‹ L'Archiprêtre: épisodes de la guerre de cent ans au XIVe siècleChapitre 8 sur 36 · I*ARGHIPRÊTRE A LA BATAILLE DE BRIGNAIS · texte numérisé non relu

I*ARGHIPRÊTRE A LA BATAILLE DE BRIGNAIS

Malgré les Compagnies, dont la présence ou le voisinage excitaient tant d'inquiétudes à la mort de Philippe de Rouvres, le roi Jean avait pa se rendre de Paris à Dijon sans être inquiété sur sa route. Il ne semble pas non plus que sa prise de possession ait été troublée par des attaques sérieuses. A cette époque, la Bourgogne n'avait encore affaire qu'à des Compagnies isolées, disposant de forces restreintes, et commandées par des chefs de bas étage ; un peu de vigilance et d'énergie suffisaient à les tenir en respect. C'était par exception qu'une d'elles, pénétrant au cœur du duché, avait surpris le petit château de Frolois. En général, elles préféraient établir leui^ quartiers dans les pays limitrophes, où elles rencontraient une moindre résistance, et d'où elles se bornaient à pousser quelques pointes sur les frontières bourguignonnes. Ainsi les bandes installées en Franche-Comté (i) ne craignaient pas d'envahir l'étroite portion du territoire ducal située à Test de la Saône : mais elles s'arrêtaient devant la ligne de places fortes qui défendait les abords de cette rivière. De même, en Maçonnais, celles qui occupaient Tournus ou les environs de Tournus avaient inutilement tenté de snr-

(i) Les troubles qui agitèrent cette province après la mort de Philippe de Rouvres, y avaient attiré plusieurs bandes de routiers, notamment celles de Thibaut de Ghauffour et de Jacques Huet Le tableau des excès qu'ils y commirent est très-exactement tracé par M. Clerc, Essai sur Chistoire de la Franche-Comté^ t. II, p. 122 et suivantes.

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prendre Chalon durant les foires qui y attiraient un grand concours de marchands. Depuis leur insuccès, elles s'abstinrent de recommencer leurs aggressions (1). La promptitude avec laquelle le roi Jean venait de régler le sort de la Bourgogne, l'attitude soumise ou résignée de la population, les mesures de précaution adoptées sans retard, la présence de rArchiprètre et de ses gens achevèrent de déconcerter les Compagnies et procurèrent à la province un répit inespéré. Ce ne fut là qu'un instant. Le 20 janvier 1362, le roi se vit obligé d'expédier à chaque bailli Tordre de faire crier en la forme accoutumée « que toutes manières de gens du plat paiis retraissent corps et biens ez for^plus prochains, et que tous capitains, chastellains et gardes des diz forz les recehussent gracieusement (2].)) Une proclamation aussi alarmante annonçait l'approche d'un péril beaucoup plus grave que ceux auxquels la Bourgogne se trouvait exposée jusqu'alors.

Elle était menacée de revoir la Grande Compagnie, la Grande Compagnie proprement dite, celle qui, partie des plaines de la Champagne , vers la fin de 1360, avait marché sur Avignon, en manifestant le dessein de rançonner le pape et les cardinaux. Il est vrai qu'avec le temps, cette immense réunion de pillards avait subi des modifications profondes. Les bandes dont elle se composait à l'origine avaient des habitudes d'indépendance qui se prêtaient mal aux nécessités d'une association durable. Elles étaient aussi trop nom-

(1) M. Luce, dans ses annotations de Froissart (t. VI, sommaire, p. xxiy, note 8, et p. xxY, note 1), a reproduit le système déjà exposé par M. Finot {Recherches 9ur Us incursions des Compagnies dans le duché et le comté de Bourgogne, p. 41). D'après ces deux anteurs, les Compagnies maîtresses de Toumus, malgré rinsuccès de^leur tentative sur Chalon^ se seraient avancées jusqu'à Saint-Jean-de-Losne. Ce système est uniquement fondé sur les analyses , trop souvent inexactes, de V Inventaire sommaire des Archives de la Côte-d'Or, L'examen des pièces originales prouve que les ravages des Compagnies à Saint-Jean-de-Losne sont postérieurs à la bataille de Brignais. Voyez, entre autres, le Compte de Dimanche de Vitel, coté B. 1416, f> 3, r». A propos de maisons situées à Saint-Jean-de-Losne, il mentionne qu'elles « furent arses parles grans compaignes, environ la Saint-Jehan mccclxij ».

(2) Compte de Guillaume de Clugny, bailli d'Auxois. Archives de la Côte-d*Or, B. 2749.

breuses pour vivre à Taise dans un étroit espace ; « petit pays ne leur tenoit néant (1). » A peine arrivées à l*extrémité inférieure de la vallée j

du Rhône, elles se divisèrent. Au lieu d'une masse compacte, animée du même esprit, se dirigeant vers le môme but, il ne resta plus que des tronçons épars, dont il serait presque impossible de suivre la marche capricieuse. S'écartant les uns des autres pour piller, se réunissant au besoin pour combattre, ils promenaient çà et là leur activité dévorante, leurs convoitises insatiables. Quelques-uns , formés de soldats et commandés par des capitaines anglais, consentirent à passer les Alpes et à s'enrôler sous les drapeaux du marquis de Montferrat (2). Le plus grand nombre se jeta sur le Languedoc et la région voisine. C'est là que les principaux détachements de la Grande Compagnie signalent leur présence durant le cours de Tannée 1361. C'est là qu'apparaissent les chefs, sur lesquels il nous importe d'attirer Tattention, les Petit-Meschin, les Seguin de Badefol, les Garsiot du Castel, les Bérart d'Albret et la foule de satellites qui gravitent autour d'eux (3). Aussitôt que le roi Jean fut revenu d'Angleterre, il comprit la nécessité d'organiseiv en ces parages une résistance exceptionnelle. Il envoya dans le midi son connétable, Robert de Fiennes, son amiral Baudrand de la Heuse, et l'un de ses maréchaux, Arnoul, sire d'Audrehem (4). Sous Timpulsion de ces hommes d'élite, le pays reprit courage et se prépara à une lutte énergique. Bientôt, un secours imprévu lui arriva d'Espagne. Obligé de se réfugier en France, avec les partisans restés Cdèles à sa fortune, le comte Henri de Trastamare vînt offrir à la cause de Tordre ses services et ceux de ses compagnons (5). Le terrain devenait moins sûr et moins avantageux pour les routiers. Bien qu'ils fus-

(1) Froissart, édition Buchon, 1. 1, p. 458.

(2) Froiasart, édition Buchon, 1. 1, p. 439, texte et note.

(3) Les indications si précises et si sûres du Thalamus parvuê de Montpellier ne laissent à cet égard aucune incertitude.

(4) C'est encore au Parvus thalamus que nous empruntons ce renseignement.

(5) Le comte de Trastamare était entré en France de vive force, malgré la résistance que les seigneurs voisins des Pyrénées avaient essayé de lui opposer, n y avait d'abord commis u autant de désordres que les. compagnies ». Mais bientôt, mieux inspiré pour son bonnelur et pour Tavenir de sa cause, il avait été se mettre

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sent braves, ils préféraient les proBts sans combats aux combats sans profits. Us refluèrent du côté du Forez, du Lyonnais et de FAuvergne, où ils pensaient ne rencontrer aucun obstacle sérieux : ils remontèrent vers leur point de départ. Au commencement de Tannée 1362, leur marche progressive se dessine nettement. Dans les premiers jours de janvier, ils occupent déjà le Forez : un de leurs chefs, Petit-Meschin, s*empare , entre autres lieux, du prieuré d'Etivareilles (1). Peu après, le ch&teaa de Briguais, situé presque aux portes de Lyon, tombe en leur pouvoir (2). Bientôt des faits significatifs révèlent leur arrivée ou leur approche en Maçonnais, et jusque sur les frontiires de Bourgogne. Gharlieu est attaqué, Marcigny-les-Nouains succombe (3). Toutes les contrées de la France centrale qui s'étendent des bords de la Saône et du Rhône à^ceux de la Loire et de TAllier, sont envahies par un débordement de pillards qu'elles ne savent comment arrêter.

Le temps était venu de prendre des mesures en rapport avec la gravite des circonstances. Ce qui avait été fait en Languedoc, et plus récemment en Normandie (4), il fallait le refaire en Bourgogne; aux résistances locales , devenues insuffisantes , substituer l'action plus efficace d'une résistance collective, concentrer toutes les forces disponibles de la région menacée et placer à leur tète un chef unique capable d'en tirer parti. Tel fut, en effet, le système qu'adopta le roi Jean. Ses lettres données à Beaune, le 25 janvier 1362(5), constatent l'urgente nécessité d'établir un grand commandement militaire, comprenant, outre le duché de Bourgogne, les comtés de Champagne et de Brie, les

au Bervice dû maréchal d'Audrehem. Histoire du Languedoc^ par D. de Vie et Vais- 8ète, t. IV, p, 316.

(1) Froissart, édition Luce, t. VI, sommaire, p. zm, note 2.

(2) Un messager parti de Dijon, le 23 février 4362, « fti pris... à Brignay de la grant eompaigne, où il demoura deux jours. » Archives de la Côte-d'Or, Compte de Dimanche de Vitd, B. 1412, f> 37 r».

(3) Froissart, édition Luce, t. VI, sommaire, p. xxv, note 3.

(4) Luce, Histoire de Du GwscHn, t. V, p. 355. Le commandement militaire de Normandie avait été confié au connétable Robert de Fiennes , et le maréchal d'Andrehem était resté seul à la tête de celui du Languedoc.

(5} M. Luce cite ces lettres, d'après une pièce des registres du Trésor des cha3>-

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bailliages de Sens, de Màcon, de Lyon et de Saint-Pierre-le-Moutier, les duchés d'Auvergne et de Berry, les comtés de Nevers et de Forez, les baronnies de Donzy et de Beaujeu. Elles annoncent que, dans ces diverses parties du royaume, le comte de Tancarville, chambellan de France, exercera désormais les hautes fonctions de lieutenant du roi. Parmi les pouvoirs, que ce titre lui attribue, elles mentionnent expressément le droit de « faire host et chevauchées contre les compaignes et autres nos ennemiz qui s'efforceront à meffaire en notre dit royaume». Quoi qu*en aient dit les historiens, c'est donc assurément Tancarville qui fut chargé de préparer et de conduire la campagne à entreprendre contre les routiers (1). C'était à lui qu'incombait la mission de refouler les tètes de colonne de la Grande Compagnie en marche vers le nord, pendant que le maréchal d'Audrehem, investi de fonctions analogues en Languedoc et lieux voisins, continuait à poursuivre Tarrière-garde attardée dans le Midi. S*avançant à la rencontre Tune de l'autre, les deux armées royales devaient concourir au même but et se prêter un appui réciproque. Elles pouvaient même, en opérant leur jonction, faire courir à leurs adversaires les risques d'une défaite écrasante.

Le comte de Tancarville se mit immédiatement à l'œuvre. L'imminence du danger ne lui permettait ni hésitation ni retards. AOn d'être en état de parer aux éventualités les plus pressantes, il commença par réunir autour de lui les troupes disponibles qui se trouvaient à sa portée : il les convoqua pour le 13 février (^). En même temps^ il appela aux armes la noblesse de toutes les provinces comprises dans les lioiites

tes, JJ. 93» n9 301. Elles sont reproduites textuellement dans un acte par lequel le bailli de Sens en ordonne Texécution, Archives de l'Yonne, B. 548.

(1) M. Luce en a fait le premier la remarque, dans son édition de Froissart, t VI, sommaire, p. xxn, note 1.

(2) Archives de la Càte-d'Or, Compte de Dimanche de ViUl, B. 1412, f» 36, r». Le 29 janvier 1362, ordre est expédié aux baillis de faire lever, dans leurs bailliages, Timposition nécessaire « pour paier les gaiges des gens d'armes... mandez en certains lieux, au xiij« jour de février, par le cbambellain de Tancarville, lieutenant dou roy en ceste partie. »

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de son commandement. Plusieurs de ces provinces étaient envahies , quelques-unes complètement au pouvoir de Fennemi. La mobilisation et la concentration des contingents féodaux qu'elles devaient fournir présentaient des difQcultés inextricables. On fut réduit à répartir ces contingents en deux corps distincts, celui du nord et celui du midi. Pendant que Tancarville, établi en Bourgogne, s'occupait de rassembler le premier, Jacques de Bourbon, comte de la Marche, oncle du jeune comte de Forez, fut invité par le roi à rassembler le second. « Jacques de Bourbon étoit si aimé parmi le royaume de France que chacun obéissoit à lui très-volontiers : si, le suivoient chevaliers et écuyers, de tous côtés, d'Auvergne, de Limousin, de Provence, de Savoie et du Dauphiné de Vienne (i). « Tancarville ne rencontra pas moins d'empressement dans la noblesse de Bourgogne, de Champagne, du Séno- Dais, de TAuxerrois et du Nivernais (2). Les gentilshommes de cette région accoururent en foule à son appel. Mais nous savons déjà qu'une longue série d'épreuves avait démontré l'insuffisance des troupes féodales exclusivement employées, surtout quand il s'agissait d'expéditions difficiles. On avait pris l'habitude de leur adjoindre des compa^ gaies et même des corps de soudoyers, ramassés un peu partout, et commandés par des capitaines d'aventure. Les services qu'ils rendaient en maintes circonstances faisaient tolérer les désordres auxquels ils se livraient trop souvent. Dans les « monstres » bourguignonnes, dressées au temps de Philippe de Rouvres, figure, à côté de la liste des gens d'armes présentés par les vassaux du duc , « la monstre des brigans, tant à pié comme à cheval, estans sous le gouvernement de Bertrand Gasc d'Alixandre (3). » A la veille d'une lutte décisive, Tancarville se serait bien gardé de négliger une ressource précieuse, recommandée par un usage constant. L'argent ne lui manquait pas (4), et il avait

(1) Froissart, édition Buchon, 1. 1, p. 454.

(2) On en peut juger par le grand nombre de seigneurs de cette région qui furent tués ou faits prisonniers à la bataille de Brignais.

(3) Bibliothèque nationale, collection Ville vieille , Monstres francs - comtoises et ^bourguignonnes, 1358-1409, f» 36 r» et v».

(4) Les Lettres royales du 25 janvier 1362 avaient décidé que toutes les provin-

sous la main Thomme que ses antécédents et ses aptitudes rendaient le plus propre à jouer un rôle analogue à celui de Bertrand Gasc. D'ailleurs, il savait que rArchiprètre , désireux de se fixer en Bourgogne, et sur le point d'y contracter un brillant mariage, cherchait une occasion éclatante de prouver son dévouement aux intérêts de son nouveau pays. Il lui confia la délicate mission de recruter, de discipliner et de commander tous les mercenaires, tous les routiers, tous les pillards, qui consentiraient à se battre contre la Grande Compagnie. Mieux valait, après tout, avoir de pareilles gens avec soi que contre soi, et leur conduite à Briguais ne donna lieu de regretter ni les espérances qu'on avait fondées sur leur concours, ni le choix du chef qu'on avait mis à leur tête.

Ce ne sont pas les seuls auxiliaires que Tancarville parvint à s'attacher. Au nombre des combattants qui suivirent l'armée royale et partagèrent sa défaite, on compte avec surprise les membres les plus considérables de l'aristocratie comtoise. Sur dix-huit noms que cite Froiisart; dans une des versions de ses Chroniques (1), une bonne moitié appartient à la Franche-Comté. Non -seulement on y remarque des hommes qui avaient déjà manifesté leurs sympathies pour la Bourgogne et pour la France, comme les Chalon-Arlay (2), ou comme Jacques devienne, sire de Longwy; mais, chose étrange, des. hommes qui s'étaient signalés par une haine opiniâtre, acharnée contre la France et la Bourgogne, comme Jean de Neufchatel-sur-le-Lac (3), son frère

ces soumises & leur application fourniraient un subside payable en trois mois. Quelques villes, notamment ceUes de Semur, de Montbart et d'Âvallon, ne se trou- Tèrent pas en état de solder immédiatement leur part contributoire. Mais Tancar- ▼ille leur en fit Tavance, moyennant rengagement qu*elles prirent de le rembourser plus tard. Archives de la Côte-d'ùr, Compte de Dimanche de Vitel, B. 1412, ^ 38, t«. Comparez, eodem. Compte de Guillaume de Clugny, haiUi d'Auxois, B. 2749.

(1) Manuscrit d'Amiens, reproduit par M. Luce dans son édition, t. VI, p. 260.

(2) Jean II de Chalon-Arlay étant mort de la peste, en février 1362, ce sont ses deux fils, Louis et Hugues, qui suivirent Tarmée royale. Clerc, t. II, pa,ssim.

(3) Jean de Neufcbatel fut fait prisonnier à Briguais. Il tomba entre les mains d'un aventurier nommé « Beraut de Bartan ». Voyez Gollut, édition de 1846, col. 769 et 775, notes de M, Duvernoy.

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Lonis, et son compagnon inséparable, Henri de Longwy, sire de Rahon (I), D'où vient que la Franche-Comté, une terre d'empire, qui n'avait aucun ordre à recevoir ni du roi Jean ni de Tancarville, se rangea spontanément sous un drapeau qui n'était pas le sien ? Gomment le souvenir d'hostilités presque séculaires s'effaça-t-il tout à coup? L'élan fut tel qu'un grand nombre de seigneui*s francs-comtois oublièrent la situation critique de leur propre pays. Ils se lancèrent dans les hasards d'une expédition lointaine, alors que leurs foyers étaient encore menacés par les bandes de Thibaut de Ghauffour et de Jacques Huet. A ce fait anormal , il n'y a qu'une explication plausible. La noblesse comtoise avait accueilli avec enthousiasme l'avènement de Marguerite de France : sa reconnaissance était acquise à quiconque la débarrasserait des prétentions de Jean de Bourgogne. Le roi Jean avait déjà tenté de lui rendre ce service ; Tancarville intervint à son tour. Au miUeu des préparatifs de guerre qui réclament ses soins assidus , malgré les nouvelles alarmantes dont il est sans cesse assailli, on le voit, à plu-

sieurs reprises, quitter Dijon et passer en Franche-Gomté (2). Tantôt il se rend à Dôle, où siègent les conseillers de Marguerite de France, les représentants officiels du gouvernement légal. Tantôt il est à Gray, la plus importante des villes rebelles à l'autorité de cette princesse. Il va successivement d'un camp à l'autre : il entre en relations avec les

(1) Archives de la Côte-d'Or, B. 11735. Le 26 juin 1363, Henri de Longwy, sire de Rahon, donna quittance, pour lui et pour un grand nombre d'hommes d'armes qu*il désigne, de tout ce que le roi leur devait « tant pour les pertes et domaiges que je et eubL feismes en yceux host et bataille (de Briguais), comme pour reançons, restozs de chevaux, gaigesou autrement ».

(2) Archives de la Côte-d^Or, B. 1412, f» 36, v«, Compte de Dtmanche de Vitel. « Samedi, xi« jour de février (1362). Au dessus, dit Thiebaut de Janley, pour porter plusieurs lettres de maistre Jehan Ghalemart et de maistre Jehan Blanchet, qui estoient à Dijon, de Dijon à Auxonne, & Mgr le comte de Tancarville, et d'illec & Dôle, s'il ns le trouvoit à Auxonne, lesquels li escrivoient aucunes nouvelles de la compaigne qui estoit à Charlieu, lesquelles il avoient sehues par le jugd-mage de Lyon, qui s'en aloit en messaige au roy nostre sire, et l'ala quérir à Dôle... » Au Nçu de ce message, Tancarville revient & Dijon ; mais, après avoir pris quelques mesures d'urgence, il retourne en Franche-Comté. Le 15 février il est à Gray.

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deux partis opposés. A la suite de ses démarches tout s'apaise comme par enchantement. Jean de Bourgogne renonce à continuer une lutte dans laquelle il n'avait jusqu'alors obtenu que des succès. Les historiens les mieux informés ne savent à quelle cause attribuer un revirement aussi imprévu. «Le nouveau comte Palatin, dit M. Clerc (i), abandonné ou vaincu, avoit renoncé à ses projets éphémères. » Abandonné ou vaincu : lequel des deux? Il ne reste pas plus trace de défection que de défaite. La seule hypothèse conforme à l'ensemble des circonstances connues, c'est que le comte de Tancarville , agissant au nom du roi, avait trouvé le moyen de ménager entre les prétentions rivales un accord qui les satisfaisait toutes ; et les nobles francs-comtois, délivrés de la guerre civile, heureux d'une solution qui comblait leurs désirs, s'engagèrent en échange à servir dans l'armée royale.

