CHAPITRE Y L'EFFET
Envisagée sous le rapport de l'effet, l'architecture égyptienne révèle un goût très vif et un sens très sûr de la chose; à la fois, une connaissance certaine et une recherche très modérée des beautés de l'ordre harmonique;
en revanche, une exploitation intensive de ce qui peut flatter l'œil et frapper l'imagination : la passion et la science de la parure adventice ; une remarquable convenance de l'invention aux conditions de lieu et de destination; enfin l'entente de la décoration et la perfection de l'exécution.
Qu'il s'agît d'ordonner un ensemble ou de proportionner les parties d'un tout, l'esthétique égyptienne laissait toute liberté, en décades bornes que pose la nécessité de satisfaire les yeux.
Elle était éprise de régularité et de symétrie. Si développé que fut un temple, si nombreuses qu'eussent été les additions au plan originel, il n'en était pas moins rigoureusement axé, depuis ses [dus lointaines approches jusqu'au Saint des Saints. De chaque côté de l'avenue centrale que traçaient, d'une part, la succession sur une même droite de l'allée préliminaire des sphinx ou des béliers et des différentes portes; de l'autre, l'élargissement de l'entrecolonnement central du portique vestibule et de la nef médiane de la salle hypostyle, s'équilibraient, égaux sous le rapport du nombre comme des dimensions et semblablement disposés : les sphinx, les obélisques, les tours des pylônes, les colosses adossés à leur front et les mâts porte-oriflammes, les surfaces de cour, les étendues de salles, les quinconces de soutiens isolés, les groupes de chambres et de cellules. Même le dessin d'un jardin était tout géométrique et la ligne droite y régnait despotiquement (20).
Il s'en fallait, toutefois, que le parti-pris fût absolu : de la régularité l'architecture égyptienne cherchait l'apparence plutôt que la réalité. En fait, rien n'est plus rare dans ses productions qu'une exacte balance des tracés et des implantations, une parfaite rectitude des alignements, une entière égalité de deux dimensions correspondantes, un parallélisme absolu de deux murs ou de deux rangées de colonnes opposés.
Bien mieux, l'architecture égyptienne ne répugnait nullement à imposer des aspects différents, non seulement à des parties monumentales en pendant, mais encore à des éléments de même espèce groupés en série. C'est ainsi qu'elle ne craignait pas de constituer un péristyle avec des portiques de conformation diverse1 et qu'elle n'éprouvait pas plus
1 Par exemple, ceux de la deuxième cour du temple de Ramsès III, à Médinet Habou présentent, l'oriental et l'occidental des piliers osiriaques et les deux autres des colonnes
de scrupule à grouper ensemble plusieurs types de soutiens isolés1. Jamais, non plus, l'architecture égyptienne n'appliqua les principes, essentiels à l'art grec, de la fixité des proportions dans une même ordonnance et de la dépendance de toutes les dimensions vis-à-vis de l'une d'elles, choisie comme unité. Ni la composition d'une colonnade ni la conformation de ses membres ne sont, en Egypte, déterminées par des relations modulaires. Il n'y a pas plus de constance dans le rapport des vides et des pleins que dans celui d'une partie aux autres et au tout. Dans un même édifice, voire dans un même portique, des soutiens exactement pareils seront plantés à des intervalles différents ; deux exemplaires de même type et de même diamètre auront des hauteurs très différentes ; deux paires de colonnes absolument semblables supporteront des architraves d'épaisseur très inégale. En somme, l'Egypte ne conçut pas plus la nécessité d' « ordres » en architecture que celle d'un mètre fixe en poésie.
Ce n'est pas à dire que les architectes des bords du Nil ignorassent les vertus harmoniques des nombres: de bonne heure, au contraire, ils apprécièrent les avantages esthétiques des dimensions commensurables, des rapports simples et des tracés conformes à certaines constructions géométriques. Evidemment, ce n'est point un effet du hasard qu'exprimées en coudées ■ — et abstraction faite de fractions négligeables en raison de l'importance des dimensions — la cote de la hauteur des grandes pyramides de Gizeh ou de celle de Snofrou à Meidoum et celle de leur périphérie à la base se chiffrent par des nombres communs entre eux; que le relevé des mesures du petit temple détruit d'Éléphantine révèle la divisibilité de la façade en trois étages de même hauteur correspondant respectivement au soubassement, à la rangée des fûts du péristyle et à l'entablement, et aussi celle de ce dernier en trois zones égales ; que les dimensions «les briques égyptiennes tendent à être régies par le rapport de 2 à 1, la longueur étant le double de la largeur, laquelle contient à son tour deux fois l'épaisseur ; qu'une statistique des rangées de soutiens isolés de
papyriformes en bouton (54) ; contraste plus significatif encore, dans la première cour du même édifice, à une rangée de huit colonnes papyriformes fait face une de sept piliers.
