a déjà contesté les faits de pillage attribués à TArchiprètre du côté de Langres et de Lyon. Le silence gardé sur eux par la lettre de rémission du mois de février 1361 (voir plus loin) me semble trancher la question.

L*âRGHIPRÊTRE en NIVERNAIS ET EN BERRY. 85

blanche, et qu'avec elle il ravagea les environs de Langres, ainsi que ceux de Lyon. Ni Fensemble des circonstances connues, ni les détails fournis par les documents locaux, ne conOrment sur ce point les notes de Baluze. Il est impossible de découvrir la moindre trace de TArchiprêtre aux lieux et au temps indiqués par elles. Suivant M. Kervyn de Lettenhove (1), « on trouve dans un document de 1360 la mention de dix châteaux qu'il a conquis dans TAuxerrois. » Encore une confusion de lieux et de dates I Nous venons d'expliquer comment^ à la fin de Tannée 1359, TArchiprêtre, se voyant dépouillé des fondions qu'il exerçait en Nivernais, s'empara de quatre ou cinq châteaux situés à la limite de cette province et de l'Auxerrois proprement dit (2). Mais rien, absolument rien, ne laisse supposer qu'en 1360 il en ait conquis d'autres dans la région qui avoisine Auxerre. Un seul doute pourrait se présenter à l'esprit. En effet, le Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de V Yonne (3) contient le fragment d'une lettre de rémission publié par mon regrettable collègue et ami, M. le comte Léon de Bastard, fragment d'après lequel, à une époque indéterminée, Arnaud de Gervole était maître du château de Maligny (arrondissement d'Auxerre), et y entretenait une garnison sous les ordres d'un capitaine nommé Jean de Préchan. Vérification faite, M. de Bastard a été trompé par, l'orthographe vicieuse du texte original. La suite de la pièce (4) nous apprend que le château dont elle parle appartenait à

(1) Voyez son édition de Froissart, t. XX, p. 529. Ai-je besoin d'ajouter que fauteur ne cite pas le document qu'il invoque, et nïndique même pas la source où il est censé l'avoir pris?

(2) Ce qui peut expliquer la confusion commise par M. de Lettenhove, c'est que let^ ch&teaux de Cosne, de la Motte- Josserand, de Bléneau et de Dammarie-en-Puysaie, bien que situés en Nivernais ou près du Nivernais, étaient compris dans les limites de l'ancien évèché d'Auxerre.

(3) T. IX, p. 85. Comparez les explications fournies par M. de Bastard , eodem, p. 59.

(4) Jean de Préchau, qui obtient la lettre de rémission, expose qu'il était garde et capitaine du fort de Marigny « pour le dit feu chevalier, à cause de sa femme la dame de Chasteauvillain », et il avoue que, dans le cour? de ses fonctions, il a

86 CHAPITRE m (1358-1361).

rArchiprètre, du chef de sa seconde femme, Jeanne de Château vilain^ et se trouvait auprès de Nogent-sui>Seine. C'est évidemment le château de Martgny, arrondissement de Nogent-sur-Seine (Aube], dont la dame de Châteauvilain jouissait à titre de douaire depuis la mort de son premier époux, Jean de Thil, seigneur de Thil-en-Auxois et de Marigny en Champagne (1). Il faut donc renoncer à suivre dans TAuxerrois, pas plus qu'aux environs de Lyon ou de Langres, la prétendue trace des actions de TArchiprêtre durant le cours de l'année 1360.

Baluze lui-môme finit par déclarer qu'Arnaud de Cervole employa la majeure partie de ce temps (2) à se venger sur le Nivernais de la récente disgrâce qu'il y avait subie. Un autre motif dut le retenir de ce côté. Il tenait à garder intact le gage dont il s'était nanti pour s'assurer un dédommagement. S'il eût commis la faute de s'en éloigner, il eût risqué de le perdre. Suivant nous, la difficulté consiste uniquement à savoir ce qu'il a fait au juste dans ces parages et quelle part il y a prise aux événements qui s'y passèrent alors (3). Edouard 111 venait d'imposer à la Bourgogne l'humiliant traité de Guillon (10 mars 1360). « Et ce fait, ledit roy se parti et s'en alla vers Nevers; et passa la rivière de Yonne à CoUanges-sur- Yonne. Et envoyèrent ceux de la contée de Nevers par devers luy et raençonnèrent toute la contée et la baronnie de Donzi-au-Pré. Et lors se mist à chemin à s'en venir par Gastinois droit vers Paris... (4). » D'abord et quoi qu'en disent les Gi*andes Chroniques^ la route suivie par Edouard III, de Guillon à Cou-

«Dtretenu des rapports de bon voisinage avec « noz ennemiz, qui lors tenoient le fort de Nogenl-sur-Seine ». Archives nathnaleSy JJ, 97, n» 281,f<»73, y». Cette pièce contient encore d'autres détails qui ne laissent pas de doute sur le nom de remplacement du lieu qu*clle désigne.

(1) Mémoires de la Société acad. de VAubey année 1870 ; généalogie de la maison de Trainel, par M. Tabbé Lalore, p. 200 et 201.

(2) Maxime vero incQmmodus fuit Nivernensibus... » Vit, pap. Aven,, 1. 1, p. 447.

(3) Nous avons réuni sous le n« VIII his les Pièces jtistificatives dont nous nous sommes servi pour résumer en quelques lignes ces événements peu connus, et qui mériteraient de faire Tobjet d'une étude plus complète.

(4). Grandes Chron,'de France, t. VI, p. 168. M. Paulin Paris dit en note: « Vers Nevers; c'est-à-dire quMl fit mine de vouloir passer dans le Nivemois. »

L'AtCHIPRËTRE BN lOTBlKAlS BT Bll BBRRY

langes-ear-Yonne, ne semble çuère indiquer que jami ea l'intention de oiarcher sur Nevers, et de pénétrer ai jlats de Louis de Haie, qu'une habile politique lu ménager. En outre, ce n'est pa^ k lui personnelle affaire les habitants de la contrée. Parmi les capite qui accompagnaient l'armée anglaise, soit pour éclai ■oit ponr lui procurer des vivres, se trouvait un écuyer Wn, celui que les contemporaina appelaient le Pourg Su passant près de Clamecy, il parvint à prendre c c'est avec lui que les Nivernais durent entrer en négoi débarrassèrent moyennant un sacrifice de sept mill ■ème époque, ils résolurent de traiter avec les Goi gasconnes qui ravageaient leur pays depuis près d( contre lesquelles Charles de Poitiers n'avait pas obteni que l'Archiprétre. Au commencement de 1360, elles comme principal chef Garcie ou Garciot du Ghastel. G' témoignage d'Espaing de Léon, rapporté par Froissart, né dans le voisinage des Pyrénées (2), comme l'indiq de Garde et le diminutif souvent usité de Garciol. Afi exigence, les Nivernais eurent recours k l'intervent Méridional dont le dévouement ne leur St pas défaut, temps, Jean d'Armagnac, fils aîné du fameux comte d< i CharoUes, dans les domûnes de sa mère, destinée siens (3). Il appartenait à l'une des familles les plus il)

(1) Ce bit, ignoré des hUtoriene locaux, s été déjà signalé par Bitl.de Du GveKlm, L I, p. i«.

(1) Telle e*t l'opiDion fort probable de M. Luce, Froiuart, p. niQ, nota 3. Je ne sais eur quoi ee fonde VHitl. génial, du hire d« ce mCme personnage un Breton, Sis de Tanneguy du Cha. it PloMiDellec [l. VllI, p. 3S8j.

(1) Beabix de Clermont, fuome de Jean 1", comte d'Armagnac Qlemaonit en 1361, et, aprâe ea mort, le Charolaie paesa entre Bl>, Jean II. Biêt. du P. Ansatme, t. III, p. ilg. \ojat aussi C< Uilion, L Ul, p. 3.

88 CHAPITRE m (1358-1361).

respectées du midi de la France. Son origine et ses relations lui assuraient une grande influence sur les Compagnies anglo-gasconnes. Grâce à son concours, Garciot du Ghastel consentit à partir moyennant une rançon modérée de cinq mille florins. Bien entendu, la province, épuisée par de longs désastres, n*était pas en mesure de réaliser immédiatement la somme convenue. Jean d'Armagnac se chargea de la cautionner (1). Il lui rendit encore le service de la délivrer des bandes, qui ne reconnaissaient pas Tautorité de Garciot du Ghastel et qui continuaient à occuper çà et là quelques petites forteresses- Durant ces entrefaites, quelle était l'attitude de TArchiprêtre? Entra-t-il pour son propre compte en pourparlers avec les Nivernais? Serait-ce à cette occasion qu'il noua avec Jean d'Armagnac des rapports que nous verrons se continuer plus tard? Autant de questions, autant de lacunes à combler. Le nom d'Arnaud de Gervole se glisse une fois dans les pièces relatives aux événements ci- dessus (2), mais sans aucun détail qui nous éclaire sur la nature exacte de son rôle, sur le caractère de sa conduite.

Nous ignorons également l'époque précise à laquelle il perdit sa première femme. Tout au plus nous est-il permis de conjecturer que ce fait coïncide avec l'intervalle de sa vie que nous regrettons de connaître d'une manière si imparfaite (3). La mort de Jeanne de Graçay

(i) Archives de la Côte-d'or, B. 11,875. Acte duquel il résulte que le 4 décembre 1361, àCorbiguy, et le 7 €u même mois, à Qamecy, divers individus y dénommés s'engagent à payer deux mille florins de Florence & Jean d* Armagnac, cheTalier, « in deductione summe cinquies mille florenorum Florencie, quos dictus dominas Johannes creditor solvere promisit hactenùs, pro terris comitatus Nivemensis et baroniatus Donziaci, Gassiaco de CasteUo, domicello, nomine compositionis et concordie légitime facte cum dicto domicello, super dicessu dicti domini domicelli, tuDc cum maxima quanti tate gentium armorum in terris predictis existent!. »

(2) Pièces justificatives no VIII bis. Voyez celle qui est datée du dimanche avant la fête de saint Clément de Tannée 1360.

(3) Dans sa lettre aux habitants de Nîmes du 30 mars 1359, TArchiprètre s'intitule encore seigneur de Ljytoux, tandis que dans les actes du commencement de Tannée 1361, que nous allons citer, il n'ose plus se parer du même titre. Jeanne de Graçay est donc morte durant Tespace compris entre ces deux dates.

l'àbghiprétrb m nivehnais et en berry. S9

ne Tempècha point de conserver la possession des terres et seigneuries dont elle n était qu'usufruitière. Pour justifier son usurpation, il invoquait tantôt un motif et tantôt un autre (i). Au fond, il spéculait sur la crainte que sa réputation et son entourage inspiraient partout. Les propriétaires légitimes, cousins et héritiers d*Ândré de Ghauvigny, dernier seigneur de Levroux, n'osaient pas entrer en lutte avec un compétiteur aussi redoutable. Dès que le désordre fut un peu moindre, l'un d'eux, Guillaume le Bouteiller de Senlis, risqua d'introduire contre Gervole une action judiciaire, et parvint, après de longs débats, à obtenir du parlement de Paris un arrêt qu'il ne sut comment exécuter (2). L'autre, Gui le Bouteiller^ frère aine du précédent, se contenta de prendre quelques mesures interruptives de prescription, et il attendit prudemment la mort de rArchiprêtre avant de ressaisir sa part des biens héréditaires. Dans un débat qu'il eut ensuite avec son frère et cohéritier, il a donné sur ce point des explications qui nous semblent curieuses à reproduire. « Item, » dit une pièce de procédure déposée en son nom sur le bureau de la Cour, « après ces choses ainsi faites, il avint que l'Archiprestre, par traison et par manière de roberie

(1) Voir les quaUtéê de Farrêt du parlement de Paris, rendu le 14 août 1364, dans la eanse d'entre Gnillaume \i Bouteiller de Senlis et rArchiprêtre. Àrehiim nationales, Xi> 18, f» 177, R*. C'est à ce document que nous empruntons les détails foomis ci-contre.

(2) Du moins les Grandes Chroniques racontent que, malgré les décisions du Pariement, Arnaud de Gervole conserva jusqu'à sa mort le riche héritage d'André de Ghauvigny, t YI, p. 240-241. Nous verrons, en outre, au chapitre xii que jamais

! le dac de Bourgogne n*a cessé d'attribuer à TArchiprètre le titre de seigneur de Levroux.

(3) Archives nationales, Xie 19. « C'est la demande propriétaire que noble homme monseigneur Guy le Bouteiier, chevalier, seigneur de Levroux, fait et intente contre Guillaiime le Boutelier, escuier, son frère, pour cause de la succession ou eschance venue an dit seigneur de Levroux, comme hoir principal et universel, par la mort ettrespassement de feu Andrieu de Ghauvigny, derrenièrement trespassé seigneur de Levronx. » Cette pièce, qui ne contient que Texposé des demandes de Guy le BonteiHer, porte à la fin cette mention : a Tradita curie, die zv» julii, anno domini ■• ccct mo. »

90 CHAPITHB m (1358-1364).

et de puillerie, entra et occupa le chastel de Levroux, la chasteDenie dlcellui, et généralement toutes les terres ôt possessions estant enBerry, venus et descendus au dict monseigneur Qnj, seigneur de Levroux, par la succession ou eschance de son cousin germain , le seigneur de Levroux, derrenièrement trespassé, et, avec ce, tint en très grand doubte le dit monseigneur Guy ; et depuis, le dit monseigneur Guy se doubta tousjours du dit Arceprestre et se garda de lui le mieulx qu'il peut tant comme il vesqut, et, pour doubte de lui, n*osa aucune chose entreprendre contre lui; car, par voie de fait, il n'en avoit pas la puissance, et, par voie de droit, il savoit bien qu'il perdroit sa paine (i); car, quant il lui plaisoit, il ne obeissoit ne à roy ne à autre, si comme ce est a près notoires à tous et à la court ; et ce scet bien le dit Guillaume le Boutelier, qui aucune fois a eu grand peur d'estre prins et mis à mort par lui ou par ses gens. » Qu'il y ait dans ces doléances d'un plaideur une certaine somme d'exagération, cela est probable. Néanmoins tout porte à croire qu'après la juste révocation dont il avait été frappé, Arnaud de Gervole vécut pendant quelque temps, en Berry comme en Nivernais, entouré de gens d'armes à sa solde et à sa discrétion absolues, bravant l'autorité des lois, abusant de sa force, commettant ou laissant commettre autour de lui des excès condamnables. A en juger par le peu que nous savons, cette phase de sa vie, jusqu'ici l'une des plus obscures, est celle qui parait le moins digne d'excuse. Hàtons-nous d'ajouter qu'elle fut de courte durée. Le traité de Calais avait donné aux conventions provisoires de Bretigny une sanction déûnitive. Délivrée de la guerre avec les Anglais, comme elle l'était déjà de la guerre avec le roi de Navarre, la France allait pouvoir consacrer ses efforts à panser ses blessures, à remplir les lourds engage-

(1) Cependant Gay le Bonteiller expose ensuite qu*U se pourvut auprès de « monseigneur de Berry, pour le temps lieutenant du roi es cités et diocèses de Bourges, de Glermont, etc... >• et qull obtint de ce prince des lettres en verta desquelles « non obstant laps de temps ne exploit qui eust été fait contre lui par l'espace de n ans en ca... il feust receu a poursuir ses droits et possessions, tant en cas de nouvelté comme autrement, les dites guerres et oocupacions faites par le dit Arceprestre cessans. »

l'aRCHIPRÊTRE en NIVERNAIS ET EN BERRV. S

menU qu'elle avait contractés, et surtout à se débarrasser des Cou paj^iies, désorotaU réduites à combattre sans drapeau. Aussitôt aprt son retour d'exil, le roi Jean prit la direction de ce mouvement répi latenr. Or il comptait parmi ses conseillers intimes, naguère encoi les compagnons de sa captivité, un homme honorable, entouré d l'estime publique, et qui devait exercer sur la carrière d'Arnaud d Cervole une heureuse influence. Évidemment Jean de Melan, comi de Tancarville, chambellan du roi de France, qu'on appelait parfo le chambellan de Tancarville (I), connaissait déjà l'Archîprôtre. ivait eu sans doute l'occasion d'éprouver son intelligence et son coi rage (2). 11 croyait pouvoir compter sur son dévouement; il espéra même utiliser, au profit de la cause de Tordre, son aptitude spéciale recruter et à conduire des bandes d'aventuriers. Dès le mois de jar vier 1361, les habitants du Nivernais racontaient, et Louis de Maie n croirait pas de répéter dans une lettre olticielle, que l'Archiprètre f ses gens avaient «pouvoir et commission du comte de Tancarville (1). Personne ne voulait dire ainsi que les gens de l'Archiprètre fusser «itorisés par Tancarville à piller la province. Seulement divers indice

(1) D«vjlle, Hittoire du château et de» aires de TanaarvilU, p. 150 et poMîm. Jeai deoiième du nom, était 6\e de Jean l", vicomte de Meluu, qui avait ëponsi TCK 1316, Jeanoe de Tancarville, scbiit et héritière du dernier comte de ce nom.

(2) Tancarville dirigeait, un 13S6, le eiége d'Ëvreui, où Cervole a'étoit partiel li*remeat distingué. Peu après, il fut fait prisonnier à PoiUerB presque en mSm lemp* et dons les mfimes circonstances que l'Archiprètre. Enfin, la mère de Charl( iTEspagne, que ce dernier avait servi pnrliouli Ère ment, étuit devenue la second femme de Jeao I»', vicomte de Melun, père du comte de Tancarville,

(3) Lettre du comte de Flandre aux inembreE du Ccinseil royal, en date d i^ janvier 1361, Dans cette lettre, le comte n'ose pas contester le droit qu'a le r< de France de faire lever en Nivernois les aides ordonnées pour sa délivrance. Mai ille prie de n'en point user, 'i Voua savez, dit-il, et devez hien savoir comment p8 lei Compagnies et ennemis de monseigneur le roy, et aussi par l'Archiprestre i sncuns autres complices, aians commission et pooir du comte de Tancarville, s toaaae on nons a dit, qui ont esté et sont encore sur le pays, nostre dicte conté eité arse et assaillie, etc... » Froissart, édition Kervyn de Lettenhove, t XVIII '■•*«< j'iuliAcoitM», p. 470.

92 CHAPITRE m (1358-i361).

révélaient Texistence de relations secrètes entre le chambellan et le célèbre routier. Leur origine est facile à pressentir. Avant toutes choses, le gouvernement français avait besoin d'argent, de beaucoup d'argent. Il prétendait étendre aux fiefs du comte de Nevers Fimposition des aides et subsides ordonnés pour subvenir au paiement de la rançon du roi. Mais, soit que la résistance vînt des populations appauvries, soit que le comte s'opposât à la mesure projetée en vertu de ses privilèges féodaux, on redoutait sur ce point des obstacles, et, d'un jour à l'autre, on pouvait être obligé de recourir à quelque déploiement de forces. L'Archiprêtre et ses gens étaient là tout prêts à soutenir les agents du fisc royal. On les ménageait en attendant qu'on se servit d'eux.

Mieux valait encore terminer à l'amiable les querelles qui entravaient le rétablissement de l'ordre dans ce malheureux pays, querelle déclarée entre l'Archiprêtre, le comte et les habitants, querelle imminente entre ces derniers et le gouvernement central. Le roi Jean intervint, et par un acte en date à Paris du mois de février 1361, il trancha d'un seul coup tous les points en litige (i). Au début de cet acte, il rappelle que les parties, a après plusieurs débas et altercations » entre elles ou leurs mandataires, ont fini par convenir, « de nostre volonté, » dit-il, <( et absentement, » que « nostre amé et féal cousin le comte de Tanquarville , appelle avec lui nos amez et féaulx genz de nostre conseil, en ordeneroit et mettroit les parties à accort, sanz ce que l'une ou l'autre d'icelles parties en peust jamais appeller ne réclamer aucun droit oultre ce que dit et ordené en seroit par nostre dit cousin de Tanquarville. » C'est la sentence, rendue par suite de ce compromis, que le roi ratifie et déclare exécutoire, en lui imprimant le caractère d'une décision de l'autorité souveraine. De prime abord, le résultat ne laisse pas que d'exciter la surprise. Chacune des parties litigieuses semble obtenir satisfaction complète, aux frais et charges du gouvernement et du Trésor public, sur lesquels retombe toute le fardeau des sacrifices à faire. Ainsi l'Archiprêtre devra donner quittance définitive et sans réserve à la comtesse de Flandres, au comte son fils, ainsi que

(1) Pièces jwHficalwes, n» IX. Les citations qui suivent en sont toutes extraites.