Il y avait à peine un mois que Tancarville était chargé de lever et d'organiser cette armée, lorsque les attaques de l'ennemi le forcèrent d'entrer en campagne. Le 24 février i 362, il expédia aux troupes dont il pouvait disposer Tordre « d'estre à Othun, en armes , au jour des Brandons (6 mars) , pour résister aux compaignes qui estoient oultre Loire, et qui dévoient entrer au duchié de Bourgoigne (2) ». Il dirigea sur ce point les provisions « de farine, d'avoine et de pois », qu'il avait fait préparer. Certaines communautés religieuses étaient tenues d'en effectuer le transport. Il leur adressa des lettres pressantes de réquisition. Puis il alla prendre en personne le commandement de « l'ost sur la rivière de Loire », comme disent les documents contemporains (3). Ainsi les opérations commencèrent par un mouvement défensif, destiné à protéger la frontière bourguignonne, du côté de l'Autunois. Que se passa-t-il alors? Les Compagnies furent repoussées ou elles battirent en retraite. Bientôt la conduite de Tancarville atteste qu'il n'a

(1) Essai sur VMstoire de la Franche-Comté^ t. II, p. 129.

(2) Archives de la Côte-d'Or, Ctmpte de Dimanche de Vitel, B. 1412, f» 37, vo.

(3) Archives de la Côte-d*Or, Compte de Dimanche de ViUl, B. 1412, f» 38, v». tt Samedi, S mars 1362. A Droyn Coignet pour porter lettres ouvertes dou dit lientenant... au I)ailli d'Auxois, pour faire provision de farine, d'avoine et de pois, pour envoier en Tost sur la rivière de Loire, ordené par ledit lieutenant. *»

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plus d'invasion à redouter pour la Bourgogne. Il s'en éloigne (i), traverse rapidement le Maçonnais et le Beaujolais; avant la fin de mars, il arrive à Lyon, où l'attendaient les contingents féodaux que Jacques de Bourbon y avait rassemblés. La campagne s'ouvrait sous d'heureux auspices. Affaiblie d'abord par sa division en deux parties distinctes, la nouvelle armée était parvenue à se réunir, à se concentrer. En même temps, le maréchal d'Âudrehem se rapprochait d'elle. Il venait d'obtenir la capitulation de Saugues, petite ville située aux confins du Gévaudan et du Vélay (2). Sans doute le résultat ne répondait pas complètement aux efforts qu'il avait coûtés. Les routiers qui occupaient Saugues étaient nombreux et commandés par un capitaine énergique, a insigne brigand (3), » que les uns appellent Pacimbourg et les autres Penin Borra. Après un long siège, ils ne consentirent à rendre la place qu'en se réservant le droit de sortir avec armes et bagages. Néanmoins, l'obstacle qui empêchait le maréchal de hâter sa marche vers le Forez avait disparu , et , dans les premiers jours d'avril 1362, les deux armées royales n'étaient plus séparées l'une de Fautre que par une faible distance. Tancarville n'attendit pas davantage pour prendre à son tour la direction du Forez (4). Mais presque au

(1) Suivant le Compte de Dimanche de Vitel, cité plue haut, TancarviUe était encore à Autun le 10 mars. Quant à Tépoque de son arrivée à Lyon, voir ci-après.

(2) Saugues, aujourd'hui cheMieu de canton de Tarrondissement du Puy (Haute-Loire). Sur le siège et la capitulation de Saugues, voyez Histoire du Languedoc, par D. Vaissette, t. lY, p. 315, et les notes de M. Luce, Froissart, t. VI. Somnuiire, p. ivii. D*après M. Lucc, la capitulation de Saugues aurait eu lieu le 25 mars 1362.

(3)D. Vaissette, t. IV, p. 315. C'est lui qui donne au capitaine de Saugues le nom de Pacimbourg. Le Parvus Thalamus l'appeUe Penin Borra. Je ne sais sur quoi M. AUut {Les ïloutiers et la bataille de Brignais, p. 141) se fonde pour le supposer d'origine allemande.

(4j Depuis que Tancarville avait rallié les contingents amenés par Jacques de Bourbon, U n'en restait pas moins le commandant en chef de l'armée. Aucune modification n'avait été apportée aux pouvoirs suprêmes que lui conférait son titre de lieutenant du roi. En effet, les Grandes Chroniques^ toujours si exactes, disent expressément : « Se combati le conte de Tancarville, pour le roy... contre aucunes parties des compaignies... & Brinois près de Lyon-sur-le-Rosne. » Edition

sortir de Lyon, à Brignais, il rencontra Fennemi prêt à lui disputer une route dont chacun comprenait Fimportance. Une collision devenait inévitable, et personne n'ignore quelle en fut la déplorable issue.

Jusqu'en ces derniers temps, les historiens qui avaient i raconter la bataille de Briguais suivaient tous une méthode aussi simple qu'uniforme. Us se bornaient à reproduire, sans vérification ni contrôle, les détails fournis par Froissart. Jamais bulletin officiel, rédigé le lendemain de l'action par un des principaux acteurs, n'inspira tant de confiance. Avant d'examiner si la méthode est sûre et la confiance justifiée, reportons-nous au récit du grand chroniqueur. En voici le résumé fidèle (1).

Quand les hommes d'armes qui s'étaient empressés de répondre à l'appel du comte de la Marche furent rassemblés à Lyon autour de leur chef, ils apprirent que les Compagnies « approchoient durement», qu'elles avaient pris le château de Briguais, et qu'elles ravageaient la région environnante. « Si déplurent moult ces nouvelles à Mgr Jacques de Bourbon, pour tant qu'il avoit en gouvernement la conté de Forez, la terre à ses neveux (2) : et aussi fit-il à tous les autres. Si se mirent aux champs, et se trouvèrent grand foison de bonnes gens d'armes, chevaliers et écuyers; et envoyèrent devant leurs coureurs, pour savoir et aviser quelles gens ils troveroient. » Notons en passant qu'ici, comme dans ce qui va suivre, le rôle du comte de Tancarville, lieutenant du roi de France, s'efface et diparait. Son nom n'est même pas prononcé. D'après Froissart, l'armée royale n'a qu'un chef, Jacques de Bourbon, comte de la Marche. Lui seul a décidé la marche sur Briguais. Lui seul, après avoir reconnu la position de l'ennemi, engagera la bataille et la perdra. « Or vous dirai, continue Froissart, la grand

P. Paris, t. VI, p. 225. Ck>mparez la mention du Parvus Thalamus citée plus loin, à propos de la bataille de Briguais.

(1) Toutes les citations qui s*y trouvent intercalées sont empruntées à Tédition des Chroniques donnée par M. Buchon, 1. 1, p. 455 et suivantes.

()) Le jeune comte de Forez, né à Saint-Galmier en 1332, avait vingt^Ieux ans à la mort de son père, survenue en 1360. Il n'a jamais en besoin de la tnteUe de personne pour administrer ses domaines.

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malice des Compagnies. » En prévision d'une latte imminente, elles s'étaient partagées en deux corps. Le premier, composé des bandes les moins aguerries et les moins bien armées, suivit l'exemple mémorable donné par le Prince Noir aux plains de Maupertuis. Il s'établit sur le sommet d'une montagne voisine de Brignais et s'y fortifia de telle sorte, qu'on ne pouvait approcher de lui a fors à meschef ou à danger ». Une particularité locale augmentait encore les avantages de sa position. II y avait là « plus de mille charretées de tous cailloux (1). » Les gens des Compagnies n'avaient qu'à se baisser pour en faire provision et pour écraser, du haut de leurs retranchements, quiconque risquerait de gravir les chemins escarpés qui conduisaient jusqu'à eux. A quelque distance de ce premier corps, le second, formé des meilleures bandes, des routiers « les mieux armés et enhamachés », se tenait en embuscade, prêt à faire une brusque apparition dès que l'occasion d'intervenir lui semblerait favorable. Lorsque les coureurs de Jacques de Bourbon arrivèrent en vue de Brignais, ils n'aperçurent que les bandes postées sur le sommet de la montagne et négligèrent de pousser plus loin leur reconnaissance. De là vint que leur rapport inexact, incomplet, trompa l'armée française sur le nombre et les dispositions de ceux qu'elle allait avoir à combattre. Cependant quelques vieux capitaines, que l'âge ou les leçons du passé avaient accoutumés à la prudence, ne dissunulaient pas leurs appréhensions. Us exprimèrent l'avis « que on alloit combattre les (gens des) Compagnies en trop grand péril, au parti où ils étoient et se tenoient, et que on se souffrit, tant qu'on les eut éloignés de ce fort où ils s'étoient mis, et si les auroit-on plus à l'aise ». Jacques de Bourbon n'accueillit d'autres conseils que ceux d'une ardeur irréfléchie. Il « ordonna ses batailles », et, sans plus ample information, il résolut de commencer le combat. C'était renouveler la faute

(i) Un commentateur de Froissart a prétendu que les charretées de cailloux dont parle ce dernier provenaient d*un aqueduc romain que les compagnies auraient démoli tout exprès ; mais le texte des Chroniques prouve que, dans Tesprit de l'auteur, il 8*agit simplement de cailloux ramassés sur place par les routiers ; « car la terre où ils estoient en estoit toute plainue, » dit le manuscrit d'Amiens, Edition de M. Luce, t. VI, p. 262.

168 GHAPITBE VI (1362).

commise par le roi Jean à Poitiers. Ici encore la punition ne se fit pas attendre. Écrasée par une grêle de pierres, la première colonne d attaque fut obligée de rétrograder, avant d'avoir atteint le pied des retranchements ennemis. Un second assaut dirigé par Jacques de Bourbon en personne, à la tête de ses « autres batailles », n'obtint pas plus de succès. Déjà Tarmée royale était sur le point de lâcher prise, bien qu'elle n'eût en face d'elle que « les plus nices et les pis armés des Compagnies ». Tout à coup parut l'élite des routiers qui composaient le second corps. Ils avaient jugé le moment venu de démasquer leur embuscade. « Leur grosse bataille fraîche et nouvelle » s approcha sans bruit, en contournant la montagne sur les pentes de laquelle l'action s'était engagée. « Et trouvèrent une autre voie, et estoient aussi drus et aussi serrés comme une brouisse, et avoient leurs lances toutes recoupées à la mesure de six pieds ou environ : et puis s'en vinrent en cet état de grande volonté, en criant tous d'une voix : Saint George! férir en ces François. Si en renversèrent à cette première empeinte plusieurs par terre. Là eut grand rifflis et grand touillis des uns et des autres, et se abandonnoient et combattoient ces compaignies si trèshardiment que merveilles seroit à penser, et reculèrent les François (l). » Bientôt la retraite dégénéra en déroute. Les plus braves se firent tuer. Les plus fiers furent contraints de se rendre. Un petit nombre dut son salut à la fuite.

Malgré l'extrême indulgence qu'il professe constamment à l'égard de la noblesse féodale , Froissart n'épargne pas les reproches aux vaincus de cette triste journée. « Ce fut, dit-il, dommage et pitié qu'ils n'ouvrèrent par plus grand avis et meilleur conseil. » Il n'admet d'exception

(1) « ÀdoDc vint leur grosse bataille, qui bien estoit rengée et ordonnée, et où toute la fleur de leurs gens d'armes estoient : mcssire Seguin de Batefol , Petit- Mescin, Naudon de Bagerant, le Bourcq Camus, Espiote, Batillier, le Bourcqde Lespare, Lamit, Guiot dou Pin, le Bourch de Bretuel et pluisseur aultre, tout appert compaignon as armes et fors et durs guerrieurs. Eyous vinrent sus coslé à la senestre main sur ces Franchois, en escriant leur cri et leurs ensengnes, et croient : Aye Dieux, aye as Ciompaingnes. » Variante du manuscrit d* Amiens. Froissart, édition Luce, t. VI, p. 262.

l'aRGHIPRÊTHE a la bataille de BBIGNAIS. 169

qu*au profit de rArchiprëtre^ dont il fait ressortir la raison, la clair* voyance, en même temps que la bravoure et Ténergic. Selon ce qu*il raconte, Arnaud de Gervole n'avait pas attendu les résultats delà reconnaissance ordonnée par Jacques de Bourbon pour apprécier au juste la force des Compagnies, qu'il connaissait de longue date. Il portait d'avance à quinze mille le nombre des combattants qu'elles allaient mettre en ligne. Malheureusement ses prévisions se trouvèrent contredites par le rapport des coureurs envoyés à Briguais. « Nous avons vu, déclaraient ceux-ci, les Compagnies rangées et ordonnées sur un tertre et bien avisées à notre loyal pouvoir; mais, tout considéré, ils ne sont pas plus de cinq à six mille hommes là environ, et encore sont-ils mal armés. Quand messire Jacques de Bourbon ouït ce rapport, si dit à TArchiprêtre, qui étoit assez près de lui : « Archiprètre, vous m'avez dit qu'ils étoient bien quinze mille combattants, et vous oyez tout le contraire. — Sire, répondit l'Archiprètre, encore n'en cuidé-je mie moins : et s'Us n'y sont. Dieu y ait part, c'est pour nous : si regardez ce que vous en voulez faire. » — Jacques de Bourbon ne se laissa pas ébranler par la respectueuse insistance d'un appréciateur aussi compétent. Toutefois, il dédommagea l'Archiprètre en lui prouvant aussitôt qu'il faisait plus de cas dé ses services que de ses avis. C'est à lui qu'il con- 6a l'honorable et périlleuse mission d'entamer la lutte avec les Compagnies. « Si fut ordonné l'Archiprètre, qui s'appelait messire Regnault de Servolle , à gouverner la première bataille, et l'entreprit volontiers; car il fut hardi et appert chevalier durement; et avoit en sa route plus de quinze cens combattans. » On sait ce qui advint de cette première colonne. Elle s'épuisa en vains efforts et revint « si foulée que oncques depuis ne se put bonnement aider ». Après cet échec, qu'il avait subi sans le mériter, l'Archiprètre essaya de nouveau de ramener Jacques de Bourbon à la prudence. Il fut un djB ceux qui conseillèrent hautement de renoncer à l'attaque et d'attendre l'ennemi sur un terrain plus favorable. Sa voix ne fut pas écoutée. Néanmoins il continua de se battre avec le même entrain , la même opiniâtreté que s'il eût conservé la moindre espérance de vaincre. Lorsque parut le second corps, celui que les Compagnies tenaient en réserve, il n'é-

prouva ni surprise ni découragement. « Et là fut rArchiprètre un bon chevalier, et vaillamment se combattit, mais il fut si entrepris et si mené par force d'armes, qu'il fut durement navré et blessé, et retenu à prison, et plusieurs chevaliers et escuyers de sa route. »

Tel est le récit de Froissart. S'il a séduit tant d'historiens, à pins forte raison semble-t-il fait pour plaire aux biographes d'Arnaud de Gervole. Car il est impossible de présenter la conduite de leur héros sous un jour plus favorable. Rien n'y manque, ni le dévouement à une noble cause, ni la sagesse dans le conseil, ni l'énergie dans l'actioD. Mais le temps n'est plus où les assertions de Froissart étaient acceptées sans contrôle. Il est devenu suspect et justement suspect aux yeux de la critique moderne. A mesure qu'elle remonte aux véritables sources et qu'elle étudie le xrv* siècle d'après les documents originaux, sa défiance augmente. En ce qui touche la bataille de Briguais, cette défiance n'est que trop fondée. Jamais le séduisant conteur n'a paru moins digne de foi. Jamais il n'a laissé plus libre carrière aux caprices de son imagination, aux écarts de sa mémoire.

Et d'abord il s'est trompé sur la date de la bataille, et il a trompé ceux qui ont eu l'impinidence de se fier à lui , même les Bénédictins. A l'en croire, elle aurait eu lieu « l'an de grâce Notre-Seigneur 1361, le vendredi après les grands Pâques », ou, en d'autres termes, le 2 avril 1361. M. Buchon, le premier, dans l'édition de Froissart qu'il a publiée en 1836 (1), a soutenu que la véritable date devait être reculée d'un an et fixée au mercredi des Rameaux qui a précédé Pâques de l'année 1362, c'est-à-dire au 6 avril 1362, d'après notre manière actuelle de compter. Il se fondait sur l'épilaphe de Jacques de Bourbon, mort à la suite des blessures qu'il reçut à Briguais, sur les Grandes Chroniques de France, dont la chronologie est ordinairement si exacte, et sur, une des Vies du pape Innocent VI publiée par Baluze dans ses Vies des papesiT Avignon. En 1859, M. Allut a consacré à la bataille de Briguais un ouvrage spécial (2), où il confirme, par de nouvelles preuves, le système de

(1) Tome I, p. 457, note 1.

(2) Les Routiers au xiv° siècle ^ les TardrVenus et la bataille de BrignaiSy par M. P. ÂUnt, Lyon, Scheuring, 1859, m-i2.

l'arghiprêtre a la bataille de brignais. 171

M. Buchon. Depuis ces travaux rectificatifs, les historiens éclairés n'hésitent plus à rejeter l'assertion de Froissart. M. Luce, notamment, dans son Histoire de Duguesclin, et dans ses annotations du premier livre des Chroniques, donne comme certaine, comme incontestable, la date du 6 avril 1362. S'il restait encore le moindre doute, les renseignements que nous venons de fournir et ceux que nous allons ajouter, Tauthenticité de leur origine et la précision de leurs détails suffiraient assurément pour trancher la question d'une manière définitive.

Froissart s'est donc trompé d'une année entière. On conçoit quelle fâcheuse influence une erreur aussi grave exerce sur l'ensemble de son récit. Du moment où il admet que la bataille de Briguais remonte an printemps de l'année 1361, il est conduit à y voir une victoire remportée par la Grande Compagnie au début de son existence, antérieurement aux modifications qu'elle ne tarda pas à subir. En effet, il se rappelle qu'aussitôt après sa formation, vers la fin de 1360; cette redoutable société de pillards a quitta la Champagne et pris la direction de la vallée du Rhône. Dès lors il suppose qu'elle s'est attardée à ravager successivement la 'Bourgogne, le bailliage de Màcon, le Beaujolais, et qu'elle commençait à déboucher sur les confins du Lyonnais et du Forez, lorsqu'elle rencontra devant elle Tarmée royale, que Jacques de Bourbon venait de recruter dans le midi de la France. Il s'étonne bien un peu de trouver, au milieu de cette armée, « grande foison de chevaliers et d'écuyers du duché et du conté de Bourgogne : » mais il se tire d'embarras en expliquant qu'ils étaient envoyés là par le jeune duc Philippe de Rouvres (1). Une fois engagé dans cette voie fausse, Froissart ne s'arrête plus. Il présente comme une suite de la bataille de Brignais plusieurs faits de beaucoup antérieurs, tels que l'invasion de la Grande Compagnie en Provence, la prise du PonIrSaint-Esprit par quelques-unes de ses bandes, le départ de quelques autres pour l'Italie au service du marquis de Montferrat. A côté de ces faits dont il recule la date, il en place d'autres qu'il avance ou qu'il rapproche arbitrairement. Par exemple, il raconte qu'après la victoire des rou-

(i) Froissart, édition Buchon, 1 1, p. 454.

172 CHAPITRE YI (1362)

tiers, Seguin de Badefol, « le plus grand maître entre eux, » ne suivit pas ses associés dans leurs pérégrinations diverses, qu'il resta dans le voisinage du théâtre de leur récent exploit, qu'il profita de la consternation générale pour enlever la forteresse d'Anse, située sur la rive droite de la Saône, aune faible distance de Lyon, qu'il y installa son quartier général, et que, las d'épuiser les environs de son repaire, il poussa ses excursions jusqu'en Auvergne, où il prit la ville de Brioude. Nous examinerons la question de savoir s'U est vrai que Seguin de Badefol ait jamais figuré parmi les vainqueurs de Briguais. En tout cas, des documents certains établissent que la prise de Brioude n'eut lieu qu'en 1363 et celle d'Anse en novembre 1364 (1). Est-il possible d'établir entre des circonstances aussi éloignées les unes des autres une connexité sérieuse ?

