‹ L'architecture de la renaissanceChapitre 79 sur 133 · LIVRE II. i^s · texte numérisé non relu

LIVRE II. i^s

dans le commerce, ne veut pas rester au-dessous de là noblesse. Quant au clergé, il trouve pour le seconder les meilleures volontés. Principalement dans le département de l'Eure, les églises reconstruites avec luxe ne sauraient se compter. Mais rien ne l'emporte sur le chœur de Saint-Pierre de Caen, ce chef-d'œuvre d'Hector Sohier. A l'opposé de la précédente, Técole normande rayonne au dehors: la province du Maine presque tout entière lui appartient, et c'est à la Ferté-Bernard qu'il faut aller chercher Tune de ses manifestations les plus précieuses.

On peut réunir sous le nom d'école de la Loire les édifices, particulièrement civils, répandus dans l'Orléanais, la Touraine et l'Anjou. Cette école est éminemment l'école française, car depuis Louis XI jusqu'au drame sanglant qui, en i588, mit fin aux jours du duc de Guise, et termina en réalité le règne de Henri III, nos rois passèrent le meilleur de leur temps sur les bords du grand fleuve, entraînant avec eux princes, seigneurs, riches parvenus, écrivains et artistes. Du reste, toute l'activité est loin d'être concentrée en un seul lieu. Orléans, Tours, et jusqu'à un certain point Angers, s'efforcent de rivaliser avec Blois, qui, placé dans des conditions plus avantageuses, demeure en définive, particulièrement au temps de François I«', le plus brillant foyer de la Renaissance.

La Bourgogne est une de nos provinces qui non seulement accueillirent avec le plus de faveur les idées nouvelles, mais encore contribuèrent le plus à leur assurer dans la suite un grand développement. On n'avait pas oublié l'éclat jeté sous les quatre derniers

ir.6 L'ARCHITECTURE DE LA RENAISSANCE.

ducs, et Dijon devînt, comme au siècle précédent, un centre artistique considérable, bien que resserré dans des limites assez étroites. Le nord du duché, en effet, c^ est-à-dire la partie représentée aujourd'hui par le département de PYonne, sans qu'on puisse facilement en indiquer les causes, semble avoir subi une autre influence. Quant à la région qui s'étend au sud, de Charolles à Bourg, elle ne participe que peu ou point au mouvement. La grande et belle église de Brou, bâtie de i5o5 à i532, appartient tout entière au gothique dégénéré, tel qu'on le comprenait en Belgique à la fin du xv^ siècle et même longtemps après. Marguerite d'Autriche, veuve de Philibert le Beau, prince de la maison de Savoie, ne songea pas un instant à faire venir des artistes d'Italie. Des négociations furent d'abord engagées avec Michel Colombe, au moins pour ce qui concernait les tombeaux, par l'entremise de Jean Perréal; mais, fatiguée des agissements de ce dernier, esprit brouillon sMl en fut jamais, et peut-être aussi influencée par son entourage, la princesse se décida à confier la direction des travaux au Brugeois Louis van Boghen, qui s'adjoignit pour la sculpture les deux frères Conrad et Thomas Meyt.

La ville de Lyon, par sa position non loin de la frontière et ses relations continuelles avec l'Italie, eût dû, semble-t-il, entrer de bonne heure dans le mouvement. Néanmoins, c'est le contraire qui arriva. Le séjour dans son sein de F'iorentins illustres, tels que les Médicis, lesPazzi, les Piiti, les Strozzi, lesCapponi, les Ricci, venus volontairement ou amenés par les commotions politiques, ne servit absolument de rien.

