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CHAPITRE IV

LA CONSTRUCTION

Les méthodes que les Romains ont suivies en construction sont à la fois très signalétiques de leur tempérament et, à beaucoup d'égards, exemplaires. Elles manifestent une claire conscience des problèmes et une conception toujours nette, souvent grande et hardie, des moyens de les résoudre; une science très sûre des qualités des matériaux et du jeu des

1 Celle de Trajan mesure 38 mètres sans la statue : celle d'Antonin 29m,50. - La mesure de son ouverture varie de 3 mètres au triple de cette mesure.

forces hostiles et utiles; enfin le goût et l'art des solutions simples, pratiques, économiques.

LES MATÉRIAUX

L'architecture romaine avait besoin de beaucoup de bois pour sa bâtisse courante, dans laquelle entrait une large 'part de charpente, et

Cliché Alinari.

31ù. — L'ordre des Thermes d'Agrippa à Rome.

pour ses constructions monumentales qui comportaient parfois d'énormes combles. A Rome, elle préférait, pour un travail à la flexion, le pin et, pour un à la charge, le chêne. Le débitage réalisait des poutres de la plus grande taille.

La terre fut longtemps la matière usuelle des murs. En Espagne et en Afrique on l'employait directement, massée dans des coffrages en bois. A Rome, on la moulait en carreaux qu'on laissait bien sécher avant de les utiliser.

Dès le 1e1' siècle avant J.-C, la brique cuite était connue des

iTi L ARCHITECTURE HUMAINE

Romains. Non seulement, au début de notre ëre, elle avait évincé sa rivale de toute entreprise tant soit peu soignée, mais encore, à partir du 11e siècle, alliée au conglomérat de blocage et de mortier, elle concurrença victorieusement la pierre pour l'exécution de programmes monumentaux. Fabriquée avec beaucoup de soin, elle était, suivant la destination, diversement conformée en carrés; en rectangles, dont la tranche longue était trapézoïdale quand ils devaient servir de voussoirs ; en triangles ; en polygones utilisés pour le carrelage ; en secteurs de cercle avec lesquels on montait des colonnes et en plaques hérissées de protubérances pour les revêtements non adhérents (318, vi; 320, vu, ix; 322, i, m). Les dimensions n'étaient pas moins variables : de 0"',20 à 1 mètre pour le coté des carreaux; de 2 à 10 centimètres pour leur épaisseur. Le type courant, dit sesqidpedalis, mesurait un pied par un etdemi (0,296 X 0,444) ; un autre, d'usage fréquent, dénommé bipedalis, cotait deux pieds (0m.592) au carré. A Rome, les matériaux lapidaires courants étaient le péperin, le travertin, la pierre de Gaines, la « pierre rouge ». La construction de luxe employait volontiers les calcaires marmoréens de Lima.

Les procédés d'extraction étaient ceux des Grecs; les résultats équivalaient. Pour la bâtisse courante, on débitait des moellons: pour celle d'appareil, des blocs de taille moyenne, dont la hauteur usuelle était de 0m,60 environ; et aussi des monolithes géants, longs de 5 mètres (on en voit aux amphithéâtres de Nîmes et d'Arles), voire de plus de 7, comme ceux que montre l'amphithéâtre de Trêves. Le façonnement des parements jointifs était l'objet des plus grands soins, même quand la façade devait être masquée par un enduit : à l'époque républicaine et au Ier siècle de notre ère, il valait souvent celui des tailleurs de pierre athéniens du temps de Périclès1. Aussi bien comportait-il la diminution de travail que ceux-ci se- ménageaient en réduisant les surfaces en contact à une lisière périphérique, en bordure d'une excavation centrale.

L'architecture romaine de l'époque impériale lit une consommation fantastique de marbres, dont elle se fournissait aux carrières de Grèce, d'Asie et d'Afrique. Elle affectionnait les sortes blanches de Grèce, le poriiiin de la région d'Olympie, le pentelicum et Y hymettiam d'Attique, le tkasium de Thasos ; les marbres noirs de Mélos et de Laconie, respectivement dénommés luculleum et tœnarium ; le jaune d'Afrique dit numidicum ; les serpentines de Thessalie: les marbres veinés d'Eubée, d'Iasos, de

1 Ci', par exemple l'appareil du temple de Vesta à Tivoli, de l'amphithéâtre de Nîmes.

LA CONSTIIUCTION : LES MATKIUAI'X

Phrygie, qu'on désignait par les noms de carystium, à'iassense, de synnadicum, Y albâtre oriental. Les artisans romains excellaient à scier des dalles minces et polissaient à la perfection. Ils n'étaient pas moins habiles à parer les blocs de granit, de basalte, de porphyre, dont les Romains raffolaient également et qu'ils faisaient venir d'Egypte et de Syrie.

dépendant, à partir du 11e siècle de notre ère, la matière favorite de la construction romaine fui un conglomérai [concrétion] de blocage ou

Cliché BunliU.