En somme, Froissart n'est pas plus exact dans l'exposition des suites que dans celle des préliminaires de la bataille de Briguais. A chaque page, à chaque phrase, on le surprend en flagrant délit d'erreur manifeste. Après une telle épreuve, comment se fier au récit qu'il nous donne de la bataille elle-même ? Gomment admettre qu'il ait mieux connu les détails d'une action que l'ensemble d'une campagne? A^léfaut de preuve positive démontrant que, sur ce point comme sur tant d'autres, Froissart est un guide peu sûr, il suffirait d'invoquer contre lui les invraisemblances dont son œuvre fourmille. M. Allut en a relevé plusieurs (2), sans épuiser la matière. Parmi celles qu'il a omises, il en est une qui nous semble particulièrement choquante. Nulle part, aux environs de Briguais, ne s'élève une montagne assez haute, assez escarpée, assez facile à fortifier, pour expliquer qu'une partie des routiers, la moindre en nombre et la moins aguerrie, soit parvenue à repousser les assauts d'une armée entière, en se servant de cailloux pour seuls et uniques projectiles. Ici l'imagination du conteur l'a entraîné trop loin, et la scène qu'il a rêvée n'est

(1) Voyez les notes de M. Luce, Froissart, t. VI, Sommairey p. xxix, note 3, et p. xxxiY, note 1. Comparez ce que nous aurons & dire dé ces deux faits aux chapitres suivants.

(2) Pages 209 et suivantes.

L'aRCHIPRÊTRE a la bataille de BRIGNAIS. 473

pa^ seulement invraisemblable, elle est matériellement impossible. Est-ce à dire, comme le prétend M. AUut (i), qu'il faille reporter sur un auteur italien la confiance qu'on est obligé de refuser au chroniqueur français? Le récit de Mathieu Yillani est beaucoup moins connu que celui de Froissart, et comme U est aussi beaucoup moins long, nous pouvons, au lieu d'un résumé, en donner la traduction littérale. « Le roi de France, dit Yillani, irrité contie la compagnie du Petit-Meschin, rassembla à la hâte au mois de mars une armée d'environ six mille chevaux tant français qu'allemands et autres qui se trouvaient en France, et en ayant donné le commandement à messire Jacques de Bourbon, prince du sang, il l'envoya en Bourgogne avec quatre mille sergents. Le Petit-Meschin avait pris un château appelé Brignais , et y ayant laissé trois cents des siens en garnison , il fut courir le comté de Forez avec trois mille barbute et deux mille marnadieri, la plupart Italiens de sa compagnie. Pendant ce temps-là, le comte de la Marche arriva avec son armée et campa près de Brignais, croyant qu'il s'en rendrait bientôt maître. Mais faisant peu de cas de ces brigands, il ne prit nulle précaution et ne se tint pas sur ses gardes. Le Petit-Meschin, vieux routier, rompu aux travaux de la guerre, chef d'une troupe bien organisée et qui ne demandait qu'à jouer des mains, se trouvait à une journée et demie de Brignais. Ayant appris par un message ce qui se passait, il revint précipitamment sur ses pas, et, prenant des chemins de traverse, il se trouva plusieurs heures avant le jour devant le camp des Français ; et, sans leur donner le temps de se reconnaître, il les attaqua avec une grande impétuosité. Les Français, surpris à Timproviste et pendant leur sommeil, coururent aux armes pour repousser l'ennemi ; mais les routiers les serraient déjà de si près qu'ils ne leur laissèrent pas le loisir de s'armer, et bientôt la déroute fut complète. Une armée qui comptait tant de nobles barons, tant de braves et vaillants chevaliers, fut misérablement déconfite et dispersée. U y eut un grand nombre de morts et de blessés; ceux qui

(1) M. Luce admet aussi que la version de Yillani est plus vraisemblable que celle de Froissart Froissart, t. VI, Sommaire, p. xxvu, note 2.

174 " CHAPITRE yi (1362).

parent revêtir leur armure et monter à cheval tombèrent presque tous entre les mains des routiers. Messire Jacques de Bourbon reçut plusieurs blessures mortelles, et bien qu*il fût resté vivant sur le champ de bataille, on le laissa libre sur sa parole lorsqu*on vit qu*il ne pouvait éviter de mourir, et il fut transporté à Lyon, où il trépassa pea après. Le comte de Trinciaville, le comte de Forez, le maréchal de Dunan (1), Tarchiprètre de Gascogne, qui avait été autrefois chef des compagnies, messire Brocard de Finistagion, Allemand, capitaine de mille quatre cents bar bute (2), messire Amelin des Baux et le comte de Glugni, tous seigneurs et hauts barons, et beaucoup d'autres chevaliers bannerets furent faits prisonniers. Le Petit-Meschin en eut de grosses rançons; mais il laissa aller les soldats sur leur foi et permit d'enterrer les morts et d'emporter les blessés. Le butin fut considérable. L'orgueil et l'audace de ces aventuriers ne connurent plus de bornes, et la cour de Rome eut grand'peur de les voir arriver à Avignon...»

Au premier abord ce récit offre le double avantage de la simplicité et de la vraisemblance. Il ne s'agit plus là d'une bataille entre l'armée royale et la Grande Compagnie, bataille en règle, combinée à souhait pour mettre en relief l'absurde témérité des uns, l'extrême habileté des autres, et par-dessus tout le talent du narrateur. Il s'agit d'un combat engagé à l'improviste sous les murs d'une place forte, d'une de ces aventures de guerre dont les exemples sont si fréquents. L'armée assiégeante ne songe qu'à presser les opérations du siège, sans s'occuper des secours que les assiégés peuvent recevoir du dehors. Une nuit elle se laisse surprendre. Elle est vaincue avant d'avoir eu le temps de se préparer à combattre. Dans ce nouveau système, tout s'explique et s'enchaîne naturellement, du moins en apparence. Mais quand od

(1) Le maréchal d'Audrehem n^avait pas encore rejoint Taucanrille, et par conséquent n'assistait pas à la bataille.

(2) Broquart de Fenestrange s'était brouillé avec le Dauphin, depuis Charles Y, à la fin de l'année 1359, et, après avoir ravagé la Champagne, s'était retiré en Lorraine, d'où il fat longtemps sans sortir. Froissart, édition Buchon, 1. 1, p. 411. Il est plus que probable qu'il n'assista pas à la bataille de Brignais.

l'archiprêtre a la bataille de brignais. 175

réfléchit avec plus de soin, les objections se présentent en foule à Fesprit. Il est difficile d'admettre qu'à la suite d'un instant de surprise, une armée d'élite ait succombé, disparu, écrasée sous les coups d'une seule bande de pillards. A la vérité, Yillani se plaît à exagérer l'importance de cette bande. Il fait du Petit-Meschin (1), qui n'était en définitive qu'un aventurier vulgaire, et qui, parti d'assez bas, ne s'éleva jamais bien haut, un capitaine hors ligne, ayant sous ses ordres plus de cinq mille hommes, tant à pied qu'à cheval, tandis que Seguin de Badefol, considéré par tous ses contemporains comme le roi des Compagnies, ne comptait dans sa « route » que deux mille combattants (2). Autre invraisemblance : Villani prétend que les cinq mille vainqueurs étaient pour la plupart Italiens. Entraîné par un singulier sentiment de vanité nationale, il attribue l'honneur de cette triste victoire à des soldats de son pays. On sait pourtant que les Italiens n'ont contribué qu'en infime proportion au recrutement des Compagnies (3). En 1362, l'Italie était la proie de guerres intestines, et les routiers, qu'elle avait \'us naître, n'avaient pas besoin d'en sortir s'ils voulaient trouver un aliment à leurs passions. Supposons d'ailleurs qu'un concours inouï de circonstances exceptionnelles ait permis au Petit-Meschin de gagner seul la bataille de Briguais, et par conséquent, d'en recueillir seul le bénéfice. A dater de ce triomphe sans égal, le voilà

(1) Voyez, sur Torigine du Petit-Meschin, les notes de M. Luce, Froissart, t. VI, Sommaire, p. xxi. Elle était si modeste qu'où n*a même pas conservé le souvenir de la province où il est né. Les uns le disent Gascon, d'autres Auvergnat. Villani, qui lui fait jouer un si grand rôle à Briguais, prétend que c'était un serf fugitif, « piccolo servo fuggito, di oscuro luogo nato. » Cependant j'ai déjà remarqué que plusieurs personnes du nom de Meschin figurent sur la liste des gentilshommes ayaat suivi le parti du vicomte de Fronsac, chapitre i", p. 12, note 2.

(2} « Le plus grand maître entre eux (les capitaines de la Grande Compagnie) étoit nn chevalier de Gascogne qui s'appeloit messire Séguin de Batefol : cil avoit de sa route bien deux mille combattans. » Froissart, édition Buchon, t. I, p. 453-454.

(3) « Les gens des Compagnies, la plupart Anglais, Navarrais et Bretons..., » dit M. Luce, Histoire de DuguescHn, t. I, p. 329. Froissart ne mentionne même pas les Italiens parmi les gens « d'étranges nations » qui composaient les Compagnies. Ed. Buchon, 1. 1, p. 453.

4 76 CHAPITRE VI (i36â).

certainement élevé au premier rang des chefs de bandes. L'intelli^nce qu'il a déployée^ les richesses qu'il a conquises, les résultats généraux qu'il a obtenus, vont Tentourer d'un prestige que nul autre, fût-ce Seguin de Badefol, ne saurait désormais lui disputer. Il n'en est pas ainsi. Après comme avant Briguais, Petit -Meschin reste confondu dans la foule de ses pareils. Il se traîne dans la même ornière et finit encore plus misérablement, noyé dans la Garonne par les ordres du duc d'Anjou, qu"il trahissait après avoir promis de le servir. Enfin, le système de Yillani repose absolument sur l'hypothèse d'une surprise nocturne. C'est par elle, et seulement par elle qu'il entend expliquer comment « une armée qui comptait tant de nobles barons, tant de braves et vaillants chevaliers, fut misérablement déconfite ». Or le Thalamus parvus de Montpellier^ cette vieille chronique romane, écrite au jour le jour, en guise d'éphémérides , et dont M. AUut invoque le témoignage comme « irrécusable » (1), atteste que la bataille de Briguais eut lieu à l'heure de noue, c'est-à-dire à trois heures de l'aprèsmidi. A quoi bon insister davantage? Les erreurs de Yillani n'ont rien qui doive surprendre. Il n'a connu que de loin les hommes et les choses dont la France était alors le théâtre. De même qu'il estropie sans scrupule le nom des hommes, il dénature sans mauvaise foi le caractère des choses.

Le Thalamus parvus, que nous venons de citer, mérite assurément plus de créance. Si les mentions qu'il renferme ne constituent pas à vrai dire un témoignage « irrécusable », elles se recommandent d'ordinaire par une rare exactitude. Malheureusement elles n'entrent guère dans le détail des faits qu'elles relatent. Au sujet de la bataille de Brignais, le rédacteur anonyme se borne à dire : « En l'an 1362 (2), car

(1) a On se rappelle que c'est un registre sur lequel on inscrivait jour par jour les événements à mesure qu'ils étaient connus. C'est donc un témoignage irrécusable. » Allut, les Routiers au xiv« siècle, p. 214.

(2) En l'an 1362, les ennemis avaient pris et occupaient le fort de Briguais près Lyon. Le siège fût mis devant cette place par le comte de TancarviUe, lieutenant du roi notre sire, Mgr Jacques de Bourbon , comte de la Marche, le comte de Forez, le seigneur de Beaigeu et ses frères, l'archiprètre de Vélines, le bailli de

l'archiprêtre a la bataille de brignais. 177

los ennemies tenian pris le luoc de Brinhay prop Lyon, et aqui mezeron cety davant le comte de Trenquarvila, luoctenent de nostre senhor lo rey, mons. Jacques de Borbon, comte de la Marcha, le comte de Fores, lo senhor de Bel loc et sos frayres, TArcipestre de Yezinas, e Baylin de Mascon, e motz autres grans senhors, tant que a vi joms del mes d*abril, a hora nona, los ennemies, que eron defra Brinhay, elz autres que eron yssitz de Salgues, accordadamenz feriron sur lo cety^ en tal guiza que lo deconfiron, si que los dichs comtes de la Marche et de Forez, el Baylin y foron nafratz, et pueys, après poc de jours, moriron per aquelas nafras ; els dichs autres grans senhors foron preysoniers. » Il y a dans ces quelques lignes une donnée complètement neuve. Elles nous apprennent qu'un incident particulier, omis ou ignoré par les autres chroniqueurs, contribua puissamment à la victoire des routiers. Ceux qui venaient de rendre la ville de Saugues au maréchal d'Audrehem auraient opéré leur jonction avec les défenseurs de Brignais. Tous ensemble se seraient jetés à Timprovîste sur Tarmée royale, qui ne prévoyait pas leur attaque et ne se trouva pas en état d*y résister. G*est un troisième système qu'il est plus facile de concilier avec celui de Yillani qu'avec celui de Froissart, mais qui ne se confond avec aucun d'eux.

En présence de versions aussi diverses, d'assertions aussi douteuses et même aussi contradictoires, le meilleur parti serait peut-être de garder une prudente réserve, et d'attendre que la découverte de documents nouveaux vienne jeter sur la bataille de Brignais un rayon de vraie lumière. Voici pourtant quelques indications recueillies dans le riche dépôt des Archives de la Gôte-d'Or. Sans nous dissimuler leur insuffisance, nous pensons qu'elles peuvent servir de jalons utiles à quiconque entreprendra de pousser plus loin les recherches.

Kâcon et beaucoup d'autres grands seigneurs. Mais il advint que le 6 dudit mois d'avril, à l'heure de none, les ennemis qui étaient dans Brignais, et d'autres qui étaient sortis de Saugues tombèrent ensemble sur les assiégeants, de telle sorte qu'ils les déconflrent. Les comtes de la Marche et de Forez, ainsi que le bailli de MAcon, furent blessés et moururent quelques jours après de leurs blessures. Les autres grands seigneurs susdits furent faits prisonniers. »

178 CHAPITBE YI (4363).

Lorsque Tarmée royale quitta Lyon, elle ne croyait pas, quoi qu'en ait dit Froissart; marcher à la rencontre des Compagnies concentrées dans le voisinage, Elle espérait, au contraire, profiter de leur éloignement présumé pour enlever le château de Briguais à la petite garnison chargée de le défendre. C'est à un siège qu'elle se préparait et non pas à une bataille. Depuis son entrée en campagne, Tancarville entretenait une correspondance suivie avec les deux hommes qu'il avait laissés à la tète de l'administration de la Bourgogne, Jean Ghalemart et Jean Blanchet. Les dernières lettres qu'il leur adressa de Lyon arrivèrent à Dijon le 3 ou le 4 avril 1362 (1) ; elles contenaient évidemment l'indication de la route qu'il allait prendre et du lieu où les réponses devaient lui être transmises. Peu après, Chalemart expédiait à son tour un message « à Mgr le lieutenant (du roi), au siège devant Brignay. » Le messager ne partit que « le sabmedy, veille de Pasque flories, neuvième jour d'avril GCCLXI (1362). » A cette date, personne ne connaissait à Dijon la subite défaite de l'armée royale. Les communications étaient si difficiles que les plus mauvaises nouvelles mettaient beaucoup de temps à se répandre. Chalemart partageait l'ignorance générale. Mais il avait reçu du comte de Tancarville des instructions récentes et il s'y conformait ponctuellement. Il adressait son message « au siège devant Brinhay », convaincu que le siège durait encore. Ne faut-il pas en conclure que la bataille s'engagea sous les murs de cette place, entre l'armée royale qui l'assiégeait et les Compagnies venues au secours de la garnison assiégée? Aussi les documents officiels ne parlent pas de la bataille de Briguais comme ils parlent de la bataille de Poitiers : le plus souvent ils l'appellent « la bataille devant Bri-

(1) Archives de la Côte-d'Or. Compte ds Dimanche de VUeL B. 1412, f» 39, y«... u Lundi iv» jour d'avril... Pour porter lettres closes de monseigneur le lieutenant, apportées de Lyon à maistre Jehan Chalemart, et baillées par ledit maistre Jehan au receveur {Dimanche de Vitet) pour les envoyer à Troyes. » ^ « Sabmedy, veille de Pasques flones, ix« jour d'avril, Tan mil ccclxi (1362)... A Adam de Dampierre, messager, pour porter lettres closes de maistre Jehan Ghalemart, conseiller du roy nostre sire... à monseigneur le lieutenant au siège devant Briguais. »

L*ABGHIPBÊTRE A LA BATAIILB DE BRIGNAIS. 479

gnais (i) ». A cet égard, le système de Villani, confirmé par la mention du Thalamus parvtts, est préférable à celui de Froissart.

Maintenant, quelles sont les Compagnies qui vinrent au secours des assiégés? C'est un point essentiel à éclairer, un point capital, et c'est an de ceux que les chroniqueurs ont le plus obscurci. D'un c6té, Froissart met Tarmée royale aux prises avec tous les routiers dont sa mémoire a retenu les noms (2). D*un autre côté, Villani, tombant dans un excès contraire, n'attribue la victoire qu'aux inspirations d'un seul capitaine, tandis que le Thalamiis parvus en partage Thonneur entre deux petites garnisons, celles de Saugues et de Briguais. Nous avons lieu de croire que l'armée royale eut à lutter contre un groupe assez considérable de bandes, détachées de la Grande Compagnie, que les circonstances amenèrent à se réunir, à se concerter, et à tenter ensemble une entreprise dont le succès les intéressait toutes. En effet, dans un mandement c donné à Dijon, le 17* jour d'avril. Tan de grâce mil CGC soixante et trois », le comte de Tancarville, lieutenant du roi an duché de Bourgogne, dit lui-même : « Nous avons eu certaines nouvelles que les grans compaignies, à qui nous combattîmes devant Brignay, lesquelx, avec les Ëspaingnolz, se dévoient partir du royaume de France, retournent au pais de pieça, pour y meffaire et desjà sont, si comme l'on nous a rapporté, es parties d'Auvergne (3). » Or il est facile de connaître les détachements de la Grande Compagnie qui promirent de quitter la France avec les Espagnols du comte Henri de Trastamare. Leur engagement résulte d'un traité conclu par eux à Clermont, le 23 juillet 1362, et les noms de leurs capitaines sont énumérés

(t) Le 25 avril 1362 le comte de Tancarville accorde une indemnité à un de ses yarleta a pour les pertes et dommaiges que icelui avoit soustenuz à cause de la bataille devant Brîgnais ». Archives de la Côte-dVr,B, 1412, f» 59, yo. M. Luce cite également une lettre de rémission, accordée par Tancarville, à Lyon, immédiatement après la bataille, et dans laquelle cette bataille est qualifiée a la bataille devant Briguais ». Froissart, t. VI, Somnuùrey p. xxvn, note 4.

(2) Son énumération commence par Seguin de Badefol et comprend ensuite yingt-deuz noms. Edition Buchon, 1. 1, p. 454.

(3) Ârckhes de la Côte-d'Or, B. 11,875.

dans l'acte. Pour savoir quels sont les vainqueurs de Brignais, il n'y a donc qu'à se reporter au traité de Glermont, et cette fois Tindicatioii parait sûre, puisqu'elle émane d'un homme qui ne pouvait se tromper, du général de l'armée vaincue.

A défaut du texte original, nous avons été réduit à consulter l'édition fautive qu'en a donnée Hay du Ghastellet, parmi les preuves de son Histoire de Duguesciin (1). La liste des chefs, qui stipulent dans leur intérêt personnel et celui de leurs gens d'armes, y est ainsi conçue : « C'est assavoir, messire Jean Aymery, messire Garcie du Chastel, le bourg de Breteuil-Ly [sic), Berart de Labort, Espiote, Bertuchin (2), Pierre de Montant, Jean Hazenorgue, Petit-Meschin, Hamaolt de Thillebort. » Ils sont dix en tout, ce qui s'éloigne sensiblement des exagérations de Froissart ; mais ils sont dix, et le Petit-Heschin n eccupe que le neuvième rang, ce qui diffère encore davantage du système de Villani. Inutile de chercher lequel d'entre eux exerçait les fonctions de commandant en chef. Il en était des détachements de la Grande Compagnie comme de la société mère, gens sine capite, famille sans tête, agglomération de bandes indépendantes, qui ne déléguait à personne l'autorité suprême. Deux noms pourtant se distinguent des autres par le titre qui les accompagne, « messire Jean Aymeri, » et « messire Garcie du Chastel ». Ceux-là sont chevaliers (3), tandis que leurs compagnons sont tout au plus écuyers. De là, pour eux, un droit honorifique de prééminence, conforme aux mœurs de l'époque, par suite duquel ils sont inscrits les premiers sur la liste. En dehors du titre qu'ils portaient, leur mérite, leur courage et leur expérience leur assuraient, dans le monde des Compagnies, une considération excep-

(1) Histoire de Duguesciin, par Hay du Ghastellet, Preuves, p. 313. Voyez an chapitre suivant les circonstances dans lesquelles a été conclu le traité de Glermont.