L*ARGHIPRÊTRE EN mVEBNAIS ET EN BERRY. 93

à a tons lenrs subgiez et autres personnes estans en leur dit paîs de Nivemois et de Donziois, et es pays et lieux enclavez en yceulx et es ressers, tant clergie, nobles, comme bourgoys et autres personnes qaelconqaes... » Il doit abandonner les châteaux de Dammarie et de Bléneatt, puis ceux de Gosne et de la Motte-Josserand. II promet aussi « delessier du tout le pais de la conté de Nivemois et baronnie de Donzy, par deçà et par delà la rivière de Loyre, excepté le fort de Vernères, lequel est et appartient à maistre Jehan des Moulins... » Ge premier point réglée le roi reconnaît immédiatement que TArchiprétre D*a contracté les susdits engagements que ^c à nostre requeste, pour honneur et révérence de nous. » En échange d'une concession plus apparente que sérieuse, il recevra du Trésor rQyal «la somme de seze mille royaulx d'or de nostre coing, » dont quatre mille sont payés comptant et le surplus devra Tètre à des termes rapprochés. Il obtiendra, en outre, des lettres de rémission, qui le mettront, lui et les siens, JQsqu'au nombre de cinq cents individus, à Tabri d'une poursuite et d*ane inquiétude quelconques. G'est lui qui indiquera le nom de ceux qu'il entend faire profiter du privilège de la grâce octroyée. Il désignera également les faits auxquels cette grâce devra s'étendre, quelle qn'en soit la gravité, et la chancellerie sera tenue de lui délivrer les ampliations dont il aura besoin , sans qull ait à débourser un denier « pour cause de sceaulx ne de registre.*» Quant à la comtesse, à son fils et à leurs sujets , on n'exige d'eux qu'un seul engagement, celui de promettre et jurer « bon acort et bonne paix au dit chevalier et à toutes ses gens nommez, sanz ce que pour cause ou achoison de la demeurance que il a faite es diz pais , ou pour quelconques intérêts, dommages, oppressions, violences, prinses, receptes ou injures de fait on de paroles, faites ou dites par le dit chevalier ou par ses genz, de tout le temps passé jusques à ce que le dit chevalier rendra et vuidera les diz fors, il en puissent faire ou intenter aucune accion ne demande en jugement. » La promesse ne coûtait guère à ceux dont on la réclamait. Leur unique souci était d'en finir au plus vite avec les maux dont ils avaient tant souffert, et pas un d'eux ne songeait à des représailles impossibles.

94 CHAPiTHB m (1358-1361).

Mais une étude approfondie ne tarde pas à révéler le véritable esprit de la sentence et les avantages indirects que le gouvernement comptait en retirer. Parmi les châteaux qui faisaient Tobjet du litige, deux seulement, ceux de Gosne et de la Motte-Josserand, devaient être remis et délivrés au comte de Nevers. Encore FArchiprétre avait-il le droit, s'il préférait ce parti, de remettre le château de la Motte-Josserand au seigneur féodal qui en était légitime propriétaire : il s'interdisait uniquement de s'en rendre acquéreur. Au contraire, les châteaux de Dammarie et de Bléneau devaient être livrés aux mains du comte de Tancarville, et par conséquent du roi, lequel, à son tour, manifestait l'intention de les transporter au comte de Nevers, « si comme pour certaines causes il avoit accordé et promis ». De même, à l'égard des quittances consenties par l'Archiprétre, Tancarville était chargé de les recevoir et sans doute autorisé à ne s'en dessaisir qu'à bon escient. Enfin, une dernière clause achève de démasquer les secrètes intentions du roi et des gens de son Conseil. « Item... parmi ce que nous païens audit chevalier les seize mille florins du nosire» il a transporté, cessié, quittié et délessié en nous tout le droit, obligacion et accion qa'il avoit ou pouvoit avoir envers nostre dit cousin et cousine de Flandres, par lettres ou autrement, à cause et envers quelconques autres personnes que ce soit, chevaliers, clercs, bourgeois et autres, comme par autres lettres passées sur ce par ledit chevalier peut plus à plain apparoir. » Tant de précautions prises montrent que le Trésor public ne faisait là qu'une avance, dont il devait être indemnisé d'une façon ou d'une autre. Probablement le roi exigeait en échange que la comtesse Marguerite, le comte de Nevers et leurs sujets se soumissent à la levée de Timposition nouvellement résolue. La seule concession réelle qu'il leur octroyât consistait à prélever sur le montant de ladite imposition les seize mille florins promis à l'Archiprétre. On trouve à cette époque de nombreux exemples de transactions analogues. Le gouvernement ne se sentait pas assez fort pour soumettre de haute lutte les grands vassaux de la couronne au joug de règles uniformes. De leur côté, les provinces ou les villes protestaient au nom de leurs anciennes franchises. Il fallut souvent sacrifier la plus grande partie du subside afin

l'ARGHIPRÊTRE en NIVERNAIS ET EN BERRY. 95

d*en obtenir une faible part. Ici; du moins, le roi Jean s*en tirait à bon compte; et du même coup, il supprimait la cause de désordres fâcheux, il s'attachait rArchiprêtre ; au lieu de le pousser dans les rangs des Compagnies, il se ménageait la possibilité de l'employer bientôt à les combattre.

Arnaud de Cervole s*empressa de réclamer la délivrance des lettres de rémission (1) auxquelles il avait droit. Elles sont véritablement curieuses à examiner de près; car nous devons y trouver sa confesâoQ générale et parfaitement sincère en Fan de grâce 1361. « Item », a?ait dit la décision royale, « seront faites lettres de rémission audit chevalier et à ses gens... les meilleures que Ton pourra... c'est assavoir (ie tous les meffaiz, crimes et déliz, qu'ils firent oncques ne perpétrèrent es diz pais (de Nivernois) et autre part... Et y seront exprimez par especial tous les cas que ledit chevalier ou ses dites gens et autres dessus nommez y voudront exprimer pour quelqu'autre cas que ce soit... (2) » Ainsi les coupables n'avaient qu'à parler pour obtenir l'impimité de leurs fautes. Ils auraient eu grand tort de garder un silence qui, loin de leur servir, ne pouvait que leur être nuisible. Cependant les lettres royales (3] ne mentionnent aucun acte de pillage commis par eux aux environs de Langres et de Lyon, nouvelle preuve que ces faits n'ont jamais existé que dans l'imagination de Baluze. Tout se réduit à l'occupation illégale de quelques forts en Nivernais et aux excès commis dans le voisinage durant cette occupation. Encore TArchiprétre et ses gens persistent à soutenir qu'elle avait l'excuse d'un «bon et loyal titre ». Les excès qu'elle a entraînés offrent un caractère plus grave. C'est Ténumération complète de ceux qui signalaient alors la présence des Compagnies* « Et comme... pour le temps qu'ils y ODt demouré, eulx ou aucuns d'eulx aient pillé et robe par maintes

(1) EDes portent la même date que la décision du roi qui confirme la sentence Teadae par Tancanrille, février 1361. Voyez : Pièces justificatives, n<» X.

(2) Pièce justificaUve no TX.

(3) n ft*agit maintenant de la Pièce jusHficaUve n» X ; les citations qui suivent «a sont extraites.

96 CHAPITRE m (1358-1361).

foiz les villes et les subgiez du païs d'environ les diz fors, pris et raençonné les bonnes villes et lieux dudit païs, bâta, navré et mis à mort hommes et famés, ravi et efforcié tant mariées et pucelles comme nonnains, ars et gasté villes, manoirs, maisons et lieux, tant d'église comme autres, fait aliances avec nos ennemis et aucunes fois repairié et conversé avec eulx, participé à leurs fais, et fait plusieurs et divers autres crimes, excez, rebellions et maléfices, en commettant crime de lèse-majesté... » Il semble même résulter de quelques-unes de ces dernières mentions qu'à cette époque de sa vie, Gervole n'a pas su préserver son patriotisme de légères défaillances. Il était temps qu'une main secourable vint l'aider à sortir de la voie pernicieuse où il avait eu le tort de s'engager.

Maintenant, reprochera-t-on au roi de s'être montré trop indulgent et trop facile? Il a pris soin de justifier sa politique. Après avoir rappelé les obligations souscrites par l'Archiprêtre et par ses gens en vue du rétablissement de la paix, leurs témoignages de repentir, leurs promesses d'obéissance et de dévouement, il termine en ces termes : « Nous, en regart et considéracion aux choses dessus dites et aux maux, oppressions, griefs et dommages qui, par eulx, pourroient encore estre faiz aux subgiez dudiz païs, s'ils y demeuroient plus; et considérans aussi les grans, bons et loyaulx services, que nostre dit chevalier nous a faits par lonc temps et espérons qu'il nous face en temps à venir, et qu'il n'est si grant pescheur dont Dieux n'ait marcy, s'il veut vivre à vraie repentance; pour ce et pour plusieurs autres causes qui à ce nous ont mu et doivent mouvoir, aux dessus diz et tous leurs complices et à chascun d'eulx avons quicté, remis et pardonné, à plain quictons, remettons et pardonnons... » La royauté avait en effet d'autres motifs d'indulgence, u plusieurs autres causes », qui, pour être sous-entendues, n'en étaient pas moins notoires et impérieuses. Elle trouvait si peu d'appui dans la féodalité haute et basse, elle rencontrait tant d'obstacles de la part de ses grands vassaux, qu'elle était bien réduite à e^ ménager les hommes comme rÂrchiprêtre. Prenons pour exemple le comte de Nevers, Louis de Maie. Quel secours pouvait-elle en attendre, malgré l'influence de la comtesse Marguerite? Il avait accepté le comte

L'ARGHIPRÊTRE en NIVERNAIS ET EN BERRY. 97

de Tancarville comme arbitre souverain et amiable compositeur. Une fois la sentence rendue, il manifesta hautement le dessein de s*y soustraire. En vain le roi Jean, soucieux d'en assurer l'exécution d'une manière avantageuse au comte et à ses sujets, nomma Tancarville luimême' son lieutenant en Nivernais, en Berry, et lieux voisins (i). Il fallut de nouveaux pourparlers, peut-être de nouvelles concessions. Quatre mois s'écoulèrent avant que Louis de Maie se décidât à donner son adhésion complète. L'acte qui constate l'accord définitif fut passé à Paris, le 18 juin 1361 (2), Non-seulement on y remarque la trace des longues tergiversations du comte de Nevers, mais on dirait qu'il a tenu à s'y poser comme victime d'une espèce de contrainte morale, ou même à s'y réserver pour Tavenir un prétexte de mauvaise foi. '< Et lesquels choses, paiz, et accors dessus diz, nous contesse et conte de Flandres, par le commandement de monseigneur le roy et révérence de son conseil, qui sur ce, par plusieurs fois nous a deprié et requis , nous conte de Tancarville, et nous Arnaut, et chascun de nous avons promis et promettons tenir et garder fermement. » Le fait est que Louis de Maie, tout en autorisant dans ses ûefs l'imposition des subsides royaux, ne se fît aucun scrupule d'en contrarier la levée. Son frère illégitime, messire Ryfflard de Flandre, qu'il avait envoyé en Nivernais à la tête d'un corps de gens d'armes, ne s'arrêtait pas aux manœuvres cachées d'un ressentiment hypocrite. Un jour, il jeta en prison les élus royaux char-

(1) Le comte de Tancarville, par lettres données au bois de Vincennes, le 24 avril 1361, est nommé lieutenant général « en Berry, Nivernois, Douziois, Bourbonnois et Auvergne ». Le P. Anselme, Hht. générale, t. VIII, p. 444.

(2) Pièce justificative no XI. D'après cette pièce, outre les chftteaux désignés dans la décision royale de février 1361, rArchiprétre devait rendre celui de Bouy ou de Bonny. L^abbé de MaroUes a lu Bouy {Invent, des Titres de Isevers, publié par M. de Soultrait, p. 309), et c'est la version qui présente le plus de chances d'exactitude. Au xiT* siècle, ia terre et seigneurie de Bouy appartenait à la maison de Saint- Verain, sous la mouvance du comte de Nevers comme baron de Donzy {eodem, P« 504). Aujourd'hui Bouy est une commune du canton de Saint- Aman d (Nièvre), située an sommet d'une montagne, d'où elle domine une vaste étendue de

gés de recueillir le produit de Fimpôt, et mit la main sur les fonds qu'il trouva dans leurs caisses (1).

Au milieu de ces tiraillements et de ces désordres, une circonstance imprévue vint tout à coup détourner Tattention publique (î). Le gendre de Louis de Maie, le jeune duc de Bourgogne, Philippe de Rouvres, mourut presque subitement le 21 novembre 1361, sans laisser d'héritiers directs. Sa mort ouvrait le champ à de nombreuses et graves compétitions. Il s'agissait, entre autres choses, de réunir au domaine de la couronne Tun des plus grands fiefs de France, peut-être même le plus important de ceux qui existaient alors. Pour mener à bonne fin une affaire aussi délicate^ le roi Jean fit appel au dévouement inébranlable du comte de Tancarville. Il le chargea d'aller en Bourgogne préparer les habitants à subir leurs nouvelles destinées. Mais cette mission pouvait rencontrer des obstacles, se heurter à des répugnances, susciter des révoltes. Il parut indispensable de la faire appuyer par des troupes sûres. C'était le cas d'utiliser les récentes promesses de l'Archiprêtre. Ni Tancarville n'hésita à le désigner, ni le roi Jean à le choisir. Il reçut ordre de réunir à Gorbigny, en Nivernais, « une grant assenïblée de gens d'armes, pour obvier à la maie volonté d'aucuns Bourguignons qui s'estoient ventez que il ne souffriroient pas que nostre dit seigneur (le roi) succedast audit duchié (3) ». C'est ainsi qu'Arnaud

(1) Voyez les Pièces justificcUives publiées par M. Kerrvyn de Lettenhove, dans son édition de Froissart, t. XVIII, p. 471 et suivantes.

(2) Baluze ajoute encore un détail aux faits que nous venons d'exposer. « Tarn anno eodem (1361), die tertià Julii, idem rex statuit ut quandocumque domini castrorum de Dannemaria et de Blenello , quœ tradita fuerant comiti Flandri», ea vellent recuperare, solverent ante omnia duodecim miUia regallum aureorum Ârnoldo data. » Vit. pap. Aven., t. h'j p. 948. Il dit à ce même propos : « Extani apud nos litterœ régi» régis Joannis, deconcordia comitis Flandrensis cum hoc Arnaldo, datœ in civilate Meldensi, anno mlUesimo ccglxi die tertia Julii. » Je n'ai pas pu parvenir à retrouver cette pièce, que je signale néanmoins aux historiens futurs de la Puysaie.

(3) Archives nationales, JJ 97, no 327, fo 88. Lettre de rémission pour Buchart

l'ARGHIPRÊTRE en mVERNAIS ET EN BERRY. 99

de Cervole, à peine rentré en grâce, se vit appelé de nouveau à servir la monarchie française et à justifier par son zèle Tindulgence accordée à ses écarts.

de Glamecy, publiée in extemo dans mon Etude historiqtte sur Vezelay^ t. III, p. 234 et suivantes.

Jusqu'ici TArcIiiprètre^ renonçant à vivre dans son pa^ s natal, avait cherché partout, sans se fixer nulle part, un but à son ambition, un aliment à son activité. Avant de le suivre dans la province où il allait enfin s'établir et dont il allait faire sa patrie adoptive , nous croyons indispensable de jeter un coup d'oeil sur Tétat de cette province et sur quelques points de son histoire au milieu du xiv*' siècle. Le seul moyen de comprendre le rôle qu'Arnaud de Gervole a joué sur ce nouveau théâtre est de savoir exactement à quel drame il s'y trouva mêlé dès qu'il y arriva, en face de quels acteurs il devait y passer le reste de ses jours. On est déjà surpris de voir le roi Jean choisir comme appui, comme introducteur en Bourgogne, l'aventurier qui avait ravagé la Provence et si mal défendu le Nivernais. Gomment expliquer que ce même homme n'ait pas tardé à devenir l'un des pins grands seigneurs de la contrée, l'agent ostensible ou secret de la politique royale, l'amé et féal compère du duc Philippe le Hardi? La plupart de ces questions resteraient obscures, énigmatiques, si nous prétendions les résoudre, sans remonter à l'origine des choses, sans rapprocher des faits que nous exposerons les causes qui les ont produits , les événements antérieurs qui servent à marquer leur véritable caractère.

Ce n'est pas le seul avantage qu'offre à nos yeux cet examen préalable, ni la seule excuse de la longue digression à laquelle il nous entraîne. En même temps qu'il éclaire la biographie de l'Archiprètre, il touche à des problèmes historiques d'un intérêt général. Nous allons voir quelles difficultés immédiates soulevait l'annexion de la Bourgogne au domaine de la couronne. Nous examinerons ensuite les corn-

LA BOURGOGNE AVANT LA PRISE DE POSSESSION DU ROI JEAN. iOl

piications qu'elle présageait dans Tavenir. Après quoi, nous n'aurons pas grande peine à montrer comment et pourquoi le roi Jean d'abord, et plus tard Charles V lui-même, le sage et prévoyant Charles V, crurent devoir renoncer au bénéfice d'une acquisition si précieuse en apparence, pour constituer sur la tête du duc de Touraine un apanage dont au début ce jeune prince ne se souciait guère.

Depuis la mort de Eudes IV (1), le duché de Bourgogne était aux mains d'un enfant. Philippe, dit de Rouvres, avait succédé à son aïeul, par représentation de son père mort au siège d'Aiguillon. Il avait pour mère et pour tutrice Jeanne, comtesse de Boulogne et d'Auvergne, qui se remaria avec Jean , duc de Normandie et presque aussitôt roi de France (2). Ce dernier fut dès lors investi du droit et chargé du devoir de veiller au patrimoine de son beau- fils. Mais, absorbé par d'autres soins, il n'intervint que de loin en loin dans l'administration de la Bourgogne. Après la bataille de Poitiers, ce fut uniquement sous la tutelle d'une femme, sous celle de sa mère, que vécut et grandit Philippe de Rouvres. Il avait à peine quinze ans, lorsque le roi sortit de captivité, et par un acte en date du 20 octobre 1360 (3), lui délivra « ses terres et paiis, » comme s'il était véritablement majeur et capable de les gouverner. En vertu de cette déclaration fictive, de cette reconnaissance prématurée, il fut censé prendre la direction de ses affaires. De même, il épousa virtuellement la fille unique du comte de Flandre

(1) Eudes IV mourut à Sens, en 1349, « 1<^ semaine avant Pâques flories. » Il fut enlevé, comme tant d'autres, par la peste noire, ou comme on disait au xiv«» siècle, par la « grande mortalité ». Grandes Chroniques de France, édit. P. Paris, t. VI, p. 488-489, texte et notes.

(2) Jean, duc de Normandie et futur roi de France, devint veuf de sa première femme, Bonne de Luxembourg, le 12 août 1349. Grandes Chron., eodem, p. 490. Il se remaria, le 9 février 1350, avec Jeanne de Boulogne , eodem, p. 492.

(3) Cet acte a été publié par dom Plancher, HisL gén, et particulière de Bourgogne, tome II, Preuves, n» cccl. On y lit que Philippe de Rouvres était alors « en ^'aage de quinze ans ou environ. » Les Grandes ChronîqueSy ordinairement si exactes, se trompent évidemment lorsqu'elles disent qu'à l'époque de sa mort il n'était âgé ({ne de treize années. Au surplus je ne trouve nulle part la date précise de sa naissance.

et de Nevers, Louis de Maie, une des plus riches héritières de TEurope (1). La nouvelle épouse resta veuve avant d'avoir été femme. Car le 21 novembre 1361, celui qui devait être son mari mourut, en quelques jours, dans le château où il était né et dont Thistoire lui a conservé le nom. Une fatalité inouïe s'acharnait contre la maison ducale de Bourgogne. Le père de Philippe de Rouvres était déjà mort, à la fleur de son âge, des suites d'une chute de cheval (2). Philippe de Rouvres succombait encore plus jeune aux suites d'une autre chute (3). Avec lui s'éteignait le dernier rejeton des ducs d'origine capétienne. Avec lui disparaissait une des familles les plus illustres et les plus puissantes de la grande époque féodale, au moment où cette famille voyait s'ouvrir devant elle un avenir inespéré de puissance et de grandeur.

La longue minorité qui précéda cette catastrophe coïncidait avec un temps où la France entière était la proie de l'anarchie. Le bon esprit des populations bourguignonnes fut soumis à une double épreuve. 11 faut reconnaître qu'elles en sortirent avec honneur. Jamais elles n'abusèrent de la faiblesse de leur jeune maître. De 1349 à 1361, les dangers qui menacèrent le duché vinrent tous de l'extérieur. Aucun désordre sérieux n'y éclata par la faute de ses habitants. Us donnèrent le même exemple de modération et de sagesse quand ils eurent à prendre parti dans les funestes dissensions qui troublèrent le royaume à la suite de la bataille de Poitiers. Tant que les états généraux de 1356 et de 1357 parurent animés d'intentions patriotiques, les députés de la Bourgogne ne refusèrent pas de concourir aux essais de réformes tentés par ces assemblées. Quelques-uns même s'attachèrent au roi de Navarre, sur le compte duquel ils se trompaient comme bien d'autres. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils s'étaient enga-

(1) Marguerite de Flandre était née le 15 avril 1350. Son mariage, arrêté et convenu depuis plusieurs années, fut célébré le 1^' juillet 1361.

(2) Froissart a raconté cette mort dans un chapitre intitulé : « Gomment messire Philippe de Bourgogne fut mort devant Aiguillon. » Édit. Buchon, t. I^^*, p. 246.

(3) Courtépée, Descripl. générale et particulière du duché de Bourgogne, nouvelle édition, t. I", p. 237,

LA BOURGOGNE AYANT LA PRISE DE POSSESSION DU ROI JEAN. i03

gés dans une fansse voie, et ils se hâtèrent d'en sortir ouvertement. En juin 4358, disent les Grandes Chroniques de France (1), « plusieurs des gentilshommes qui avoient esté avec le dit roy de Navarre une partie de la saison, et encore estoient, espécialement ceulx du pays de Boargoigne, prirent congié du susdit roy de Navarre, quant il virent que il avoit accepté la capitainerie de ceux de Paris, en disant que il ne seroient contre le dit régent, ne contre les gentilshommes ; et s*en partirent, et s'en alèrent en leur pays, s Le clergé et le tiers état bourguignon n'avaient pas attendu jusque-là pour rompre avec des intrigues que réprouvait leur droiture. Plus on étudie les documents locaux, plus on demeure convaincu que la Bourgogne est une des provinces où le contre-coup des révolutions parisiennes et des excès de la Jacquerie se fit le moins sentir.

