CHAPITRE tl LES CONDITIONS NATURELLES, HUMAINES, TECHNIQUES
Les conditions que l'architecture rencontra en Egypte étaient, nous l'avons déjà observé, des plus favorables à son développement.
LES CONDITIONS NATURELLES
Celles de l'ordre physique étaient tout à fait propices. El d'abord le constructeur égyptien dispose de rares facilités pour son approvisionnement en matériaux.
Sans doute le pays est très pauvre en bois, et le peu qu'il en possède est de qualité plus que médiocre : c'est du palmier, qui est filamenteux, rebelle à la taille des membres d'un assemblage, incapable de travailler à la tlexion comme à l'écrasement ; du sycomore, qui manque de densité et de rigidité; de l'acacia et du tamaris, qui sont meilleurs, mais ne fournissent que des pièces de petites dimensions. Toutefois, au moins pour la construction soignée, la côte de Syrie, offre à proximité, avec les commodités d'un transport maritime, les ressources, jadis immenses, de ses forets de cèdres et de cyprès.
Le manque de bois est d'ailleurs largement compensé par l'abondance et l'excellence des éléments de la construction en briques ou en pierres.
Le limon du Nil est compact et, en séchant, il devient dura souhait et à peu près incompressible.
Partout, les falaises qui bordent la vallée recèlent la matière lapidaire et, en maint endroit, elles l'offrent sous l'espèce de quelques-uns des plus beaux échantillons que l'on en connaisse.
Le calcaire se rencontre dans la chaîne arabique, sur toute sa Iongueur. Les principales carrières sont : en Haute Egypte, celle du Djebel Silsileh, sur la rive orientale du fleuve ; en Moyenne Egypte, au Djebel Aboif, à Het Noab, à El Kosséir; dans le bas pays, au voisinage du Caire,
Fig. 13. — La façade du grand temple d'Ipsamboul en 1S 10. (D'après Horeau, Panorama de l'Egypte).
celles de Masara, de Toitra, du Mokattam, où abonde une pierre admirable pour la finesse de son grain et la perfection du poli dont elle est susceptible.
Les hauteurs orientales du Djebel Ahmar, près du Caire, et les occidentales, au nord à'Assouan, sont riches en grès.
LES CONDITIONS HUMAINES 27
On extrait facilement de l'albâtre de la chaîne arabique, depuis le Djebel Masara, près du Caire, jusqu'à Siont, notamment à Het Noub et à El Kosséir.
Enfin, dans la chaîne libyque on trouve à débiter des blocs énormes de roches dures, de la texture la plus serrée et de colorations diverses : les plus beaux se tirent des carrières de YOuadi Hammamat qui fournissent un granit sombre, et surtout de la région à! Assouan (jadis Syène) riche en matières splendides, quartz et mica, jaunes, bruns, rougeàtres, noirs.
C'est une autre grâce de la nature à l'endroit de l'architecture que l'exceptionnelle commodité des transports en Egypte. Limoneux, le sol de la vallée est propice au glissement des traîneaux et le Nil est un des plus utiles entre les « chemins qui marchent », vu que les lieux habités sont en grand nombre au bord de son lit et que, pour les autres, rien n'est plus aisé que de les relier à lui par un canal, quand la communication n'est pas naturelle en temps de crue.
L'architecture égyptienne bénéficie encore de l'extraordinaire sécheresse de l'atmosphère locale, laquelle en assurant d'une part la conservation de la brique crue et, de l'autre, la durée presque indéfinie, non seulement de la sculpture, mais aussi de la peinture, même en souterrain, favorise à la fois la construction et la décoration. Ajoutons une intensité de lumière telle que le problème de l'éclairage des intérieurs se trouve pour ainsi dire supprimé, une ouverture minime suffisant à illuminer une vaste salle.
A ces avantages, s'opposent, il est vrai, les difficultés que constituent l'étroitesse extrême de la haute vallée, exclusive par endroits de toute édification à ciel ouvert1 ; l'instabilité d'un sol d'alluvions, toujours plus ou moins affouillé par les infiltrations du Nil; enfin, la corrosion de la pierre par le nitre en suspension dans les eaux du lleuve débordé.
LES CONDITIONS HUMAINES
Les conditions de l'ordre humain étaient à l'avenant des naturelles.
Architectes, contremaîtres, ouvriers, leur recrutement était facilité
par l'état moral, social, politique, économique de l'Egypte. La dignité
1 Cf. p. 46, 47 et p. 57, 58.
dont les mœurs marquaient la profession d'architecte — elle fut exercée par des princes de sang- royal et les chefs du service des constructions officielles comptaient parmi les plus hauts dignitaires de l'Etat — était propre à exalter ceux qui l'exerçaient, autant qu'à attirer les hommes supérieurs.
Naturellement industrieuse, supérieurement dressée par la spécialisation consécutive à une organisation corporative du travail, entraînée par une pratique incessante, la race fournissait une main-d'œuvre excellente. Enfin, pour la grosse besogne, rois, princes et seigneurs disposaient d'une population nombreuse, soumise, corvéable à merci, que le régime hydrologique du Nil permettait d'employer largement, sans nuire à la prospérité du pays l, et à laquelle, de temps à autre, la puissance de l'Empire des Pharaons adjoignait des multitudes de prisonniers de guerre.
En Egypte, l'orientation technique et artistique de l'architecture fut, comme il était fatal, déterminée dans une très large mesure par certaines particularités physiques et humaines. Et d'abord il n'est point de pays où la nature des matériaux, l'aspect du paysage, le ciel et le climat aient plus despotiquement imposé des parti-pris de construction, des effets de forme et de décoration en accord avec leurs caractéristiques.
Du fait <jue la production monumentale de l'architecture égyptienne dépendait exclusivement de souverains opulents, grisés d'absolutisme et souvent aussi de gloire militaire, devait résulter une tendance à préférer la grandeur matérielle à la perfection, le désir d'exciter des impressions fortes plutôt que des délicates, d'étonner plutôt que de satisfaire l'œil et l'esprit; enfin la nécessité d'activer, coûte que coûte, la besogne. L'excessive importance des entreprises, qui était une conséquence de cette origine de la demande, et les effets ordinaires d'une exécution en régie directe, par une main-d'œuvre où dominaient trop souvent les corvéables non professionnels, entraînaient nécessairement des chances d'erreur, de négligence, de malfaçon. Enfin, de par sa condition officielle, l'architecture égyptienne était vouée au conservatisme et à la formule, comme elle y était par ailleurs condamnée parle régime de la corporation soigneusement close et strictement spécialisée, qui était celui du Iravail libre.
1 En effet, outre que la culture d'un sol périodiquement fertilisé par le Nil et dont l'ensemeneement n'exige presque pas de préparation, n'est guère absorbante, l'inondation l'ait au paysan, pendant un quart de l'année, des loisirs forcés.
LES CONDITIONS TECHNIQUES
Elle ne pouvait pas non plus ne pas être dans la dépendance du tempérament national : affectée, en bien et en mal, par ce qu'il renferme de soumission, de simplicité et d'insouciance — ces qualités étant exclusives de témérité, de parti pris, do systématisation, mais aussi de régularité
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