(2) Le texte imprimé porte : Espiote Bertuchin, comme s*il s'agissait d*un seul et même personnage. Mais Espiote et Bertuchin ou Bertuquin sont assurément deux personnages qu'il importe de ne pas confondre.

(3) On a vu par une d .'s notes précédentes que Garciot du Castel n'était encore que damoiseau en décembre 1361.

l'arghiprêtre a la bataille de brignais. 181

tionneUe. Quand le Bascot de Mauléon raconte à Froissart là fin tragique de Jean Aimery, il ne parle de ce personnage qu'en termes profondément respectueux (4). C'était, dit-il, « un chevalier anglais, le plus grand capitaine que nous eussions. » Il va même jusqu'à l'appeler (( notre souverain capitaine ». Quant à Garcie du Gastel ou du Chastel, que nous avons déjà rencontré en Nivernais traitant avec Jean d'Armagnac, il parait avoir réuni l'estime de toutes les parties contractantes. C'est entre ses mains que furent versés les cent mille florins exigés par les routiers comme prix de leur départ (2). Sa carrière fut longue et brillante, sa fin plus louable que ses débuts (3). S'il fallait, à ia rigueur, désigner les capitaines qui jouèrent à Briguais un rôle prépondérant, je n'hésiterais pas à choisir, de préférence au Petit-Meschin et à tout autre, Jean Aymery et Garcie du Castel.

Après eux viennent quatre chefs de bandes qui se sont fait dans les fastes du pillage une triste célébrité : le Bourg deBreteuil, Berart d'Albret, Ëspiote et Bertuquin (4). Berart d'Albret appartenait à la puissante famille des sires de ce nom. Bertuquin semble être le sobriquet de Perdncas d'Albret, autre membre de la même famille, autre aventurier que sa noble origine n'empêchait pas de vivre comme un voleur de grand chemin. On est moins bien renseigné sur les deux qui suivent : le Thalamus parvus se borne à nous apprendre que Pierre de Montant était Gascon, et Jean Hazenorgue ou Avezorgue, originaire d'Allemagne (5). En laissant de côté Petit-Meschin, nous arrivons au dernier de ceux que mentionne le traité de Clermont. Il a passé jus-

(1) Froissart, éd. Buchon, t. II, p. 408 et suivantes.

(2) Voyez an chapitre suivant le rôle qu'a joué Garciot du Gastel dans les négociations qui suivirent la bataille de Briguais.

(3) Il devint « un moult sage homme et vaillant chevalier... et bon François ». Froissart, éd. Buchon, t. II, p. 383.

(4) Au sujet de ces routiers, « on peut consulter avec profit les notes de M. Luce sur Froissart, t. YI, Sommaire, passim et la Table onomastique que M. Kerwyn de Lettenhove a jointe à son édition des Chroniques, t. XX à XXIV. Nous aurons occasion, dans la suite de ce travail, de revenir sur quelques-uns d'entre eux.

(5) Pierre de Montant appartenait sans doute à la famille des sires de Mussidan, dont le nom patronymique était de Montaut,

482 CHAPITRE VI (1362). é

qu'ici complètement inaperçu. Gomment deviner sous le nom d*Arnault de Thîllebort le trop fameux routier que ses contemporains désignent par le sobriquet de Tallebardon , Taudacîeux pillard qui devait laisser à la Bourgogne de si cruels souvenirs et dont nous aurons tant de fois occasion de parler? Froissart, qui le place à la tète des capitaines de la Grande Compagnie (1) immédiatement après Seguin de Badefol, rappelle Tallebart Tallebardon. En réalité, il se nommait Arnaud de Tallebarde dit Tallebardon (2). Les pièces authentiques, auxquelles est emprunté ce détail, ne sauraient laisser aucun doute, et la différence entre Arnaud de Tallebarde ou Amault de Thillebort est trop légère, pour que personne hésite à voir, sous ces deux formes analogues, un seul et même personnage.

Voilà les vainqueurs , les véritables vainqueurs de Briguais. Que rénumération soit absolument complète, nous n^oserions pas Taffirmer (3). Il est possible que quelques unes des bandes victorieuses se soient refusées à prendre rengagement d'aller en Espagne. Il est possible que quelques autres, au lieu de s'aboucher, en Auvergne, avec le maréchal d'Audrehem et le comte de Trastamare, aient traité en Bourgogne avec le comte de Tancarville et TArchiprètre. Mais ce sont là des hypothèses que rien ne corrobore. Après une étude approfondie des faits, nous ne voyons qu'une adjonction, une seule, qu'il convienne d'apporter à la

(1) Édition Buchon, t. I, p. 454.

(2) Mandement ducal en date du 13 août 1364, reproduit aux /H^ces )ii«(t/lca<«Dei, no XVIII. Dans les quittances qu'il donne, Tallebardon s'intitule tantôt Amault de Tallebarde, tantôt Amault de Tallebardon. Archiver de la Côte-d'Orj B, 369, 371 et 11,735. Comparez ce que nous disons de lui aux chapitres suivants.

(3) Faisons observer aussi que les véritables chefs de banfle , les capitaines proprement dits, figurent seuls au traité de Glermont. On n'y trouve pas quelques routiers connus, qui assistèrent à la bataille de Briguais, mais qui n'occupaient alors qu'un rang secondaire. Par exemple, M. de Fréville, dans son article sur les Compagnies {Bibliothèque de VÉcole des Chartes^ 1"» partie, t. III, p. 262-363), cite un aventurier anglais nommé Jean Daalain, dont la troupe combattit à Briguais. Jean Daalain et sa troupe étaient sous les ordres d'Aymery ou d'un autre chef de bande. D'après Froissart, le Bascot de Mauléon assista aussi à la bataille; mais il y assista connue lieutenant d'un capitaine quelconque.

L'ABGHIPBÉTRB a la bataille de BBI6NAIS. 1B3

liste ci-dessus. Le Thalamus parvus, dont les constatations sont généralement exactes, affirme que la garnison de Saugues a contribué au gain de la bataille. Si facembourg ou Penin Borra, son capitaine, ne figure pas au contrat du 23 juillet, il est permis de croire que ses engagements à lui remontaient à une époque antérieure et se rattachaient à la capitulation qu*il avait été contraint de subir. Ge qu'il y a de certain, c'est qu'il a fait exactement comme les signataires du traité de Glermont : en août 1362, il a pris le chemin de TEspagne (1). Sa bande a suivi leurs bandes. En rapprochant ce détail des assertions de la chronique romane, on est tenté d'admettre qu'il a réellement pris part à la victoire. Je n'en dirais pas autant de Seguin de Badefol.Gelui-là ne figure ni parmi les signataires du traité de Glermont, ni parmi les routiers qui ont accompagné les Espagnols d'Henri de Trastamare. Jusque vers la fin de l'année 1363, aucun document n'atteste sa présence dans les provinces centrales. Non-seulement il n'a pas joué le rôle capital que Froissart lui attribue, mais tout donne à penser qu'il n'est pour rien dans le triomphe de ses émules.

Quoi qu'il en soit, un coin du voile est déjà soulevé. Il nous laisse entrevoir comment les choses se sont passées. Enhardi par le début de la campagne, habitué à voir la Grande Gompagnie se dérober devant lui, plus confiant encore depuis qu'il a' rassemblé ses forces et qu'il s'est rapproché du maréchal d'Audrehem, Tancarville croit avoir le temps de débarrasser Lyon d'un voisinage fâcheux , et de prendre au passage le château de Brignais. Il n'a devant lui qu'une bicoque en mauvais état (2), défendue par une faible garnison. Les chevaliers qu'il

(1) Le Thalamuê parvus atteste que le 23 août 1362 Penin Borra, à la t6te de sa compagnie, passa à Montpellier et logea à Bouzigues. Le détail est tellement précis qu'il ne semble guère contestable.

(2) Les chanoines de SainWust, auxquels appartenait le château de Brignais, en Q^ligeaient singulièrement Tentretien. D*aiUeurs il n'avait jamais constitué une forteresse redoutable, et, en 1362, les routiers n'eurent pas de grands efforts à faire pour 8*en emparer. Voyez à cet égard le livre de M. Allut, passim. Dans une acte de la page 54, cet auteur finit par dire : « Une bicoque comme le château de lignais. »

commande sont plus braves que prudents. Lui-même il subit la contagion de son entourage et néglige de se prémunir contre un danger dont il ne soupçonne pas Texistence. Cependant les routiers sont aux aguets. Slls laissent Tancarville achever son entreprise et continuer sa route, s'ils permettent aux deux armées royales d*opérer leur jonction, ils risquent de ne plus être en état de leur tenir tète. Le temps les presse. Une dizaine de bandes, présentant un effectif d'environ dix mille hommes (i), se trouvaient alors à portée de Brignais : elles se concentrent à la hâte. La gravité des circonstances leur impose une discipline, une cohésion dont elles ont perdu Thabitude. Guidées par l'élite de leurs capitaines, elles parviennent à dissimuler leurs mouvements. Tout à coup elles paraissent sous les murs de la place assiégée. Pen importent du reste les incidents du combat, les manœuvres ouïes subterfuges qui ont décidé la victoire. Attaquée brusquement par un ennemi redoutable et qu'elle n'attendait pas, prise à dos par les sorties d'une garnison qu'elle ne contenait plus , l'armée royale est vaincue dans des conditions où la défaite entraine fatalement des conséqences désastreuses.

A ces traits généraux nous serions heureux d'ajouter quelques faits inédits concernant l'Archiprètre ; nos recherches, à cet égard, sont restées infructueuses. Une seule chose nous parait hors de contestation; c'est que son attitude à Brignais a laissé dans l'esprit des contemporains une impression profonde. Les éloges que lui prodigue Froissart peuvent sembler excessifs : on peut suspecter l'exactitude des détails sur lesquels ils reposent. Au fond, ils ne sont que l'écho d'une opinion justement accréditée au xiv^ siècle. Dans tous les récits de la bataille, l'Archiprètre figure au premier rang des vaincus : son nom va de pair avec les plus illustres. Si courte que soit la mention du Thalamus par-

(1) J^admets un effectif d'enTiron mille hommes par chacune des bandes dont les chefs figurent au traité de Cl :;rmont, et je ne compte pas celle qui venait de Saugues, sous les ordres de Penin Borra. Cette évaluation n'a rien d*exagéré. Froissart parle de quinze à seize mille combattants du côté des Compagnies. Sans aller jusqu'à ce dernier chiffre, il ne faut pas non plus s'en trop écarter; car alors la défaite de Tarmée royale deviendrait inexplicable.

l'aRCHIPRÊTBE a la bataille de BRIGNAIS* 185

tm, elle loi consacre un mot de souvenir. L'heureux contraste de sa conduite actuelle avec sa conduite antérieure frappe également Yillani. Celui qui passait, en Italie comme en France, pour le premier organisateur et le premier chef des Compagnies, se battant contre elles avec Tardeur d*un chevalier sans reproches, il y avait de quoi surprendre ! Le fait est que la bataille de Briguais marque le commencement d'une nouvelle phase dans la vie de rArchiprètre. En partageant les dangers de la noblesse bourguignonne, il avait acquis le droit de prendre au milieu d'elle la place qu'il ambitionnait. En justifiant les espérances que Tancarville avait fondées sur son dévouement, il avait mérité d'être associé, par des liens encore plus étroits, aux prochaines combinaisons de la politique royale.

La cause de Tordre venait de subir un double échec, un échec matériel et un échec moral. Au point de vue matériel, les pertes étaient immenses. Des trois armées que le roi Jean avait mises en campagne, celle qui semblait appelée à porter les coups décisifs avait disparu en quelques heures. Ses chefs étaient tués ou prisonniers ; ses chevaux, ses bagages, ses approvisionnements restaient aux mains de Tennemi. Depuis Crécy et Poitiers, la France n^avait pas connu de journée plus néfaste. Au point de vue moral, le résultat était pire encore. On s*était flatté d'en Onir de haute lutte avec les Compagnies ; on les avait crues trop indisciplinées et trop indisciplinables (1) pour tenir tête à des forces régulières présentant un effectif considérable et commandées par Télite des gentilshommes. L'événement avait déconcerté ces prévisions. A une confiance aveugle succéda, comme toujours, un extrême découragement. Des auteurs modernes (2) ont bien été jusqu'à voir dans la bataille de Briguais la preuve de la supériorité militaire des Compagnies sur les

(1) La question qui se posait en pareil cas n'était pas de savoir si chacun des capitaines isolément savait organiser sa bande et y maintenir une forte discipline. Sur ce point, les contemporains étaient certainement édifiés. Mais la question sur laquelle ils se trompèrent consistait à prévoir si les Compagnies, habituées à une indépendance absolue, auraient la sagesse de se réunir et Thabileté de manœuvrer avec ensemble.

(2) Notamment M. de Fréville, dans son remarquable article sur les Compagnies, Bibliothèque de l'École des Chartes, l'^ partie, t. Itl, et M. Allut, dans son ouvrage sur les Routiers et la bakUUe de Brignais, p. 95.

armées féodales. Il n^est pas surprenant que les contemporains, impressionnés par la nouvelle d'une déroute imprévue, aient désespéré de ces armées et cherché leur salut dans remploi de mesures moins hardies. Ne plus risquer de batailles, se défendre au lieu d'attaquer, garder les places fortes, protéger leurs environs, localiser le désordre; en même temps négocier avec les pillards, leur ofTiir Tappàt d'expéditions lointaines en Espagne, en Orient ou ailleurs, et, s'ils ne consentaient pas en masse à quitter cette France qu'ils appelaient leur « chambre », les affaiblir en les divisant, traiter séparément avec quelques-unes de leurs bandes, acheter à tout prix quelques-uns de leurs chefs : tel fut désormais le plan recommandé par l'opinion publique et que les hommes d'État s'empressèrent d'adopter. En dépit des entraînements de son caractère chevaleresque, le roi Jean lui-même comprit la nécessité de louvoyer et d'éviter le retour de revers accablants. Son fils n'avait pas eu besoin de telles leçons: le Dauphin approuvait d'avance une tactique qui répondait à la prudence de son esprit, et dont il sut tirer, quand il fut Charles Y, un parti si avantageux. Quant au pape Innocent , toujours ami dévoué des Valois , toujours prêt à leur venir en aide, il n'hésita pas à les suivre dans une voie où déjà il s'était engagé pour son compte personnel. Animé de sentiments analogues, Urbain, son successeur, encouragea toutes les entreprises qui pouvaient seconder la réussite du système nouveau. De 1362 à 1369, jusqu'à la rupture de la paix de Bretigny, ce système prévalut constamment. L'expédition d'Espagne de 1365 en est l'application la plus saillante, celle que personne n'ignore. Avant elle, d'autres combinaisons peu connues furent l'objet de nombreuses tentatives. Les essais remontent au lendemain de Brignais; et; durant cette phase préliminaire, le nom d'Arnaud de Gervole reparaît sans cesse comme celui d'un des principaux agents de la politique royale. Ici l'Archiprêtre est véritablement le précurseur de du Guesclin.

Mais il ne suffisait pas que le roi , cédant à la pression des circonstances, se décidât à traiter avec les Compagnies ; encore fallait-il que les Compagnies s'y prêtassent. Ce sont les vainqueurs de Brignais qui donnèrent le premier exemple de dispositions conciliantes. Us avaient

J88 CHAPITRE TO (i 362-4 363).

commencé par user de leur victoire avec une certaine modération, une modération relative. Malgré Tintérêt qu'ils avaient à conserver entre leurs mains le général de Tarmée vaincue, le lieutenant du roi de France, ils lui facilitèrent les moyens de recouvrer promptement sa pleine et entière liberté. Moyennant une simple promesse de rançon amiablement fixée , Tancarville put rentrer en Bourgogne. Dès le 2i avril (1), il était à Ghalon-sur-Saône, le 25, à Ghâtillon-sur-Seine (2); il mettait ordre à ses affaires, et reprenait Texercice de ses fonctions. De même, Arnaud de Gervole n'avait eu qu'à débattre le chiffre de sa dette personnelle avec le bâtard de Monsac , un de ses compatriotes, auquel il s'était rendu. Le maréchal d'Audrehem se porta caution de la somme convenue, et, en quelques jours, l'affaire fut réglée à la commune satisfaction (3). Un fait plus significatif montre qu'à côté de pillards incorrigibles, les bandes victorieuses comptaient dans leurs rangs des hommes égarés plutôt que pervertis et qui n'attendaient qu'une occasion pour reprendre le train d'une vie régulière et honorable. Tel est, notamment, ce Jean Doublet, combattant obscur au pouvoir duquel le hasard des combats avait fait tomber Gérard de Thurey, maréchal de Bourgogne (4). Il se laissa convaincre par « Tinducion » de son prisonnier, le délivra '< a plein de sa prison sans rançon », et, quittant les aventuriers avec lesquels il venait de vaincre, il retourna « à l'obéis-

(1) Le jeudi 21 avril 1362, Jean Chalemart lui fait porter à Chftlon des lettres contenant réponse « sur plusieurs choses que ledit lieutenant li avoit esciiptes ». Archives de la Côte-dOr, Compte de Dimanche de Vitel, B, 1412, f» 40, r>.

(2) Par ses lettres données « à ChasteiUon-sur-Seine le xxv« jour d*avril Tan mil cccLxy », il ordonne de rembourser à son « varlet... les pertes et dommages que ycelui... avoit soustenuz à cause de la bataille devant Briguais ». Eadem, f« 57, r«.

(3) Voir le texte cité et les renseignements fournis par M. Luce, Chroniqves de Froissart, t. VI, Sommaire, p. xxvn, note 3. Le Trésor royal paya la plus grande partie sinon la totalité de cette rançon. Il ne faut pas s'en étonner. Lorsqu'ils 6*engageaient au service du roi, les hommes de ce temps stipulaient presque toujours que celui-ci leur rembourserait les pertes et dommages résultant de leur service.

(4) ChrorUques de Froissart, éditées par M. Luce, eodem, note 4.'

sance du roi », dont il sollicita et obtint facilement le pardon. La modération des vainqueurs ne se borna pas à des ménagements inaccoutumés en faveur de leurs captifs. Us accordèrent au comte de Tancarville une trêve qui devait se prolonger jusqu'au jour de TAscension (26 mal 1362); et durant cet intervalle, ils promirent de ne point envahir le duché de Bourgogne (1). Des concessions aussi larges n'étaient que le prélude d'arrangements plus complets. Si le maréchal d'Audrebem se rendit sur le théâtre de la bataille, s'il s'aboucha avec ses adversaires, il avait un autre but que celui d'apporter à l'Archiprètre la caution de sa parole. Il venait, au nom du roi Jean, discuter la base d'un accord définitif. De son côté, le pape Innocent YI (2), justement inquiet du triomphe des Compagnies, se hâta d'intervenir. Il chargea le cardinal-légat Guy de Boulogne de joindre ses efforts à ceux des négociateurs royaux. Mais tous les capitaines qui tenaient la campagne n'étaient pas animés d'intentions aussi pacifiques. Leurs dissentiments augmentaient la difficulté d'une solution immédiate ; à l'expiration de la trêve, rien n'était encore arrêté. Un des plus ardents parmi les pillards, le bâtard de Breteuil, en profita pour tenter de nouvelles aventures et se jeta sur l'Auvergne. Aveuglé par l'orgueil d'une victoire éclatante, il ne craignit pas de se séparer du gros de ses compagnons d'armes. Son imprudence le perdit. Il rencontra sous les murs de Montpensier les Espagnols d'Henri de Trastamare (3), qui infligè-

(1) u A Mons. Guillaume d'AigremoDt, chevalier, pour deniers a li délivrez dou commandement de Mons. de Taucarville, lieutenant dou roy notre sire, par ses lettres données le xxvi« jour d'avril Tan mil cccLxijf pour les despens de li et de ses gens, en alant de Dijon à la Ferté-sur-Grone, par devant les compaignes qui là estoient venues, pour savoir si elles tandroient les trêves accordées entre ledit lieutenant et elles jusques à TAscension, et pour elles faire retraire hors dou dachié... » Archives de la Côte-d*Or, B, 1412, fo 53, ro.

(2) L'auteur de la deuxième vie du pape Innocent VI (Baluze, Vit. Pap, Aven.j 1. 1, p. 357) mentionne des arrangements conclus avec les Compagnies, pendant l'été de Tannée 1362, par le cardinal Guy de Bologne, alors investi des fonctions de légat. Comparez ce que nous disons plus loin de ces arrangements.

(3) Chroniques de Froissari, édlt. par M. Luce, Sommaire du t. VI, p. note 2.