' Ainsi, au portique-vestibule du temple précité, se succèdent depuis l'extérieur un alignement de piliers osiriaques et un de colonnes papyriformes à corolles fermées ; à Karnak, au temple d'Amon, le quinconce sur quatre rangs du Promenoir de Thoutmosis est disposé de telle sorte qu'une ceinture de piliers entoure un noyau de colonnes et, dans la salle hypostyle les chapiteaux des colonnes sont campaniformes sous le plafond de la grande nef et lotiformes sous celui des bas eûtes ; enfin, certains portiques du temps des Ptolémées — on en voit un exemple dans la première cour du grand temple d'Isis à Philœ — exposent autant de variétés de chapiteaux qu'il y a de colonnes (65).
plafonds, de portiques ou de salles révèle une préférence marquée pour le nombre 6 et ses multiples ou sous-multiples. Il n'est pas moins significatif qu'à la base de mainte ordonnance se découvre une relation géométrique : telle la parité observable entre le rapport de la hauteur des
44. — Vestibule du temple d'Hathor, à Dendérah. (D'après Descr. de l'Eg.)
pyramides sus-mentionnées à la somme des cotés de leur base et de la relation du rayon à la circonférence ; telle encore l'inscriptibilité dans nombre de tracés d'un triangle ou de deux accolés et plus spécialement du triangle rectangle dont les côtés sont entre eux comme 3, 4 et 5, etc.1.
' Sur l'emploi du « triangle égyptien » cf. dans le tome II de cette histoire le § consacré à l'effet par notre étude de l'Architecture isassanide.
EFFETS DE L ORDRE PITTORESQUE OU AFFECTIF
A un très haut degré et de très bonne heure, l' architecture égyptienne eut le désir d'assurer à ses productions le bénéfice de rétonnement admiratif et de l'émotion parfois accablante dont l'homme se trouve frappé au spectacle de la grandeur matérielle. Cela se manifeste, dès les temps protohistoriques, par le vide de 6,142 mètres que cube l'excavation entreprise à Zaouyet-el-Aryan pour la sépulture du roi Nofir-Ka (deuxième
4o. — Plan à la même échelle de Notre-Dame de Paris et de la Salle hypostyle du temple d'Amon, à Karnak.
dynastie), comme aussi par la surface de 12,422 mètres que couvre, à Saqqarah, la pyramide à degrés du pharaon Zoser (troisième dynastie).
La mesure de la passion du gigantesque, au début de la quatrième dynastie, est fournie par le choix que le constructeur de la pyramide de Khéops fit pour son monument d'une base de près de cinq hectares et demi et d'un volume de plus de 2,500,000 mètres, proportions telles que leur perception dépasse les facultés de l'œil et exige un ellort de la pensée (9). De la vogue de cette sorte d'effet jusqu'au terme de l'histoire ancienne de l'Egypte, les preuves abondent: extension du temple d'Amon à Karnak jusqu'à lui faire mesurer en longueur 365 mètres et près d'un kilomètre de tour; énormité de la salle hypostyle du même édifice, dont la superficie de 5,350 mètres surpasse le tiers de l'ensemble des divers vaisseaux composant Saint-Pierre de Rome et déborde la totalité de Notre-Dame de Paris (45) ; érection d'obélisques hauts de plus de 30 mètres; dimensions
EFFETS DE L ORDRE PITTORESQUE OU AFFECTIF
du tombeau souterrain de Pétéaménôpé, de l'époque saïte (vingt-sixième dynastie), dans la nécropole thébaine d'El Asasif, qui se chiffrent en longueur par 263 mètres, en superficie par 2,2(ii, etc.
Aussi bien, l'architecte égyptien s'entendait-il à créer l'illusion de cette grandeur matérielle essentielle à son idéal esthétique. Son moyen consistait en artifices d'ordonnance propres à déterminer quelque propice illusion d'optique. C'est ainsi que, tirant avantage du phénomène de perspective qui diminue la hauteur des objets à proportion de leur éloignement, il accroissait la profondeur apparente d'un temple en ménageant, à partir
4G. — Exploitation d'illusions optiques.
I. Coupe longitudinale du temple de Khons, à Karnak. — II. Egalisation des apparences de deux obélisques inégaux par la plantation du petit sur un plan antérieur à celui du grand (Temple de Louxor).
de la première cour jusqu'à la salle ultime, une progression d'exhaussements du sol et d'abaissements des plafonds telle que la hauteur du dernier vaisseau pouvait être à peine supérieure à la moitié de celle de lhypostyle1 (46, i).
