LIVRE II. 15J
couronnée d'un chapiteau de fantaisie n^ayant de corinthien que les volutes. Par une autre singularité, et sans quMl y ait eu de la part des artistes la moindre préoccupation de pastiche archéologique, — l'archéologie, au xv«et au xvi* siècle, ne consistait qu'à connaître assez superficiellement Tantiquitc romaine, — Tarchitecture de la Renaissance, durant ses deux premières périodes, se trouve rapprochée de l'architecture romane et de Tarchitecture gothique rudimentaire. De nombreux chapiteaux, qui ne remontent pas au delà de i52o, semblent de loin avoir cic exécutés au xn* siècle; on est revenu au pilier monocylindrique, à peu près abandonné depuis le temps de saint Louis; les bases de nouveau se chargent de griffes, comme sous Louis VI, Louis VII et Philippe-Auguste.
Dans la manière de couronner les édifices, la Renaissance française ne se montre pas moins l'héritière du moyen âge. Jusqu'à la mort de Louis XII et même bien au delà, quand il s'agit des églises, les voûtes d'arêtes sur nervures sont seules usitées. Loin de s'abaisser, les toitures tendent plutôt encore à s'élever, et quelques-unes d'entre elles arrivent parfois à doubler la hauteur totale. De là le maintien des lucarnes se détachant sur l'ardoise sombre ; presque toutes sont flanquées de clochetons, de pinacles, naturellement mis en harmonie avec le reste. Entre les murs et les combles s*opère ainsi une sorte de transition; la corniche Ile sépare pas brusquement une partie droite d'une partie oblique. Ajoutons que ce dernier membre d'architecture, dans une certaine mesure, par ses découpures, cherche à donner l'illusion des mâchicoulis
dont les représentants de Tancienne féodalité avaient peine à se séparer. Les belles corniches à coquilles que Viart aime à disposer sous ses balustrades, destinées à remplacer les créneaux sacrifiés, n'ont pas d'autre origine.
Le château de Gaillon qui, nous Pavons dit, fut terminé en 1 5o9, résumait la plupart des caractères indiqués. Dans la cour de TÉcole des beaux-arts, à Paris, on peut voir, depuis la fin du siècle dernier, les plus importants débris de cette somptueuse habitation. Sur place, il ne reste plus guère que le pavillon d'entrée, la chapelle basse, une tour d'escalier et le mur de soutènement, du côté de la vallée.
Le style François I'*" commencerait vers Tannée i520,si l'on voulait faire exactement coïncider son avènement avec la fin du précédent. Mais en bien des endroits les caractères particuliers à la seconde période se montrent dès l'année i5i5, tandis que dans d'autres ils persévèrent durant une partie du règne de Henri II. Pareille observation, d'ailleurs, devient presque inutile, tant on est obligé de la répéter souvent. Il y a toujours eu des architectes qui ont précédé ou dirigé le mouvement et d'autres qui l'ont suivi en se traînant et comme à regret.
L'époque de PVançois I" est celle qui représente le mieux chez nous la Renaissance dans son histoire, dans son esprit et dans ses caractères.
Sous Louis XI ï, l'architecte était encore le maître maçon, le tailleur de pierre, l'appareilleur du moyen âge. Il était non pas peintre et sculpteur comme en Italie, mais souvent sculpteur ou plutôt « tailleur d'images »,
comme ses prédécesseurs. Soucieux avant tout des traditions de l'art ou se croyant lié par elles, il ne se faisait novateur que par nécessite ou sous l'influence soit d'une volonté supérieure, soîi de retentissants exemples.
Peu après l'avènement de François I", les choses
tendent à changer rapidement. L'architecte français, sentant sans doute qu'il vaut bien certaines célébrités étrangères prônées autour de lui, surtout qu'il dépasse en mérite quelques personnalités encombrantes dont le rôle est de donner des conseils généralement peu écou* tés, s'affirme dans son oeuvre, lui imprime une individualité propre, un cachet qui établit entre les édifices sortis de ses mains des traits communs, en même temps qu'il supplée aux documents relativement â la part qui lui revient dans leur construction. Dés lors, il existe
tS6 L'ARCHITECTURE DE LA RENAISSANCE.
également, de ce côté des Alpes, de grands architectes de la Renaissance; il existe des e'coles personnelles, non à la place, mais dans le voisinage des écoles régionales demeurées toujours vivaces.
Quelque penchant que Ton eût à s'abandonner au caprice, à se laisser guider par son admiration de l'antiquité, la fidélité aux principes qui, depuis cinq siècles, avaient présidé aux évolutions de Fart, n'en demeure pas moins intacte. Dans nos édifices, la logique prédomine, et en toutes choses il est tenu compte des habitudes, des besoins et des goûts. Ajoutons à cela certaines conditions matérielles peu favorables aux innovations. Avant la fin du xvi* siècle, peu de constructions furent élevées d'un seul jet. Le clergé avait ses églises, les seigneurs leurs châteaux, et Tengouement pour les formes antiques n'alla pas jusqu'à induire les uns et les autres à jeter bas des monuments vastes, somptueux et solides, que le dédain n'atteignait pas encore. D'ailleurs il y avait là des souvenirs auxquels nos pères n'étaient pas insensibles, et les possesseurs de fiefs notamment répugnaient à abattre des tours qui témoignaient de Tancienneté de leurs droits. S'il s'agissait d'un château situé dans l'enceinte d'une ville, il y avait aussi à tenir compte des difficultés de s'étendre, par conséquent de modifier et de régulariser le plan primitif. Puis — et c'était là la principale considération — la démolition d'épaisses courtines n'allait pas sans de grandes dépenses; il fallait se borner à des remaniements ou à des reconstructions partielles.
Les architectes, ainsi gênés dans leurs mouvements et n'ayant que de rares occasions d'édifier un monu-