190 GHAPITRE VII (1362-4363).

reot à sa petite troupe une correction exemplaire (3 juin 1362). A cette nouvelle, les combattants de Briguais accoururent de toutes parts. Genx qui penchaient pour la continuation des hostilités ne songeaient qaH venger leurs camarades. Les partisans de la paix trouvaient, au contraire, dans Tôchec du bâtard de Breteuii un argument à Tappui de leurs préférences. De ces derniers Garciot du Gastel était le plus actif et le mieux écouté. Suivi d'un de ses lieutenants, Garciot deNassi, il alla se mettre en rapports directs avec le gouvernement français. Lorsqu'il eut obtenu les conditions qu'il jugeait acceptables, il revint en Auvergne s'entendre avec chacun des capitaines qui hésitaient encore. Ses démarches furent couronnées de succès (1), et, le 22 juillet 1362, elles aboutirent au traité de Clermont.

En vertu de ce pacte, dix chefs de bandes, dont nous avons déjà cité les noms (2), promirent d'entrer au service du comte de Trastamare et de l'aider à détrôner son frère et son rival, Pierre le Gruel, roi de Gastille. Us devaient traverser le midi de la France dans le délai de six semaines, s'arrêter le moins possible, s'abstenir de tout excès, et, quand ils auraient franchi la frontière, ne jamais la repasser, sauf deux cas spéciaux, le cas déjà entrevu du renouvellement de la guerre avec les Anglais, et le cas imminent d'une guerre privée entre les comtes de Foix et d'Armagnac. Trente-quatre otages, livrés par eux sur la désignation du comte de Trastamare, garantissaient la stricte exécution de leurs promesses, en échange desquelles ils avaient exigé la somme de cent mille florins, payables « à la septembresche (8 septembre) prochainement venant », et « à une journée près de l'issue du royaume ». Quelques jours plus tard, le 13 août 1362, un traité complémentaire du précédent intervint

(1) Garciot du Gastel reçut le prix de ces démarches. Outre la somme de 100,000 florins stipulée pour les Compagnies, il en toucha personnellement mille « pro doQo sibi facto per dictum dominum d'Audeneham in recompensacione expensarum per eum factarum cum domino Garssia de Nassi milite, eundo Parisius versus regem et alias diversas partes, pro tractatu habendo cum dictis capitaneis societatum ut exirent reguum... » Chroniques de Frùiseart, édit. par M. Lnce, t VI, Sommaire, p. xxm, note 3.

(2) Voir an chapitre précédent.

f LES SUITES DE LA BATAILLE DE BRIGNAIS. 191

à Paris entre le roi Jean et le comte de Trastamare (1).- Il avait ponr objet de régler leur situation respective. D'une part, le comte assumait Fobligation d'emmener et de retenir en Espagne les Compagnies comprises au traité de Glermont. Toutefois personne ne se dissimulait les difficultés de Tentreprise, et, quoi qu'il advint, quel que fût le résultat de ses efforts, Henri de Trastamare engageait au roi de France sa foi et son hommage, ainsi que la foi et l'hommage de son frère Don Sanche, celui de tous les barons ou chevaliers espagnols dont il était accompagné. « Et jurerons, dit-il, que nous serons bons et loyaux à lui et à ses enfants, à tout son royaume et aux sujés d'icelui à tous jours mes; item, que nous, notre dit frère et les dessusdits serons dores en avant avec lui et en son service pour tout là où il nous vouldra commander contre tous hommes du monde. » D'autre part, le roi, ou plutôt les gens de son Conseil fixent la nature et la quotité des sacrifices que la France est tenue de s'imposer, soit en faveur du comte de Trastamare et de sa famille, soit au profit des personnes de sa suite, tant à cause de l'expédition dont il s'agit qu'eu égard aux éventualités d'un insuccès probable. En vertu de ce double arrangement, Espagnols et Français s'acheminent de conserve. Des renseignements précis permettent de suivre leur marche régulière jusqu'à la sortie du royaume (2). Un instant on put se flatter d^être débarrassés d'eux : cette illusion ne dura guère. Les projets d'Henri de Trastamare supposaient nécessairement qu'il trouverait en Espagne l'appui et le concours du roi d'Aragon, Pierre IV. Or celui-ci n'était pas encore décidé. Ce n'est qu'en octobre 1363, à la suite de longues négociations et de deux traités successifs , qu'il consentit à s'unir avec le comte de Trastamare pour détrôner à frais communs le roi de Castille et partager ses dépouilles (3). En attendant, la Grande Compagnie demeurait à peu près inactive. Dès

(1) Uoriginal existe aux Archives natianaUi, section historique, J. carton 603, pièce 58.

(2) Voyex entre autres les mentions du Thalamus parmw, et comparez avec ce que nous ayons dit au chapitre précédent.

(3) Chroniques de Froissart, édit. par M. Luce, t. VI, Somm4Ùre, p. lxxhv, note 1, «t p. xc, note 4.

i92 CHAPITRE VII (1362-1363).

la fin de novembre 1362 (I), un certain nombre de capitaines et de dais étaient rentrés en France, où Tun des cas prévus par le traité de ^ Clermont venait de se réaliser. Les uns prirent parti pour le comte de Foix, les autres pour le comte d*Armagnac. Quand la guerre fut terminée, vainqueurs et vaincus, redevenus amis, se gardèrent bien de retourner en Espagne. Ceux de leurs compagnons qui y étaient restés sans y rien faire, s*empressèrent de les rejoindre, et tous ensemble. oublieux de leurs engagements, refluèrent du côté de TAuvergne, eo sorte que le 17 avril 1363 (2), le comte de Tancarville fut obligé de prescrire en Bourgogne les mesures nécessitées par leur approche.

Revenons maintenant au traité de Paris. Il renferme une clause que nous avons omise et qui pourtant nous intéresse. Elle est ainsi conçue: « Item, dit le comte de Trastamare, nous mettrons tout notre pouvoir, sans fraude et sans mauvais engin, à emmener avecque nous hors dudit royaume TArcheprestre et aussi à mettre hors dudit royaume toutes les gens dudit Archeprestre, sans jamais y retourner pour faire guerre. » A ne considérer que ces mots, on serait tenté d'admettre que le gouvernement royal rangeait TArchiprètre et ses gens dans la même catégorie que les capitaines de Briguais et leurs bandes. En éloignant les uns, il parait tenir également à se débarrasser des autres. Cependant la conduite d* Arnaud de Cervole ressemblait moins que jamais à celle des hommes qu'il venait de combattre. La clause qui le concerne doit se rattacher à des combinaisons particulières et dans lesquelles son rôle ne saurait être confondu avec celui des signataires du traité de Clermont. Pour l'apprécier exactement, il importe de reprendre, au point où nous l'avons laissé, le récit des événements relatifs à la Bourgogne.

Lorsque la Grande Compagnie accourut à l'improviste sous les murs de Briguais, plusieurs de ses détachements étaient restés en arrière. D'autres bandes indépendantes et d'origine diverse erraient entre la Saône et la Loire. La défaite de Tancarville ne pouvait manquer d'ac-

(1) Sur le renouvellement de la guerre entre les comtes de Foix et d'Armagnac, voir D. Vaissette, Histoire du Languedoc, t. IV, p. 320 et suivantes.

(2) Mandement cité au précédent chapitre, Arcfwes de laCôte^Or, B. 11,875.

croître leur audace, et la Bourgogne allait fatalement devenir l'objectif de leurs attaques. Au premier symptôme de ce péril, le gouverneur, Henri de Bar, prescrivit les mesures usitées en pareille circonstance. Le 14 avril 1362, il expédia dans chaque bailliage des lettres « contenant que pour le fait de l'avanture de Brignay et pour ce que les ennemis chevauchoient pour en venir au duchié de Bourgoigne, li diz bailliz feist retraire tout le plat paiis es forteresses et abattre fours et molins, et toutes forteresses que ne se pou voient garder (1) ». Bientôt Tancarville, rendu à la liberté, apporta des nouvelles moins inquiétantes. Un de ses premiers actes fut de rappeler aux détachements de la Grande Compagnie la trêve qu'il venait de conclure avec elle. C'est ainsi que le 26 avril il députe Guillaume d'Aigremont à la Ferté-sur- Grone sommer ceux qui s'y trouvaient d'évacuer le duché (2). Mais les bandes indépendantes n'avaient rien à démêler avec des conventions arrêtées à leur insu par des capitaines dont elles ne reconnaissaient pas l'autorité. La crainte seule de se trouver un instant isolées, sans appui, les rendait accessibles au désir d'arrangements spéciaux. Il y avait là notamment des Bretons avec lesquels Tancarville et Henri de Bar se hâtèrent d'entamer une nouvelle série de négociations. <( Le darrenier jour d'avril cccLxn (3), » un chevalier bourguignon, « Jehan de Chardoigne, » alla « de Dijon à la Bourde de Reniée et à Fontaine, près de Ghalon, pour parler aux Bretons, qui là estoient^ de certaines et grosses besoignes à li enchargiées par ledit gouverneur. » Le 11 mai suivant, un second messager se rendit auprès d'un chef de bande que le Compte de Dimanche de Vitel (4) appelle Lyon de Vaulx, « pour parler à li sur certain traicté, afin de faire départir les Bretons du paiis de Bourgoigne, et le fit venir à Dijon parler audit gouverneur. » Lyon de

(1) Ces lettres furent expédiées de Ghalon, où Henri de Bar s'était transporté, Artihvim de la Côte-d'Or, B, 1412, f» 40, ro, C^ompte de Dimanche de Vitel.

(2) Voir ci-dessus, p. 189, note 1. La Ferté-sur-Grone était une riche abbaye du Chalonnais. (Courtepée, nouvelle édition, t. III, p. 339.)

(3) Archives de la Côte-d'Or, B, 1412, fo 53, v». La Borde de Reulée, aujourd'hui la Borde-au-Ghftteau, près de Mursange, canton de Beaune (G6te-d*0r).

(4) Eodem.

i94 CHAPITRE VII (1362-1363).

Vaulx oa Lyon du Val était un de ces aventuriers (1) qui passaieot alternativement du service du roi aux rangs des Compagnies, et des rangs des Compagnies au service du roi. A la tête d'une escorte de vingt-quatre chevaux, il vint s'installer à Dijon, dans une hôtellerie où il fallut payer ses dépenses, et, durant trois jours, il débattit avec le gouverneur et les gens du Conseil ducal les conditions du traité « par lequel li et suy autres compagnons bretons dévoient vidier le paiis de Bourgoigne ». Quelques aventuriers du même genre consentirent à tourner leurs armés contre leurs amis de la veille. Un d'eux, Henri Spic, qui portait le titre honorable de chevalier, après avoir séjourné quelque temps à Dijon, fut nommé capitaine de Pontailler-sur-Saône. Ce choix , on le comprend , excita la défiance des habitants du lieu. D'abord ils hésitèrent à recevoir dans leurs murs (2) un protecteur qui leur arrivait accompagné d'une troupe de Bretons, gens redoutés et redoutables entre tous les pillards. Ils finirent par demander et par obtenir qu'on les privât d'une garnison aussi justement suspecte (3).

Quel qu'ait été le succès de ces négociations partielles , il n'empêcha pas qu'à l'expiration de la trêve de Briguais, la Bourgogne ne fût exposée à se voir envahie de tous côtés. De même que le bâtard de Breteuil et sa bande se jetèrent sur l'Auvergne , d'autres bandes et d'autres capitaines se jetèrent sur le duché. Cette fois aucun doute n'est possible. Pendant le cours du mois de juin et les premiers jours de juillet 1362, plusieurs détachements de la Grande Compagnie traversent la province et la ravagent sur divers points. Le châtelain de Pontailler (4) signale autour de lui « la grand compaigne » des et An-

(1) Je suppose que Lyon de Vaulx dont il 8*agît ici ne fait qu'un seul et même personnage avec Lyon du Val dont parle M. Luce, Histoire de du GuescUiij 1 1, p. 339 et 594.

(2) Archives de la Côte-d'Or, B, 5617, fo 22, vo, Eodem, f» 23, v©. Comptes du chàulain de PontaiUer.

(3) Henri Spic avait avec lui un écuyer nommé Jean de la Barre. On les fit ve^ir tous deux à Dijon le 13 juin 1362, et, moyennant finance, ils « se partirent et firent partir leurs gens de ladite garnison ». Archives de la Côte-<j^0r, B, 1412, t> 53, vo.

(4) Archives de la Côte^'Or, B. 6617, fo 22 vo.

glois » et des « Bretons qui estoient au paiis le ix^ jour de juin Fan GCCLxii. » Vers la même époque, « environ la saint Jehan cgclxii... plusieurs maisons... furent arses par lesgrans Gompaignes, » à Saint- Jean-de-Losne (1). Le 3 juillet, nouvelle alerte à Pontailler « pour la grant Gompaigne et les Bretons qui estoient au paiis (2) ». L'invasion s'étend vite jusqu'à la partie septentrionale du duché. Jean de Bierry, capitaine de Montréal, est obligé d'augmenter le nombre de ses arbalétriers, lorsque <( cilz de la grand Gompaigne vîndrent es parties » d'alentour (3). A côté de lui, le châtelain de Vieux-Ghâteau dut renoncer à inscrire en recettes les droits de « messerie » que les ducs avaient coutume de percevoir à Guillon, « pour ce que, » dit-il, « l'on ne trouva qui la vousist amodier, à cause des ennemis qui estoient sur le paiis de jour en jour (4). » Pour comble de misère, les tentatives de trahison qui s'étaient produites en Auxois, au mois d'août 4361, se renouvelèrent au mois de juin 1362. Un écuyer, Perrin d'Athies , parent ou allié des personnages les plus recommandables de la contrée, « cuida traiir la ville de Semur : » il avait commis le môme crime que Girard de Hairey et Jacques de Baudoncourt, il subit le même châtiment (5). Malgré les troupes régulières accumulées à Dijon, les routes partant de cette ville étaient souvent interceptées par les pillards. Le bailli d' Auxois, mandé au chef-lieu par le gouverneur et les gens du Conseil, « le dimanche après la Sàint-Jean-Baptiste (6)», y resta cinq jours, « pour ce que les ennemiz estoient sur le paiis, pour le doubte desquelx il ne s'en osoit aler ». EnOn le mal atteignit de telles proportions que le roi Jean résolut d'y porter remède. Il envoya au

(i) Arehioes de la Cùt»-d'Or, B, 1416, f^ 3, ro.

(2) Eùdem, B, 5616, 19 22, ro.

(3) Eodem, B, 5404.

(4} Eodem, 6, 6521.

(5) Voir au sujet de cet incident diverses mentions des Comptes de Guillaume de Clugny^ bailli d' Auxois, B, 2749. La confession de Perrin d'Athies, escuyer, exécuté pour ses démérites à Semur, fut envoyée au gouverneur de Bourgogne « le xTxfi jour de juing cgglid ».

(6) Même compte.

496 CHAPITRE Yii (1362-1363).

secours de la Bourgogne le connétable Robert de Fienne (1), avec ordre de joindre ses efforts à ceux du comte de Tdncarville (2), et de risquer au besoin quelque coup de vigueur « contre la grant Gompaignie ».

Il est vrai qu'à ce moment Tespoir d'une transaction paciûque commençait à renaître, et l'envoi du connétable n'avait peut-être d'antre but que d'en presser la conclusion. Les principaux détachements de la Grande Gompagnie n'étaient pas en Bourgogne, mais en Auvergne. On savait que ces derniers continuaient de négocier avec le maréchal d'Audrehem, et l'on pensait qu'une fois la paix conclue par eux, elle le serait bientôt par tous. Désirant connaître le véritable état des choses, Henri de Bar expédia des messagers « devers Gharoulles et autre part », afin de recueillir « novelles des ennemis, des Espaingnox et aussi da mareschault d'Odenean (3) ». Quand Robert de Fienne îirriva, il apprit que si le traité de Glermont n'était pas encore signé, il ne tarderait pas à l'être. Dès lors, il n'avait plus à s'occuper que des Compagnies qui sillonnaient la Bourgogne. Réduites à leurs propres forces, celles-ci n'osèrent pas affronter les chances d'une lutte devenue dangereuse. Elles traitèrent à leur tour (4) et promirent elles aussi de se rendre en Espagne. Seulement elles ne suivirent pas la même route que les Compagnies d'Auvergne et se montrèrent moins fidèles à l'exécution de leurs engagements. En passant à Yiileneuve-lez-Avignon, au mois d'août 1362 (5), elles commirent de tels excès, que le cardinal Guy de Boulogne, qui avait eu la plus grande part en ce nouvel accord, fut con-

(1) Pièce en date du 14 juillet 1362, citée par M. Luce, Histoire de du Guesclin, t. I, p. 563.

(2) Par lettres royales du 13 mai 1362, Henri de Bar avait été chargé de remplacer le comte de Tancarville, « qui de ce c'est nouveUement deschargiez. » Mais Tancarville ne tarda pas à reprendre ses ancieimes fonctions. Le 26 juin- il était « derechef ordené » par le roi « son lieutenant en Ghampaigne et en Bourgoigne». Archives de la Côte-d*Or, B, 1412, f© 33, r», et 42, ro.

(3) Archives de la Gôte-d'Or, B, 3564, folio 24, recto.

(4) Un compte du châtelain de Villaines-en-Duesmois constate que le 6 août i362 une partie de la garnison fut licenciée « pour ce que les inimis loignètent le paiis ». Eodem, B, 6556.

(5) Baluze, Vit. Pap, Aven,, 1. 1, p. 357.

traint de lancer contre elles les foudres de l'Église. Il parait, au surplus, que les Bourguignons eurent bien de leur côté quelque reproche à se faire. Quand ils furent délivrés des routiers, ils oublièrent les indemnités qu'ils leur avaient promises. De là cette mention d'un compte de Guillaume de Clugny, baUli d'Auxois, en date des premiers jours de mars 1363 : « A Guillaume le Tabeliionat de Semur, sergent du roy notre sire, pour ses despans qu'il ay fait, pour adjourner devant le roy notre sire, ou monseigneur d'Odenehant à Garcassone, au lendemain de Pasques flories (1363), certains nobles du bailliage d'Auxois à respondre à certenes gens de la grant Gompaigne, qui furent en Bourgogne avec monsieur Jehan Ourri (1). »

Dans tout ceci, quel fut le rôle de l'Archiprètre ? Aussitôt qu'il eut échappé aux mains du bâtard de Monsac, il s'empressa de rentrer en Bourgogne, où l'éclat de sa conduite récente lui assurait la confiance et les sympathies générales. Assurément, il n'y revint pas seul; il ramena avec lui les débris encore respectables de la «route » qu'il commandait à Briguais. Personne ne songeait à lui demander le licenciement de soldats qui avaient fait, comme leur capitaine, preuve de dévouement et de' bravoure. Plus les circonstances étaient critiques, plus leurs services devenaient indispensables. Il est même probable qu'Arnaud de Gervole dut se préoccuper d'augmenter leur effectif. Dans la foule de Bretons qui encombraient le pays, en quête d'un emploi quelconque, le choix était facile. Ge qu'il y a de certain, c'est qu'à partir de cette époque il est sans cesse question des « gens de l'Archiprètre », ou des « Bretons de l'Archiprètre ». Leur présence en Bourgogne n'apparaît plus comme un fait accidentel, irrégulier : elle se prolonge, elle se perpétue comme une institution locale. Ils sont admis officiellement à côté des troupes régulières, ainsi qu'étaient sous Philippe de Rouvres les « brigans tant à pié qu'à cheval de Bertran Gasc

(1) Avant de s'enrôler dans la Grande Compagnie, Jean Hourry, chevalier, avait été au. service de Philippe de Rouvres et avait tenu garnison à Châtillon-sur- Seine. On conserve deux quittances données par lui au trésorier des guerres de Bourgogne, en 1359 et 1360. Archives de la Côte-d'Or, B, 359. Son sceau porte une croix cantonnée de cinq billettes à chaque canton.