Sans doute, n'était-ce pas, au jugement des architectes égyptiens, le seul mérite de ce dispositif. Gomme il favorise la naissance d'un état de dépression morale qui, en l'occurrence, devait engendrer à son tour des sentiments de révérence, il donnait une satisfaction à leur désir, qui était grand, d'ébranler fortement l'imagination et d'éveiller des émotions vives. Cette préoccupation de l'effet impressionnant est évidente en plusieurs particularités d'ordonnance et de structure qu'on observe dans les temples
1 Au temple de Khons à Karnak, dont la longueur est de 65 mètres environ, le sol du sanctuaire est à lm,60 au-dessus de celui de la cour.
Cf. l'expédient dont rond compte le croquis II de la figure 46.
des bords du Nil : telle la répétition d'enfilade — bonne pour dérouter l'esprit — de pylônes, de cours, de salles ; telle encore la relative difficulté des accès, à cause du petit nombre des portes et de leur étroitesse par rapport à la largeur des locaux — difficulté encore accrue, à dater de l'époque ptolémaïque, par la fermeture à mi-bauteur des entre-colonnements du portique vestibule (44, 65, 60); telle surtout, la réduction savamment graduée de l'éclairage depuis le seuil jusqu'au Saint des Saints (44). Eblouissante dans la cour d'honneur, atténuée sous les portiques, réduite dans le vestibule, la lumière faisait place, dans la salle hypostyle, à une pénombre dont le mystère était encore accru par quelques rares et maigres clartés tombant des claires-voies de la nef centrale et des étroits regards ouverts dans les plafonds des bas côtés; dans le sanctuaire régnait l'obscurité et, dans le Saint des Saints, c'était la nuit noire.
Les grands effets de plastique monumentale furent à peu près étrangers à l'architecture égyptienne. Rien de plus simple, de plus calme que la conformation de ses monuments. Tout plan s'inscrivait dans le tracé régulier d'un parallélogramme et toute silhouette était rectiligne; toute élévation sacrifiait décidément la hauteur à la longueur; l'horizontale triomphait et, après elle, dominait l'oblique; rien que de grandes masses monotones et des façades presque pleines, quand elles n'étaient pas entièrement aveugles (47).
La forme d'un mastaba était celle d'un tronc de pyramide faiblement taluté (10 à 15 degrés), oblong et trapu; sa longueur était souvent une fois plus grande que sa largeur et cinq fois plus considérable que sa hauteur.
Edifiée sur un plan carré ou à peine allongé, la pyramide fut d'abord une pile de sept mastabas, dont les proportions diminuaient d'un étage à l'autre : c'est ce que révèlent, à Saqqarah, la pyramide de Zoser qui possède encore six de ces dés et, à Meidoum, celle de Snofrou qui n'en a plus que trois. Celle que ce dernier pharaon lit édifier à Dachour — longue de 213 mètres, haute de i.)9 — atteste que, dès la fin de l'ère protohistorique, était inventé le type proprement pyramidal à faces continues, inclinées à 52 degrés environ, qui fut réalisé magnifiquement pour les tombeaux de Khéops, de Képhren et de Mykérinos à Gizeh, et resta canonique, en Egypte, de la quatrième à la douzième dynastie, en Ethiopie, jusqu'à l'époque romaine. La stature de ces monuments était
moyenne : le rapport de leur hauteur à leur longueur était, à Dachour celui de 1 à 2,i, à Saqqarah celui de 1 à 2, à Gizeh celui de 1 à 1,6; l'Ethiopie les aimait plus sveltes et, pour le moins, égalisait les dimensions verticale et longitudinale. Une variante originale est offerte par une grande pyramide de Dachour (base carrée de lN8m,f)6 de côté ; hauteur de 97m,26) qui, sans doute, date de la douzième dynastie :
le profil en est brisé, comme si sur un mastaba aux faces inclinées à près de 55 degrés on avait posé une pyramide talutée à 43 degrés environ.
Aussi bien, annonce-t-elle la forme composite qu'affectionna le Nouvel Empire, notamment dans la région d'Abydos, celle d'une pyramide surmontant un socle cubique : d'abord subordonné au point que sa hauteur ne dépassait généralement pas le cinquième de l'élévation totale, le soubassement grandit rapidement jusqu'à réduire le second élément à la condition d'un simple amortissement.
A cause de son plan rectangulaire toujours très allongé, parfois démesurément étiré, de son élévation médiocre, de ses murailles en talus, pleines et planes, enfin de ses toitures en terrasse, un temple égyptien présentait l'aspect d'une sorte de banquette — autant dire d'un mastaba gigantesque — sa silhouette longitudinale étant à peine accidentée par l'inégale altitude des pylônes, des murs fermant la ou les cours, des murailles de la salle hypostyle et de celles du sanctuaire.
Une seule exception était constituée par le temple en forme de kiosque, dont les faces montaient verticalement et étaient ajourées en portiques (34).
Les particularités de conformation monumentale que nous venons de
47. — Le goût égyptien en matière de conformation monumentale.