C'est qu'aussi les institutions dont elle jouissait, en satisfaisant ses besoins, ses tendances, lui rendait la sagesse facile. Le système de gouvernement et d'administration inauguré par les ducs de la première race était un des meilleurs que comportât l'époque. Leurs successeurs n'eurent qu'à le continuer, et s'ils le complétèrent, ils n'y introduisirent aucune modification essentielle. Calqué sur le système royal, il en avait les principaux mérites avec des inconvénients moindres (2). Qui ne s'étonne aujourd'hui de voir les grands baillis de la couronne investis d'attributions si diverses, qu'elles paraissent incompatibles? des fonctionnaires à la fois magistrats, administrateurs, hommes de finance et de guerre? La surprise augmente lorsque l'on considère l'énorme étendue des circonscriptions confiées à leur omnipotence. En Bourgogne, la même confusion de pouvoirs, autorisée parles idées du temps, existait aux mains des baillis ducaux; mais, du moins, les lÎHiites de chaque bailliage étaient assez restreintes (3) pour qu'un fonc-

(1) Tome VI, p. 118.

(2) L*ouTrage intitulé : Mémoires pour servir à l'histoire de France et de Bourgo- 9Re, Paris, 1729, in4o, contient de nombreux renseignements sur Tadministration des ducs de la seconde race. II constate en même temps que le cadre dç cette administration remontait aux ducs d*originc capétienne.

(3) Le duché était divisé en cinq bailliages dont l'étendue ne dépassait guère celle

404 CUAPITRE IV.

tionnaire vigilant pût sufûre aux exigences d'une mission si complexe. Vivant au milieu de ses administrés, n'étant éloigné d'aucun d'eux, il contractait avec tous des relations familières qui lui permettaient de se renseigner lui-même, de voir par ses yeux, de n'agir qu'en connaissance de cause. S'il avait une position moins brillante que celle des baillis royaux, il était aussi moins tenté de se soustraire au contrôle d'une autorité supérieure. Pour se faire une idée de l'administration des baillis bourguignons, on n'a qu'à lire, aux archives de la Côted'Or, les comptes qu'ils étaient obligés de rendre chaque année (1). Ce ne sont que des comptes de gestion financière. Néanmoins ils abondent en détails de toute sorte. Les comptables dont ils émanent ne craignent pas d'y attirer l'attention sur leurs actes, et les mentions qu'ils y inscrivent, à propos des moindres sommes, atteignent parfois les proportions d'un récit. On y sent l'œuvre d'hommes actifs, habitués à l'exactitude, ne redoutant pas la surveiUance. Du haut en bas de l'échelle administrative, chaque fonctionnaire imite Texemple des baillis : au-dessous, les châtelains, au-dessus, le receveur générai du duché (2), soumettent tous à l'examen de la Cour des comptes le tableau complet de leurs recettes et le détail minutieux de leurs dépenses. De là cette masse de documents incomparables, où tant de chercheurs ont déjà puisé , où nous puiserons à notre tour, sans nous contenter des notes prises par d'autres, et en remontant au texte original, qui seul ne saurait tromper (8).

de nos arrondiesements actuels. Ces bailliages étaient les bailliages de Dijon, d'Autun, de Chàlon, d'Auxois (Semur) et de la Montagne (Châtillon-sur-Seine).

(1) Il ne reste à Dijon qu'un petit nombre de comptes de bailliages antérieurs à 1361. Gependaut il en reste encore assez pour donner une idée exacte de TadministratioQ bourguignonne sous les ducs d'origine capétienne. A la rigueur, on pourrait se borner à ceux du bailliage d'Auxois, et leur examen fournirait les éléments d'une appréciation suffisamment éclairée.

(2) Durant les années qui font l'objet spécial de nos recherches, le receveur général du duché de Bourgogne s'appelait Dimenche ou Dimanche de VUel. La plupart de ses comptes existent. Ils abondent en mentions curieuses. Nous les citerons le plusipossible.

(3) A défaut de cette méthode, les écrivains les plus soigneux tombent à chaque

An surplus, les ducs de Bourgogne, de même que les rois de France, ne se fiaient pas uniquement à leurs lumières personnelles pour diriger et surveiller Tadministration de leurs États. A côté d'eux siégeaient divers conseils, conseil de guerre, conseil de finances, conseil étroit, grand conseil (1). Us y faisaient entrer Télite des gens du pays, qu'ils associaient par ce moyen aux actes principaux de leur gouvernement. Ajoutons que la Bourgogne est une des provinces dans lesquelles rétablissement d'états provinciaux remonte à Tépoque la plus reculée et où ces états ont toujours exercé la plus large part d'influence. Sous la main d'un prince aussi énergique et aussi puissant que le duc Eudes, le libéralisme de ces institutions a pu subir des atteintes passagères. Durant la minorité de Philippe de Rouvres, elles ont largement recouvré ce qu'elles avaient perdu. De i349 à i36i, on n'exagère pas en disant que la Bourgogne s'est gouvernée elle-même. Jout ce qui nous reste de cette époque lointaine atteste l'intervention constante du pays dans la gestion de ses propres afi'aires.

Ce serait même une erreur de croire que les classes aristocratiques eussent le privilège exclusif de participer à cette gestion. Dans les conseils ducaux, aussi bien que dans les états, la bourgeoisie commençait à prendre sa place. Une foule de fonctions importantes étaient occupées par elle. Hugues Aubriot, le fameux bailli de Dijon (2) qui devint plus tard prévôt de Paris, appartenait à une famille bourgeoise. Il était fils

pas dans des erreurs dont nous donnerons quelques exemples. Étudiés sur des notes de seconde ou de troisième main, les comptes de Bourgogne dcTiennent parfois plus dangereux qu'utiles. S'il m'arrive pourtant, brevitatis causa, de renvoyer le lecteur aux analyses de VInventaire sommaire des Archives de la Côte-d'Or, c'est après en avoir vérifié l'exactitude.

(1) « Il est certain que les ducs de Bourgogne de la première race avaient des conseils, mais ou ignore les noms de ceux qui les composoient et le lieu où ils se tenoient » Mémoires pour servir à Vhistoire de France et de Bourgogne, II« partie, p. 9. Cetii dernière assertion n'est pcLS tout & fait exacte : on possède d'assez nombreux renseignements sur les conseils ducaux antérieurement à 1361 et sur quelques-uns des membres qui les composaient.

(^ Voyez la Notice sur Hugues Auhriot, publiée par mon regrettable ami Jules Simonnet, Dijon, page 1 et suivantes.

et petit- fils de changeurs, nous dirions aujourd'hui de banquiers. Beaucoup d'autres qui jouèrent, au milieu du xrv^ siècle, un rôle presque aussi considérable, étaient issus d'une origine encore plus humble. Il serait même facile de découvrir dans les conseils ducaux des Juifs ou des fils de Juifs, comme Guy Rabbi et Dreux Phelise.

Le principe d'égdité avait fait, sous une autre forme, des conquêtes non moins heureuses. Quoiqu'il fût médiocrement libéral, le duc Eudes n'aimait pas à soufi'rir entre ses sujets des inégalités choquantes. Il Ta prouvé , les armes à la main , aux nobles de la Franche-Gomté. Dans les. limites de son vieux duché de Bourgogne, il sut habituer l'aristocratie à s'incliner sans murmure devant une justice qui n'admettait ni distinction ni privilège. Au temps de Philippe de Rouvres, les comptes de bailliage établissent que les membres des familles les plus illustres payaient l'amende qu'ils avaient encourue ou la composition qu'ils avaient acceptée, ni plus ni moins que le dernier des paysans. S'il y eut alors quelque velléité de résistance de la part de la noblesse, elle fut promptement réprimée. Je n'en donnerai pour preuve que la mention suivante, extraite d'un compte de Guillaume de Glugny, bailli d'Auxois (1) : Reçu « de Youlant, femme Jehan Humbert de Ghastelnuef, pour ce qu'elle dit que monseigneur le duc estoit maul consoillez de mettre justice en son paiis sur les nobles, et, qui vivroit, dans brief temps en Bourgoigne, [verroit] qu'il n'y auroit seigneur, ne dame, ne ducj ne duchesse, qui fussent si ardiz de mot dire contre les nobles; considéré que elle estoit simple de sa nature, parle volontiers senz penser que elle dit et souvent à son dommaige, et que point ne savoit de machinacion contre monseigneur le duc, par délibéracion du conseil, condamnée à cent moutons qui valent cent trente cinq florins. » Ainsi, pour de simples propos tenus par une femme et ne se rattachant à rien de sérieux, le conseil ducal intervient dans le jugement de l'affaire : et malgré l'admission de circonstances atténuantes en faveur de la coupable, l'amende prononcée s'élève à un

(1) Compte de G. deClugmjy bailli d'Auxois, commençant le 9 avril 1360 et finissant le 29 décembre 1361. Archives de la Côte-d'Or, B. 2,748.

chiffre énorme, exorbitant (i). Cet unique détail suffit à montrer qaelle importance on attachait, en Bourgogne, à courber toutes les têtes sous le niveau d*une égale justice.

Un pays accoutumé aux bienfaits d'un pareil régime n'était pas de ceux que le roi de France pouvait annexer à sa couronne par la vertu d'une simple ordonnance. Les Bourguignons n'avaient aucun profit à retirer de cette mesure et ils avaient beaucoup à perdre. Sans parler des craintes que leur inspirait la fiscalité royale, ils aimaient leurs institutions , leur autonomie. Us vivaient dans un siècle où les rêves d'unité nationale exerçaient peu de séduction sur les esprits. Personne n'était plus excusable qu'eux de partager les idées de leur époque. Us avaient donné assez de preuves de dévouement à la patrie française pour tenir à la patrie bourguignonne, et pour ne pas vouloir que l'une absorbât l'autre. Lorsqu'ils apprirent quel sort leur était réservé , Us se laissèrent entraîner à des plaintes , à des récriminations, peut-être à des menaces. La cour du roi Jean s'en émut. On jugea nécessaire de se préparer à une lutte, de réunir des troupes, de s'adresser à i'Archiprètre (2). Heureusement ces appréhensions étaient exagérées. Quel que fût le mécontentement des Bourguignons, ils avaient trop de bon sens pour se livrer à des actes de révolte déclarée. Un simple déploiement de forces suffisait à contenir les plus ardents. Quant à la masse de la population^ une politique habile et conciliante devait avoir raison de ses premières répugnances. Mais ce n'était là qu'un succès partiel, éphémère. Une fois l'héritage recueUli, il s'agissait de le conserver. Les mécontentements pouvaient renaître. Le fait même de l'annexion menaçait d'aggraver le fardeau d'une administration

(l)J*ai prié mon ami, M. Ernest Gariel, de choisir dans sa riche coUection de monnaies françaises un mouton d'or de cette époque et d'en constater le poids, qni s'est trouvé de 4 granunes 60 centigrammes. En admettant que le titre fût analogue à celui des pièces actuelles, 6 grammes 60 d'or représenteraient à peu de chose près 14 francs 50, et par conséquent cent moutons vaudraient en poids 1450 francs. Mais eu égard à la différence des pouvoirs, leur valeur effective devait être triple ou quadruple, peut-être même encore plus fort^.

(2) Voyez la fin du chapitre précédent.

déjà bien lourde. Parmi les graves difficultés que les anciens ducs léguaient à leurs successeurs , il en est une qui réclame de nous des observations spéciales. Elle se rattache à des faits généralement peu connus et qui sont pourtant la préface nécessaire de ceux que nous aurons à étudier en continuant la biographie d'Arnaud de Gervole. Je veux parler des embarras et des périls que causait au duché de Bourgogne son voisinage et ses rapports avec la Comté.

Entre les deux provinces , la nature ri*avait élevé aucune barrière, tracé aucune ligne de démarcation sérieuse. Leurs habitants étaient de même race et de mêmes mœurs, intéressés à vivre sous les mêmes lois et les mêmes chefs. Cependant la géographie féodale avait séparé ce que la raison ordonnait de confondre. Le duché de Bourgogne relevait des rois de France et le comté des empereurs d'Allemagne. Comme on disait alors, l'un était « terre de France » et l'autre « terre d'empire». Chacun d'eux formait la frontière de deux États distincts et souvent rivaux. Au commencement du xiv* siècle, une circonstance propice semblait promettre un remède, ou du moins un palliatif à ce mal. En i330, le duc Eudes IV recueillit le comté dans la succession de sa belle-mère, la reine Jeanne (i), et les deux Bourgognes se trouvèrent réunies entre les mains d'un maître digne de leur estime et de leur affection. Mais, par une étrange fatalité, cette réunion n'aboutit qu'à susciter entre les deux pays un antagonisme profond, qui devint, pour le duché, bientôt même pour le royaume, la source de tracas continuels. Nous n'avons pas à exposer ici les guerres dans lesquelles cet antagonisme entraîna le duc Eudes. Il nous suffira d'en esquisser les traits principaux et d'y relever çà et là quelques détails indispen-

(1) Jeanne, reine de France et de Navarre, comtesse de Bourgogne et d'Artois, mourut à Rye, en Picardie, le 21 janvier 1330, instituant pour héritière Tainée de ses filles, Jeanne de France, femme du duc Eudes IV. Ses autres filles, Marguerite de France , femme du comte de Flandre Louis de Crécy, et Isabelle , femme du dauphin de Viennois Guigues VITI, protestèrent contre les dispositions maternelles. Mais Eudes IV parvint à les désintéresser et finit par conserver, sans trop de contestations de leur part, les comtés de Bourgogne et d'Artois.

sables à connaître pour rintelligence des événements ultérieurs (1). Nulle part en France, pas plus qu*en Allemagne, on ne rencontrait à cette époque une aristocratie plus riche et plus redoutable que Taristocratie comtoise. Elle jouissait d'une indépendance absolue, que les comtes palatins n'avaient pas eu la force de restreindre à de sages proportions. Le moindre joug lui semblait insupportable, la moindre atteinte à ses privilèges lui paraissait une injure. Elle n'admettait même pas dans les rapports de ses membres entre eux ou dans leurs relations avec les classes inférieures Tintervention et le contrôle d'une justice souveraine. Pour elle^ le temps n'avait pas marché. Elle en était restée aux prétentions anarchiques et aux habitudes violentes des barons du xi" siècle. Habitué à parler en maître dans son duché, à y maintenir le bon ordre et à protéger les faibles vis-à-vis des forts, Eudes lY résolut de soumettre ses nouveaux domaines à un régime analogue. L'entreprise exigeait d'habiles ménagements : peut-être eut-il le tort de la pousser avec plus de vigueur que de prudence. Ce

qu'il y a de certain, c'est que les seigneurs, brusquement attaqués dans leurs privilèges ou dans leurs prétentions, ne se bornèrent pas à protester contre les réformes : ils se soulevèrent contre le réformateur.

A leur tète marchaient les représentants des premières familles de la contrée, les Chalon, les Montfaucon, les Neufchatel et les Paucogney. Celui qui donna le signal de la révolte fut Jean II de Ghalon, sire d'Arlay , qu'il faut bien se garder de confondre avec ses cousins et homonymes Jean II ou Jean IIÏ de Ghalon, comtes d'Auxerre (2). Il était jeune,

(1) La plupart du temps nous n'aurons qu'à résumer Texcellent ouvrage de M. Ed. Clerc, intitulé : Essai sur l'histoire de Franche-Comté, Voyez tome 11 , p. 37 et suivantes.

(2) Quoi qu'en aient dit Lebeuf et les historiens auxerrois qui ont suivi son opinion sans la contrôler, la famille de Clialon-Auxerre ne prit aucune part active à la révolte des barons franc-comtois. Les renseignements fournis et les documents cités par les historiens de la Franche-Comté ne laissent à cet égard aucune espèce de doute. Si les comtes d'Auxerre intervinrent momentanément dans la guerre des deux Bourgognes, ce fut pour ménager un accord entre les parties belligérantes. Ainsi l'on voit, en 1343, Thibaut de Neufchatel faire sa soumission au duc

no CHAPITRE IV.

ardent jusqu'à la violence, brave jusqa'à k témérité. U mit an Mirviee de la cause à laquelle il se dévoua les ressources d'une fortune princière, qu'il ne craignait pas de prodiguer. Non moins brave et non moins ardent était son digne émule Henri de Montfaucon. Issu d'une vieille race comtoise, qui par l'illustration et les richesses ne le cédait à aucune autre, il avait singulièrement accru le patrimoine de ses ancêtres en y joignant par un mariage l'important comté de Montbéliard. A côté de ces deux chefs venaient, au second rang, les Neufch&tel, qui tiraient leur nom d'une forteresse située près des bords du Doubs, et dont l'atné s'intitulait, non sans juste motiC, le grand sire de Neufchàtel (1) ; puis les Faucogney, famille nombreuse, assez considérable, assez considérée pour qu'un de ses membres, Jean de Faucogney, ait épousé une fille de France, la veuve du Dauphin de Vienne, la belle-sœur du duc de Bourgogne.

Toutefois l'aristocratie rebelle, livrée à ses propres forces, n'eut opposé qu'une courte résistance à son puissant adversaire. Elle comprit qu'elle ne pouvait se passer d'alliés et elle en chercha partout. Des rapports intimes l'unissaient à la noblesse des pays voisins qui, comme la Franche-Gomté, relevaient de l'Empire, tels que la Bresse, le comté de Neufchàtel en Suisse, les Marches de la Lorraine et la Haute-Alsace. Elle y trouva sans peine des hommes animés des mêmes passions qu'elle et qui s'empressèrent de lui prêter le secours de leurs armes. Bientôt elle aperçut, ou crut apercevoir, derrière le duc Eudes, la main, l'appui secret de son beau-frère, le roi Philippe VI. Alors elle tourna ses regards vers l'Angleterre. Edouard HI était trop habile pour négliger l'occasion d'entretenir aux portes de la France un nouveau foyer de dissensions, une nouvelle cause d'affaiblissement. A défaut de soldats, il envoya aux Comtois d'abondants subsides , il pensionna leurs principaux chefs et notamment Jean de Ghalon-Arlay, toujours besoigneux

Eudes, en présence du comte Jean II, dont il venait d'épouser la fille. CheTaiier, Mém, hist sur Poligny^ 1. 1»', p. 414.

(1} Il ne faudrait pas non plus confondre, comme on le fait tfop souvent, la famille des sires de Neufchàtel sur le Doubs avec celle des comtes de Neufchàtel en Suisse.

LA BOURGOGNE AYANT LA FRISE DE POSSESSION DU ROI JEAN. ili

d'argent, toujours criblé de dettes malgré ses immenses richesses (1). Gomme la Flandre et la Bretagne, la Franche-Comté devint Tobjectif des intrigues anglaises. La guerre engagée entre deux provinces se compliqua d'une rivalité entre deux nations. Le mal était d'autant plus grave qu'il menaçait d'étendre ses ramifications en France et jusqu'au cœur du duché de Bourgogne. Jean de Chalon-Arlay n'était-il pas seigneur de risle-sous-Montréal, de Yiteaux en Auxois et de Lormes en Nivernais? Dans un rang moins élevé, un autre Franc-Comtois, qui s'était fait un triste renom par la violence de ses haines, Jacques de Bandoncourt, était seigneur de Beire-le-Châtel (2). À ce titre, il possédait une forteresse située à quelques lieues seulement de Dijon. Là où les rebelles n'étaient pas propriétaires, ils avaient des relations de famille et d'amitié : ils parvenaient à nouer des intelligences qui augmentaient leurs forces ou qui amoindrissaient celles de leur adversaire. C'est ainsi que la guerre des deux Bourgognes ise prolongea outre mesure, opiniâtre, acharnée. Les rebelles subirent, sans se laisser abattre, des défaites humiliantes (3). Ils finirent pas lasser là

(1) Par suite de la confusion que nous avons déjà signalée, les historiens auxerrois imputent à Jean II ou à Jean III de Cbalon-Auxerre les dettes et les emprunts de Jean de Chalon-Arlay. Ils savent pourtant et ils rapportent que Temprunteur affecta à la garantie de ses emprunts « ses seigneuries de Tlsle, Viteaux, Lorme, etc. » Lebeuf, Mémoires sur le diocèse d'Auxerre, t. III, p. 226-227. Or, il est incontestable que ces seigneuries n'ont jamais fait partie du patrimoine des Cbalon-Auxerre, et qu'au milieu du xiye siècle elles appartenaient à Jean de Chalon-Arlay.

(2) Beire-le-Châtel, canton de Mirabeau-sur-Beze, arrondissement de Dijon, Côted'Or. Voyez sur Jacques de Baudoncourt, M. Clerc, t. II, p. 69-70 et passim. Il dit que c'était « un des plus méchants chevaliers de ce temps » et le « mortel ennemi du roi de France ». Comparez les détails que nous donnons un peu plus loin sur sa mort et sur la confiscation de ses biens.

(3) A la suite d'une de ces défaites, Jean II de Chalon-Arlay et Henri de Montfaucon, comte de Montbéliard, furent obligés de se constituer prisonniers entre les mains du duc. M. Clerc (t. II, p. 62, texte et notes), ajoute que Jean de Chalon obtint la faveur de subir sa peine au château ducal de Montereau, le plus loin possible des regards de la Bourgogne. D'après le document qu'il cite, il s'agit, au contraire, du château de « Montreaul, » c'est-à-dire de Montréal en Auxois, à quelques kilomètres seulement de la terre de l'Isle-sous-Montréal, et non loin de celle

ils CHAPITRE IV.

patience et par épaiser les ressources du duc Eudes. De son côté, le roi Philippe YI avait hâte de mettre un terme à des hostilités dont il redoutait pour son royaume les conséquences fâcheuses. Il détermina son beau-frère à signer, coûte que coûte, « une paix douloureuse; » et, quand Eudes IV mourut, quand il transmit ses États à son petit-fils, c'est-à-dire à un enfant, Faristocratie comtoise n'avait rien perdu de ses privilèges. Elle était plus forte et plus redoutable que jamais.