316. — La grande colonnade à. Paluiyre. (D'après une phot. de Bonflls.)

de cailloux ou de morceaux de lave poreuse et légère et de mortier de chaux. L'emploi de ce liant, dont la présence en une maçonnerie valait à celle-ci la qualification à'opus câsmenticum, est notable, pour la première fois, vers 300 avant notre ère. Les Romains le préparaient en mélangeant aune partie de chaux trois de sable, plus, quand celui-ci n'était pas de carrière, mais de rivière ou de mer, un tiers de tuile pulvérisée ; ils fabriquaient une sorte hydrofuge en mêlant deux éléments de chaux à cinq de sable. L'excellence du « ciment romain » tenait à la qualité exceptionnelle d'un sable volcanique (pouzzolane) qu'offrait la campagne romaine

et dont on trouvait dans la région de Pouzzoles (Puteoli) une sorte supérieure, exportée au loin par quantités énormes.

Enfin, l'art romain employait en grand, comme enduit, le plâtre et le stuc de poudre de marbre.

Il lui fallait beaucoup de métal : du fer pour les agrafes d'appareil dont il était prodigue et pour des cbarpentes; du plomb pour les scellements et pour les canalisations d'eau; surtout du bronze, dont il usait, non seulement pour l'effet1, mais aussi pour des fins utiles, témoin, par exemple, l'exécution en cette matière des combles du porcbe du Panthéon et de la basilique Ulpienne.

Nous achèverons ce dénombrement, en notant que l'architecture romaine de l'ère impériale disposait d'un verre d'une composition chimique toute analogue à celle du nôtre, et dont on fabriquait, d'une part, des plaques opalines (obsidianum), de l'autre, deux sortes de vitres, l'une translucide (translueidum), l'autre cristalline (purum), toutes deux en des calibres atteignant 1 mètre de côté.

LES PROCÉDÉS

La construction romaine était très supérieure à celle des Grecs.

C'est ce que révèle d'abord sa pratique de la cliarpenterie. Tandis que son émule n'avait connu que le système élémentaire de l'empilage, elle ébaucha des dispositifs triangulés et des fermes organiques travaillant non à la charge, mais à l'extension et à la traction. C'est ce que révèlent les combles du portique du Panthéon, avec ses entraits retroussés ; le pont jeté par Trajan sur le Danube et dont la colonne Trajane offre une image; la toiture, connue par des relevés exacts, de la basilique constantinienne de Saint-Pierre à Rome (317).

La grande originalité de la construction romaine et qui lui fait singugulièrement honneur, c'est son parti-pris de diviser le travail en distinguant dans la bâtisse, des parties de force et d'autres de simple clôture, autrement dit une ossature et des remplissages. Cette structure organique, équivalente de celle d'un corps habillé de chair, offrait deux avantages : un premier était de faciliter une répartition rationnelle de la besogne

' Cf. p. 510.

LA CONSTRUCTION

LES lMtOCEDKS

d'exécution en une tâche supérieure à réserver à l'élite du personnel et en une secondaire attribuable à des ouvriers de moindre capacité ; un second était de permettre une localisation préméditée des points de fatigue et une concentration des moyens de résistance ; en somme, une garantie de solidité et une économie de matière et de main-d'œuvre. Ce dernier bénéfice, l' architecture romaine se l'assurait encore en réduisant au minimum la consommation de matériaux cl d'effort; en préférant, par exemple, à une grosse muraille deux murs espacés, à un massif compact une pile élégie ', à un berceau continu une suite d'arcs espacés sous une carapace légère (319, i; 324, vu).

Elle y réussissait d'autant mieux qu'en règle générale elle était consciencieuse et attentive à se précautionner contre les risques. C'est ce qu'atteste notamment son goût poulies consolidations par pénétration des surfaces joint ives de deux éléments

I. Comble du porche du Panthéon (bronze). — II. COntigUS et encore plus par Scellement Ferme de l'ancienne basilique de Saint-Pierre. - ,, „ /■ 1 1 • ,„,„ III. Le pont de Trajan sur le Danube (restitué pai-

lle tenons et d 'agrafes métalliques (320, a. choisy).

i, ii, xn ; 321, v ); à preuve aussi les

soins qu'elle donnait aux fondations, les descendant jusqu'au fond solide et, à défaut d'une ferme assiette naturelle, leur en constituant une artificielle au moyen de pilotis (318, iv).

Le mur.

La construction en moellons et celle en briques cuites — certains spécimens de cette dernière sont d'une rare qualité2 — liaient leurs matériaux au moyen d'une couche de mortier de chaux dont l'épaisseur, variable d'un demi centimètre à 4, alla augmentant au cours de l'ère impériale, jusqu'à surpasser celle des briques.

D'une manière générale, l'appareil lapidaire romain (optis quadratum)

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Charpenterie romaine.

lique.

Cf. p. 479.