I. Mastaba. — II. Pyramide à degrés. — III. Pyramide normale. — IV. Pjramide à Dachour. — V, VI, VII. Tombeaux de la Haute- Egypte. — VIII. Temple.
relever s'expliquent à la fois par un phénomène d'adaptation de la créalion artistique aux conditions naturelles locales et par la parfaite sincérité qui est un des traits essentiels de l'architecture en Egypte.
Et d'abord, elles sont pour ainsi dire un rellet de celles qui caractérisent précisément le paysage égyptien et dont l'emprise sur l'homme est aussi forte que générale : simplicité et monotonie d'un aspect que compose partout la trinité d'une avenue fluviale médiane, de deux lisières de plaine et de deux falaises latérales; obsession de l'horizontalité, conséquence, d'une part, de l'égale platitude de la nappe du fleuve et de celle des terres alluviales de la vallée et, de l'autre, du nivellement à une altitude à peu près constante de la crête du relief qui limite l'horizon.
D'autre part, la prédominance des lignes horizontales, l'inclinaison des faces en talus, manifestent à première vue la structure d'édifices couverts par des plafonds et consolidés par un large empattement de leur base, tandis que la rareté des vides annonce la défense des intérieurs à la fois contre l'excès de lumière et de chaleur et contre la curiosité publique odieuse à l'Oriental. Sans compter que l'idée de stabilité absolue éveillée par l'apparence de ces monuments évasés du bas, trapus et pleins, répond exactement à ce désir de durer, à cette obsession de l'éternel qui constituent un des traits les plus caractéristiques de l'originalité mentale de l'Ancienne Egypte.
De ce parfait accord des formes générales des édifices égyptiens avec leur cadre de nature ; de leur convenance à la conception qu'on se faisait, de la maison des morts et de la maison du dieu, enfin, de la franche manifestation qu'elles donnent à la fois du programme et du système de la construction, devait naître la qualité première d'un aspect monumental, condition nécessaire et dans une large mesure cause suffisante de beauté, le caractère.
A l'égard des effets secondaires que produit la conformation des éléments d'une élévation, l'architecture égyptienne marqua toujours un sentiment très différent, selon qu'il s'agissait d'un mur ou d'un portique : indifférence presque complète dans le premier cas, intérêt vif et constant dans le second.
mzm
Plastique <hi mur.
C'est à peine si, à propos d'une muraille égyptienne de l'âge hisiorique, il peut être question de modelé, vu que le peu dont elle était susceptible se trouvait localisé à son extrême périphérie et que la conception en était d'une rare monotonie.
Au temps des trois premières dynasties — témoin, par exemple, les tombeaux de l'époque thinite découverts cà Négadah et à Nezlet- Batran — la construction en briques suivait une mode qui régna toujours en Mésopotamie *, celle des rudentures.
Sur une paroi extérieure, elle ménageait des rainures verticales équidistantes, séparées par un intervalle de 2 mètres à 2m,70, sortes de niches larges de 1'". (>•'"> à 1"',80, profondes de SS à 80 centimètres : souvent, elle les refouillait au fond et sur 48 les flancs en niches secondaires, en même temps qu'elle creusait sur les pilastres intermédiaires trois cannelures à section carrée également espacées. Ce parti pris — qu'on retrouve encore, à l'époque de la XIIe dynastie, sur les murailles de la deuxième forteresse d'Ahydos — offrait l'avantage d'animer un peu les surfaces murales, grâce aux contrastes de clarté et d'ombre qu'excitait l'éclairage solaire. Un mur en pierre de l'âge historique n'est rehaussé d'un relief que le long de ses arêtes latérales et de sa crête (40). La forme qui est, pour les premières, celle d'un gros tore et, pour la seconde, celle d'une corniche
1 Cf. p. 142.
Encadrement de niche dans la chapelle de la Naissance, dépendante du Temple de Halhor, à Dendérah. (D'après Prisse, op. cit.)
constituée par la superposition d'un tore, d'une gorge et d'une tablette, offre un exemple caractéristique de la survivance et de la transposition dans l'ordre décoratif d'une forme de l'ordre eonstructif tombée en désuétude. La moulure d'angle est l'image des bottes de roseaux dont on munissait la partie correspondante d'une bâtisse en pisé, la plus exposée aux dégradations, ou encore celle des faisceaux de joncs qui constituaient l'ossature angulaire des paillottes en clayonnage. De même pour la cornicbe : à première vue on y reconnaît les éléments du parapet à l'aide duquel la construction en terre soutenait la tranche du matelas d'argile de ses terrasses : un cours de fascines fixé à la crête du mur et, plantée dans ce bourrelet, une baie de nervures de palmes que courbaient vers l'extérieur à la fois le poids de sa partie supérieure et la poussée du ter-