Les concessions qu'elle obtint ne la désarmèrent qu'en apparence. Vingt ans de luttes sanglantes développent dans l'esprit de ceux qui les soutiennent des sentiments d'aniraosité qui survivent aux succès comme aux revers. A force de combattre le duc Eudes et les troupes qu'il tirait de son duché, les Comtois en arrivèrent à considérer la Bourgogne comme « l'ennemi héréditaire ». Malgré la paix convenue, ils nourrissaient au fond du cœur une haine implacable , qui n'attendait qu'une occasion favorable pour éclater ouvertement. Un seul peut-être parmi les fauteurs de la grande révolte consentit sincèrement à changer de conduite. Entraîné par l'exemple et les conseils de ses parents, les Chalon-Auxerre, touché par les témoignages éclatants de l'indulgence royale (1), Jean II de Ghalon-Ârlay « se tourna bon. François ». Il devint, et resta jusqu'à sa mort un des serviteurs les plus dévoués de la maison de Valois. Quant à ses anciens compagnons, rien ne les put fléchir, et le voisinage des « gens d'outre-Saône » continua d'être, pour les habitants du duché, la cause de justes inquiétudes.

A l'époque où le roi Jean épousa la mère de Philippe de Rouvres, il connaissait déjà les périls de cette situation. Du vivant de Philippe VI, il avait suivi les affaires de la Franche-Comté, et il avait pris part aux négociations à la suite desquelles le sire d'Arlay promit de réparer les torts de sa jeunesse (2). Devenu tuteur de son beau-fils, Jean essaya

de Viteaux. En effet, le château de Montereau-Fault- Yonne n*a jamais appartenu aux ducs de Bourgogne, tandis que celui de Montréal, depuis la fin du xiiio siècle, a toujours fait partie de leur domaine particulier.

(1) Archives nationales, JJ 97, n» 393, f» 244, Y^. « Absolutio domini Johannis de Cabilone super eo quod certas confederationes fecerat cum rege AngUe. »

(2) Les négociations entamées avec Jean de Ghalon-Arlay avaient un double

LA BOURGOGNE AYANT LA PRISE DE POSSESSION DU ROI JEAN. i 1 3

d^appliquer aux autres membres de Faristocratie comtoise la même politique de conciliation et d*apaisement. II consentit à reconnaître, à consacrer les privilèges que le duc Eudes avait voulu lui ravir. Ses efforts ne furent pas couronnés de succès. La plupart des seigneurs de la comté et des seigneurs du voisinage, qui vivaient en communauté de sentiments avec eux, conservèrent obstinément leur vieux levain d'hostilité contre le duché de Bourgogne et contre la France. Bientût, nn nonveau ferment de discorde vint aggraver Tancien état de choses. Aux intrigues anglaises se joignirent les intrigues navarraises. De même qa*Édouard III, Charles le Mauvais n'eut qu'à tourner ses regards vers ce coin de terre pour y susciter à la maison de Valois des embarras sans cesse renaissants.

Pendant les années qui précédèrent la bataille de Poitiers, le duché de Bourgogne fut à plusieurs reprises en butte aux attaques des gentilshommes francs-comtois (1). Un d'eux, Thibaut de Faucogney , complota, dit-on, d'enlever le jeune duc en son château de Rouvres. N'y pouvant réussir, il ravagea les environs (2). Ces indices significatifs ne permettaient guère au roi Jean de s'illusionner sur le résultat de ses tentatives conciliatrices. Après Poitiers, la vérité apparut au grand jour. Si les Francs-Comtois n'avaient pas combattu dans les rangs de l'armée anglaise, ils avaient applaudi à son triomphe, car ils étaient secrètement alliés avec l'Angleterre (3), et les principaux furent compris à ce titre

bat : obtenir quUl changeât de conduite en Franche-Comté, racheter les droits qu*il poaTait prétendre sur le Dauphiné du chef de sa mère Béatriz de Viennois. On sait quel réie actif le roi Jean, alors duc de Normandie, a joué dans la réunion du Dauphiné à la France. C'est par là qu'il eut occasion de traiter avec le sire d'Arlay. Voyez Histoire de la réurHon du Dauphiné à la France, par M. Guiffrey, |kuâtni.

(1) Durant cette période, les enfants du sire de Rigny, près de Gray, se distinguèrent par leur acharnement contre la Bourgogne. Inventaire Bommaire des Archives de la Côte-d'Or^ tome II, p. 206 , B. 5,053. Voyez aussi ce que nous disons plus loin.

(2) Essai sur Vhistoire de la Franche-Comté, par M. Clerc, t. II, p. 105, texte et note.

(3) Dans les pays voisins de la Franche-Comté, et notamment dans la Bresse, les

114 CHAPITRE lY.

dans la trêve conclue à Bordeaux le 27 mars 1357 (1). Puis, quand cette trêve eut fait cesser officiellement les hostilités entre les deux natioos, ils demeurèrent fidèles à la politique d'Edouard III. Us se jetèrent dans le parti de son complice le roi de Navarre. Les Grandes Chrùniques racontent qu'en mars 1358, Charles le Mauvais, accueilli comme un libérateur par la démagogie parisienne, et se considérant déjà comme investi du pouvoir suprême, délivrait à ses afBdés des saufs-conduits qui leur permettaient de traverser la France en pleine sécurité. Elles en citent textuellement un spécimen, et les deux noms qu'on y voit inscrits sont précisément ceux de deux gentilshommes francs-comtois, Jean de Neufchatel et le sire de Rahon (â).

Jean de Neufchatel est un des personnages qui tiennent le plus de place dans l'histoire des deux Bourgognes, durant la période qui fait l'objet de nos études. Puisque son nom parait ici pour la première fois, qu'il nous soit permis de donner quelques détails sur les débuts de sa vie, dont nous verrons bientôt la fin tragique et prématurée (3). D'après Y Histoire généalogique du P. Anselme; il aurait appartenu à la maison

gentilshommes suivent la même ligne de conduite. Inventaire sommaire des Archives de la Côte-d'Or, t. II, p. 109 , B. 4392.

(1) «Et par espôcial i soient compris par la partie du roi de Engleterre... le seigneur de Faucogney, le sire de Neufchastel, le viscount de Vissul (Vesool), monsieur Jehan d'Asprcmont... » Rymer, t. VI, p. 3 et suivantes.

(2) M. P. Pans dit en note de son édition, t. VI, p. 96 : « Les meiUeures leçons écrivent ainsi ce nom (Raon) ; variantes : Rouen et Craon. » Il ne saurait y avoir de doute. C'est bien Henri de Longwy, seigneur de Rahon (arrondissement de Déle , canton de Gbaussin, Jura), lequel était Tami, le compagnon inséparable de Jean de Neufchatel. On rencontre sans cesse leurs noms réunis dans les documents de cette époque. Enfin, après la mort de Jean de Neufchatel, Henri de Rahon épousa sa veuve, Jeanne de Faucogney.

(3) La plupart des historiens bourguignons se bornent à lui consacrer quelques lignes. Ils en parlent incidemment, par occasion, sans chercher queUe était au juste son origine, sans rattacher Tune à Tautre les diverses actions de sa vie. Un seul, M. Clerc, 8*est montré moins oublieux ou mieux informé (fissai sur Vhistaùre de la Francha-Comté, t. II, passkn). Encore y a-t-il, dans les renseignements qu'il fournit, des lacunes essentieUea.

des sires de Neufchatel-sur-le-Doubs et serait né du mariage de Thibaut Y* du nom , avec Jeanne de Ghalon-Âuxerre. A cette première indication, VJBùtoire généalogique ajoute la notice suivante : « Jean de Neufchatel, seigneur de Yillaufans, que le roi de Navarre retint, en 1350, à cinq cents écus de gages, servait, U 13 mars 1361 (ancien style), sous le comte de Tancarville, lieutenant du roi et capitaine général es parties de Bourgogne, comté de Champagne et de Brie ; demeura prisonnier en 1364 (a. st.) et Tétait encore enl367 (1). » Mais il résulte d*une pièce publiée par D. Plancher (2), que J. de Neufchatel quifut fait prisonnier, à Tépoque indiquée, par les troupes du duc de Bourgogne, qui fut ensuite détenu au donjon de Semur et qui y mourut après quelques années de captivité, était le frère d'Isabelle, comtesse de Neufchatel en Suisse. D'autre part, la seigneurie de ViUaufans(3) n'a jamais appar^ tenu à la maison de Neufchatel -sur- le -Doubs. Au commencement du XIV* siècle, elle faisait partie de l'immense fortune des Montfaucon. Jeanne de Montfaucon, à qui elle échut en partage, la porta, avec beaucoup d'autres également situées en Franche-Comté, à son mari Louis, comte de Neufchatel en Suisse, et la transmit à son fils Jean de Neufchatel. Ainsi les faits attribués par le P. Anselme à un membre de la famille des aires de Neufchatel-sur-le-Doubs, doi\ent l'être à un membre de la famille des comtes de Neufchatel en Suisse. Il y a là une confusion évidente et dans laquelle les écrivains bourguignons n'auraient jamais dCi tomber (4). Car tous les faits, tous les documents locaux con-

(1) HiUaire générale, t, VIII, p. 348.

(2) Histoire du duché de Bourgogne, t. III, Preuves, n^ lvui.

(3) 11 y avait deux seigneuries de Villaufans, celle de Villaufansrle-Yieil et celle de YUlaufans-le-Neuf. Toutes deux appartenaient aux Montfaucon. C'est la seigneurie de Villaafans-le-Neuf qui fut portée par Jeanne de Montfaucon à son mari le comte Louis de Neufchatel et qui passa ensuite à leur fils. Histoire des comtes de Monibé- Uard, par H. Tueffert, p. 142, 166, 174. Comparez M. Clerc, Histoire de ia Franche- Comtéy t. II, passim; les notes de M. Duvemoy sur la nouvelle édition de Collât, etc.

(4) M. l'abbé Richard {Recherches sur la maison de Neufchatel au comté de Bour» go)|fie, p. 126 et 127} ne 8*est pas borné à reproduire Terreur du P, Ansehue. U a

116 CHAPITBE lY.

courent à établir qu*au miliea du tus* siècle il n'y eut en ces parages qu'un homme célèbre portant le nom de Jean deNeufchatel, et que cet homme, bien qu'établi en Franche-Ciomté, était originaire de Neufchatel en Suisse.

Gomme on vient de le voif, il était fils du comte Louis et de Jeanne de Monfaucon. La date précise de sa naissance est connue : il naqudt le 13 décembre 1334 (1). Peu après il perdit sa mère, et, en 1339, son père se remaria avec Catherine de Neufchatel-sur-le-Doubs (2). Â la suite de cette nouvelle union, les enfants du premier lit s'éloignèrent de la maison paternelle. La fortune territoriale que Jean avait recueillie dans l'héritage de sa mère était située en Franche-Comté. Par elle, il était allié aux premières familles de cette province : il avait pour grandoncle, Henri de Montfaucon, comte de Montbéliard (3). Recueilli et protégé par ce dernier, il passa son enfance au milieu des Francs-C!omtois. Il en contracta les habitudes et malheureusement aussi les passions. Â seize ans, en 1350, il était déjà, comme le dit M. Clerc, ce renommé pour sa beauté, )> pour sa bravoure indomptable, « prêt à se battre contre tout homme vivant, même contre son père (4). » En outre, il nourrissait dans son cœur les sentiments de haine contre le duché de Bourgogne et contre la France, sentiments dont son entourage lui avait communiqué le germe. Avec ces dispositions d'esprit, on conçoit qu'il ait débuté par se mettre au service du roi de Navarre, ainsi

fait un seul et môme personnage de Jean de Neufchatel , qui était encore jeune en 1365, lorsquUl tomba aux mains des Bourguignons, et d'un autre Jean de Neufchatel, plus connu sous le titre du « sire de Blamont », lequel était déjà d'Age mûr en 13171

(1) « Anno dominî Mcccxxxmi, natus fait Joannes, filius domini comitis, die sanctœ Lnciœ. » Monuments de l'histoire de Neufchatel, p. 413, n« ccc m.

(2) TneSert, Histoire des comtes de Montbéliard, p. 141-142. D'après une lettre que M. Tueffert a eu Tobligeance de m'adresser et que j'ai sous les yeux, Jeanne de ^fontfaucon serait morte en 1337, laissant deux enfants, Jean et Isabelle.

(3) D'après cette môme lettre, Jeanne de Montfaucon était fille de Jean II de Montfaucon, frère de Henri.

(4) Essai sur CMstoire de Franche-Comté, t. n, p. 138.

que l'atteste le P. Anselme; et Ton s'étonne encore moins de le retrouver hait années plus tard, au mois de mars 1358, recevant de Charles le Mauvais un des saufs-conduits que ce prince délivrait à ses affidés.

Jean de Neufchatel voyageait alors en compagnie d'un de ses compatriotes, son ami le plus intime, Henri de Longwy, sire de Rahon. Ils étaient accompagnés d'une suite nombreuse. Où allaient-ils? quels étaient leurs desseins? En ce qui touche Jean de Neufchatel, le doute est impossible, et nous pouvons désormais le suivre pas à pas. Car sa vie va se confondre avec la partie de l'histoire de Bourgogne que nous avons à résumer. Il se dirigeait alors vers les frontières septentrionales de cette province, afin d'y prendre le commandement des Compagnies anglo-navarraises, qui commençaient à l'envahir. Suivant Froissart, il s'associa avec deux gentilshommes champenois (1) qui s'étaient déjà signalés comme ennemis de la France et fait redouter par leurs brigandages. « Et plus avant sur les marches de Bourgoingne, et de Partoi8(2), se tenoit messire Jehan de Noef-Castiel , apers chevaliers, et fort guerrieur durement ; et avoecq lui, Thiébaut de Chauffour et Jehan de Chauffour ; et pilloient et roboient tout le pays entours Langres, Trichastiel et Chaumont-en-Bassigny : et avoient leur retour en un castiel c'on clainsme Mont-Saugeon (3) ; et i avoient mil hommes ; ossi il i estoient tout asségur, car nuls ne leur contredisoit leurs chevauchies. » Suivant GoUut (4), Jean de Neufchatel aurait uni ses efforts à ceux du seigneur de Rigny, près de Gray, lequel, avec ses frères, n'avait cessé de harceler et de saccager le duché depuis plusieurs années. Il aurait en outre contribué à la défense du ch&teau de Beau-

(i) Qiauffoiur, village d*où Thibaut et Jean de Chauffour tiraient leur nom, est aujourd'hui une commune du canton de Bai^sur-Seine (Aube). Au xiv« siècle, elle faisait partie de la Champagne. C'est seulement après 1435 qu'elle fut annexée au duché de Bourgogne, en même temps que le comté de Bar-sur-Seine , dont elle dépendait. Courtépéc, Description du duché de Bourgogne^ p. 412, 416 et 429.

(2) Froissart, édition Kerwyn de Lettenhove, t. VI, p. 114.

(3) Montsaugeon, près Prauthoy, Haute-Marne. Le château appartenait aux évèqnes de Langres.

(4) Mémoires hisUniques de la République Séquanoise, édition de 1846, p. 772.

fort en Champagne (1 ) , occupé par les Anglo-Navarraîs et que les troupes royales essayèrent en vain de reprendre.

Mais le principal incident auquel Jean de Neufchatel fut alors mélangé n'a fixé Tattention ni des historiens ni des chroniqueurs. C'est à peine s'ils mentionnent l'expédition dirigée par les Anglo-Navarrais contre la Bourgogne, en 1359, expédition qui commença par la bataille de Brion-sur-Ource, et qui se termina par le traité de La Chassaigne (2). Ils passent complètement sous silence la part que Jean de Neufchatel y a prise. Cette part est pourtant constatée par une pièce décisive. Quels sont, en effet, les capitaines qui ont souscrit le traité de La Chassaigne, au nom des compagnies anglo-navarraises victorieuses à Brion-sur-Ource? Les premières lignes de ce traité se chargent de répondre : a L^an mil trois cent cinquante-neuf, le mardi après la Magdelène, vingt-troisième jour de juillet, à la Chassaigne, entre Chastillon et Brion, accordé fu entre nobles hommes, messire Jaque de Vienne, seigneur de Longwy, et messire Girart de Thury, mareschal de Bourgoigne, d'une part, et monsieur Jehan de Neufchatel, sire de Vélées, et messire Girard de Mairey, mareschal de Navarre, d'autre part: c'est assavoir, de par ledit messire de Nuefchastel et ledit messire Girard de Mairey pour très-haut et puissant seigneur le roy de Navarre, et par ledit messire Jaque de Vienne et ledit mareschal de Bourgoigne, pour très-haut et très-puissant prince le duc de Bourgoigne, les choses qui s'ensuivent (3). » Si Jean de Neufchatel et Girard de Mairey ont été les négociateurs, les signataires de la paix, ils ont dû être les chefs et

(1) Il était situé près d'un village qui porte aujourd'hui le nom de Montmorency, canton de ChayangeSi arrondissement d'Arcis-sur-Âube (Aube).

(2) D. Plancher lui-même (t. II, p. 225 etsuiv.) a confondu Texpédition anglonavarraise de 1359, qui se termina par le traité de La Chassaigne (23 juillet 1359), avec Texpédition anglaise commandée par Edouard III en personne, laquelle n'atteignit les frontières de la Bourgogne qu'au mois de janvier 1360 et se termina par le traité de Guillon (10 mars 1360). Il a pourtant connu le premier de ces deux traités distincts ; il en parle incidemment, t. II, p. 300, 342, 385. Mais dans le cours de son récit, il Foublie, il n'en tient aucun compte.

(3) Nous publions aux Pièces justificatives (no XII) le texte inédit de ce traité, qne j'ai fini par retrouver aux Archives de la Côte-d'Or, grâce aux recherches que mon

les organisateurs de la guerre. A la vérité, Girard de Mairey s'intitule seul maréchal de Navarre, comme Girard de Thurey se qualifie de maréchal de Bourgogne. Néanmoins le nom de Jean de Neufchalel passe avant celui de Girard de Mairey, comme le nom de Jacque de Vienne passe avant celui de son collègue. Or, en 1359, Jacque de Vienne, sire de Longwy, était capitaine général des guerres au duché de Bourgogne : il avait la haute direction des opérations stratégiques. Tout fait supposer que Jean de Neufchalel exerçait des fonctions analogues au nom du roi de Navarre, et que Girard de Mairey, gentilhomme obscur, inconnu jusqu'ici, n'était que son lieutenant (1). C'est donc à lui qu'il faut attribuer le rôle prépondérant dans un des épisodes les plus curieux de l'invasion anglo-navarraise. Rappelons sommairement dans quelles circonstances cet épisode s'est produit.

Vers le milieu de l'apnée 1358^ la partie septentrionale de la Bourgogne était déjà gravement atteinte. On a vu que Jean de Neufchatel, ou ses complices les frères GhaufTour ravageaient les environs de Langres, et de là dirigeaient contre le duché de continuelles incursions. Un peu plus à l'est^ la région champenoise, qui confine au GhàtillonnaiSy était la proie de Gompagnies commandées par trois chefs renommés entre tous, Eustache d'Auberchicourt , Pierre Audley et Albrecht l'Allemand. Ge dernier avait choisi pour repaire la ville de Gyé-sur-Seine , située à quelques lieues seulement de la frontière bourguignonne (2). Un peu plus tard, de nouveaux orages s'accumu-

honorable ami M. J. Gamier a eu Tobligeance d*y faire sur mes indications. C'est encore à lui que j*en dois la copie.

(1) La famille de Mairey était pent-ôtre originaire du duché de Bourgogne; mais elle parait s'être fixée en Franche-Comté vers le milieu du xiv* siècle. Je trouTe en 1363-1364 « Messire Philippe de Mairey, chastellain de Chastoillon dessous Besançon ». {Archives de la Côtù-d'Or, B., 1415.) En 1385, Girard de Mairey et Philippe son firère^ fils et héritiers de Philippe de Mairey, donnent quittance au bailli d'Âmont du solde des gages dus à leur père, à raison de son office de capitaine de Chfttillon-près-Besançon. Eodem, Recueil Peincedéj t. XXIII, p. 179.

(2) Froissart, édition BuchoUi t. I«', p. 408, raconte que, même après Téchec

120 CBÂPITBE IV.

lèrent i Thorizon. Installé au château de Régennes,le terrible Robert KnoUes se disposait à assiéger Auxerre, où il pénétra par surprise le 10 mars 1359. A la même époque, un aventurier moins fameux, Guillaume Starqui (1) établissait son quartier général à ligny-le-Ghàtel. La bande qull commandait venait de subir un échec aux environs de Troyes : il n*osait plus diriger ses courses du côté de la Champagne, et il s'en dédommageait en pillant ou en rançonnant les villages de TAuxerrois, que personne alors ne songeait à défendre. Quand il eut épuisé les ressources de la contrée qu*il avait sous la main, il essaya de pousser une pointe sur TAvalonnais, et les Bourguignons apprirent un beau jour qull était sur le point de se faire livrer le fort de Youtenay, qui commandait la vallée de la Cure (2). Pour obvier à tant d*ennemis, ceux qui gouvernaient la Bourgogne au nom de Philippe de Rouvres recoururent à des mesures aussi énergiques que promptes. Les villes, les châteaux, les points susceptibles d*étre fortifiés furent mis en état de résister, sinon â un siège en règle, du moins aux surprises d'un coup de main. Tout ce que la noblesse put recruter d'hommes d'armes se réunît à Avallon ou dans les places du nord de TAuxois. Le ban et Farrière-ban de la population roturière reçut ordre de prendre les armes « chacun selon son état ». Le plus humble des paysans fut appelé à concourir â la défense du pays, ce qui n*empècha pas de soudoyer des étrangers, des a brigands », mieux habitués aux fatigues de la guerre.

d'EuBtache d*Auberchicoart, à Nogent, Albrecht conserva son poste de « Gyésur-Seine ». Gyé-sur^eine est aujourd'hui une commune du canton des Riceys, arrondissement de Bar-sur-Seine (Aube).