(l*Alixandre ». Malheureusement ce nouveau régime n'apportait pas à leurs mœurS; à leurs habitudes, toutes les modifications désirables. Quelque influence que TArchiprêtre exerçât sur eux, à quelque/discipline qu*il essayât de les soumettre, ils lui échappaient fréquemment et se livraient à de nombreux excès (1). Si des affaires urgentes contraignaient leur chef de s'éloigner, comme il advint dans les derniers jours de juin ou les premiers jours de juillet 1362, ils abusaient de son absence. Us imitaient Texemple des soudards auxquels il avait confié jadis la garde des châteaux de Cognac et autres villes voisines. Parfois on dirait qu'au lieu de combattre les Compagnies , ils font cause commune avec elles. Les comptes des baillis et des châtelains de Bourgogne contiennent plusieurs mentions dans le genre de celle-ci (2): « A Régnant de Gemels aient à Dijon pourter lettres audit mons. le gouverneur et à maistre Jehan Chalemart, de par le chastelain, pour leur faire savoir aucuns convines que le chastelain avoit sceu de la grant Compaigne des Anglois et des gens de TArcepreste, le xx' jour de juing Tan cccLXU. » Anglais et gens de TArchiprêtre figurent ici pèle-mèle. Une vingtaine d'années plus tard, les habitants de la contrée gardaient encore le souvenir des misères qu'ils avaient endurées « pour cause des gens de l'Archiprestre. de feu Guiot du Pin, de feu Taille vardon et de plusieurs autres gens d'armes qui lors (en 1362) gastoient et pilloientlepays (3) ».

Malgré ces inconvénients inévitables, l'attitude de l'Archiprètre n'excitait aucun soupçon, et les plaintes ne remontaient pas jusqu'à lui. Pierre de Cervole, son frère et son compagnon fidèle, occupait à Bèze, au centre de la Bourgogne, près de la capitale, un poste de confiance (4).

(i) Les Bretons avec lesquels du Guesclin commença la campagne de 1364, ne se conduisaient pas mieux que ceux de rArchiprêtre, et quelquefois M. Luce est obligé de flétrir « la conniveuce manifeste » du chef dans les excès commis par ses soldats. Histoire de du Guesclin, t. I, p. 427, 428, 429.

(2) Archives de la Côte-d'Or, B, 5617, f<» 22, v«.

(3) Archives nationales, JJ, 115> n© 70, pièce citée par M. Luce, Chromqw de Froissart, t. VI, Sommaire, p. xx, note 4. Nous aurons occasion de revenir sur la présence en Bourgogne^d'Arnaud de Tallebarde et de Guyot du Pin.

(4) « A Mons. Pierre de Cervole, qui estoit en garnison en la ville de Bese,

Arnaud lai-même obtenait du roi Jean de nouveaux témoignages d'estime et de gratitude. Cet homme, qu'on dit si rapace, et qu'en effet on aurait tort de citer comme un modèle de désintéressement, n'avait jamais réglé ses comptes avec le Trésor royal. Outre les sommes qui lui étaient dues à raison de services directement rendus au roi ou au régent, de fonctions occupées pour eux, de missions remplies en vertu de leurs ordres, il se disait légitime créancier de la succession du connétable Charles d'Espagne, succession recueUlie par ledit roi. Déduction faite des à-compte qu'il avait déjà touchés, le montant de sa réclamation atteignait le chiffre énorme de cent mille florins. A ses demandes, à ses instances réitérées, les gens du Conseil, financiers économes, opposaient des objections plus spécieuses que solides. Après de longs débats, il prit le parti de s'en remettre « à la bonne volonté et ordonnance » du roi Jean. Celui-ci en profita, non pour contester la valeur des services ou le chiffre de la créance invoquée par l'Archiprètre, mais pour lui proposer, à titre d'arrangement gracieux, les conventions suivantes (1) : «C'est que pour tout le temps passé jusques au jour de la datte de ces présentes, pour tous les services que il ou ses genz ont faiz à nous et à nostre dit filz en nostre royaume ou dehors , pour lesquels services il nous demandoit grans sommes de deniers, es quelles nous savions bien que nous li estions tenus, et aussi pour don de certaine terre que le dit chevalier disoit par nous li avoir esté fait et dont il demandoit certaines sommes d'argent pour les arrérages, et aussi pour certaines grosses sommes d'argent en quoy le dit Arnaut disoit nous estre tenuz à luy à cause de feu nostre très cher cousin Charle d'Espainne, que Diex absoille, et pour toutes autres choses qu'il pourroit demander à nous ou à nostre dit fils, ledit Arnaut aura xxxv mille florins d'or de Florence, lesquels nous li promettons rendre et paier... et avecques ce voulons et avons ottroié audit chevalier, pour ce que à présent ne li avons baillié ladicte somme de xxxv mille florins, que il ait et teigne en guaignieure, ou nom de nous

pour artillerie délivrée à lui au commandement de Mons. Henri de Bar, gouverneur da duchié de Bourgoigne, par ses lettres données le dl*» jour de juing cccLxij... » Archm8 de la Côte-d'Or, B, 1413, f» 57, r<>. Compte de Dimanche de Vitel. (1) Pièce justificative n» XIII.

200 CHAPITRE Yii (1362-1363).

et pour nous, nostre chastel de Guiserey (1), assis en la comté de Bourgogne... £t voulons... que il teigne ledit chastel jusque nous li avions fait gfé et satisfaction de ladicte somme... à un paiement. » Les Lettres royales, d*où nous extrayons ce passage sont, « données à Royal-Lieu lez Gompiegne, Tan de grâce cccLxn au mois de juin. » Le 9 juillet suivant, à Paris (2), « Arnaut de Gervole, chevalier, seigneur de Ghàteauneofsur-Gharente, » déclarait avoir pour «ferme et agréable en tout et partout » ce qu'il avait plu au roi de prescrire : il lui donnait quittance définitive et sans réserves ; il jurait de garder et défendre le château de Guisery, « telement que aucun dommage par guerre ou autrement ne venrra au roy ou à son royaume, » et, sous la foi des mêmes serments, il s'engageait à restituer ledit château le jour où il recevrait la somme convenue de trente-cinq mille florins. Dès lors il fut bien et dûment propriétaire engagiste d'une des forteresses les plus importantes de la Bourgogne ; un des fleurons de la couronne ducale était passé entre ses mains.

Là ne se bornèrent pas les arrangements conclus entre le roietTArchiprêtre. Après avoir réglé le passé, les parties contractantes durent se préoccuper de l'avenir . L'Archiprêtre manifestait la ferme résolution de servir le roi loyalement et de « lui faire plaisir, si comme il disoits. Le roi n'avait aucun motif pour repousser les ofl^res de rArchiprêtre. Ainsi s'explique la clause du traité de Paris que nous citions tout à l'heure. Gar enfin, si le comte de Transtamare promettait de conduire en Espagne les Gompagnies d'Auvergne, c'est qu'auparavant les Compagnies avaient signé le traité de Glermont et promis de partir. De même , il ne pouvait emmener l'Archiprêtre et ses gens que si ces derniers, en vertu de pactes antérieurs, se disposaient à le suivre. N'est- 11 pas naturel de penser que ces pactes se rattachent au séjour qu'Arnaud de Gervole fit à Paris, en juillet 1362, un mois environ avant le

(1) Le château de Cuisery, dont nous avons déjà parlé, bien que situé à Test de la Saône, dans la Bresse-Chalonnaise , ne dépendait pas de la Franche-Comté, mais bien du duché de Bourgogne. CTest pour cela qu'il était tombé dans le lot du roi Jean et non pas dans celui de Marguerite de France.

(2) Pièce justificative no XIII.

traité du 13 août? La suite des événements autorise une autre conjecture. On verra qu'à différentes reprises TArchiprètre se chargea personnellement d'éloigner du royaume, d'entraîner à des expéditions lointaines non-seulement son entourage ordinaire, ceux qu'on appelait tt ses gens », mais tous les aventuriers dont on cherchait à se débarrasser. Tantôt il imagine d'aller guerroyer en ^Lorraine, tantôt il se dirige sur l'Alsace. Qu'il s'agisse de renouveler les croisades en Terre- Sainte on de chasser d'Europe les Turcs qui venaiMit d'y prendre pied, c'est sur lui que l'on compte pour obtenir le concours des Compagnies et pour les commander. Ne serait-ce pas à cette même époque, durant ce même voyage de Paris, que, pour la première fois , il fut initié aux combinaisons préparées par les Conseils royaux et qu'il accepta de jouer, dans leur mise en pratique, le rôle qui convenait le mieux à son caractère? Comme début, il devait, è la tète de sa bande, rejoindre et appuyer le comte de Transtamare. Cette mission subalterne n'avait rien qui flattât son orgueil. Après avoir retardé son départ, diverses circonstances le retinrent, et, sans manquer à ses promesses, il trouva moyen d'attendre une occasion meilleure de la remplir.

D'abord il se maiia (i). Jeanne de Chàteauvilain, sa nouvelle épouse, appartenait à l'une de ces grandes familles féodales dont le savant Duchesne a consacré l'illustration et vulgarisé la généalogie. Entre autres domaines, cette famille possédait la terre et seigneurie de Chà-

(1) D'après M. Luce (Froissart, t. VI, Sommaire^ p. 411, note 1), ce mariage eut lien le 2 mai 1362; mais M. Luce a commis une légère erreur. Duchesne, Histoire de la maison de Broyés et de Chàteauvilain, preuves p. 43, cite un amortissement fait le 2 mai 1362 par a Jeanne, dame de Saint-Georges et de ChÂteauvilain », ce qui suppose qu'à cette date elle était encore yeuve. Immédiatement après il mentionne le traité de mariage d'Arnaud de Cervole et de Jeanne de Chàteauvilain passé « ran MCXXSLXII » ; cette fois il ne donne pas l'indication précise du mois. De plus, en juin et juillet 1362 (Pièces justificatives no" XIII et XIV), TÂrchiprètre ne s'intitule que seigneur de Chàteauneuf. Je conclus de tout ceci que son mariage avec rhéritiére de Chàteauvilain est postérieur au mois de juillet. Nous verrons plus loin qu'il est antérieur au mois de décembre. Seulement je n'ai pu retrouver ni le contrat, ni l'inventaire des titres de Grancey où Duchesne en avait pris l'analyse.

teauvilain, située en Champagne snr les confins de la Bourgogne, et celle d*Arc-en-Barrois, qui, bien qu'étant elle-même enclavée dans la première de ces provinces, dépendait de la seconde (1). C'est ainsi que les sires de Chàteauvilain prenaient place aux premiers rangs de la noblesse bourguignonne. Le dernier représentant mâle de la branche aînée, Jean de Chàteauvilain, mourut en combattant à Poitiers, auprès « de plusieurs bons chevaliers et écuyers de Bourgogne », non loin de TArchiprêtre. Il laissait sa riche succession à ses deux sœurs, Jeanne et Marie. Jeanne recueillit la terre de Chàteauvilain, et Marie, celle d'Arcen-Barrois. Marie était la femme de Jean de Bourgogne, du rival de Marguerite de France, du dernier descendant mâle des comtes palatins, issus de Jean de Chalon le Sage ou TAntique. Déjà mariée deux fois, Jeanne était devenue deux fois veuve. En premières noces, elle épousa Jean, sire de Thil et de Marigny, dont elle avait un fils mineur nommé Jean, comme son père. La terre de Marigny lui restait à titre de douaire,' et celle de Thil, à titre d'usufruit ou de « bail ». Par suite, elle conservait la disposition et la garde du fameux château de Thil , magnifique demeure, forteresse imposante, dont les derniers vestiges dominent encore FAuxois. En secondes noces, elle épousa un membre de la maison de Vienne, aussi puissante dans le duché que dans le comté, Hugues devienne, sire de Saint-Georges, et elle en eut un fils appelé Guillaume, au nom duquel elle jouissait de plusieurs seigneuries. Ajoutez que, du côté paternel, des liens de parenté unissaient Jeanne aux diverses branches de la maison de Chàteauvilain. Par sa mère, Marguerite de Noyers, elle était la petite -fille de Miles de Noyers, successivement maréchal et porte-oriflamme de France, la nièce de Jean de Noyers, comte de Joigny, mort récemment des blessures qu'il avait reçues à Briguais, et la cousine germaine du sire de Noyers, du prisonnier de Brion-sur-Ource. Inutile de pousser plus loin ces détails. On conçoit aisément les avantages qu'Arnaud de Gervole allait retirer d'une union si brillante (2). Elle lui apportait fortune et puissance. Elle lui donnait

(1) Ici chaque ligne devrait être justifiée par une note ; il nous suffira d'affirmer, bremUUis causa, que nous les avons écrites d'après les documents les plus sûrs.

(2) Duchesne, Histoire delanuUson de Broyés et de ChâieauvUain, preuves, p. 43.

surtout une chose qui lui manquait jusqu'alors, Tinfluence résultant de relations étroites avec la plus haute aristocratie de la Bourgogne et des pays voisins. Aux yeux du roi Jean et du comte de Tancarville, la politique française n'avait qu'à se féliciter de ce mariage. Il empêchait Jeanne de Ghàteauvilain de porter à des mains hostiles les héritages qu'elle détenait. Il enchaînait l'Archiprêtre par de nouveaux liens, lui ouvrait de nouvelles perspectives , et semblait propre à lui inspû'er le ferme désir de vivre en gentilhomme plutôt qu'en aventurier. Ni Tcmcarville ni le roi n'insistèrent désormais pour qu'il prit le chemin des Pyrénées sous la conduite du comte de Transtamare. De graves événements se préparaient, et sa présence en Bourgogne était beaucoup plus utile que son concours à l'expédition d'Espagne.

En effet, le roi ne s'illusionnait pas sur le résultat probable de cette expédition. Il connaissait les circonstances qui s'opposaient au succès d'une entreprise prématurée. Eût-elle réussi, elle n'aurait éloigné que pendant un temps fort court un nombre relativement minime des Compagnies qui désolaient la France. Pour arrêter la marche de ce fléau, il fallait un remède plus efQcace, et l'idée d'une grande croisade au delà des mers, qui nous parait aujourd'hui chimérique, se présentait alors aux meilleurs esprits comme une dernière ressource; comme la seule planche de salut. Elle ne répugnait pas à la sagesse du Dauphin : elle flattait surtout les instincts chevaleresques de son père (1). Mais elle ne pouvait se réaliser qu'avec l'appui de la papauté. Ce n'est pas seu-

dit qu'Arnaud de Cervole 8*iotitulait alors seigneur de CSiAteauneuf et de Concressault. VHistùire généalogique du P. Anselme, t. II, p. 243, ajoute qu'il portait le titre de chambellan du roi Charles V (!). Voyez, à propos de ces deux titres, ce que nous disons un peu plus loin.

(1) Au surplus, elle répondait si bien aux mœurs de Tépoque qu*on voit en 1361, Nicolas Stamworth, Tancien capitaine de Régennes, prendre la croix et partir pour rOrient. (Rervyn de Letteuhove , Chronique de Froissart, t. XXIII, p. 182.) Chose encore plus étrange! vers la même époque, Jean d'Arleston^ cet écuyer du roi d'Angleterre qui s'était emparé de Flavigny, en janvier 1360, s'associa avec plusieurs seigneurs bourguignons, et notamment avec G. de Pontailler, le futur maréchal de Bourgogne, pour aller ensemble faire un pèlerinage à Notre-Dame de Nazareth. (J. Simonnet, des Institutions et de la vie privée en Bourgogne, p. 3T7.)

lement Timpulsion religieuse qu'on attendait du souverain pontife: son influence politique était indispensable au règlement provisoire d'une multitude d'afi'aires , règlement sans lequel les plus enthousiastes eussent reculé devant les inconvénients d'une pareille aventure. De là vint que, vers l'automne de l'année 1362, le roi Jean se disposait à prendre le chemin d'Avignon. Est-il vrai que le but de ce voyage soit « resté une énigme pour les chroniqueurs contemporains aussi bien que pour les historiens modernes (1) »? Nous n'avons à nous occuper ici que des points par lesquels il touche au sujet de notre étude, et le peu que nous en dirons montrera que l'énigme est facile à éclaircir.

La France venait de faire une perte sensible dans la personne d'Innocent VI (2), mort le 12 septembre 1362. Avant toute chose, il s'agissait de savoir quel serait son successeur. Si le roi ne se flattait pas d'influer personnellement sur l'élection, il tenait du moins à saluer l'avènement du nouvel élu et à capter ses premières faveurs. Parti de Paris dans les derniers jours de septembre (3) ou dans les premiers jours d'octobre, il atteignit la frontière septentrionale de la Bourgogne « le mardi après la Saint-Denis (4) ». De là, il s'achemina lentement à travers la province, s'arrêtantàDijon, à Beaune, à Chalon-sur-Saône. Puis il pénétra dans le Maçonnais , et d'étape en étape, il arriva à Villeneuve-lez-Avignon , où il établit sa résidence (5). La tâche qu'il se proposait avait été rendue facile par les dispositions du conclave. Deux hommes dirigeaient cette assemblée, les cardinaux de Boulogne

(1) Histoire de du Guesclin, par M. Luce, 1. 1, p. 368.

(2) Dans son Histoire de du GuescUn^ M. Luce a mis en pleine lumière les incontestables services qu'Innocent VI a rendus à la France durant le cours de son pontificat. Voyez 1. 1, p. 316, p. 376 et passim.

(3) Les Grandes Chroniques de France, d'ordinaire si exactes, disent & tort qu*il partit de Paris au mois d'août 1362 (t. VI, p. 227). M. Luce a déjà constaté que c'était une erreur. (Froissart, t. VI, Sommaire, p. xxxvm, note 1.)

(4) <€ Pour la despense de Tostel dou roi k Villenes, ou il fu le mardi après la Saint-Denis cccLxij. » Archives de la Côte-d^Or, B, 6556. Compare: eodem, B, 1412, f> 45, r>.

(5) Le 2 novembre 1362, le roi Jean était encore à Lyon, d'où il datait une ordonnance publiée dans la Revue des Sociétés savantes, année 1870, 1. 1, p. 162.

et de Talleyrand-Périgord, tous deux également dévoués aux intérêts de ia politique française. Ne pouvant ou ne voulant se faire nommer eux-mêmes, ils poussèrent la prévoyance jusqu'à écarter un candidat, par le seul motif qu'étant originaire du Limousin, et son pays natal ayant été cédé àTAngleterre en exécution du traité de Calais, il ne leur offrait plus assez de garanties (1). A défaut de cardinaux réunissant à leurs yeux les conditions désirables^ ils décidèrent leurs collègues à porter leurs voix sur un homme étranger au sacré collège. Celui-là, né Français, était resté Français, et son patriotisme n'inspirait aucun doute. Il s'appelait Guiliaume Grimoard. Dès sa jeunesse il s'était consacré à la vie monastique. « Successivement professeur de droit canon à l'université de Montpellier, abbé de SainMjermain-d'Auxerre, puis, en 1358, de Saint- Victor de Marseille (2), » il n'avait pas encore obtenu le chapeau de cardinal. Au moment de l'élection, il n'était même pas en France : Innocent VITavait chargé d'une mission qui le retenait en Italie. Élu le 28 octobre 1362, et mandé en toute hâte, il fut couronné à Avignon le 6 novembre sous le nom d'Urbain V. « Maintenant nous avons un vrai pape, » disait à ce propos le cardinal de Talleyrand ; « les autres, nous les honorions par devoir; quant à celui-ci, nous devrons le révérer et le craindre, car il est puissant par la parole et par les œuvres (3). » A Paris, le peuple et le clergé murmuraient contre un choix en dehors des usages reçus, et le continuateur de Nangis , soupçonneux comme un démocrate, se demandait malignement quel rôle le Saint-Esprit avait joué dans l'affaire (4). Quant au roi, mieux informé, il n'avait qu'à se réjouir. La première lettre qu'il reçut du nouveau pontife contenait le passage suivant : « Nous tenons à vous donner la pleine assurance qu'originaire de votre royaume, nous aurons toujours présent à l'esprit l'intérêt de

(1) Annales ecdésiasUques d'Od, Rayn., t. XVI, p. 67.

(2) Froisssart-Luce, t. VI, Sommaire^ p. xxxix, note 1.

(3) Baloze, ViL Pap, Aven., t. I, p. 424.

(4) « Et tune fuit magnum murmur in clero et alio populo contra cardinales, qui cmn haberent Je suo coUegio multos probos dominos et valantes, nullos de eis eligere curaverant. Causam autem Spiritus sanctus , ut firmiter credo, non igno- ^t. N Chsromqae de Nangis, édition Geraud, t. II, p. 321.