Assurément la population riche et éclairée, dés le milieu du XV' siècle', ne pouvait ignorer ce qui se passait au delà des monts; mais loin de profiter elle-même et de faire profiter les autres de cet avantage, loin de prendre l'initiaiive qui s'imposait pour ainsi dire, elle se tînt volontairement à l'écart ou du moins n'attacha son nom qu'à des œuvres sans valeur. Ilestvraîque Philibert de POrme est né à Lyon; mais le célèbre architecte, au moment de son retourd'Italie,en i536, ne foi occupé qu'à construire une maison, rue Juivene,et à doter l'église Saint- Nizier d'un portail en rotonde, si tant est que le plan exécuté partiellement un demi-siècle plus tard soit de lui. Nous avons fait entendre que les monuments d'Or-

Fig. ,8.

i68 L'ARCHITECTURE DE LA RENAISSANCE.

léàns appartenaient à Técole dé la Loire. Le fait est exact pour quelques-uns d'entre eux, comme l'ancien hôtel de ville par exemple. Mais les délicieuses maisons que connaissent aujourd'hui tous les architectes français ont un caractère purement local qui, à côté de l'école régionale, révèle l'existence d'une école orléanaise. Il y a donc tout lieu de mettre Orléans sur le même pied que Troyes et Toulouse, c'est-à-dire de classer cette ville parmi celles qui ont joué à elles seules un rôle important.

A Troyes, nul mélange ne se produit, et nous assistons au développement d'une école pleine de sève qui a pour chefs, outre les architectes-sculpteurs Dominique Florentin (Domenico del Barbiere) et François Gentil, trois ou quatre maîtres maçons distingués. Son origine, quoi qu'on ait dit, est bien antérieure au grand incendie de 1524; mais la reconstruction ou la restauration de sept églises, endommagées en même temps qu'une grande partie de la ville, lui donna certainement une impulsion considérable. Sans renoncer absolument à employer le style gothique, ainsi qu'en témoigne le chevet de la Madeleine, rebâti en i53r, plus de goût se montra dès lors pour les formes nouvelles qui, vers le milieu du règne de François I®"", l'emportèrent définitivement. Et cet état de choses eut une longue durée. Jusqu'en 1610 environ, l'école de Troyes, école toute religieuse, dont le rayonnement est assez étendu, ne cessa pas un instant de déployer une puissance qui se manifeste bien moins par l'ampleur des constructions que par leur originalité.

A Toulouse, au contraire, de même qu'à Orléans,

on ne rencontre guère que des monuments civils. En outre, suivant une légende vieille de deux cents ans, un seul homme, Nicolas Bachelier, à la fois architecte et sculpteur, aurait imprimé au mouvement sa direc-

tion et mis ta muin aux œuvres les plus différentes. Il est vrai que nous savons mainicnant a quoi nous en tenir sur ce point. D'observations présentées par M. J. de Malafosse à la Société archéologique du Midi, le 20 avril 1886, il résulte, en effet, que la Renaissance, dès la première moitié du règne de François I", était

florissante à Toulouse, car de cette époque datent rhôtel Bernuy et le portail de la Dalbade. Aucun caractère local ne se faisait alors sentir, et, sMl en est différemment un peu plus tard, vers i545 environ, Thonneur n'en revient pas uniquement à Nicolas Bachelier et autres membres de la même famille. Sans difficultés on saisit la trace d'une école rivale qui, en face de rhôtel d'Assezat, par exemple, élève Thôtel Catelan. Ajoutons que le petit nombre des textes contemporains relatifs au célèbre artiste parlent de Pingénieur — les premières études du canal destiné à unir TOcéan à la Méditerranée furent faites sous la direction de Bachelier — et du maître maçon, mais jamais du sculpteur, ce qui diminue encore la valeur de la tradition.

L'école toulousaine a un goût prononcé pour les cariatides engainées, les faux mâchicoulis, les moulures anguleuses; ses fenêtres, que surmonte un épais linteau, sont surchargées de sculptures tant sur les meneaux du croisillon que sur les pieds-droits. Au pourtour des cours, les mêmes ouvertures se trouvent parfois inscrites dans des travées à arcades simulant un portique dont on a utilisé la profondeur. Presque toujours les détails, d'une grande lourdeur, font souvenir du voisinage de l'Espagne. Ce défaut n'est nulle part plus sensible que dans la façade de l'hôtel connu sous le nom de Maison de Pierre, en raison du genre de matériaux partout employés. Sa construction, due à Dominique Bachelier, fils de Nicolas, remonte seulement au règne de Henri IV. Et la Renaissance, à Toulouse, ne finit pas avec ce prince ; on en trouve des traces jusque sous Louis XIV.

Page 1