(i) Les exploits de Robert Knolies dans TAuzerrois ont fait pâlir ceux de Guillaume Starqui, et c'est à peine si les historiens locaux mentionnent le nom de ce dernier. Cependant il est resté dans ce pays bien plus longtemps que KnoUes. La plupart des Lettres de rémission accordées aux villages qui , malgré les prohibitions royales, s'étaient rançonnés à l'ennemi, constatent qu'ils avaient traité avec Guillaume Starqui. En général, il s'intitule capitaine de Ligny-le-Ghfttel, arrondissement d' Auxerre (Yonne) : quelquefois il y ajoute la qualification de capitaine de Bragelogne, canton des Riceys (Aube).

(2) Voir mon Étude hisUnique sur Vézelay, t. II, p. 221, et la pièce justificative qui constate ce fait.

Devant ce déploiement de précautions et d*énergie, les Anglo*Navarrais s'arrêtèrent; un instant on put croire qu'ils avaient renoncé complètement à envahir une province si bien préparée à repousser leurs attaques. De leur côté, les seigneurs bourguignons profltèrent de cet intervalle de répit pour aller en Brie et en Champagne combattre sous les drapeaux du régent. Us se distinguèrent au siège de Melun : ils prirent une part brillante à la bataille de Nogent-sur-Seine, dans laquelle Eustache d'Auberchicourt fut battu à plate couture. Quelques-uns poussèrent encore plus loin^ puisqu'un jour Eudes de Grancey se trouva à portée de sauver Châlons-sur-Marne, où Pierre Audley s'était déjà glissé par surprise (1). Cette conduite honorable offrait de graves inconvénients. Elle enlevait à la Bourgogne l'élite de ses défenseurs; en attirant l'attention des NavarraiS; elle provoquait leurs représailles. La pensée leur vint qu'une diversion tentée contre le duché serait un excellent moyen de venir en aide aux Compagnies qui occupaient la Champagne. De là l'expédition qui nous occupe.

Le soin de la conduire revenait de droit à des Francs-Comtois. Us connaissaient parfaitement le pays qu'il s'agissait d'envahir : nous avons déjà fait remarquer que plusieurs d'entre eux y conservaient des propriétés importantes, qu'ils entretenaient avec les habitants des rela* tions suivies et qu'ils pouvaient y nouer des intelligences, dont le secoui's n'était pas à dédaigner. Dès le début de la campagne, ils se firent livrer, par la faiblesse d'une femme, la maison forte de Brion- 8u^0urce (2), qui leur ouvrait l'entrée du duché et leur assurait, comme

(i) Froissart-BuchoD, t. !•', p. 398 ; chapitre intitulé : « Gomment messire Pierre d'Audelée cuida prendre en traliison Ghâlons-en-Champagne ; et comment le sire de Grancy secoamt ceux de Ghftlon. n Eudes de Grancey était à la tète d*une « grande route de Bourguignons, chevaliers et escnyers là venus » ; eodem, p. 400. On remarquait autour de lui Philippe de Jaucourt, Jean de Saulx, c'est-à-dire, les plus grands noms de la Bourgogne.

(2) Courtépée^ Description du duché de Bourgogne^ nouvelle édition, t. IV, p. 252- 253. Brion-sur-Ource , aujourd'hui commime du canton de Montigny-sur-Aube, arrondissement de Ghâtillon-sur-Seine (Géte-d'Or), était placé sur le passage d'une voie romaine encore très-fréquentée au moyen âge , et le pont de Brion commandait ce passage.

base d'opérations, une excellente position stratégique. Mais ils n'étaient pas assez nombreux pour agir seuls. Si Ton en juge par les énonciations du traité de La Ghassaigne, la plus grande partie du corps expéditionnaire se composait d'Anglais (1), que les trêves de Bordeaux n^empèchaient pas de saccager la France « au titre du roi de Navarre ». Ce même traité démontre que les bandes anglo-navarraises qui exploitaient TÂuxerrois étaient associées directement ou indirectement au succès de l'entreprise. Vers l'époque où elle se préparait, un document contemporain signale le fait d'une grande concentration de troupes ennemies à Moléme (2). Les garnisons de Régennes et de Ligny y envoyèrent des détachements. Or Moléme, situé à l'extrémité méridionale de la Champagne, n'était qu'à une faible distance du Gh&tilionnais et de Brion-sur-Ource. Il y avait là une riche et puissante abbaye (3) dont ies pillards s'étaient emparés et dont l'enceinte fortifiée leur servait de quartier général. On ne risque guère de se tromper en admettant que c'est de là qu'ils s'élancèrent sur la Bourgogne.

Cette province s'était trop vite et trop complètement remise des inquiétudes qu'elle avait éprouvées à la fin de l'année 1358 et au commencement de i359. Sachant les Ânglo-Navarrais aux prises avec le

(1) Dans ce traité, Jean de Neufchatel et Girard de Mairey déclat*ent n*agir qae « par le conseil et volenté « de divers personnages, presque tous d'origine anglaise, et qui ne sont autres que les principaux capitaines du corps expéditionnaire. D'un autre cété, ces mêmes négociateurs se portent fort pour les chefs des bandes anglonavarraises occupant TAuxerrois, et la valeur de cet engagement ne souffre aucun doute : donc ils avaient mission et qualité pour parler au nom de ces chefè , avec lesquels ils étaient plus ou moins associés. Pièce justificative no XII.

(2) Archives nationales, JJ 97, no 130, fo 53. Lettre de rémission en faveur de « Nicolas, dit Boichart de Moléme , prestre ». On y raconte que l'impétrant, après une première captivité au château de Nogent-sur-Seine , « fu reprins des Anglois qui chevauchoient entre la cité d'Âucerre et Saint-Bris; et le menèrent à Régennes et de Régennes à Ligny-le-Ghfttel, et de Ligny-le-Ghàtel à Molesmes, là où estoit lors la grant compaingnie desdis ennemis. »

(3) Moléme, aujourd'hui commune du canton de Laignes, arrondissement de Ghfttillon-sur-Seine ; autrefois abbaye bénédictine du diocèse de Langres. [GoUm christiana, t. IV, p. 729.)

régent, en Champagne et en Brie, elle se croyait à Tabrl de leurs attaques. L'expédition de Jean de Neufchatel la prit au dépourvu. Alors qae sa frontière du nord était déjà entamée , son maréchal , Girard de Thurey, vivait paisiblement à Tautre extrémité, du côté de Ghalon, où il reçut les premières nouvelles du péril et les premiers ordres de la reine Jeanne(l). Quand les envahisseurs, déjà maîtres de Brion, se disposèrent à pénétrer au cœur du Ghâtillonnais, ils ne trouvèrent devant eux, pour leur barrer la route, que les seigneurs du voisinage, accourus à la hâte, inférieurs en nombre, plus braves qu'habiles, et qui furent culbutés au premier choc. Dans la déroute, le sire de Noyers, à peine quitte de sa rançon de Poitiers, tomba de nouveau aux mains de deux chevaliers anglais, Robert Saulle et Guillaume Aumale (2). Bien que les renseignements précis manquent, Tensemble des présomptions atteste que rengagement, mal à propos qualifié de bataille de Brion, eut tout au plus les proportions d'un combat, sinon d'une malheureuse éebauffourée.

Néanmoins il produisit en Bourgogne une émotion profonde. Le Conseil ducal reconnut la nécessité de prendre immédiatement des mesures efficaces, et de réunir assez de troupes pour écraser l'ennemi, s'il osait s'avancer au delà de Brion, assez d'énergie pour le déloger de son repaire , s'il persistait à s'y maintenir. Un manuscrit de la Bibliothèque nationale (3) nous a conservé « la monstre de gens d'armes venus en la frontière de Ghâtillon-sur-Seine pour le fait de

(1) Voyez Tune des notes suivantes.

(2) Inventaire sommaire des Archives de la Côte-d'Or, t. I«', p. 114. « Lettre de Robert Saule et de Guillaume Aumale, chevaliers anglois, fixant la rançon de Miles de Noyers, fait prisonnier à la bataille de Brion. » Robert Saule est le chevalier dont Froissart a raconté la mort aussi tragique qu^honorable (édition Bucbon, t. Il, p. 160). a Point n'étoit gentilhomme, » dit-il à ce propos, « mais il avoit la grâce, le fait et la renommée d'être sage et vaillant aux armes ; et Tavoit fait chevalier pour sa vaiUance, le roi Edouard ; et estoit de membres le mieux tourné et le plus fort homme de TAngleterre. »

(3) CoUection Villevieille, Monstres ftanc comtoises et bourguignonnes, volume portant les dates 1358-1409 : ^• 37, v» et suivants, jusqu'au f» 47, R».

Brion (1). » Ce n'est pas rénumération des gens d^armes qui ont été battus envce lieu, mais de ceux qui vinrent se grouper autour du maréchal de Thurey , afin de réparer Téchec antérieurement subi. On y voit figurer successivement toute la haute noblesse du duché et de la Comté. Depuis les premiers jours de juillet, notamment, la série des arrivées et des revues se continue sans interruption. Tout indique le dessein d'engager une campagne décisive : rien, absolument rien, n'établit qu'iiy eut cette fois une seconde bataille livrée, ou un siège entrepris sérieusement. A Montbart, on tire les engins de la « grange » où ils reposaient (â) : on les transporte dans la cour du Baik, « en espérance de les charroyer devant Brion ; » ils ne vont pas plus loin. C'est que les Anglo-Navarrais ne se dissimulaient pas les conséquences du succès passager qu'ils devaient à un instant de surprise. Ils sentaient qu'ils étaient incapables de résister aux efforts d'une véritable armée. Aussi, le 23 juillet 1359, ils souscrivirent le traité de La Chassaîgne (3); et ce traité, quand on l'étudié de près, se réduit à la promesse faite par eux de rendre la maison forte de Brion, en l'état qu'elle se trouve, d'évacuer le duché et de n'y plus revenir. Ils ne subordonnent leur engagement à aucune condition : ils ne stipulent pas comme* des vainqueurs au lendemain d'une victoire, dictant la loi aux vaincus. Us agissent en hommes qui renoncent à continuer une lutte inégale et se hâtent d'échapper, sans trop de préju-

(1) La première « monstre » est naturellement « la monstre monseigneur Gérard de Thurey, maréchal de Bourgogne , qui se partit de son hostel, par mandement de madame la royne, le xvi« jour de juing Tan lix. » L*hôtel d*où partit le maréchal, probablement son château de Thurey, arrondissement de Louhans (Haute-Sadne), se trouvait en tout cas fort près de Chalon-sur-Saône, car c'est de cette TiUe qu'il répondit d'abord aux lettres de la reine. Il se rendit ensuite & Dijon, où il était encore le 22 juin, attendant de nouveaux ordres. Archwes,de la Côte-iïOr, B. 1405. Compte de Dimanche de Vitel, 1358-1359, fo 50, v».

(2) Inventaire sommaire des Archives de la Côte-d'Or, t. II, p. 425 ; analyse d'un compte du châtelain de Montbart, 1359-1360.

(3) Aujourd'hui ferme de la commune de Prusly, entre GhAtillon-sur-Seine et Brion-6ur-Ource. Nomenclature historique des communes, hameaux, elc.j du département de la Côte^'Or, par J. Gamier, p. 120.

dice, àTennemi qui les presse (1). Telle fat, d*après les rares documents dont nous disposons, la conclusion de Tentreprise à laquelle les noms de Jean de Neufchatel et de Girard de Mairey doivent rester attachés.

Jean de Neufchatel hésita d'autant moins à conclure le traité de La Ghassaigne, qu'en s'interdisant de continuer la guerre au nom de Charles le Mauvais, il se réservait de la reprendre dès que bon lui semblerait, au nom d'un autre belligérant. Pour les hommes de son caractère, le XIV* siècle était une époque privilégiée : les occasions de batailles ne s'y faisaient jamais attendre. Quand le roi de Navarre abandonnait la partie, le roi d'Angleterre se tenait prêt à la poursuivre. Au mois de juillet i359, les trêves de Bordeaux venaient d'expirer. Edouard III se disposait déjà ^ envahir la France, à la tète d'une armée formidable qu'il commandait en personne. De Calais, où il débarqua, il marcha d'abord sur Reims : puis, désespérant de prendre cette ville, il traversa la Champagne et se dirigea vers la Bourgogne. Parmi les principaux capitaines qui raccompagnaient dans sa nouvelle expédition, Froissart cite plusieurs Francs-Comtois, entre autres Jean de Neufchatel (2). « C'est bien raison, dit-il, que je vous nomme les contes et seigneurs qui furent avecq le roy englois en ce voiage... Siy estoient... de la conté de Bourgoingne, li contes de Monbliaz, messire Guillaume de Grantson et messires Jehans de Noef-Castiel... » Jamais la Bourgogne ne s'était vue aux prises avec une situation aussi critique. Elle avait à repousser, du côté du nord , une armée vraiment plus redoutable

(1) En définitive, le traité de La Ghassaigne se réduit à la capitulation de Brion. Voir le texte aux Pièces jusHficatives, n« XII.

(2] Frois&art, édition Kerv. de Lettenhove, t. VI, p. 222. Il parait même que Jean de Keofchatel rendit aux Anglais des services exceptionnels, dont il ne tarda pas à recevoir le prix. Par lettres en date du 15 juin 13S0, Edouard III, chargeant deux mandataires de toucher le premier à-compte de la rançon de Guillon, les autorise à prendre en déduction des sommes dues celles que la Bourgogne justifierait avoir déjà versées « as personnes ascunes, corne à notre chier et féal Jehan de Neufchastel » D. Plancher, t. II. Preuves, n» 298; comparez ce que Fauteur rapporte luimême de cet incident, eodem, p. 231*232.

126 CHAPITRE lY.

que celle qai avait vaincu le roi Jean à Poitiers. C'était déjà beaucoup, c'était 'déjà trop pour une province épuisée par de longues guerres, affaiblie par la minorité de son chef et qui ne pouvait attendre les secours de personne. Elle se sentait encore exposée à d'autres attaques. La présence des seigneurs francs-comtois dans le camp ennemi lui rappelait ce qu'elle avait à craindre des «gens d'outre-Saône. » Malgré ce double péril, les Bourguignons essayèrent de combattre, ne fût-ce que pour sauver l'honneur de leur drapeau. Ils firent essuyer à leurs adversaires quelques pertes sensibles.

Celui qui commandait l' avant-garde anglaise, le connétable Roger de f

Mortimer, comte de March, tomba sous leurs coups à Rouvray, le 26 février 1360(1). Toutefois, en se battant, ils négociaient. Le 10 mars suivant, ils conclurent avec Edouard III le trop fameux traité de Goiilon, et moyennant l'énorme rançon de deux cent mille moutons d'or (2), ils épargnèrent à leur pays des calamités irréparables.

A Paris, où l'on comptait sur leur énergie, où même on s'était flatté de leur succès, la triste nouvelle provoqua une explosion de douleur et de colère dont l'écho est venu jusqu'à nous. Le continuateur de Nangis s'est fait l'interprète éloquent de Topinion indignée (3). Il essaie de douter, il ne saurait admettre que la race bourguignonne, jusquelà si noble et si fidèle à la France, ait consenti à subir une pareille honte... En Bourgogne, où l'on voyait les choses de plus près, où Ton appréciait à leur juste valeur les motifs de la résolution prise, une voix, une seule s'éleva pour protester (4). C'était celle de Jean II de Ghalon-

(i) Froissart, édition Buchon, t. !«', p. 431, note 5; Cpr. Tédition de M. K. de Lettenhove, t. XXII, p. 150. Le roi Edouard III, qui affectionnait beaucoup le comte de March, fonda des messes et des prières pour le repos de son Ame dans Tabbaye de Fontenay, près Dijon; D. Plancher, t. II, p. 234.

(2) Voir à Tune des notes précédentes la valeur du mouton d*or en pottfs. Deux cent mille moutons d'or représenteraient aujourd'hui 2,900,000, sans tenir compte de la différence de pouvoir entre la monnaie du xiv« siècle et la nôtre.

(3) Édition Géraud, t. II, p. 297-298.

(4) « A liebaut de Bexe, pour pourter des Semur à Dgon, à la court de Mgr le duc, quatre paires de lettres, les trois faisant mencion de robligation des trois estas

Arlay, naguère l'allié d'Edouard III , maintenant le serviteur zélé des Valois. Il dénonça le traité au roi , au régent ; il appela Philippe de Rouvres à comparaître devant eux, afin d'entendre prononcer la nullité de cet acte. Le régent était trop sage pour blâmer le duc de Bourgogne d'avoir fait à Guillon ce que lui-même allait faire à Bretigny. Quant au roi Jean, désireux de rentrer dans ses États, U était disposé à subir des humiliations encore plus regrettables. Lorsqu'en 1361 il succéda à Philippe de Rouvres, un de ses premiers actes fut de ratifier le traité du 10 mars : une de ses premières préoccupations fut d'en assurer l'exécution ponctuelle. Quoi qu'il en faille penser au fond, qu'on y voie la conséquence d'une nécessité impérieuse ou le résultat d'une faiblesse blâmable, il n'en est pas moins vrai qu'à partir de ce moment la Bourgogne, auparavant si prospère et si riche, fut grevée d'une dette spéciale, extraordinaire, assez lourde pour obérer les finances, et, durant plusieurs années, gêner la marche de son administration.

Ce n'était là que le commencement de ses misères (1). Les Compagnies d'aventuriers qu'Edouard III n'avait pas dédaigné d'admettre dans les rangs ou à la suite de son armée , ne respectèrent pas mieux le traité de Guillon qu'elles ne devaient, un peu plus tard , respecter les trêves de Bretigny ou le traité définitif de Calais. En dépit de conventions expresses, elles continuèrent.de ravager la zone septentrionale du duché. La partie nord-est de la Comté fut envahie à son tour (2). Au moment

dndit bailliage envers le roy d'Angleterre, pour la seurté du palis ; les autres faisant mencion de Tappel fait en France par Mgr Jehan de Ghalon contre Mgr le duc, pour le fait des moutons. » Compte de Guillaume de Clugny, BmUi d^Auxois (1360- 1361). Archivée de la Côte^'Or, B. 2,748.

(1) n serait trop long de citer en note tous les documents à Taide desquels nous ayons pu vérifier l'exactitude du résumé qui va suivre. Nous nous bornerons à justifier les passages relatifs à des faits contestables ou jusqu'ici mal connus.

{%) Voyez à titre de simple exemple deux mentions du compte de Dimanche de Vitel, Archivée de la Càte^^Or, B. 1408. Le 8 juin 1360, on signale « aucuns Anglois et pillars, jusqu'au nombre de 1111», qui estoient à Latrecey et environ amasses et mis ensemble pour entrer ou duchie, si comme on disoit, » (^ 40 v». Le 3 juillet suivant, des messages transmettent en divers lieux « nouveUes des ^nn Amia qai estoient venus k Vesoul », ^ 41 r<».

OÙ la Bourgogne comptait recueillir les avantages d'une paix aussi onéreuse qu'humiliante, elle se trouva contrainte de procéder à de nouveaux armements et de soutenir une nouvelle campagne. Le duc lui-même, malgré son extrême jeunesse, tint à honneur de paraître à la tête de ses troupes. La violation des engagements pris était si flagrante que le roi d'Angleterre s'en émut ou parut s'en émouvoir. II dépêcha deux commissaires, deux de ses conseillers, en les chargeant d'aller rappeler aux sujets de sa couronne les récentes promesses de leur souverain. De ces deux commissaires, le premier semblait heureusement choisi. Guillaume de Granson (1), sire de Sainte-Croix, appartenait à l'une des maisons les plus illustres du canton de Yaud, maison alliée à celle de Savoie. Attiré en Angleterre par une branche de sa famille qui s'y était ûxée, il y avait été retenu par les témoignages empressés de la faveur royale : il était devenu le serviteur et le conseiller d'Edouard III. Néanmoins, d'autres liens de famille le rattachaient aux deux Bourgognes. Il était le proche parent sinon le frère (2j

d'un des principaux conseillers de Philippe de Rouvres, Othe de Granson, sire de Granson, celui-là même qui, de concert avec Jacque de Vienne, sire de Longwy, yenait de négocier le traité du 10 mars. Son collègue s'appelait Nicolas Stamworth ou Tamworth (3]. C'était an

(1) On remarque, à cette époque, dans Thistoire de Bourgogne trois personnages du nom de Granson, savoir, Othe de Granson, sire de Granson, Guillaume de Granson, sire de Sainte-Croix, et Jacques de Granson, sire de Pesmes. Les renseignements généalogiques que D. Plancher donne sur eux (t. II, p. 358 et suiv.) sont incomplets et souvent erronés. Ck>mparez Guichenon, Histoire générale de la maieon de Sa$)oie, t. II, p. 1274-1275 ; et la nouvelle édition de GoUut, avec les notes de M. Duvernoy, paesim. Quant à la branche anglaise des Granson (Grandison), voyez M. K. de Lettenhove, Table onomastique de Froissarl, t. II, p. 425 et suiv.

(2) D. Plancher {loco dtato) se trompe quand il prétend que Guillaume était le père de Othe. Les détails de leur vie démontrent que leur flge coïncidait à peu près. Ajoutons que Othe de Granson, sire de Granson, possesseur du fief patronymique était évidemment le chef principal de la famille. Guillaume de Granson, sire de Sainte-Croix, ne pouvait être qu'un cadet ou tout au plus le chef d'une branche cadette. J'ai lieu de croire qu'il était le frère putnô d'Othe.