906 CHAPITRE Tii (4362-4363).

ce royaume, de son honneur, de sa prospérité, de son accroissement (4). » Avec un pape qui ne craignait pas d'exprimer de telles pensées, Tentreprise d'une croisade et le règlement des affaires qui pouvaient Tentraver semblaient moins dijfficiles. On a reproché à Urbain V d'avoir cédé trop facilement aux instances du roi Jean. Il n'avait, dit-on, qu'à réfléchir froidement au projet qui lui était soumis, ce pour perdre aussitôt toute foi en ses chances d'exécution. Plus prompt à l'enthousiasme que préoccupé des moyens pratiques d'améliorer le sort de ses sujets, le roi Jean avait certes une croisade à faire ; cette croisade, qu'il poavait accomplir sans mettre le pied hors de ses États, ce n'est pas contre les Sarrasins, c'est contre les gens des Compagnies, Anglais, Gascons, Navarrais, Bretons du pays de Montfort, dont son royaume est infesté plus que jamais, qu'il devrait l'entreprendre (2), » On oublie qu'après la rude expérience de Briguais, personne en France ne songeait à se débarrasser des Compagnie par la force, et que l'idée d'une expédition lointaine, mi-partie religieuse et mi-partie militaire, répondait parfaitement aux mœurs de l'époque. Voilà pourquoi les trois rois qui se trouvaient alors réunis dans les murs d'Avignon, ceux de France, de Chypre et de Danemark, se croisèrent solennellement le 31 mars 4363, en présence d'Urbain V, heureux d'encourager et de bénir leurs projets.

Cependant le roi Jean, bien que nommé capitaine général de la croisade et chargé de la conduire, de concert avec le cardinal-légat de Talleyrand-Périgord, s'était réservé de ne partir qu'au bout de deux années, délai qu'il jugeait nécessaire pour mettre ordre aux affaires de son royaume. Avant de quitter Avignon, il eut soin de traiter avec Urbain V toutes celles où l'intervention de la papauté devait être profitable à la France. Une entre autres le préoccupait à juste litre et mérite de fixer notre attention. Depuis la mort de Philippe de Rouvres, le roi de Navarre faisait entendre des plaintes et formulait des réclamations incessantes (3). A l'occasion de ses nouveaux griefs, il

(1) Annales eeclénasHques d'Od. Rayn., loco citato,

(2) Luce, Histoire de du GuescUn, t. I, p. 381-382.

(3) tt Dans le courant de Tannée 1362 il dépèche à plusieurs reprises des ambas-

revenait sur les anciens; il s'agitait, il se préparait sourdement à la guerre. La prudence ne permettait pas de laisser derrière soi ce germe de troubles dangereux. Déjà le roi Jean avait su détacher de la' cause navarraise son plus ferme et son plus honorable champion, le propre frère de Charles le Mauvais, Philippe d'Évreux-Navarre . Il lui écrivit, avec Tassentimenl du pape, qu'il lui déléguait les honneurs et les fonctions de capitaine général de la croisade (1). De son côté, Urbain V s'adressa directement au roi de Navarre, le suppliant d'abjurer des haines sacrilèges, de concourir à l'éloignement des Compagnies et de faciliter, par tous les moyens en son pouvoir, la réussite de l'entreprise projetée (2). Mais le roi de Navarre n'était pas homme à fléchir s'il n'obtenait le prix des concessions qu'on attendait de lui. Il fallut discuter avec ses ambassadeurs le taux de ses exigences. Des pourparlers eurent lieu sous la médiation du souverain pontife. Un instant même ils furent sur le point d'aboutir à une solution définitive. C'est là du moins ce qu'atteste un mandement (3) daté « de Villeneuve-lez-Avignon, le vingttroisième jour d'avril, l'an de grâce mil ccclxiii», mandement par lequel le roi enjoint à ses « amis et féaux les esluz sur le fait des aides ordonnez à Mascon, à Osthun et à Chalon », de rembourser immédiatement à l'Archiprètre le reliquat de ses créances (4), afin d'obtenir en

sadeurs auprès de son beau-père et les charge de faire valoir ses réclamations. » Luce, Histoire de du Guesclin, t. I. p. 409. Mais M. Luce croit que le roi Jean a toi^jours repoussé les demandes de Charles le Mauvais. Les détails fournis par nous prouvent le contraire.

(1) Histoire de du Guesclin, par M. Luce, t. I, p. 385, diaprés la Chronique des quatre premiers Valois, p. 129.

(2) Annales ecclésiastiques. Ad annum 1363, § XXIII.

(3) Cette pièce curieuse a été publiée pour la première fois par Jules Simonnet, dans la Revue des Sociétés savantes, quatrième série, t. IV, p. 463 et suivantes. Mais soit par erreur de copie, soit par erreur d'impression, la phrase relative au traité avec les gens du roi de Navarre a été tronquée. Le véritable texte est ici restitué d'après un protocole de Jean Curtiler, notaire & Dijon, protocole conservé aux Archives de la Côte-<fOr, B, 11,229, f» 85.

(4) D'après le mandement du 23 avril 1363, eUes ne s'élevaient plus qu'à « 21,000 florins reste de plus grant somme », au lieu des 35,000 alloués & l'Arehi-

208 CHAPITRE YTI (1362-1363).

échange la restitution du château de Guisery, qu'il détenait seulement à titre de gage. « Pour ce que, porte le texte, par bonne et meure délibération de notre conseil, et pour obvier à Tindempuité de nous et de nos subgez, et que nous ne volons pas que nostre chastel de Guiserey soit baillé à TArceprestre, pour cause de certain traictié commencié et non mie parfait entre nous et les gens de notre filz le roi de Navarre, et aussi pour autres certaines et justes causes qui à ce nous ont meu... » Ainsi le roi, désireux d'apaiser les rancunes de son gendre, consentait à lui rendre une part de l'héritage qui faisait l'objet du débat.

Des affaires encore plus délicates éveillaient sa sollicitude. Il voulait s'assurer qu'Urbain Y refuserait obstinément l'autorisation indispensable au mariage de Marguerite de Flandre, la veuve de Philippe de Rouvres, avec un des fils d'Edouard III, Aymon, comte de Gambridge. Arrêtée entre les deux familles, cette union désastreuse pour la France dépendait uniquement du souverain pontife, libre de maintenir ou de lever l'obstacle résultant de» liens de parenté qui unissaient les deux époux. Urbain V entra sans peine dans les vues du roi Jean. Il promit de refuser et il refusa les dispenses qu'on attendait de lui, sauf à se montrer moins rigoureux le jour où des dispenses analogues lui furent demandées en faveur de Philippe le Hardi, également cousin de Marguerite de Flandre. « En quoi, dit l'auteur de sa vie (1), il ne commit aucune injustice, car ceci ne dépendait pas de sa justice, mais de son libre arbitre, et il pouvait refuser à l'un ce qu'il lui plut de concéder à l'autre. Dans les deux cas, sa décision semble le résultat d'une inspiration divine. Si, en effet, la maison d'Angleterre avait recueilli tant et de si riches héritages, qui touchent et enveloppent la majeure partie du royaume, ou bien la maison de France eut disparu totalement absorbée par sa rivale, ou bien chacune d'elles eut consumé ses forces en luttes, en tribulations, en combats perpétuels, ce dont on peut juger par les calamités qu'entraîna l'acquisition du duché d'Aquitaine. Quand Urbain V résolut de couper court à ce mal, il ne fit que son devoir :

prêtre par la décision royale du mois de juin 1362. Dans Tintenralle des deux époques, il avdit touché ou le Trésor avait payé pour lui 14,000 florins. (1) Baluze, VU. Pap, Aven., 1. 1, p, 372-373.

d'abord il empêcha la ruine d'un royaume dont les souverains ont toujours été les défenseurs et les protecteurs de la papauté, ensuite il évita à deux peuples chrétiens une longue série de guerres, que ses fonctions religieuses lui prescrivaient de fermer et non de rouvrir. »

Rassuré sur ce point capital, le roi Jean se sentit plus libre d'aborder certaines questions auxquelles il n^avait pas osé toucher jusque-là. Il commençait à regretter les concessions que Marguerite de France avait obtenues de lui à la mort de Philippe de Rouvres. Elle n'avait eu ni la force de s'opposer au projet de mariage de sa petite-flUe avec un prince anglais, ni celle d'imposer à ses nouveaux sujets le respect des possessions échues en partage à la couronne de France. On a vu les principaux membres de la noblesse franc-comtoise, oubliant des haines invétérées, consentir à s'enrôler dans Tarmée du comte de Tancarville et combattre devant Briguais, à côté de la noblesse bourguignonne ; cette heureuse inspiration ne dura pas longtemps. Dès la fin de mai 1362, de fâcheux symptômes annoncèrent que la Bourgogne était menacée, comme jadis, par ses ennemis d'outre-Saône. Le 19 de ce mois, le châtelain de Pon tailler (1) avertissait celui de Saint-Seinesur-Vingeanne que les a gens d'armes de la conté de Bourgogne dévoient passer pour courre en la duchié ». Us étaient commandés par on gentilhomme franc-comtois (2), Hugues de Gromari, appartenant à l'une des meilleures familles de la province et qui n'avait pas craint de s'associer avec un pillard émérite, Jean de Bolandoz, surnommé le capitaine Brisebarre. « Le mardi devant la mi-ost de l'an ccclxii, » nouvelles courses et nouveaux pillages dans la chàtellenie dePontailler (3). Ce sont encore « les gens de la conté de Bourgogne » qui sont coupa-

(1) Archives de la Côte^'Or, B, 5617, f» 22, vo.

(2) « A Guillot Muguenat de Viez verges, allant à Dijon le lundi après TAscension (30 mai 1362), pourtant lettres audit gouvemear de Bourgogne de par Mons. Henry Spic, capitain de Pontoillier, pour le fait de la coursse que mess. Hugues de Cromari et Brisebarre firent en la chastellenie de Pontoillier. » Eodem, Sur la famille de Gromari et sur le capitaine Brisebarre, voyez la nouvelle édition de GoUut et le second volume de M. Ed. Clerc, pcusm.

13) Archives de la Côte-d'Or, B, 5617, f^ 23, v.

ià

blés deces méfaits.Peu après ils revieVinent àlacharge, s'atiaquentmème aux bourgs d*une certaine importance, et ne repassent la Saône qu'après s'être gorgés de butin. La Bourgogne se vit réduite à traiter avec eux comme avec la Grande Compagnie, et promit à Brisebarre une rançon qu'il trouva moyen de se faire payer sans faire grâce d'une obole (i). D'ailleurs, l'immense majorité de l'aristocratie comtoise n'avait cédé qu'à la pression de circonstances passagères. Une fois délivrée des prétentions de Jean de Bourgogne, une fois sûre d'agir à sa guise sous le gouvernement d'une femme, elle s'empressa de reprendre le cours de ses anciens errements. Le seul de ses membres qui fût capable de l'arrêter sur cette pente, Jean II de Cbalon-Arlay, venait de mourir (2). Avant lui, son fils aîné, élevé au service et dans l'intimité du Dauphin, avait péri victime d'un accident déplorable. Ses deux autres fils, Hugues et Louis, hésitaient entre l'exemple de leur père et celui de leurs compatriotes. Chaque jour, les rapports devenaient plus hostiles entre les deux Bourgognes, et la moindre occasion, le moindre prétexte pouvait être le signal d'une de ces guerres qui avaient ébranlé la puissance du duc Eudes. Avec l'appui du pape, le roi Jean se crut assez fort pour chercher à ce nouveau sujet de craintes un remède radical.

Il eut recours à son beau-frère, l'empereur Charles IV, dont il avait souvent éprouvé la constante bienveillance. Or Charles IV était le suzerain légitime de la Franche-Comté, et, jusqu'à un certain point, la dévolution de cette province n'eût pas dû s'accomplir sans son entremise ou sa ratification. Marguerite de France avait négligé de s'adresser

(1) tt A Guiot Malechat, Garnier Griffon et Milot de Montarmey, pour don fait à eux ceste foiz par Mons. le conte de Tancarville... par ses lettres données le xyi« jour de mars cccLxij (a. st.), par considéracion de ce qu'il ayoient esté prix et transportez du royaume en Tempire par Brisebarre, qui les prinst pour les debtes du duchié, pour laquelle prise, il ont été grandement dommagiez. » Archives de la Côte-d'Or, B, 1423, fo 46, r«, Compte de Dimanche de ViteL

(2) 25 ou 26 février 1362 (Ed. Qerc, t. II, p. 130). Voir sur son fils atné, nommé comme lui Jean, les Grandes Chroniques de France, t. VI, p. 82 et 83. Ce jeune homme mourut dans un tournois, frappé par un de ses frères. (Clerc, eodem, p. 115-116.)

à lui. Il en conclat que ses prérogatives demeuraient intactes, et il ne se fit aucun scrupule d'en user largement. Par lettres patentes données à Nuremberg le xviii des calendes de février 1363 (1), il attribua la succession des anciens comtes palatins à son neveu Philippe le Hardi. Ces lettres déclarent que le comté de Bourgogne a toujours été fief d*empire et toujours soumis à la juridiction impériale : que fdute d'héritiers mâles, et par suite d'autres causes sur lesquelles Tautorité souveraine est suffisamment éclairée^ il y a lieu de le considérer comme vacant et de pourvoir à son administration, en lui donnant un chef capable de veiller à ses destinées : que, sous ce dernier rapport, aucun choix ne saurait être préférable à celui de Tillustre prince messire Philippe^ duc de Touraine : pourquoi l'empereur des Romains, après mûre délibération des principaux conseillers de Tempire, obtempérant d'ailleurs aux supplications du roi Jean, son beau-frère, a résolu de conférer à son neveu l'investiture du susdit comté. Aussitôt, les mandataires du duc Philippe firent en son nom hommage à l'empereur Charles IV, et Marguerite de France se trouva dépossédée sans le savoir. 11 est juste d'ajouter que cet acte, tenu secret, ne devait être rendu public que si le roi Jean jugeait convenable d'en réclamer l'exécution. C'était une arme qu'il tenait en réserve pour le cas où l'attitude des Francs-Comtois et de leur comtesse le contraindrait à user de rigueur. Ses prévisions s'étendaient encore plus loin. Il songeait qu'un jour le duc de Touraine pourrait réunir les deux Bourgognes, comme jadis Eades IV et Philippe de Rouvres. Par cette combinaison, les habitants .du duché retrouveraient la part d'autonomie dont la perte leur causait tant de regrets, et ceux de la comté, soumis à l'autorité d'une main jeune et vigoureuse, seraient forcés de revenir à des habitudes moins aggressives. Tout ceci n'était encore qu'à l'état de projet. Néanmoins, le roi, quand il traversa la Bourgogne poqr se rendre en Provence, eut soin d'emmener avec lui son jeune fils (2) et de le présenter

(1) D. Plancher, t. n, PreuveSy n» 313. *

(2) Ce fait résulte, de plusieurs comptes et notammeut de celui du châtelain de Montréal, B, 5404, et de celui du châtelain de Villaines-en-Duesmois, B, 6556. A Montréal il fallut débarrasser au plus vite une chambre où Ton avait mis

aux Bourguignons, comme s'il eût voulu pressentir leurs sentiments et provoquer leurs sympathies.

On peut déjà juger du nombre et de la gravité des motifs qui déterminèrent le voyage d'Avignon. Il serait facile de citer beaucoup d'aatrès affaires qui prolongèrent le séjour du roi jusqu'au 15 mai 1363(1), ne fût-ce que le soin de rétablir ^a paix entre les comtes de Foix et d'Armagnac et d'enlever aux Compagnies un prétexte de rester en France. A la vérité, les frais de ce séjour^ augmentés par des cérémonies pompeuses et des fêtes chevaleresques, achevèrent d'épuiser le Trésor royal (2). Mais parfois les fêtes elles-mêmes avaient leur utilité politique. « Le mardi sixième jour de décembre (1362), » disent les Grandes Chroniques (3), « fut la bataille de messire Amanion de Pommiers, appelant, et de messire Foulque d'Archiac, défendant, en la présence du roi de France, à Yilleneuve près d'Avignon, et fut fait l'accort au champ, parce que ledit roy prit le discort sur luy. » Eh bien! Foulque d'Archiac était un seigneur d'Aquitaine, un compatriote de l'Archiprêtre, qui, depuis le traité de Calais comme avant, continuait à servir son ancien maître, et qui, l'un des premiers, avait suivi en Bourgogne le comte de Tancarville (4), lorsqu'il s'était agi d'imposer à cette province une annexion qui lui répugnait. Originaire du même pays, Amanieu de Pommiers appartenait, au contraire , à une famille depuis longtemps attachée à l'Angleterre, et lui-même, à Poitiers, il avait combattu vaillamment dans l'armée du Prince Noir. D'où vient

« douze muids de bled... pour ce que messire de Torayne y devoit Tenir et n'avoit autre part bonnement où gésir... » AVillaines, son palefrenier dut laisser u un sien coursier... pour ce qu'il estoit malade... » etc.

(1) Froissart-Luce, t. VI, Sommaire, p. xlu, note 2.

(2) Luce, Histoire de du GuéscUn, 1. 1 p. 418.

(3) T. VI, p. 227-228.

(4) « A Mons. Foulque d'Alchiac, chevalier, pour deniers à li bailliez dou commandement de Mons. de Tancarville, lieutenant dou roy notre sire, pour certain accord fait avec li par. ledit lieutenant, pour certain service que li et sa gent ont fait et doivent faire au roy notre dit seigneur es parties dou duchié de Bourgoigne et autre part, et quictance doudit chevalier donnée le viii« jour de février Fan mil cccLXJ (a, st.) » Archives de la Côte-d'Or, B, 1412, f» 52, vo.

que bientôt nous le retrouverons en Bourgogne soutenant la même caase que Foulque d^Axchiac et Arnaud de Cervole? Il est permis de supposer que Fincident d'Avignon, la bonne grâce du roi Jean et son habileté diplomatique contribuèrent à cette conquête, heureux prélude d'une foule de conquêtes analogues.

Pendant ce temps, que devenait TArchiprêtre? Absorbé par les joies de sa nouvelle fortune, attendait-il en paix le résultat des événements qui se préparaient à Avignon, ou bien, malgré les circonstances qui le conviaient au repos, avait-il trouvé quelque emploi de son activité sans relâche? Malheureusement le Compte de Dimanche de Vitel^ afférent à Texercice de Tannée comprise entre le 10 novembre 1362 et le 10 novembre 1363, manque aux Archives de Dijon. Nous n'avons, sur cet intervalle, que les renseignements fournis par les comptes beaucoup moins instructifs des bailliages et des chàtellenies. Ceux-ci ne nous révèlent qu'un fait, mais un fait qui a son importance. Ils nous montrent, en décembre 1362, l'Archiprêtre à la tète d'une troupe de Gascons et surtout de Bretons, assiégeant le château de Vitteaux-en- Auxois (1). La chose serait inexplicable si le dernier historien de la Franche-Comté n'avait indiqué l'origine et la conclusion d'un épisode, que pourtant il n'a pas connu. En effet, M. Clerc raconte que vers la fin de l'année 1362, Hugues et Louis de Chalon-Arlay, sous prétexte de méfaits commis en Franche-Comté par les gens de TArchiprêtre, <( répondirent aux dévastations de ses soldats en portant le feu dans sa terre de Châteauvilain au diocèse de Langres (2). » Il ajoute qu'en 1363 le comte de Tancarville chercha à réconcilier les parties, qu'il leur fit

(1) « Pour une sarrehure mise en ladite grange (la grange de desoubz Forme Ragot appartenant au roi, assise à Darcey), pour ce que celle qui y estoit fut ostée et perdue par les Bretons, pour le temps dou siège FArceprestre devant le chastel de Yiteaul. » Archxoes de la Côte^'Or, B, 6557, f^ 4, v». Cpr. avec les notes suivantes.

(2) Histùire de la Franche-Comté ^ par M. Ed. Clerc, t. n, p. 132-133, texte et notes. Cest à ce fait que nous faisions aUusion, dans une note précédente, pour établir qu'en décembre 1362 rArchiprètre était déjà marié, puisque du chef de sa femme il possédait à cette époque la terre de Châteauvilain.

accepter son arbitrage, qu'il condamna les Ghalon à payer à rArchiprêtre une indemnité de 2^000 florins , et que le 23 avril 1363, à Auxonne, les deux frères se soumirent à exécuter la sentence (i). A moins de supposer au comte de Tancarville une partialité révoltante, on doit admettre que sa décision se fondait sur de justes motifs. La prompte adhésion de la partie condamnée confirme à nos yeux cette manière de penser ; elle prouve que les fils de Jean II n*invoqnaient contre leur adversaire aucun grief sérieux. Us ne voyaient en lui qu un serviteur dévoué de la cause royale, un homme appelé dans un avenir prochain à châtier Tinsolence des Francs-Comtois. C'est pour cela qu*ils avaient saisi n'importe quel prétexte de ravager la terre de Châteauvilain. Leurs torts étaient manifestes; eux-mêmes le reconnurent en acceptant la rigueur de la condamnation.

