PALAIS PRIVÉS
Sous ce titre François Sansovino a écrit dans sa Venetia ('): « Il n'y a pas de ville en Europe qui ait un aussi grand nombre de vastes palais que Venise, tant sur le Grand Canal que sur la terre ferme; par modestie nous leur donnons le nom de maisons, réservant celui de Palais pour l'habitation du Doge .... Et quoique les Vénitiens soient cantonnés dans ces îles qu'entourent les eaux de la mer, ils se sont toutefois étendus autant que le leur permettait le site du lieu, suppléant au défaut de la nature à force d'habileté Al' extrémité des quartiers qui avoisinent la terre ferme, les
maisons par leur aspect et leur structure qui rappelle l'enfance de Venise, accusent la parcimonie des premiers fondateurs. En effet elles sont basses avec fenêtres étroites, et avec peu d' ouvertures, à cause de l' air peu salubre à cette époque. Mais avec les années la terre s' étant accrue, l'air ayant été purifié par le concours des personnes, par le nombre croissant des feux, et par le continuel flux et reflux des eaux, des palais et des habitations de grande importance ayant été contruits, on vit s' introduire l'architecture Allemande (?): les Vénitiens imitèrent ce qui s'était fait dans le reste de l'Italie... Aussi les Eglises et les maisons sont-elles en grande partie construites suivant la manière de cette nation (?). On raconte que dans les premiers temps nos ancêtres voulant établir union et parité en toutes choses, construisirent en vertu de la loi Daula (?) leurs maisons toutes de la même hauteur. Mais les ressources s' étant accrues avec le commerce qui a toujours été le (1 s 3 4) Texte It., p. 19
» nerf de la République, on éleva et abaissa les constructions suivant le besoin » des propriétaires. Presque tous les palais sont dans les principaux sites et dans » les plus beaux points de vue de la ville, et situés en grande partie au bord » de l'eau, et presque toutes les maisons des habitants sont avec quai, ce qui » donne aux familles la facilité de se procurer toute l'année les choses néces- » saires, sans que cet avantage puisse être une explication suffisante. En outre » chaque maison a sur le toit une terrasse, en maçonnerie ou en bois; elle a » pris le nom d'Altane, parce qu'elle sert à étendre les habits au soleil, et de » là on découvre encore à travers une longue nappe d'eau tout le pays d'alen- » tour. Toutes les toitures sont en tuiles ou poterie double, sans tuile plate; » aussi les frais de construction sont-ils plus considérables sur ce point que j> sur la terre ferme, .... on se sert de citernes, dont les eaux sont meilleures » et plus digestives que les eaux vives à cause de leur crudité. Ces puits ou
> citernes abondent dans la ville, creusés par l'Etat ou par les simples par- » ticuliers. Ainsi chaque place, ou carrefour, ou cour, a son puits, dû le plus
> souvent à la générosité du gouvernement. Sous le Doge Foscari, la pluie
> n'étant pas tombée du mois de Novembre au mois de Février suivant, la » République fit faire trente nouveaux puits au profit des pauvres; on les
> remplit, au moyen de barques, d' eau apportée de la Brenta, et la sécheresse » de la saison fut conjurée ... : Les fondations de tous les édifices se font avec » de solides pieux de chêne ou de rouvre, qui durent éternellement sous l'eau, » à cause du peu de consistance et de solidité du sol marécageux. Enfoncés » de force dans la terre, et assujétis ensuite par de grosses traverses, et garnis » dans les interstices de divers mortiers et morceaux de pierre, ces pieux ne for- » mant plus qu'un ensemble donnent aux fondations une solidité telle qu'elles » supportent les plus épaisses et les plus hautes murailles, sans qu' on puisse » craindre la moindre fissure. Les briques ou pierres cuites, et les ciments provien- » nent des territoires de Padoue, de Trévise, de Ferrare, mais les meilleurs sont
» ceux du Padouan, On tire les sables de la Brenta, et du Lido, mais le doux