^3) t^Ue parait être la forme anglaise de son nom que les documents et les hi9-

ofûcier de fortune qui devait son élévation à sa bravoure, et qui, chemin faisant, n*âvait pas négligé de s*enrichir. En 1359, il commandait une des bandes anglo-navarraises qui surprirent la ville d'Auxerre. Lorsque le roi Edouard Tenvoya en Bourgogne, il s'intitulait capitaine de Régennes (1), c'est-à-dire qu'il occupait encore pour son compte per-* sonnel un des châteaux conquis Tannée précédente durant l'invasion de TAuxerrois. Celui-là devait avoir plus de relations avec les pillards qu'avec les victimes de leurs méfaits. Quoi qu'il en soit, Stamworth et Granson s'abouchèrent avec les Compagnies anglaises. Cédant à leurs instances, quelques-unes consentirent à se retirer (2). Ils échouèrent auprès du plus grand nombre, et leur intervention se borna, soit à constater les pertes que la Bourgogne avait éprouvées, soit à faire prévaloir dans les conseils d'Edouard III le principe d'un dédommagement quelconque (3).

Pendant ce temps, le nombre et la force des Compagnies en général devinrent tels que les Bourguignons durent se résoudre à subir le sort commun de la France. Même avant que le traité de Calais fût signé, aussitôt que les trêves de Bretigny laissèrent pressentir la fin prochaine des hostilités, les aventuriers sans emploi. Anglais, Navarrais, gens de toute nation et de tout parti, s'apprêtèrent à remplacer par le pillage la solde et les occupations qui allaient leur manquer. Un rassemble-

toriens français défigurent à plaisir. Sous la plume de D. Plancher, il devient saccessivement Nicolas de Stambourc ou d*Ëstambourc, N. de Saint-Amboure, enfin, N. de Saint-Amour!

(1) ft Moa$. Nichoule de Tamworch, capitaine de Régennes et lieutenant de trèsnoble et paissant prince le roi d'Augleterre. » Acte du 23 juillet 1360, cité à la note soivante.

(2) D. Plancher, t. II, Preuves, no300. Acte du 23 juillet 1360, par lequel Granson et Stamworth constatent que « messire Jehan de Hanille, Martin Redement, 6uil* laume Redement, Guillaume ScopuI, Guy Senef, Guillaume Martin, Thomelin Per- Hn, Jehan de Louchiez, Inglois et plusieurs autres » , ont promis sous serment d*évacaer les États du duc Philippe.

(3) Edouard III finit par accorder & la Bourgogne une remise de 12,000 moutons d'or sur ce qu'elle restait lui devoir en vertu du traité de Guillon. D. Plancher, t. II, Preuves, n» 302.

130 CHAPITRE lY.

ment plus considérable que les autres se forma dans les plaines de la Champagne et prit le nom particulier de Grande Compagnie, Magtia Societas. C'était une fédération, plutôt qu'une association de bandes d'origines diverses. Chacune d'elles. conservait son organisation distincte et le capitaine de son choix. Personne n'exerçait d'autorité suprême ; d'où vient qu'un chroniqueur anglais l'appelle gens sine eapite (1), la Compagnie sans tête. Elle n'en formait pas moins, au début surtout, une véritable armée, aussi redoutable par l'habileté de ses chefs que par le nombre de ses soldats. Après avoir ravagé le nord de la Champagne, elle s*achemina du côté du midi. Ceux qui dirigeaient sa marche annonçaient hautement « qu'ils se trairoient vers Avignon et iroient voir le pape et les cardinaux (3) », à l'exemple de l'Archiprétre. La Bourgogne se trouvait sur leur passage. « Et là vinrent se reposer et rafraîchir en attendant l'un l'autre et y firent moult de maux et de vilains faits ; car ils avoient de leur accord aucuns chevaliers et écuyers du pays qui les menoient et conduisoient (3). » A la vérité, les Étals de Philippe de Rouvres eurent à souifrir de ces trahisons , dont les exemples, alors si fréquents, se manifestaient partout. Seulement les principaux coupables étaient plutôt des Francs-Comtois que des habitants du duché. Dans les premiers jours d'août 1360 (4), les troupes bourguignonnes arrêtèrent aux environs de Montréal-en-Auxois un

(1) « Sub his diebus, eonsurrexit in Francia famosa magna Societas qun gens 8ine eapite vocabatar. » Chronique anglaise dumoinedeSaint'Alban, Londres, 1874, p. 37.

(2) Froissart^Buchon, t. !•', p. 454.

(3) Eodem, p. 453.

(4) Trompé par les indications inexactes de Vlnoentaire sommaire des Archives de la Côte-fJPOr, t. III, M. Flnot, dans ses Recherches sur les incursions des Anglais et des grandes Compagnies en Bourgogne, p. 49, a daté cet épisode du mois d*aoùtl359. L'article catalogué B. 6,202 contient les deux premiers comptes de Perrenot de SauYîgny, chfttelaln de Semur, savoir : celui du !•' avril 1358 à la saint Martin d*hiver 1359, et celui de la saint Martin 1359 à la saint Martin 1360. Les mentions relatées dans l'Inventaire sommaire sont toutes empruntées à ce dernier compte. D'autres, qui n'ont pas été reproduites , contiennent en toutes lettres la date da mois d*août 1360. Enfin, les comptes de Dimanche de Vitel et ceux du bailli d'Auxois ne laissent aucun doute à cet égard.

parti d'aventuriers à la tête desquels figurait Tun des vainqueurs de Brion, Girard de Mairey et son digne acolyte, Jacque de Baudoncourt. Tels étaient les guides et les introducteurs de la Grande Compagnie. L'émotion causée par leur capture et la découverte de leurs desseins redoubla lorsqu'on apprit que le frère de Tun d'eux, Anseau de Medrey, moine de Molême, s'était introduit subrepticement à Semur, où ils étaient prisonniers (1). Il y venait pour savoir a comment il les pourroit jeter hors de prison et dommager la ville et le païs, comme depuis il a eogneu». La punition fut aussi prompte qu'impitoyable. Après avoir été mis aux fers» interrogés, et peut-être torturés, Girard de Mairey et Jacque de Baudoncourt subirent la peine de mort le mercredi 21 août 1360. Tous ceux de leurs biens qu'on put saisir, et entre autres la forteresse de Beire-le-Châtel, appartenant à Baudoncourt (â), furent confisqués pour cause de forfaiture. Quant au moine de Molême, le caractère religieux dont il était revêtu entravait l'action de la justice ducale. Il fallut traiter avec le vicaire et l'official de l'évèque d'Aulun. Hais Anseau de Mairey ne vit pas la fin des négociations : il mourut au donjon de Semur, le vendredi après a la saint Denis ccclx. » Le châtelain ne savait que faire du cadavre : il se crut obligé d'en référer au duc. Six jours s'écoulèrent avant que les restes du malheureux fussent arrachés de ses fers et traînés dans une fosse creusée à la h&to « emprés la tour quarrée du Belle (3) ».

(1) n fat pris et enfermé au donjon de Semur « le jour de la mi-ost ccclx. » B. 6,â02.

(2) Le 10 août 1360, Jehan de Sainte-Croix, seigneur de Sauvigny, est chargé de « panrre la forte maison de Beire, en suivant la terre appartenant & ladite maison, et icelle mettre en la main de mon dit seigneur (le duc) pour certaines et justes causes ». Compte de Dimanche de Vitel, B. 1411, f» 59, r». À partir de cette époque, les recettes et dépenses de la seigneurie de Beire figurent dans les Comptes de Vitel, sous la nibrique suivante : « Bere-le-Ghàtel, tenu en la main de monseigneur, à cause de Testroerie de Mons. Jaque de Baudoncourt. » Voyez notamment, B. 1413, f» 67, r®.

(3) «A Girardot... pour defforgier le dit M. Anxeaul, qui avoit demorey en le « prison vi jours morz, pour ce que li diz chastelain attendoit la response de « H. le duc pour lettres qui li avait envolées, qui le feroit du corps du dit « H. ÂnzeeL » Archives de la Côte-d'Or, B. 6202.

132 CHAPITRE lY.

Malgré tant de symptômes alarmants, la Bourgogne ne parait pas avoir souffert autant qu'on le suppose de Tinvasion qui s'approchait d'elle. L'étude des documents originaux fournit à cet égard des révélations inattendues. A la suite de pourparlers, dont l'origine et les détails restent obscurs, et moyennant des indemnités pécuniaires dont l'importance ne saurait être précisée, les chefs de la Grande Compagnie promirent de traverser la province aussi rapidement que possible, sans que leurs soldats commissent sur la route aucun excès grave. C'est par l'entremise des deux commissaires anglais, Guillaume de Granson et Nicolas Stamworth, que le traité fut conclu. Stamworth prêta même (1) une partie des fonds nécessaires pour effectuer, entre les mains des routiers, le versement immédiat d'un premier à-compte. Les finances ducales étaient singulièrement épuisées. Après avoir été contraint d'emprunter à un Anglais de quoi payer la Grande Compagnie, Philippe de Rouvres fut réduit à puiser dans la bourse de ses principaux serviteurs de quoi rembourser Stamv^orth (2). On ne sortait d'un expédient qu'en recourant à un autre. Bientôt il devint impossible de faire face aux engagements contractés. De là cette mention d'un compte au bailli d'Auxoîs (3) : « A Plenot de Mons, pour pourter lettres de Semur à Beaune vers Mgr le duc, le lundi après l'an neuf (c'est-à-dire après le 1" janvier 1361), lesquelles li capitaines des diz ennemis envolèrent au dit bailli, pour envoler à Mgr Nichole Scamborc et à Mgr Guillaume de Grançon, qui estoient au dit lieu

(i) Pièce jusHficaHve no XII bis.

(2) Archives de la Côte- d'Or, B. 1408, f9 48, v«, Compte de Dimanche de ViteL « A mons. Jaque Vienne, seigneur de Lonvy, pour deniers à luy paiez, par vertu « des lettres de mon dit seigneur (le duc), données le YI« jour de septem- « bre CGGLX , les quels il avoit prestez à mon dit seigneur, pour les rendre à o mons. Nicole de Traulvort, au quel mon dit seigneur les devoit, pour ce qull a en estoit demourez pour li envers la grant Gompaigne, à laquelle il estoient « dehnz pour remaisence de plus grant somme, et lettres de reconnoissance du dit « mons. Jaque, données le XI« jour de septembre CCCLX, irao xlvi flor. »

(3) Archives de la Càte-d'Or, B. 2748. Compte de Guillaume de Clugny. commençant « le 9 avril 1360, après Pâques », allant jusqu'à la mort de Philippe de Rouvres, le 21 novembre 1361, et par extension jusqu'au 29 décembre suivant.

de Beaune, par devers Mgr le duc. Et contenoient lesdites lettres en effet que, si li diz messire Nichole et Guillaume ne leur tenoient ce que promis lour avoient pour le paiis de Bourgoingne, ils feroieut guerre et bouteroient les feux par touz. » Sous le coup de ces menaces terribles, il n'y avait qu'à pourvoir, et l'on pourvut, coûte que coûte, au paiement immédiat des indemnités réclamées (1). Parfois, au contraire, c'étaient les pillards qui oubliaient leurs promesses. Alors on appelait aux armes toute la région exposée à leurs ravages (2) : ils cédaient à leur tour et se décidaient à déguerpir. Au printemps de 1361, quelques bandes attardées demeuraient seules en arrière; elles ne tardèrent pas à suivre l'exemple des autres et finirent par évacuer complètement la Bourgogne. Ces faits expliquent pourquoi, dès la fin de l'année 1360, l'avant-garde de la Grande Compagnie, qui venait de quitter la Champagne, était déjà arrivée en Provence, où elle s'empara du Pont-Saint-Ësprit; et pourquoi, durant les premiers mois de l'année suivante, le gros du corps d'armée, se bornant à traverser la Bourgogne sans y laisser des souvenirs trop douloureux (3), s'écoula promptement d^ns la direction du midi. Philippe de Rouvres put même aban* donner ses États et s'en aller jusqu'en Flandre célébrer son mariage avec la fille de Louis de Maie.

Mais il eut encore à subir d'autres sacrifices que ceux dont nous venons de parler. Les négociateurs à l'entremise desquels était dû ce

(1) Fant-îl rattacher à cet incident une quittance de « mil florins de Florance de bon oor et de bon pois» donnée par Guillaume de Granson, le 25 janvier 1361, à Poinsart Bourgeoise, receveur « dou double subside des moutons que on liève « en Bourgoigne»? Eodem, B. 359. A cette quittance est appendu le sceau de G. de Granson.

(2) Voir au compte déjà cité, B. 2748, mentions relatives à un mandement du duc, donné à Rouvres, et convoquant toutes les forces de l'Àuxcis & Semur pour le jour de a Garesme prenant », mardi gras 1361. Les « gens du commun » reçoivent eux-mêmes ordre de se tenir prêts à combattre.

(3) Les mentions relatives au passage de la Grande Compagnie , relevées avec soin dans les Comptes des haUUages et des chasteUenieSy constatent quelques dommages, quelques excès commis, mais hors de proportion, comme nombre et coDune gravité, avec ceux qu'eût entraînés une véritable invasion.

134 CHAPITRE lY.

résultat plas heureux qu^honorable, attendaient une récompense. A défaut d'argent, que les ressources d*un budget aux abois ne permettaient plus de leur ofîrir, on leur donna des terres. Guillaume de Granson reçut la châtellenie de Fresne-Saint-Mammès, qui avait appartenu jadis à sa famille [i], Nicolas Stamworth devint propriétaire et seigneur de Courcelles-en-Auxois (2). Pour éloigner des ennemis menaçants, on avait été contraint d'installer, au cœur des deux Bourgognes, des amis de fraîche date, amis suspects^ sur lesquels il était difficile de compter. Une anecdote, en passant, montrera quel degré de confiance méritait Nicolas Stamworth. Après le traité de Calais, il fut désigné par Edouard III pour aller en compagnie de son ami Granson « faire vuider toutes les forteresses et lieux quelconques » que les Anglais occupaient dans TAuxerrois, et nommément le ch&teau de Régennes. Or il était lui-même détenteur de ce château et résolu à ne s'en dessaisir qu'an prix d'une rançon lucrative. Gomment faire? A l'aide de quel subterfuge sauver au moins les apparences? Par -devant une commission (3), dans laquelle figuraient, avec les baillis de Ghaumont et de Troyes, délégués du roi de France, « Guillaume de Granson et Nicolas Stambourch^ chevaliers et conseillers du roy

(1) Archives de la CôU-d*Or, B. 10507. Inféodation par Ph. de Rouvres à G. de Granson de la châtellenie de Fresne- Saint -Mammès, aujourd'hoi clief-Iieu de canton de Tarrondissement de Gray (Haute-Saône). Comparez D. Plancher, t. II, p-358.

(2) Diaprés une mention du compte B. 14H, f» 11, ce don comprenait les deux chftteUenies de Courcelles et de Montigny. C'est le 8 janvier 1361 que le duc PhiUppe « délivra m le château de Courcelles à « mons. Nlchole de Stanworth ». B. 1410. CourceUes-lez-Semur est aujourd'hui une commune du canton et de Tarrondissement de Semur (Côte-d'Or) ; Montigny-Saint-Barthélemy est une commune du canton de Précy-sous-Thil, môme arrondissement.

(3) Archives de l'Yonne, E. 548. Lettres en date du 26 décembre 1360, par lesquelles le roi Jean « en son conseil », approuve les résolutions adoptées par ladite commission et règle Timpôt à percevoir, afin de solder aux capitaines de Régennes et de Ligny-le-Qiâtel les sommes qui venaient de leur être attribuées. Ces lettres sont relatées dans une quittance du 2 mai 1361, délivrée aux habitants de Chitry, lesquels avaient payé leur part contributoire.

d'ÂDgleterre, » comparut, oa plutôt fut censé domparattre, Nychole de Tanmore, chevalier anglois, capitaine de Régennes. » Là « Tanmore», le capitaine, exposa ses prétentions, et « Stambourch », le conseiller, détermina ses collègues à en reconnaître la justesse. Inutile d'ajouter que Tun et Fautre n'étaient qu'une seule et même personne (1). Il suffisait au représentant d'Edouard III de franciser la forme de son nom pour reprendre son ancien rôle de soudard. Lequel des deux allait-il jouer en son nouveau domaine de Gourcelles, au cœur de TAuxois, aux portes de Semur? D'ailleurs, la Grande Compagnie, si nombreuse qu'elle fût, ne comprenait qu'une faible partie des bandes qui désolaient le royaume. Il s'en formait partout. Chaque jour en voyait surgir à tous les coins de l'horizon. Plus la Bourgogne était renommée par sa richesse, plus les produits de ses vignobles étaient estimés, plus elle risquait de tenter les convoitises des aventuriers. A peine eut-elle conjuré le péril d'une véritable invasion, qu'elle fut, sur divers points (2), en butte à des attaques partielles, isolées, qui, sans être aussi graves, n'en constituaient pas moins un sujet d'appréhensions constantes, une cause de perpétuelles alertes. Voilà les circonstances critiques au milieu desquelles la mort de

(1) On a vu précédemment que, dans un acte du 23 juiUet 1360, Stamworth, « le conseiUer, » s'intitulait lui-même « capitaine de Régennes. » En Bourgogne, on le désignait indifféremment sous l'un ou Tautre titre. Ainsi, dans un compte de la chAtellenie de Semur, 1361-1363 (B. 6204), le châtelain mentionne « la prisée de la terre de Courcelles-amprès-Semur délivrée au capitaine de Régeannes m (et non Bégeaume , comme porte Vlnv, somm, des Archives de la Côte^Or), Je suppose que Nicolas Stamworth eut recours à ce bizarre expédient pour éviter les observations du Conseil royal appelé à rendre exécutoire la décision des commissaires.

(2) A partir du mois de juin 1361, la Bourgogne est surtout menacée par des Compagnies venant d'Auvergne. Archwes de la CàUhd'Or^ B. 1410, f» 47, v». Le 13 juillet, on avertit le duc en Artois, où il se trouvait, que « trois grosses batailles d'enemis estoient assemblées. en Auvergne pour dommaiger le comté d'Auvergne et pour venir au duché de Bourgogne ». Eodem^ f» 48 et suivants. Mais on finit par contremander les troupes disposées en vue de cette attaque. Eodem^ f» 50, r*. Voyez «ncore 1412, ^ 52, v».

i36 CHAPITRE IV.

Philippe de Rouvres apporta tout à coup un surcroît de complications imprévues. Le pauvre enfant exerçait peu d'influence personnelle sur la dii^ection des affaires : néanmoins il donnait aux hommes investis de sa confiance Tappui d'un nom respecté, Tautorité d'un droit incootestable. Dès qu'il eut cessé de vivre, ses conseillers sentirent leur pouvoir ébranlé : ils ne savaient même pas au nom de quel nouveau maître ils devaient agir : ils ignoraient entre quelles mains allait tomber la succession qui venait de s'ouvrir. D'abord ils essayèrent de cacher la catastrophe dont ils redoutaient les conséquences; ils avertirent les baillis et les châtelains, et leur prescrivirent de renforcer les garnisons qu'ils commandaient, sans révéler à personne les motifs de celte mesure. Mais il y a des secrets qui percent, quoi qu'on fasse pour les étouffer. Les pillards aux aguets connurent ou devinèrent la vérité, et s'empressèrent d'en tirer parti. Les gentilshommes s'enfermèrent dans leurs donjons. Une mortelle inquiétude se répandit dans les campagnes.

Deux mentions empruntées aux comptes de l'époque présentent en quelques mots le tableau saisissant de l'état des esprits et de la situation des choses au premier coup de la triste nouvelle. Placé en sentinelle avancée sur la rive gauche de la Saône, le châtelain de Guisery était un de ceux à qui les gens du Conseil ducal avaient recommandé les plus grandes précautions. Il . se hâta de recruter les hommes d'armes qu'il trouva sous sa main. Il eut soin de les payer exactement, et quand il inscrivit leur salaire dans ses comptes de gestion, il rappela les ordres qu'il avait reçus à la mort de Philippe de Rouvres; puis il ajouta, comme justification de sa conduite (1) : « Pour ce que nos seigneurs du conseil dudit seigneur, estant lors à Rouvres, mandèrent audit gouverneur qu'il se donnât bien garde de dire en son gouvernement que messire le duc estoit trépassez, dont tout le paiis fut espontez, pour ce que les compagnies estoient par tout le paiis^ et au

(I) Inventaire sommaire des Archiioes de la Côte-d^Or, t. II, p. 109-110, analyse d*un compte dn chAtelain et gouverneur des chAteaux et châtellenies de Guisery et de Sagy, catalogué B. 4394.

royanlme et en Teropire, et se retraiîssient chacun noble en leurs forteresses, et ne sa voit-on à qui respondre, ne à qui la seigneurie du paiis pouvoit estre. » A Tautre extrémité de la province, à Yillaines-en- Duesmois, un autre châtelain justifie les dépenses motivées par les mêmes conjonctures dans les termes suivants (1) : « Pour la doubte qui estoit, pour cause de la mort du duc, et mesmement que le chastel de Froloîs, qui estoit près de Villaines, estoit ja pris. » Ainsi l'inquiétude des populations n'était que trop fondée. Les Compagnies n'avaient pas différé de saisir l'occasion favorable, et le seul moyen d'arrêter leurs attaques était de pourvoir sans retard au gouvernement de la Bourgogne.