Cl à Rome, le « temple du dieu Rediculus » ; l'amphithéâtre Castrense : à Trêves, la basi-

peut soutenir la comparaison avec celui qu'exécutaient les Grecs, et ses meilleures réalisations — celles que montrent, par exemple, le temple de Vesta, le forum d'Auguste, L'amphithéâtre de Nîmes, sont des chefs-d'œuvre de précision. D'abord régna la mode étrusque de l'alternance d'une assise de pierres en long et d'une de blocs perpendiculaires à la direction du mur; vers le début de notre ère, la suppression de cette seconde disposition instaura l'unité d'arrangement. Sauf en Orient et en Afrique, où se pratiquait parfois une liaison au mortier, les matériaux étaient empilés à

Procédés de la construction romaine.

I. Mur en concrétion entre parement* de moellons (opus reticulatum). — II. Id. entre parements de l>ri<|ues. - III. Id. sur arc (opus incerlum). — IV. Pointe de pilotis (Musée de Mayence). — V. Appareil mixte : les par lies qui fatiguent (striées) en travertin; les autres en péperin (Forum pacis). — VI. Tuile mammata pour revêtements. — VII. Mur en concrétion moulée dans un coffrage (T. de Castor et de Poilus). — VIII. Armature en pierre (TimgacP.

sec, mais fortement unis par des tenons et des agrafes qui étaient conformés à la façon des Grecs, presque toujours en fer et scellés au plomb. En conformité avec le principe d'économie, recteur des pratiques romaines, les matériaux variaient suivant le travail qui leur était imposé: ainsi, au temps de Vesta à Rome, les parties qui ne portent rien sont en péperin, matière de résistance moyenne, tandis que celles qui reçoivent la charge des colonnes sont en travertin, qui est plus robuste (318, v).

Rarement la bâtisse en conglomérat constituait un mur en moulant son mélange de blocage et de mortier dans des coffrages en bois, comme elle lit.

par exemple, pour le soubassement du temple romain de Castor et de Pollux, lequel a gardé l'empreinte des encaissements et de leurs armatures de traverses (318,, vu). Le procédé normal consistait en l'élévation de deux parements et dans le remplissage de l'espace intermédiaire au moyen de couches alternantes de cailloux et de mortier (318, i, n). Le blindage était exécuté soit en pierres de taille, soit en menus moellons dont la partie postérieure était taillée en coin, soit en briques carrées ou plutôt triangulaires. La forme en pointe assurait une pénétration des parements dans le noyau, partant une plus grande cohésion des éléments; on augmentait encore celle-ci en disposant à intervalles réguliers, et dans toute la largeur du mur, un ou plusieurs lits de grandes briques (318, i, h) ; en Afrique, on recourait volontiers à l'artifice de chaînages en poutres de pierre verticales et transversales, équivalent de l'ossature en bois d'une construction en colombage (318, vin). À Rome, on aimait à disposer les moellons, dont la face antérieure mesurait en moyenne 8 centimètres au carré, non sur un de leurs côtés, mais sur un de leurs angles, de sorte que leur groupement offrait l'aspect d'un damier de losanges, et que l'ensemble de leurs joints, épais, d'un 1/2 centimètre à I 1/2, avait l'apparence d'un réseau de mailles (318, i): d'où le nom de réticulé (opus retiçulatum) qu'on assignait au dispositif, et auquel se substituait celui à'opus incertum. quand la taille des blocs n'était point régulière (318, m). Les arêtes d'une élévation de ce genre étaient constituées par un appareil en pierres ou en briques (318, m).

Etait-il dans la nécessité de fortifier un mur, le constructeur romain se gardait soigneusement de tout gaspillage de matériaux. A une masse compacte, il préférait une structure cellulaire. Ainsi, il cuirassait une muraille de soutènement d'un blindage de chambres en hémicycle dont la convexité regardait le front de terre (319, n) ; ainsi encore, il constituait un mur puissant — tel celui du Panthéon, avec deux élévations concentriques séparées par un large intervalle et reliées par des murets et par des arceaux transversaux (319, î). D'une manière plus générale, on peut dire qu'il s'efforçait toujours d'étayer économiquement un mur exposé à la fatigue, en le flanquant d'un corps de bâtiment (319, iv). Mieux encore, il s'ingéniait à concentrer les résistances aux charges en quelques points méthodiquement choisis. Au lieu de faire la muraille massive, il la composait d'une partie de piles réunies par des arcs et d'une autre de remplissages. Les arebes recueillaient les pressions et les reportaient sur leurs pieds-droits. Ceux-ci tiraient leur force, exactement proportionnée

L ARCHITECTUIŒ HUMAINE

à leur travail, soit de l'appui que leur prêtaient un contrefort ou un éperon proéminent au dehors, tels qu'en montre à Rome le « temple de Minerva médira (319, m), soit du large empattement d'une cage cloisonnée par des arceaux. De cette solution élégante et économique, le Panthéon offre un exemple typique et admirable (319, i).

La propagation de l'humidité vers l'intérieur et l'instabilité de la température des locaux étaient combattues par l'artifice pratique de matelas d'air, dont la place était ménagée soit par l'érection de murs doubles, soit

Panthéon.

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