» est préférable. Les bois arrivent en grande abondance par les rivières en » forme de radeaux des montagnes du Cadorin, du Frioul, et du Trévisan ; la » ferraile de Brescia et divers autres lieux de Lombardie. Mais nous avons de » beaux et admirables matériaux dans les pierres qu'on fait venir de Rovigno » et de Brioni, châteaux sur la rivière de Dalmatie (?); elles sont blanches et » semblables au marbre ; leur qualité excellente leur permet de résister fort
> longtemps à la gelée et au soleil. On en fait des statues qui, après avoir été » polies avec le feutre en guise de marbre et ensuite poncées, ont 1' aspect du » marbre. Elles servent à décorer les façades tout entières des Eglises et des » palais, avec colonnes hautes, grosses et aussi longues que 1' on veut, car les
PERIODK DK TRANSITION ^^^V ^3
[» carrières de Rovigno abondent en ce jjcnrc de pierre, dite Istrienne et Lif» burniquc par les auteurs. Il y a encore des façades couvertes de marbres I» fins, mais grecs, apportés des Iles de l'Archipel, et spécialement de Paros, [» mais moins blancs que le marbre ordinaire, et très différents du marbre de f» Carrare en Toscane. Les pierres de Vérone sont aussi estimées, parce qu'elles I» sont rouges; par leurs taches variées, elles relèvent la beauté des édifices, I» et l'on s'en sert pour paver les Eglises et les palais, en forme de carreaux I» d'échiquier, et pour d'autres travaux assez gracieux tels que bassins, che- L» minées, corniches et autres choses semblables. Néanmoins les pierres rouges de Cattaro sont les plus belles (?) et les plus résistantes pour les pavages (!). [» On emploie pour les chambres, et pour les pièces ordinairement, les pavés I» ou dallages, non pas des briques, mais une certaine matière appelée terrasse, I» laquelle dure longtemps, est agréable à l'œil et lisse.... Les ouvriers qui
[» excellent à faire ce travail, sont la plupart des environs de Forli Les
I* pièces se faisaient anciennement en croix, c'est-à-dire en forme de T.... Dans
l> la distribution des édifices, on place les fenêtres de la pièce au milieu de la
l> façade, aussi est-il facile de voir du dehors où est la pièce. Et aux fenêtres
» s'ajoutent les balcons qui s'avancent extérieurement, entourés de colonnes,
» un peu plus élevés que l'intérieur, et très commodes pour prendre le frais en
f» été. Certaines façades > (celles du XIII», XIV": et surtout du XV« siècle) « ont
» la loggia au rez-de-chaussée avec colonnes et avec voûtes, mais toutefois dans
» la ligne du reste de la façade. Les anciens avaient adopté cet usage, parce que,
» amenant les marchandises chez eux, ils les déchargeaient dans la loggia, dont
» les côtés servaient de magasins. Les portes . . . chaque maison sur l'eau en a
• deux, l'une pour monter en barque, l'autre pour sortir à pied. Tout endroit
,» commode a une cour avec puits au milieu, découvert, par ce que les eaux
» douces se comportent mieux à la lumière que dans l'obscurité, attendu que
» le soleil les bonifie, et qu'elles se débarrassent ainsi de toute impureté (?)».
Après nous avoir ainsi donné une idée généralement exacte des caractères
des principales habitations vénitiennes, Sansovino cite ensuite succinctement
les constructions les plus remarquables et leur accorde ( on le devine assez )
le pas sur celles de son temps, c' est pourquoi et à cause de la pauvreté des
descriptions artistiques nous n'avons aucun intérêt à le suivre davantage.
Parmi les nombreux palais élevés ou reconstruits par les Vénitiens dans la période de l'art ogival au XV= siècle, celui dont l'élégante originalité attire surtout r attention est le Palais des Contarini, autrement dit la Cà d' Oro, à Sainte-Sophie, sur le Grand Canal.
Voilà pourquoi, et aussi parce qu'il est contemporain de la grande reconstruction du Palais Ducal, je le place en tête de l'étude de nos édifices privés les plus caractéristiques ( v. P. I, pi, lo, fig. i ).