On a discuté longuement la question de savoir à quel titre le roi Jean avait rois la main sur le duché. Il le dit en termes exprès dans les lettres patentes, qui proclament l'annexion (2) « jure proptnquiiatts non ratione coroms nosirx , » c'est-à-dire à titre d'héritier le plus proche et non par droit de retour à la couronne. C'est qu'il ne s'agissait pas là d'un apanage proprement dit, détaché jadis du domaine royal à la condition d'y revenir en certains cas de déshérence. Au temps où les ducs d'origine capétienne avaient reçu l'investiture de leur fief, la clause de réversibilité, que l'usage introduisit plus tard dans les constitutions de ce genre, n'était pas encore employée. Aussi les légistes dont le roi Jean suivait les conseils se seraient bien gardés de soumettre une espèce ancienne à l'application d'un principe nouveau. Ils se prévalurent de la proximité successorale, parce qu'ils reconnaissaient l'impossibilité d'invoquer un motif plus péremptoire et sans se dissimuler les inconvénients d'un système qui donnait prise à des contestations embaiTassantes.

Philippe de Rouvres ne laissait ni enfants, ni frères, ni sœurs, ni

(1) înteniaxre sommaire des Archives de la Côte-d^Or, p. 427, analyse d*an compte au. châtelain de VUlaineft-en-Duesmois, catalogué B. 6556.

(2] Ces lettres, datées du Louvr^près Paris, au mois de novembre 1361, ont été plnaieurs fois reproduites. Voyez notamment D. Plancher, t. il, Preuves, n» GCCXII. Dans un autre acte, publié par le môme, Preuvas, n» GCCXI, le roi Jean déclare que la Bourgogne lui appartient « comme au plus prochain hoir ».

438 ghapithb iv.

descendants d*eux. Le dernier de ses ascendants, auxquels il avait sarvécu, sa mère, Jeanne de Boulogne et d'Auvergne, était morte le 29 septembre 1360(1]. Sa succession revenait tout entière à des collatéraux. A la rigueur, il aurait pu en régler le sort par voie de dispositions testamentaires, puisqu'un acte de l'autorité souveraine l'avait reconnu et déclaré majeur. Le fait est qu'il testa le 11 novembre 1364, à la suite de l'accident qui devait le conduire au tombeau (2). Mais il ne voulut pas assumer la responsabilité d'un partage dont les clauses n'auraient coupé court à aucune prétention. Il se contenta de dire : « Item, ordonnons et instituons nos hoirs en nos terres, paiis et biens, quelqu'ils seront, ceux et celles qui, par droit ou coutume du paiis, le devent ou puent estre. » D'après les lois qui nous régissent an-* jourd'hui, toute succession ab intestat, dévolue à des collatéraux, se divise d'abord en deux parts égales, dont l'une est attribuée aux représentants de la ligne paternelle et l'autre à ceux de la ligne maternelle. Cette première division opérée, il ne s'en fait plus d'autre entre les diverses branches : la moitié dévolue à chaque ligne appartient à l'héritier ou aux héritiers les plus proches en degré. Il est moins facile de constater comment, au xrv* siècle, la transmission successorale s'effectuait (c par droit ou coutume », dans les divers pays où s'étendaient les immenses possessions de Philippe de Rouvres. On sait pourtant qu'au lieu d'admettre la division égale de la succession entre les deux lignes d'héritiers, le droit féodal et le droit coutumier prenaient en considération la nature et l'origine des biens soumis au partage. Ceux qui provenaient d'une ligne lui revenaient entièrement, quelle que fût leur importance relative. De là le vieil adage : patema patemis,

(1) Le P. Anselme, t. !•', p. 549. Je ne sais par suite de quelle erreur M. Lace a prétendu que Jeanne de Boulogne était morte le 21 novembre 1361, le même jour que son fils. (Froissart, t. VI, Sommaire^ note 3.)

(2) D. Plancher, t. II, Preuves^ no GGGIV. Dans le même volume, p. 240, D. Plancher énonce que Philippe de Rouvres teita le 21 novembre 1361 et monmt quelques jours après. Mais le texte du testament lui-même ne laisse aucune incertitude. Il porte bien la date du 11, et Philippe, déjà « gisiens de mélaidie ; mounit peu après, c'esWdire le Si,

materna matemis. Il y avait, comme de nos jours, une division préliminaire : seulement elle se fondait sur une autre base et conduisait à des résultats différents.

Le règlement adopté à la mort de Philippe de Rouvres contient une application de ce principe sur laquelle aucune difficulté ne parait avoir surgi. Les deux comtés de Boulogne et d'Auvergne, que le jeune duc tenait de sa mère, furent attribués exclusivement à la ligne maternelle. Ils furent à ce titre recueillis par Jean de Boulogne (i), seigneur de Montgascon et comte de Montfort, qui, dans cette ligne, était, de Faveu de tous, le plus proche en degré. Restaient les biens dont Philippe de Rouvres avait hérité par représentation de son père, les biens de la ligne paternelle, c'est-à-dire le duché de Bourgogne, le comté de Bourgogne et la seigneurie de Salins, le comté d'Artois et la terre de Champagne. Il y avait dans cette ligne un héritier qui eût primé tous les autres, si Ton s'était borné à compter les degrés, comme l'exige le Code civil, c'était Marguerite de France, veuve de Louis de Crécy, comte de Flandre et de Nevers, laquelle était grandetante du de cujus, et par conséquent sa parente au quatrième degré. Le roi Jean n'était qu'oncle à la mode de Bretagne, en d'autres termes, parent au cinquième degré. Mais, contrairement à la loi actuelle, on admit une seconde division des biens héréditaires entre les branches de la ligne paternelle, division fondée comme la première sur l'origine différente desdits biens. Marguerite de France recueillit les comtés de Bourgogne et d'Artois ainsi que la terre de Champagne, parce qu'ils avaient appartenu jadis à sa mère, Jeanne de Bourgogne- Comté, femme du roi Philippe le Long. Elle consentit sans peine à ne formuler aucune prétention sur le duché de Bourgogne , parce qu'il provenait d'une autre branche de la ligne paternelle, et qu'à ce point de vue elle n'y avait pas droit.

(1) Philippe de Rouvres était fils de Jeanne de Boulogne, laquelle était issue du mariage de Guillanme XII, dernier comte de Boulogne et d*Auyergne, avec Marguerite d'Evreux-Navarre. Jean de Boulogne, frère de Guillanme XII| était oncle de Jeanne, et par conséquent grand-oncle de Philippe. Le P. AnseUne, t. YIII, p. W et 57.

440 GHAPITBE lY.

Une fois cette compétition écartée, il n'y avait plus qu'à remonter de Philippe de Rouvres, dernier possesseur du duché, à son aïeul Eudes IV, de qui il le tenait. On fut même obligé d'aller jusqu'à i son bisaïeul Robert II. Puis on chercha, parmi les descendants de ce dernier, lequel était le plus proche en degré de Philippe de Rouvres, ou, ce qui revient au même, le moins éloigné de la tige commune. La question ainsi posée était facile à résoudre. Le roi Jean et son frère le duc d'Orléans étaient petits-fils de Robert II, tandis que les autres successibles n'arrivaient qu'au rang d'arrière-petits-fîls (1). Du moment où son frère ne réclamait rien, le roi Jean avait qualité pour se dire l'héritier le plus proche et par conséquent le seul héritier légitime.

Ce partage en trois parts avait le tort d'évincer, d'une manière absolue, un prétendant qui n'était pas d'humeur à le souffrir. Les protestations du roi de Navarre étaient d'autant plus redoutables, qu'au xiv^ siècle elles ne paraissaient pas dénuées de fondement. Gela est si vrai, qu'en 1363 le roi Jean faillit leur donner une satisfaction quelconque (2). Même après Gocherel, en 1365, Charles le Mauvais ne renonça pas complètement aux droits qu'il invoquait. Dans le traité qu'il conclut en 1365 avec le roi de France, il stipula que l'objet du litige serait soumis au pape, et définitivement tranché par lui. Comment expliquer cette opiniâtreté persistante? Serait-ce que le roi de Navarre n'admettait ni la division en deux lignes ni l'attribution des biens héréditaires à l'une ou à l'autre, selon leur nature ou leur origine ? Il est certain qu'en dehors de ces règles de droit, à ne consulter que les liens du sang, en comptant uniquement les degrés de parenté, Charles le Mauvais était aussi rapproché de Philippe de Rouvres que le roi Jean lui-même (3). Il avait eu pour tante Margae-

(l] Ainsi le roi de Navarre était fils de Jeanne de France, femme de Philippe d'Evreux-Navarre, laquelle était fille de Marguerite de Bourgogne, femme de Louis le Hutin, laquelle était fille de Robert II. La distance était exactement la même entre Robert II et le duc de Bar, qui avait émis quelques prétentions sur le duché de Bourgogne, mais ne tarda pas à s'en désister.

(2) Voyez plus loin au chapitre VII.

(3) Mais il faut remarquer que, dans ce système, Charles le Mauvais, parent au

lA BOURGOGNE AYANT LA PRISE DE POSSESSION DU ROI JEAN. 141

rite d*Evreux, femme de Guillaume XII, comte de Boulogne et d'Auvergne. 11 était cousin germain de Jeanne de Boulogne, leur fille, et de ce côté oncle à la mode de Bretagne du jeune Philippe. Mais le principe de la division en deux lignes et de Tattribution à chacune suivant Torigine des biens était généralement accepté. Si le roi de Navarre n*eût eu pour réclamer les biens de la ligne paternelle qu'à invoquer ses degrés de parenté dans la ligne maternelle, il courait grand risque d'être condamné par le pape ou par tel autre juge appelé à trancher la question.

Suivant toute apparence, ses réclamations portaient sur un autre point. Parmi les immenses domaines que Philippe de Rouvres laissait à sa mort, nous avons déjà cité la terre de Champagne (1). Bien qu'elle fût presque contiguë au duché de Bourgogne, elle n'en formait pas une partie intégrante, et la preuve, c'est qu'elle fut attribuée à Marguerite de France. Elle avait été jadis détachée des comtés de Champagne et de Brie, de ces comtés dont Charles le Mauvais se prétendait toujours injustement spolié. Ici la question d'origine des biens militait en sa faveur. Il pouvait soutenir, avec chance de succès, qu'il y avait là un dédommagement équitable sur lequel il devait compter. Aussi Froissart raconte qu'il insistait surtout pour obtenir la terre de Champagne (2). « Mais, ajoute-t-il, ses demandes ne lui valurent oncques rien, car le roi Jean le haiioit dure* ment : si dit bien que ja il ne tiendroit pied de terre en Brie, ni en Ghampaigne. n Au point de vue politique, la réponse du roi semble fort sage. C'était surtout de la Champagne qu'il fallait écarter le roi de Navarre ; et si la justice exigeait qu'il reçût un dédommagement

dnqaième degré, eût été primé par Marguerite de France et par Jean de Boulogne, tous deux parents au quatrième.

(1) L'Inventaire sommaire des Archives de la Côte-d'Or^ t. II, p. 28 et s*, analyse plusieurs comptes relatifs à la terre de Champagne, depuis l'année 1336. Ils constatent qu'elle se composait des prévôtés de Villemor, Maraye-en-Othe, Vaucharcis, Chaource, Ile-en-Ghampagne, de la cbfltellenie de Juilly, etc. » À partir de 1362, les revenus de la terre de Champagne furent perçus et administrés a pour M"^" la comtesse de Flandres, d'Artois et de Bourgogne ». Eodem, B. 3852 et s*.

(2) Froissart, éd. Buchon, 1. 1»', p. 461.

141 GQAPITRB IV.

quelconque, mieux valut le lui attribuer partout ailleurs. En attendant, son ambition et ses convoitises da recevaient aucune satisfaction. Il crut y voir une nouvelle injure, et le ressentimeat qu'il en conçut devait tôt ou tard se traduire en actes de vengeance ou d^hostilité déclarée.

La perspective de ce nouveau danger n'arrêta pas le roi Jean. Dès que les bases d'une solution convenable furent arrêtées entre lui et ses copartageants (1), il se disposa à prendre de haute lutte la possession du lot qui lui était échu. Il chargea Tancarvile d'aller préparer le terrain ; en même temps il s'assura des services de l'Ârchiprêtre. Les circonstances étaient assez graves, assez pressantes, pour qu'il ne se montrât pas trop sévère sur l'emploi des moyens. Elles peuvent se résumer ainsi : rép,ugnance générale de la population annexée, protestations violentes de quelques habitants ; haine invétérée des Francs- Comtois contre le duché de Bourgogne et la maison de France, éventualité toujours à craindre d'un conflit avec eux ; attaques des Compagnies ; embarras des finances ; désarroi de l'administration ; enfin, comme un dernier trait à ce sombre tableau, attitude menaçante du roi de Navarre et de ses partisans.

(1) A qnelle date eut lieu ce premier partage? Je l'ignore, mais sans doute avant le départ du roi Jean pour la Bourgogne. Le 16 janyier 1362, les trois cohéritiers conclurent à Qteauz un accord relatif à la fortune mobilière du défunt et an paiement de ses dettes. D. Plancher, t. II, Preuves, U® CGCVI. Dans cet accord il est fait allusion au partage antérieur des biens immobiliers ; on en rappelle les clauses principales : rien de plus.

ABRnrÉE DE L*ABCHIFRÊTRE EN BOURGOGNE.

C'est le 30 novembre 1361, neuf jours seulement après la mort de Philippe de Rouvres, que le comte de Tancarville reçut ordre de se rendre en Bourgogne (1). Dans les conditions difficiles où s'effectuait 8on voyage, il avait besoin d'emmener avec lui une escorte capable d'imposer le respect. Si l'Archiprêtre n'était pas encore prêt à le suivre, il dut se hâter de le rejoindre au plus tôt. En arriyant à Dijon, le premier 8oin de Tancarville, usant des pleins pouvoirs dont le roi l'avait investi, fut de réorganiser le gouvernement en désarroi. D, Plancher (2) rapporte qu'il en confia la direction à un certain nombre de notables, exclusivement choisis parmi les conseillers du dernier duc et qu'il se contenta de leur adjoindre deux tabellions ou secrétaires. Les choses se passèrent un peu différemment. Sans témoigner aux gens du pays une défiance irritante, le roi Jean jugea bon d'envoyer en Bourgogne deux de ses conseillers à lui, Guy de Saint-Sépulchre, doyen de l'église cathédrale de TroyeS; et Nicolas Braque, homme aussi énergique qu'habQe, vieux serviteur d'une fidélité éprouvée (3). Avec eux était venu

(1) « Le 30 novembre de la môme année (1361), le roi renvoya (Tancarville) en Bourgogne prendre et recevoir en son nom la possession et saisine de ce duché. » Le P. Ânsehne, t. VIII, p. 444.

(2) T. II, p. 241-242. L'historien de la Bourgogne cite comme preuve les comptes de Dimanche de Vitel, receveur général du duché. Gomment les a-t-il donc lus? Car les détails rectificatifs, dans lesquels nous entrons, sont précisément empruntés aux comptes si instructifs de Dimanche de Vitel.

(3) « Samedi xi« jour de décembre (1361). A Guyot de Bruxelles, varlet dou receveur pour les despans de li et de son cheval, en portant lettres de Mgr le doyen

Jean de Boulogne, comte de Montfort, appelé à recueillir les comtés de Boulogne et d'Auvergne. Ces trois personnages partagèrent avec le Conseil proprement dit, Tancien Conseil ducal, Tadministration de la province dès les premiers jours de décembre 1361. Us prirent 1^ mesures nécessaires pour que le roi ne fût pas inquiété lorsqu'il lui conviendrait de venir en personne. Ils prescrivirent aux châteladns les précautions qu'exigeait en pareil cas la présence ou le voisinage des Compagnies (1). Us adressèrent aux baillis des lettres «contenant que tous les nobles du duchié fussent à Dijon au dimanche devant Noël pour entrer en la foy du roi notre sire, et auxi que touz abbez, prélaz et prieux dou dit duchié fussent audit jour pour oïr tout ce que le roy nostre dit seigneur leur vouldroit faire à dire ». Bientôt ils apprirent que le roi ne pouvait se trouver à Dijon au jour précédemment indiqué, et ils ajournèrent l'assemblée des nobles et des gens d'église « à la veiUe de Noël, après ensuivant (2) »,

Parti de Paris le 5 décembre 1361 (3}, Jean voyageait avec une lenteur prudente et calculée. U ne tarda pas à être suivi par deux de ses

de Troyes et de Mgr Nicolas Braque, conseiller dou roy notre sire, à Jehan de Saulx, chastelain dou dît lieu et gruyer de Bourgogne, contenant que les lettres vehues, il veint à Dijon pour parler à eulx de plusieurs choses qui li avoient à dire pour le fait de la venue du roi notre sire, qui en venoit en Bourgoigne. » Même jour, autres messages envoyés en divers lieux pour porter « lettres de Mgr de Bouloigne et de mes autres seigneurs du conseil ». Archives de la Côte-cTOr. Compte de Dimanche de Vitel, B. 1412, f» 35, r».

(1) « Lundi xra» jour dou dit mois (décembre 1361), & Huguenin de Glerey, demourant à Dijon, pour porter lettres des gens dou conseil dou roy nostre sire, estans à Dijon, aux châtelains de Salmaise, de Semur, de Montbar, de Ghasteaugirart, de «*3ntréal et d'Avalon, et aux habitants desdites villes, contenant qu'ils gardassent lesdites villes et chasteauz, senz y laisser entrer aucuns, horz que le roy nostre sire et sa gent portant ses lettres, et que, pour faute de bonne garde, aucun péril ne puisse venir. » B. 1412, f» 35, r». Voyez eodem, plusieurs autres lettres anabgues expédiées en divers lieux.

(2) Les lettres de convocation en date du 12 décembre 1361, et celles d'ajournement, en date du 16, sont expédiées au nom « de messeigneurs dou conseil et de Mgr le doyen de Troyes et de Mgr Nicolas Bracque ». Eodem,

(3) Grandes Chroniques de France, t. VI, p. 225.

ARBIYÉE DB L'ARCHIPRÊTBE EN BOURGOGNE. 145

meilleurs conseillers, Jean Chalemart, maître des requêtes de son hôtel, et Jean Blanchet, Tun de ses secrétaires (I). Chemin faisant, il s^arrètait avec eux, sous prétexte de régler sur place les affaires qui lui tenaient à cœur. Aussi ne fit-il son entrée à Auxerre que le 17 décembre, et il y séjourna jusqu'au 18 au soir (2). Il y installa lui-môme un nouvel évoque, Jean Germain, prélat dévoué à la royauté, et dont il comptait mettre les services à profit, soit en Auxerrois, soit même dans le duché de Bourgogne (3). Il voulait en outre se montrer aux habitants, entendre leurs requêtes, donner satisfaction à leurs justes désirs. Depuis son retour d'Angleterre, à la suite d'une longue captivité, le comte Jean III de Ghalon-Auxerre, vieilli avant Tàge, ayant à moitié perdu Tintelligence, vivait obscurément sous la dépendance d'une aventurière de bas étage, PerretteDarnichot, qu'il avait épousée, dont il avait deux filles, et qui devait un jour, par des suggestions intéressées, entraîner le faible vieillard à vendre son comté au roi Charles V (4). Provisoirement, il fallait pourvoir à l'administration de ce grand fief situé sur la frontière du domaine royal. Jean III avait eu deux fils de son premier mariage avec Marie du Bec-Crespin. L'aîné, nommé Jean comme son père, et que l'on a coutume d'appeler Jean IV, bien qu'il n'ait jamais été comte, était alors très-jeune (5). Il annonçait plus de courage que

(\) Voyez ci-dessoua, note relative à ces deux personnages.

(2) Mémoires sur VHUUnre civUe et ecelésiastique S Auxerre , par Tabbé Lebeuf, édition Ghalle et Quantin , t. !•', p. 531 et suivantes. Comparez , t III , p. 242.

(3) Jean Germain alla bientôt rejoindre le roi en Bourgogne et y fit un long séjour.

(4) TcMe des Mémoriaux de la Cour des comptes, Mémorial D. Après la mention de la vente da comté d'Auxerre, faite le 15 janvier 1370, par Jean III à Charles V, on lit : « 1370, mention de don par le roi à Perrette Darnichot, femme dudit comte d'Âuxerre, de qaoy marier ses deux filles, en récompense de ce qu'elle avoit induit son mari à faire ladite vente. »

(5) En effet, ce n'est pas Jean lY qui fut fait prisonnier à Auxerre en mars 1359, comme le racontent par erreur un trop grand nombre dlûstoriens. Le membre de la famiUe de Chalon auquel arriva cette mésaventure s'appelait certainement GuU- Uume et il était mort en 1360. (Grandes Chroniques de France, édition P. Paris, t. VI,

de sagesse, et ne méritait guère qu*on lui confiât, à titre de tutelle, la gestion du patrimoine héréditaire. Mais sa famille était une des plus puissantes, une des plus illustres de la Franche-Comté. Toujours dévouée à la royauté, elle lui avait rendu dans cette province, elle pouvait lui rendre encore des services qui n'étaient pas à dédaigner. Cette considération entraîna la décision royale, et Jean IV devint pour quelques années le tuteur de son père, Tadministrateur légal des nombreux domaines de sa maison.