Seulement Arnaud de Cervole, provoqué sans motifs, n'était pas d'humeur à attendre l'intervention du comte de Tancarville. 11 commença par se venger. Après la mort de Jean II, Hugues, son fils aine, devenu le chef du nom et de la famille, recueillit dans l'héritage paternel les terres et seigneuries de Franche-Comté , qu'on appelait « le meix-d'Arlay ». Louis, le fils puîné, eut pour sa part les autres domaines, parmi lesquels Yitteaux, Lisle-sous-Montréal et Lormes (2). Vitteaux se trouvait à portée d'Arnaud de Cervole, qui, depuis son mariage avec Jeanne de Château vilain, parait avoir fixé sa résidence ordinaire au château de Thil-en-Auxois (3). C'est contre Yitteaux qu'il tourna d'abord sa vengeance. Il conduisit les bandes dont il disposait alors sous les murs de la place, qu'il investit et qu'il assiégea. L'entreprise n'offrait rien de contraire aux mœurs, et l'on peut dire aux institutions de l'époque. Sans cesse renouvelées et toujours impuis-

(1) M. Clerc n'indique pas sur quelles pièces il se fonde pour donner des détails si précis. Je suppose qu'il les a empruntés à quelque mention de VIfwentaire dei titres de la maison de Chalon conservé aux Archives du Douhs,

(2) M. Qerc, t. II, p. 130, en note.

(3) Le canton de Yitteaux, arrondissement de Semur (Côte-d'Or), est immédiatement contigu à celui de Précy-sous-Thil, où se trouvent encore les ruines du château de Thil-en-Auxois.

santés, les ordonnances prohibitives des guerres privées n'empêchaient aucun seigneur de considérer leur usage comme un privilège de noblesse, et le moindre hobereau tenait à honneur de conserver intact le droit qu*il prétendait avoir reçu de ses pères. Tancarville lui-même, peu édifié sur les sentiments des Ghalon, aurait probablement laissé la querelle suivre son cours, 8*il n en eût craint les conséquences indirectes. Tant que les assiégeants étaient retenus devant Yitteaux, sous la surveillance d'un maître accoutumé à se faire obéir, ils s'abstenaient d'excès regrettables. Mais, afin d'éviter une surprise analogue à celle de Brignais, l'Archiprôtre était obligé d'envoyer une partie de ses gens battre au loin la campagne et s'enquérir si les Francs-Comtois n'arrivaient pas à la rescousse. Durant ces reconnaissances, Gascons et Bretons, libres de tout contrôle, reprenaient leurs anciennes habitudes. Un jour (i), ils découvrirent que les vins de Bourgogne destinés à la provision de la cour, avaient été réunis à Yillalnes-en-Duesmsis et qu'ils s'y trouvaient « en la cave dou chastel, dehors le fort, signez par le maistre des garnisons dou roy, pour mener à Crevant et de Crevant en France >. . Séduits par une occasion si tentante, les pillards se rendirent à Yillaines « le lundy et le mardy avant Noël cgclxii. » A leur approche, le châtelain n'eut que le temps de s'enfermer dans l'enceinte fortifiée, en compagnie des quelques soldats chargés de la défendre et des habitants qui vinrent s'y réfugier. Ce n'est pas à eux qu'en voulaient les assaillants. Gascons et Bretons se contentèrent de les bloquer dans leur retraite et de visiter la cave imprudemment construite hors do Tenceinle. Pendant plusieurs jours, ils burent sans vergogne les vins du roi de France, et, quand ils se décidèrent à partir, ils enlevèrent ce qu'ils n'avaient pas encore bu, « malgré le chastellain et les autres qui

(1) « Dépense commune (de vin). Donné aux habitantz de Villenes, le lundy et le mardy avant Noël cccuij, que le chastel de Villenes fu assailliz par les Bretons et Gascons qui tenoient le siège devant Vieteaul, pour ce qu'ils fussent mieux aidant à la deffense doudit chastel... xi septiers... Item, que lesditz Bretons et Gascons preirent, behurent et gastèrent des vins dou roy qui estoient en la cave doa chastel... » La suite comme au texte. Archives de la Côte-d'Or, B, B537, (• 12, vo.

estoient audit chastel, qui deffendoient ce qu'ils povoient ladite ca?e de pierres et de traits. » Assurément, ils commirent bien d'autres méfaits et des méfaits plus graves. La contagion du pillage gagnait les campagnards. On voyait des jeunes gens (1) entrer au service de quelque Breton, quitter leurs foyers, leur famille à la suite de ce nouveau maître et se lancer avec lui dans la carrière des aventures de grand chemin. Le comte de Tancarville comprit qu'il importait de mettre un terme à ces désordres. Il était certain d'avance que TArchiprètre s'empresserait d'agréer son arbitrage. D'autre part, Louis de Ghalon accueillit sans difficultés un moyen honorable de se tirer d'embarras, et la querelle se termina par un compromis.

En dehors de cet épisode, nous n'avons découvert aucun renseignement positif en ce qui touche les faits et gestes d'Arnaud de Gervole, depuis la fin de l'année 1362 jusque vers le milieu de l'année suivante. Mentionnons seulement pour mémoire les indications que fournit un de ses biographes : « Pendant qu'on faisait les préparatifs préliminaires (de la croisade), » dit M. Dessalles (2), « et que le pape cherchait à réveiller dans les souvenirs de l'Europe cette ardeur chrétienne dont l'élan avait poussé leurs devanciers à faire les sacrifices les plus dispendieux, Arnaud ne ralentissait en rien son zèle pour la France. Dès le commencement de 1363 (février), Jean, duc de Berry, — pour considération des bons et agréables services que lui avoit faiz son amé et féal chevalier et conseiller messire Arnaud de Gervole... — lui donna le château de Goncressault*en-Berry (3), avec 500 livres tournois de

(1) tt De G. Lenote de Pousanges, demorant à Âmey, pour ce que ja pieça, pour le temps que FÂrcepreste fut à Vieteaul, il en fut menez par un Breton, junes et petitf mex non obstant demoura en la compaignie de Bondit maître, avec aultre gent de compaignie en vacant palis, par le réanime de France, et vivans comme enemis pu* Tespace de trois ans... et toutes voies, quant il revint près de son palis, il s'eschappa et vint demourer. en son paiis, et a bien environ xx ans que il est marié... attendu son petit âge est reçu a composition... n Comptes du baiUi d'Auxois, B, 2274.

(2) Notice biographique sur Arnaud de Cervoîe, p. 259.

(3) Cïoncressault, canton de Vailly, arrondissement de Sancerre, département do Cher.

rente. Vers ce même temps aussi, il fut fait chambellan du roi. » Sui- \ant sa coutume, M. Dessalles néglige de citer les sources auxquelles il emprunte ces détails^ en sorte qu'il est presque impossible de contrôler l'entière 'exactitude de son récit. Ni le don de la terre de Goncressault, ni l'existence de services rendus au jeune duc de Berry par rArchiprétre ne sont, à la vérité, contestables. Mais la date relevée par M. Dessalles est moins sûre. S'agit-il bien, comme il le dit, de février 1363, nouveau style? Ne serait-ce pas février 1364, comme le dit La Thaumassière (1)? Dans les deux cas, rien n'établit à quelle époque précise remontent les services qui valurent à Gervole la faveur d'un prince de la maison royale : rien ne constate leur nature. Il en reste néanmoins cette conclusion à tirer^ qu'à aucun instant l'activité de l'Archiprètre ne s'est ralentie, qu'outre les événements connus auxquels il a pris part, il s'est mêlé à un grand nombre d'incidents ignorés,, et que la biographie d'un homme aussi peu soucieux de repos demeurera toujours et forcément incomplète. Quant au titre de chambellan du roi de France, l'a-t-il jamais obtenu? Plusieurs généalogistes le lui attribuent. Quelques-uns vont jusqu'à prétendre que, lors de son mariage, en 1362, il était déjà chambellan de Charles Y, qui ne monta sur le trône qu'en 1365 (2). M. Dessalles se contente de répéter vaguement qu'il fut investi de cette charge vers 1363. Personne n'invoque un document digne de foi, et je déclare que je n'en connais point. C'est là chose douteuse sur laquelle il convient de garder, jusqu'à plus ample information, une réserve prudente.

On ne sait même pas au juste quels arrangements Arnaud de Cervole conclut avec le roi, quand il revint d'Avignon. Cette fois Jean tra-

(1) Bistoàre du Berry, p. 396. A propos de la terre de « Ck)ncorssault en Berry », La Thaumassière s'exprime ainsi : m Le roi Jean la donna au duc du Berry, qui en a joui pendant plusieurs années... Le même duc fit donation de cette chfttellenie à Arnaud de Gervole, sire de ChàteauTilain, au mois de février 1364. Mais le roy n'ayant pas voulu approuver' le don, ou pour quelque autre cause, il n'eut aucun effet : aussi Tacte se trouve-t-il cancellé au Trésor des Gtiartes. » Malgré cette dernière indication, je n'ai pu retrouver ledit acte.

(2) Voir à Tune des notes précédentes.

218 CUÂPITRE VII (1362-1363).

versa la Bourgogne avec la lenteur d*un souverain que de graves affaires préoccupent et retiennent. Arrivé à Chalon-sur-Saône vers le milieu du mois de juin 1363 (1), il était encore à Talant, près Dijon, le 27, et ne quitta le duché que quelques jours après pour se rendre à Troyes (2). Dans ce long parcours, il eut occasion de voir les principaux personnages de la province. Certes, TArchiprètre était un de ceux avec lesquels il avait le plus d'intérêt à s'entendre. Du moment où la croisade était résolue, à quel autre eùt-il confié le soin de recruter les Compagnies et de les conduire au delà des mers? Quel autre en France était mieux préparé par ses antécédents, mieux désigné par ses habitudes et par sa haute position pour assumer un rôle devenu nécessaire? La preuve qu'il lui échut résulte d'un texte cité par Duchesne et par Baluze (3). Baluze indique l'avoir extrait d'un arrêt du parlement de Paris, Duchesne de lettres patentes. Tous deux sont d'accord sur )a date, qui est celle de l'année 1364, e^ sur la teneur, qui est ainsi conçue : « Nostre ami et féal chevalier Arnault de Cervole, dit le roi, de nostre congié et licence, a entrepris à mettre hors de notre royaume les gens des Compaignies estans en icelui, et les mener et conduire an saint voyage d'outre-mer, pour secourir Dieu contre les mescreans et ennemis de la foy. » Nous avons également la preuve que l'époque à laquelle l'Archiprètre se mit à l'œuvre coïncide avec le passage du roi en Bourgogne. Des lettres de mandement (4) données à Troyes le 9 juillet 1363^ ordonnent aux agents du Trésor royal de verser entre les mains d'Arnaud de Cervole la somme de 3,700 francs d'or, « pour faire vuidier les Bretons des forteresses d'Arcy et de Dannemarie en Puysaie. » La bande qui fit l'objet de cette première tentative avait, depuis quelque temps, établi son quartier général au château d'Arcy-snr-

(1) Il était à MAcon le 7 juin 1363. Voir ordonnance publiée par la Revue des Sociétés savantes, année 1870, 1. 1, p. 162.

(2) Sur le retour du roi Jean et les étapes de son voyage, consultez Froissart- Luce, t. VI, Sommaire, p. xui, note 2.

(3) Duchesne, Histoire de la maison de Broyés et de ChâteauvHain^ Preuves, p. 44, Baluze, Vit. Pap, Aven., t. I, p. 948.

(4) Pièce justificative n« XV.

Cure (1). Commandée par un aventurier de bas étage, qui s'affublait du nom bizan*e de Gilles Trousse-Vache (2), elle étendait au loin ses opérations lucratives. Non-seulement elle possédait les châteaux d'Arcy et de Dammarie, mais en outre la petite forteresse de Yésigneux-en- Morvan (3). Maîtresse de ces trois positions, d*où personne n'osait la déloger, elle rayonnait sur le Nivernais et la Bourgogne. Elle s'attaquait de préférence aux villages encore riches de FAvallonnais et de TAuxois. Ceux qui voulaient échapper à ses rigueurs étaient contraints de lui payer rançon. Partout elle entretenait des intelligences, à l'aide desquelles elle savait découvrir les cachettes où les malheureux paysans déposaient leurs objets précieux. Un jour, vers la fin de mai 1363 (4), elle parvint à pénétrer dans l'enceinte du bourg de Montréal, malgré les efforts de la garnison, réduite à s'enfermer dans les murs du château construit à l'une des extrémités du bourg. Elle ne quitta la place qu'après y avoir porté la ruine et l'incendie. Le bruit de cet audacieux coup de main retentit comme une menace jusqu'au cœur de la Bourgogne. A son passage^ le roi trouva les habitants sous le coup d'une émotion profonde, accueillit leurs plaintes et s'empressa de, leur promettre une prompte satisfaction. C'est l'Archiprètre qu'il chargea d'y pourvoir.

(1) Arcy-sor-Gure , canton de Vermenton, arrondissement d'Anxerre (Yonne). Pendant que les Bretons occupaient le château proprement dit, la « Fort-Maison» du même lieu était vaillamment défendue par une garnison française sous les ordres « de Jehan d'Arcy, chevalier, et de Huguenin d'Arcy, 8on frère ». JJ. 97, f» 85, n« 310.

(2) Archtoes de la Côte-d*Or, B, 2751, mention relative à la capture de « Gilles Tronssevaiche, capitaine d'Arsy ». Voyez an chapitre suivant.

(3) Eodem, B, 2750. Yésigneux, ancien chAteau fort situé sur la commune actuelle de SaintrMartin-du-Puy, Nièvre, appartenait alors à Jean d'Arcy, dont il est question ci-dessus; Tahbé Baudiot, le Morvan, t. II, p. 327-328; E. Petit, Les Sires de Noyers, p. 292.

(4) K Au Camus, pour porter lettres de par ledit bailli (d'Auxois) à M. le comte de TancarviUe... touchant le fait de la prise du bourc de Montreaul pris par les Bretons d'Arsy, paiez le jour de la Pentecôte (21 mai 1363). Eodem, B, 2750. Ce compte renferme plusieurs autres détails relatifs au même fait. Voyez encore le Compte du châtelain de Montréal, B, 5404.

ââO CHAPITRE VIT (1362-1363).

Gervole connaissait assez les Bretons pour que Gilles Troussevache ne lui fût pas étranger. Il entama aussitôt des pourparlers avec ce hardi capitaine, et le mandement royal de Troyes tendrait à faire supposer qu*il obtint promptement un succès partiel. A ne considérer que cette pièce, on dirait que les Bretons promirent d'abandonner au moins deux des châteaux qu'ils occupaient, Arcy et Dammarie, moyennant une indemnité de 3,700 francs, payable en bonne et belle monnaie d'or (1). Toutefois, il paraît qu'une circonstance quelconque empêcha Texécution du marché convenu. Quelques mois plus tard, nous retrouverons la même bande et le même capitaine également maîtres d*Arcy et de Yésigneux.

Mais les préparatifs d'une grande croisade en Orient exigeaient de longs délais. Le roi Jean avait réclamé pour sa part un sursis de deux années. Le roi de Chypre devait parcourir la France et l'Angleterre en quête d'alliances et de subsides qu'il n'était pas sûr d'obtenir. Que faire, en attendant, des Compagnies, même de celles qui déjà se montraient disposées à traiter? Afin de fournir à ces dernières une occupation proAÎsoire, l'Archiprêtre imagina de les conduire en Lorraine et pays voisins. Il était appelé dans ces parages, comme jadis en Provence, par suite de ces querelles féodales qui dégénéraient perpétuellement en luttes sanglantes, en conflits acharnés, dans lesquels l'un ou l'autre des belligérants, souvent même l'un et l'autre, invoquaient le secours des Compagnies. Tout porte à croire que le roi Jean fut instruit des projets de l'Archiprêtre. Leur réalisation suivit de très-près son passage en Bourgogne et les arrangements qu'il venait de conclure avec ce dernier. S'il n'approuva pas hautement l'entreprise, il n'essaya pas d'y mettre obstacle. La seule chose qu'il demandait à Cervole était de ne pas trop s'attarder hors de France et de se tenir prêt à revenir en Bourgogne au premier avis qu'il recevrait du jeune duc de Touraine, récemment nommé lieutenant général du roi aux lieu et place du comte de Tancarville.

\i) La Pièce justificative n» XV contient à cet égard des détails curieux, et c'est une des raisons qui nous décident à la publier.

l'expédition de lorraine, la guerre des deux bourgognes

ET LA bataille DE GOGHEREL.

Lorsqu'il s'agit de raconter l'expédition de TArchiprètre en Lorraine, on croirait que le meilleur parti est de s'en référer au célèbre historien de cette province, au savant D. Calmet. Le récit qu'il en donne est loin de justifier la confiance qu'inspire en général l'autorité de son nom. Il ne contient aucun renseignement précis, aucun détail curieux, aucune date certaine. D. Calmet n'a même pas fait usage des pièces qu'il a publiées à la suite de son livre. Sur ce point, il faut renoncer à le prendre pour guide , et malheureusement on ne sait par quel moyen suppléer à son insuffisance. Si des documents inédits se cachent au fond de quelques archives, ils nous sont inconnus, et nous devons nous restreindre à signaler ici le petit nombre de faits qui paraissent incontestables. Encore une lacune que nous regrettons de laisser dans la biographie d'Arnaud de Cervole.

Le continuateur de Nangis (1) déclare qu'en 1363, avant le mois de

(1) Édition Géraud, 1. 11^ p. 329-330. La fin du paragraphe, dont nous donnons ci-dessus la traduction littérale, semble indiquer qu'après sou expédition de Lorraine rArchiprétre ravagea les environs d'Orléans et de Chartres, se jeta sur la Normandie, prit la tour de RoUeboise, près de Mantes, et poussa ses incursions jusqu'à Pontoise. Si ce n'est pas là, comme je le pense, un vice de rédaction, c'est une erreur manifeste, et je m'étonne que Baluze, Zurlauben et d'autres l'aient acceptée sans contrôle. La tour de RoUeboise fut prise par le Navarrais Jean Jouel (Luce, Histoire de du GuescUn^ 1. 1, p, 410), lequel y installa une garnison sous les ordres d'un capitaine Bruxellois nommé Vanter Strael (eodem, p. 417). Cpr. Froissart-Luce, t. V, Sommaire, p. lxii, note 4.

novembre, une guerre violente éclata dans les parties de Lorraine et se propagea jusqu'aux environs de Metz, entre le sire de JoinvîUe, comte^ de Yaudémont, d*un c6té, le duc de Lorraine, le duc de Bar et beaucoup de seigneurs allemands, de Tautre. Il ajoute qu'Henri de Join ville avait comme soutien un vaillant chevalier, nommé TÂrchiprêtre, à la tète d'une multitude de Bretons rompus au métier des armes, qui ravagèrent la contrée et lui firent éprouver des pertes incalculables. Ces indications sommaires ont du moins le mérite d'être à peu près exactes. C'est bien durant l'été de l'année 1363 qu*eut lien la guerre dont il s'agit, car elle se termina par un traité conclu « l'an de l'incarnation notre Seigneur mil trois cens sexante et trois, ronzième jour du mois de septembre, à l'oure des vespres ou environ (i) ». Contraint d'engager une lutte inégale avec un des plus puissants feadataires de l'empire et les nombreux alliés que lui fournissait l'Allemagne, le comte de Yaudémont, suivant l'usage de son époque, résolut de se procurer le secours des Compagnies. L'Archiprêtre, auquel il s'adressa, n'était pas un étranger pour lui. Depuis longtemps, tous deux soutenaient la même cause , celle de la royauté française (2). Tous deux, combattant à Poitiers sous le même drapeau et victimes du même sort, étaient restés prisonniers des Anglais. D'ailleurs, Henri de Joinville, descendant de l'historien de saint Louis, exerçait, comme son illustre aïeul, les fonctions de sénéchal de Champagne. Ce titre lui conférait un certain droit de prééminence sur la noblesse champenoise, dans les rangs de laquelle Arnaud venait d'entrer par son mariage avec l'héritière des Château vilain. D'autres liens les unissaient : nous avons vu que Jeanne de Cbàteauvilain était la nièce de

(1) D. Galmet, Histoire de Lorraine, ancienne édition, t. II, Preuves, p. dcxl.

(2) En 1359, le comte de Yaudémont signala son zèle et sa bravoure contre l'invasion anglo-navarraise. Notamment au mois de janvier, il battit, sous les mors de Troyes, une partie des bandes installées dans la forêt d'Othe, et qui dès lors refluèrent vers TAuxerrois (Grandes Chroniques^ t. VI, p. 147). J'ai de fortes raisons pour croire que ces bandes étaient commandées par Guillaume Starqui, le capitaine de Ligny-le-Ghatel et de Bragelogne dont j*ai parlé plus haut.

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