En sortant d*Auxerre, le roi Jean, rassuré par les nouvelles qu'il y avait reçues, se pressa davantage, et, le 23 décembre 1361, il était arrivé sans encombre à Dijon (1). Loin de nous la pensée d'énumérer et d'analyser les divers actes par lesquels il signala sa prise de possession. Mais il est un point que les historiens de la Bourgogne ont trop négligé et qu'on nous excusera de rappeler ici brièvement. Comment se fait-il qu'à ce premier moment l'annexion, qui semblait si difficile à réaliser, qui soulevait des protestations si violentes, s'accomplit en paix et sans qu'il fût nécessaire de recourir aux soldats d'Arnaud de Cervole ou à d'autres? Une part notable de ce succès inespéré est due aux excellents souvenirs que le roi Jean avait laissés dans le pays comme tuteur de Philippe de Rouvres, aux relations personnelles qu'il

p. 148, et Archives natûmales, JJ 89, n» 429.) On dit qu'il était fils de Jean III, dont alors il serait le fils atné. Je soupçonne qu'il y a là encore une légère erreur et qu'il était le fils de Jean IL

(1) Gomment M. Luce, dans les excellentes notes de son Froissart (t. VI, Sonh maire, p. xxxvn, note 6), a-t-il pu dire : « Jean arriva à Dijon le 10 décembre et confirma le jour même de son arrivée le traité conclu à Guillon le 10 mars 1360?» (D. Plancher, t. II, Preuves, p. ccLxn & cclxvi.) L'acte publié par D. Plancher et cité par M. Luce ne porte aucune date. Seulement il reproduit des lettres antérieures émanant de Philippe de Rouvres, « faites et données à Dijon le diziesme jonr de décembre, Tan de grâce mil ccclx (et non pas ccclxi), » page cclxxv, col. 1, ligne 57. C'est probablement cette dernière date qui a trompé M. Luce. Le 19 décembre 1361, le comte de Boulogne écrivait encore au roi Jean des lettres qui devaient lui être remises , soit à Auxerre , soit sur le chemin d'Auxerre à Dijon. Archivés de Ut Côt&4'0r, B. 1412, P> 36, r».

ARBTVÉB DE l'aRCHIPRÊTRE EN BOURGOGNE. 147

s'y était créées de longne date, aux soins qu'il prit de rallier à sa cause les hommes capables de la soutenir.

Si Ton ne considère que les résultats généraux de son règne et les faits les plus saillants de sa vie, le roi Jean apparaît dans Thistoire sous des traits fort peu recommandables. Chez lui, le courage du soldat ou même les qualités brillantes du chevalier ne sauraient excuser Tincapacité stratégique du chef d'armée, la longue série de fautes qui aboutit au désastre de Poitiers. La direction qu'il imprima aux affaires politiques et le régime auquel il soumit les finances de l'État ne sont guère plus dignes d'éloge. Enfin on se demande comment les contemporains ont pu accoler l'épithète de bon au nom d'un souverain qui a faitpérir sans jugement régulier le comte d'Eu, connétable de France, et présidé, malgré les protestations indignées de son fils, aux trattreuses exécutions du château de Rouen. Mais la nature humaine est « ondoyante et diverse. » Ce roi qui a fait tant de mal à son royaume était animé du sincère désir de l'agrandir et le rendre heureux. Ce général incapable, ce politique imprudent, ne manquait pas d'une certaine habileté diplomatique dont il avait donné la preuve, avant de monter sur le trône, en assurant la réunion du Dauphiné à la couronne de France. Son caractère habituel ne comportait ni les sévérités barbares qu'il se permit en quelques cas, ni les perfidies à l'aide desquelles U assouvit parfois sa vengeance. En général, le roi Jean était bon, afi'able, loyal, ouvert, sympathique aux petits comme aux grands. C'est par là, bien plus que par adresse ou par ruse, qu'il réussit dans un certain nombre de négociations difficiles. C'est par là, en même temps que par son renom de bravoure, qu'il exerçait une séduction incontestable sur les esprits les plus distingués de son temps. Elle était telle que Pétrarque, en déplorant les malheurs de la France et. l'abaissement d'une grande nation, ne craint pas d'ajouter qu'il lui est impossible de se rappeler « sans soupirs... la catastrophe lamentable et imméritée d'un grand roi». Sans tomber dans cette exagération poétique, il est juste de reconnaître que la vie du roi Jean renferme des pages consolantes.

Sa conduite en Bourgogne en fournit un premier exemple. A aon

448 CHAPITRE y (1361-136%).

arrivée, il redoubla d'habileté, dé bienveillance ; désireux de capter Taffection générale, il fît à toutes les classes de la population les concessions qu'elles attendaient de lui. Il flatta le patriotisme local. Il combla d'amitiés, de faveurs et au besoin de cadeaux, les hommes dont le concours et l'influence lui parurent nécessaires (1). Girard de Tbnrey avait occupé les plus hautes fonctions sous les anciens ducs. Il avait été chambellan, maréchal de Bourgogne. Son château patrimonial était situé dans la Bresse chalonnaise^ au delà de la Saône, sur les confins de la Franche-Comté. Il avait dans ces parages de précieuses relations de famille. Son frère était archevêque de Lyon. Par lettres données à Rouvres, le 11 janvier 1362, le roi Jean octroya à Girard de Thurey une rente viagère de deux cents livres tournois, à toucher sur le produit des foires de Ghalon. « Et parmi ce, ledit monseigneur Girart est homme lige du roy, et est entrez en sa foy et hommage de ses maisons de Thurey et de Gourtemoust et de leur appartenance. Et conseillera le roy bien et léaument, et sera avec li envers tous et contre tous, durant sa vie, si comme il l'a juré et promis, et comme il est contena es lettres dou dit don (2). » Jacque de Vienne, seigneur de Longwy, avait joué sous les anciens ducs un rôle encore plus considérable que celai de Girard de Thurey. C'est lui notamment qui avait négocié avec le roi Edouard III le traité de Guillon (3). Il appartenait à Tune des princi-

(1) Parmi les hommes que Philippe de Rouvres honorait de sa confiance et auxquels il laissa des marques significatives de son affection, figurent ses quatre « clercs et couseillers, c'est assavoir maistre Pierre Cuiret, maistre Bertaut d'Uncey, maistre Philibert Paillart, et maistre GiUes de Montaigu ». Compte de Dimanche de Vitel, B. 1442, fo 57 yo. Le roi Jean et plus tard le duc Philippe le Hardi ne manquèrent pas d'utiliser leurs services. Philibert Paillart, né à Beaune (Courtépée, t. m, p. 300), devint chancelier de Bourgogne; Bertaut d'Uncey, né à Uncey, près de Semur (eodem, p. 593), lui succéda dans cette charge importante. Le chancelier de Bourgogne était le chef de la justice, il présidait les Conseils ducaux, etc. Mémoires pour servir à l'histoire de France et de Bourg,, n« partie, p. 4 et 5.

(2) Compte de Dimanche de Vitel, Archives de la Côte-d'Or, B. 1419, ^ 30, v«.

(3) De concert avec Othe de Granson, sire de Granson. Voir au chapitre précédent

ABRIVÉE DE l'ARGHIPRÊTRB EN BOURGOGNE. 149

pales branches de Tillustre famille de Vienne. De plas il était Franc- Gomtois, ou du moins sa terre de Longwy était située en Franche- Comté. Il exerçait dans cette province autant d*influence, il y jouissait d'autant de considération que dans le duché. Son dévouement à la caase royale était doublement utile. Aussi, par lettres en date du 25 janvier 1362, le roi Jean lui accorda une rente viagère de cinq cents livres tournois à prélever sur les recettes de Saint-Jean-de-Losne , « dont il sera homme dou roy notre dit seigneur, et eàt déjà entrez en la foy dudit seigneur. Et aussi, parmi ce, le roy notre dit seigneur Ta retenu son conseiller et de son étroit conseil, tant en ses besoingnes don duché de Bourgoingne, comme de France. Et aucunes et toutes fois qu'il sera mandez dou roy notre dit seigneur ou d'autre aiant son povoir, ou qu'il chevauchera pour la besoigne dou dit seigneur, il aura cent sols pour ses despens pour chacun jour qu'il y vacquera, à paier par le receveur de Bourgongne : si comme toutes ces choses es lettres dadit seigneur... sont plus plainement contenues (1). » On voit que le roi Jean ne négligeait aucun moyen pour s'assurer une clientèle de serviteurs utiles et dévoués.

Tout en flattant ou en gagnant les Bourguignons, il jugea nécessaire de laisser au milieu d'eux des hommes encore plus sûrs , des agents éprouvés de la politique royale, qu'il chargea d'en diriger la suite et d'en surveiller les résultats. A la tète de l'administration civile et financière, il plaça ses deux anciens conseillers, Ghalemart et Blanchet (2), qu'il associa quant à ce aux pleins pouvoirs du comte de Tancar ville. Il conféra les hautes fonctions de gouverneur à un autre étranger, Henri de Bar, seigneur dePierrefort (3). En vertu du môme système, il n'hésita pas

(1) Compte de Dimanche de ViUl, Archives de la Côie^Or, B. 1419, f> 30, ro.

(2) n résulte d'une mention des Comptes de Dimanche de Vitel, B. 1412, f^ 56 y®, que Jean Ghalemart, « conseiller et maistre des requêtes de Tostel dou roy, » était parti de Paris a le 9« jour de décembre ccclxi, pour venir avec le dit seigneur en Bourgoigne, » et que le 25 janvier suivant, « le roy l'ordonna à demourer et estre avec ledit lieutenant (Tancarville), es parties de Bourgoigne. » On trouve, eodem, nne mention identique s'appliquant à « Jehan Blanchet, clerc et secrétaire dou roy notre dit seigneur ».

(3) « A noble homme et saige, Mgr Henri de Bar, sire de Pierrefort, chevalier,

à s^attacher Arnaud de Gervole et à le retenir en Bourgogne. Quels qu'eussent été les torts de FArchiprètre, au moins il n'était pas suspect d'accointance avec les différents partis, dont l'annexion excitait le mécontentement. S'il n'avait pas eu besoin de tirer l'épée pour ouvrir au roi le chemin de Dijon , il avait fait acte de bonne volonté, montre de dévouement. Des éventualités prochaines allaient permettre d'utiliser d'une manière plus sérieuse ses aptitudes spéciales. En homme habile et prévoyant, il conservait toujours auprès de lui le noyau de ses vieilles bandes, et il venait de prouver qu'il connaissait les moyeus de recruter au moindre signe une bande complète. Aucun genre de succès n'échappait à son savoir-faire. Il ne tarda pas à s'insinuer dans les bonnes grâces et l'affection des habitants. Au xiv* siècle, les femmes n'étaient pas plus scrupuleuses que les hommes. Elles ne tenaient qu'à l'éclat des prouesses, et la moralité leur importait peu. Une nièce de le reine d'Angleterre, Isabelle de Juliers, comtesse de Kent, étalait ses préférences pour un aventurier, un pillard de profession , Euatache d'Auberchicourt, qu'elle finit par épouser. Comme réputation de bravoure et d'audace; l'expédition de Provence avait mis l'Archiprêtre an niveau et même au-dessus d'Auberchicourt. En outre, il était riche, il avait la fortune la plus rare et la plus enviée en ces temps de détresse publique, la fortune mobilière. Ses coffres regorgeaient d'argent et d'or : c( Valde dives fuerat et potissime in mobiUbus et magnis finandis auri et argenti (1). » Il n'en fallait pas tant pour séduire les Bourguignonnes. Aussi le vit-on courtiser une des plus grandes dames du pays, Jeanne de Château vilain, dame de Châteauvilain-en-Champagne

gonvemeur de la duchié de Bourgoigne , iliec establi par le roy nostre sire , an mois de janvier ccclxi (a. st.). Eodem, f» 32, yo. Notons cependant qu^Henri de Bar se rattachait à la, Bourgogne par son mariage avec Isabeau de Vergy, fille de Guillanme de Yergy, seigneur de Mirebeau. Le P. Anselme , t. Y, p. 510-511. (1) Archives nationales^ Xi« 34, f<» 127 yo, arrêt du 23 février 1385. C'est Enguerrand de Hesdin, quatrième mari de Jeanne de Chàteauvilain, qui/ plaidant au nom de sa femme, à propos de la succession d'Arnaud de Cervole, définit ainsi la richesse de ce dernier. Nous reviendrons sur cet arrêt à la fin da chapitre xn. Voyez aqpsi Pièce jusUficafive b9 XXIII.

ARBIVÉE DE L*ARGHIPRÊTBB EN BOURGOGNE. 151

et de Thil-en-Auxois (1). Avaitril eu déjà quelques relations avec elle? N'eut-il occasion de la connaître que lors de son arrivée en Bourgogne? Ce qu*il y a de certain, c'est que, dès les premiers mois de Tannée 1362, rArchiprètre était sur le point de réaliser un mariage exceptionnel. Décidément, le roi Jean avait raison. A pareille époque, un pareil personnage valait la peine qu'on s*assuràt de lui.

D'ailleurs le roi ne se méprenait pas sur la nature des succès qu'il avait obtenus, succès précaires, plus apparents que réels, plus rapides que durables. Non-seulement il redoutait les rancunes et la vengeance du roi de Navarre, il n'était même pas sûr d'avoir enlevé à la nouvelle comtesse de Bourgogne tout prétexte de réclamations ultérieures. Un débat imprévu venait de surgir entre eux. Nous en verrons les suites funestes : commençons par en indiquer ici l'origine. La forteresse et la seigneurie de Ghaussin (2), situées au delà de la Saône, étaient complètement enclavées dans la Franche-Comté. Suivant les historiens bourguignons elles relevaient des ducs, et depuis le commencement du xiu* siècle, elles faisaient à ce titre partie intégrante du duché. Telle n'était pas au xiv* siècle l'opinion des Comtois ; ils considéraient volontiers Chaussin comme une dépendance naturelle de leur pays. Quel qu'en fût le suzerain légitime, ce fief avait appartenu jadis à la maison de Montfaucon. Lorsque Henri de Montfaucon, devenu comte de Montbéliard, se jeta dans la ligue des seigneurs révoltés contre le duc Eudes, celui-ci, par représailles, s'empara de Chaussin (3), et jugeant que la forteresse était nécessaire à la protection de ses frontières orientales, il ne consentit plus à s'en dessaisir; même eu ses derniers jours, quand il fut contraint d'accorder à ses sujets rebelles des conditions humiliantes pour son orgueil, il retint et garda le gage dont il s'était nanti. Un des premiers actes de Marguerite de France, en prenant possession du comté de Bourgogne, fut de revendiquer la suzeraineté et même la

(!) Voir les explications fournies & roccasion du mariage de Jeanne de Château- Tilain avec rArchiprètre.

(2) Chaassin est aujourd'hui un chef-lieu de canton, arrondissement de Dôle

(Jura).

(3) Eaai wr l'hktoire de Franche-Comté, par M. Qerc, t. II, p. 54.

1S2 CHAPITBB y (1361-1302).

propriété de Chaassin (1). Elle y était sans doute poussée par le comte j

de Montbéliard, qui cherchait un moyen de recouvrer le domaine qu'il avait perdu. De leur côté, le roi Jean et ses conseillers n^étaient pas disposés à abandonner une position stratégique devenue plus importante que jamais depuis la séparation des deux Bourgognes. Le conflit éclata vers la fin de Tannée 1361 ou les premiers jours de Tannée 1362.

Au début, Marguerite de France n*osa pas insister. Elle avait rencontré dans ses nouveaux États une résistance inquiétante. Jean de Bourgogne, le futur beau -frère de TArchiprétre , prétendait avoir droit au titre de comte palatin (2). Ses prétentions furent accueillies favorablement par plusieurs villes de la Comté. Il s'y était fait recevoir comme le seul maître, le seul souverain légitime (3). S'il ne trouvait pas autant de sympathies dans les rangs de l'aristocratie comtoise, c'est qull avait toujours montré un dévouement inaltérable à la cause des ducs ainsi qu*à celle de la France. Jean de Bourgogne n'en était pas moins un prétendant dont il fallait tenir compte. Il fallait surtout éviter que le roi, qui Tavait jusqu'alors détourné de son entreprise (4), ne

(1) Cùmptei de Dimanche de Vitel, Archives de la Côte-d'Or, B. 1412, ^ 36, ro. « Samedi, premier jour du mois de janvier (1362). A Guyot de BruxeUes, varie! dou receveur, pour porter lettres du conseil au chasteliain de Chaucins, sur ce qu'il avoit rescript que Madame de Flandres li avoit rescript qu'il gouvemast pour elle les chastel et chastellenie de Chaucins et n'en respondist à autre que à elle, et aussi pour aler quérir xx 1. estevenans que dévoient les Lombards de GhaucÎDs de leur censé dou terme de Noël. » Comparez D. Plancher, t. II, p. 242.

(2) Jean de Bourgogne, deuxième du nom, était le dernier représentant mftle de la branche des comtes palatins issus de Jean de Chalon FAutique ou le Sage (le P. Anselme, t. VIII, p. 425-426; . Il épousa en premières noces Marie de Châteauvilain, sœur de Jeanne et dame d*Arc-en-Barrois.

(3) Archives de la Côte-d'Or, B. 1420. Compte des amendes perçues des habitants de Gray et de Jussey. « Et fu pour cause du meffait qu'ils firent en contre Madame, quand ils reçurent à signeur Jehan de Bourgogne, après le trespassement du duc Philippes. >•

(4) Le duc de Normandie, qui devait être Charles V, avait joint ses efforts à ceux: de son père pour décider Jean de Bourgogne & abandonner des prétentions qui

ABBIYÉB DE l'ARGHIPRÊTBE EN BOURGOGNE. i53

changeât de tactique, et ne s'assurât, en Fencourageant, en le soutenant, les avantages d*une heureure diversion.

De même que la comtesse et ses conseillers étaient retenus par de justes appréhensions, les conseillers royaux avaient un motif encore plus grave pour observer une extrême réserve. La veuve du dernier duC; Marguerite de Flandre, était la petite -fille de la nouvelle comtesse de Bourgogne, Marguerite de France. En quelles mains tomberait un jour la fortune de cette enfant, destinée à recueillir l'immense héritage des maisons de Flandres et de Nevers , récemment accru des comtés de Bourgogne et d'Artois, de la seigneurie de Salins et de la terre de Champagne? Son mariage avec Philippe de Rouvres (1) avait débarrassé la royauté française d'un cruel souci. Depuis son veuvage anticipé, la question se posait de nouveau; avec un caractère de gravité que personne ne songeait à méconnaître. Personne ne doutait que le roi d'Angleterre ne s'empressât de saisir l'occasion pour établir un de ses fils et porter à la maison de Valois un coup décisif (â). Verrait-on la France, déjà si mutilée, subir un démembrement analogue à celui qu'avait occasionné jadis le funeste mariage d'Éléonore d'Aquitaine? Pour détourner ce malheur, il n'était guère permis de se fier aux dispositions mobiles, au caractère ambigu, aux convoitises sans scrupules du comte de Flandre, Louis de Maie, père de la jeune héritière. Il n'y avait qu'une planche de salut : ménager sa grand'mère, la comtesse de Bourgogne, ne pas froisser les sentiments patriotiques dont celle-ci avait toujours donné la preuve, et se servir de l'influence qu'elle exerçait sur l'esprit de son fils pour amener une solution conforme aux intérêts de la France.

Une transaction boiteuse fut le résultat de ces diverses considéra-

contrariaient la poUtique royale. Archives de la Côte-d'Or, B. 1412, fo 35, v«, mention inscrite bous la date du il décembre 1361.

(1) Voyez à cet égard les détails fournis par M. Kerwyn de Lettenhove» Œuvres de Froissart, t. XXI, p. 255 et 256. (Table analytique des noms historiques, V® Louis de Maie.)

(2) U n'attendit pas longtemps pour aborder cette entreprise. A la date du S février 1362 (nouTeau style), Rymer (t. YI, p. 349) reproduit les pouYoirs accordés

lions. De pari et d'autre on convint tacitement de labser dormir le débat relatif à Ghaussin. Le roi Jean conserva la possession de cette terre, et la comtesse ne renonça pas au droit de la revendiquer dès qu'elle le jugerait à propos. Livrée à ses propres inspirations, justement satisfaite de la portion d'héritage qu'elle avait recueillie, elle eût oublié sans peine le mince objet d'un litige regrettable. Malheureusement, les hommes dont elle dut s'entourer n'étaient pas animés d'intentions aussi conciliantes. Tant que la noblesse comtoise eut quelque chose à craindre des compétitions de Jean de Bourgogne, elle ne sou- ^ gea qu'à se débarrasser d'un prétendant qui lui était antipathique. Elle eut ensuite à chasser les Compagnies qui avaient profité des circonstances pour s'installer en Franche-Comté. Un instant même, elle consentit à venir jusqu'en France poursuivre celles dont le royaume était infesté. Mais, à la première éclaircie, les vieilles passions se réveillèrent. Les intrigues anglaises et navarraises reprirent leur cours. Ghaussin devint la cause de nouvelles discussions, le germe de nouvelles guerres (1).

Ces discussions et ces guerres, nous les raconterons à leur date et nous les raconterons avec détails^ parce que l'Archiprètre y prit une large part. En attendant, laissons le roi Jean terminer en Bourgogne le règlement des affaires qui le contraignirent d'y prolonger son séjour. Il ne voulut pas s'éloigner avant d'avoir mis ordre à la plus importante. Il résolut de prendre contre les Compagnies qui menaçaient le duché tout un ensemble de mesures efficaces. C'était en quelque sorte un don de joyeux avènement qu'il pensait devoir à la province. Per-

par Edouard ITI & différentes personnes, à Teffet de traiter avec le comte de Flandre, A sour bonnes et perpétuelles alliances et confédéracions... et par espécial, Bour bonnes alliances & faire par contract de matrimoigne entre nostre très-cher filz Esmon de Langele et nostre très-chère cousine, noble dame duchesse de Boorgoigne, fille dudit counte. »

(1) Pour désigner certaines phases de la guerre entre les deux Bourgognes, les Francs-Comtois en vinrent & dire : « La guerre de Ghaussin, » comme ils disaient la « guerre de CSialon. » Essai sur Vhistoire de la FrcMche-Comté, par M. Qerc, t. II, p. 15i, note 4 et passm.

ABBIYÉE DE L*ABGHIPRÉTRE EN BOURGOGNE. 155

soDne, bêlas! ne prévoyait les conséquences douloureuses auxquelles cette résolution allait aboutir. Mais le sujet mérite d*ètre étudié avec soin. La bataille de Brignais est un événement historique assez considérable pour que nous ne craignions pas d^insister sur les faits qui s'y rattachent, et cette fois, nous allons retrouver rArchiprètre agissant, combattant^ se relevant dans Testime publique.

Page 1