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FA FE

èE À DS i "i (ii) (iv) Fig. 6. — Des croquis simples stimulent l'imagination. Schémas des « motte-and-bailey

castles» de Topcliffe (1), Bramber (II), Castle Acre (III) et Lewes (IV). D'après A. BROWN, English Medieval Castles, Londres, 1954, B. T. Batsford Ltd, p. 26.

26 CHAPITRE Il

Une forteresse dite de plaine tire parti d’un vallonnement spongieux qui la protège et humidifie ses douves. Un château de hauteur inspecte un horizon plus vaste, mais ses moyens de défense opèrent d’une autre façon, suivant une autre poliorcétique.

Qu'une église rurale pointe sa flèche à l’aplomb d’une croupe accidentée renforce son effet, ou «l’esprit de clocher » qu’assume moins durement celle qui l’intercale parmi les files d’arbres d’une pénéplaine.

Le relief, l’hydrographie, les qualités du sous-sol, conséquemment les activités et les modes d’exploitation, en un mot le paysage où l’homme interviendra, enrobent un monument. Ils l’enrichissent ou l’écrasent, l’exaltent ou le dissimulent. De toute manière, ils entretiennent avec lui de nécessaires, mais pas toujours évidentes connivences. On y ajoutera le climat.

L'organisation des villages procède du type d'exploitation en vigueur dans la contrée, type qui ne s’est point, le plus souvent, rénové de fond en comble avant le XVIII® siècle. Elle correspond à une suite de contraintes collectives. Elle s’est répercutée sur le découpage et le type des constructions et, à travers cellesci, sans qu’on les perçoive facilement, sur les mentalités et les relations qui s’instaurent au sein du groupe rural. Un exemple parmi les meilleurs est celui du village lorrain et gaumais *. Son parcellaire feuilleté en lanières mitoyennes et étroites, comme des «raies », dispose les ferme(tte)s de part et d’autre d’une rue élargie par des «usoirs» semi-privatifs. Il paraît bien l'héritier à peine déguisé d’une structure, liée aux finages, qui s'est transmise depuis le bas moyen âge.

Souvent, une grande «cense» recèle les vestiges d’une tour fortifiée, siège de l'habitat premier d’un «sire», noble ou chevalier, et point de départ de son exploitation nourricière. La transformation graduelle de leur utilité respective au fil des

5 R. NOËL, Localités gaumaises à la fin du moyen âge, dans Le Pays gaumais, 24-25 (1963-1964), p. 292-325.

° Par exemple J. GARDELLES, Les châteaux du moyen âge dans la France du Sud-

Ouest, Genève, 1972, ou G. LEFRANC, Vestiges de mottes féodales en Flandre intérieure, Lille, 1976.

siècles, jusqu’à s’inverser finalement, est responsable de l’atrophie irrespectueuse de la seconde au rang d’annexe, fréquemment peu rentable du reste, de la première. Processus d’absorption qui se vérifie en maintes circonstances et autres genres, au gré des événements et des besoins renouvelés. Et cependant, le noyau, le vieux cœur, y survit quelque part, amoindri, démodé, brisé, mais toujours présent. C’est la tour seigneuriale.

Le réseau des voies fluviales, — l’eau ayant été constamment une denrée primordiale, apte à fixer un habitat —, et des voies terrestres engendre certaines dispositions que le temps a pu effacer.

Le circuit des chemins et des sentiers dirige l’accès à un bâtiment. La porte qui s'ouvre au flanc de l’église paroissiale, outre qu’elle ne déforce pas l’éventuelle tour, ou qu’elle ne s'offre pas au secteur dominant des intempéries, peut regarder le vieux centre de gravité du village. Si elle est condamnée, c’est qu’un nouvel argument à joué en sa défaveur : déplacement du noyau à l’occasion par exemple du tracé d’une grand’route, fermeture et déclassement du cimetière, mode stylistique qui préfère l’entrée sur l’axe, ajout d’une annexe, telle une sacristie aux Temps modernes, etc. S’il existe deux portes, chacune doit avoir un sens, bien qu'il ne soit pas aisé de le trouver chaque fois : porte du seigneur et entrée des manants, porte des hommes et celle des femmes, porte des religieux et accès des fidèles, entrée usuelle et «porte du paradis» pour les défunts 7, effet de pure symétrie, succession chronologique de leur emploi respectif, etc. ?

Le voisinage combien frappant, au cœur de tant de vieux villages, de l’église paroissiale et de la grosse ferme évoque sans détour le temps où l’avoir seigneurial réunissait encore la détention du lieu du culte — le «patron» laïc en était l’alleutier local, qui levait les dîmes — et la propriété du terroir. Elle est l’image, longuement entretenue par la force des traditions psychologiques et matérielles, d’une étroite jonction entre pouvoir spirituel et domination temporelle : le «château », avec sa bassecour qui est l’ancêtre de la ferme en place, et l’église ont été spontanément contingus.

7 J. CEYSSENS, Parvis et paradis, dans Chronique archéologique du Pays de Liège, 17 (1926), p. 86-89.

Le recours à la cartographie ancienne ou, à défaut, relativement moderne, qui consigne encore bon nombre de traits spécifiques du paysage d'autrefois, — en ce compris le cadastre —, facilite souvent la compréhension du milieu originel. Les cartes rendent compte des modifications subies par le parcellaire, la voirie, les enceintes, l’utilisation du sol, les cours d’eau. Elles précisent leur incidence sur une

Fig. 7. — Plan de l’évolution topographique de la ville de Hildesheim. 1 Cathédrale.

2 Saint-Michel. 3 Saint-Maurice (XI° s.). 4 Saint-Barthélemy (XI° s.). 5 Sainte-Croix.

6 Saint-Godehard (1133). A Marché primitif. B Vieille ville du XII s. C Ville-neuve

du XIII s. D’après W. BRAUNFELS, Abendländische Stadthbaukunst. Herrschaftsform und Baugestalt, Cologne, 1976, M. DuMont Schauberg, p. 32.

situation héritée de conditions aujourd’hui révolues. En tant que sources iconographiques pourtant, elles demandent une manipulation à part, sur laquelle on insistera plus loin.

Le désaxement de telle cathédrale dans la configuration actuelle du quartier ou du pâté de constructions trahit sans doute

une disposition antérieure, qui n’a été que partiellement rectifée

* J. HUBERT, L'étude de l'ancienne topographie des monastères. Problèmes et méthodes, dans Die Klosterbaukunst, Mayence, 1951, s.p.; E. LEHMANN, Die frühchristlichen Kirchenfamilien der Bischofssitze im deutschen Raum und ihre Wandlung während des Frühmittelalters, dans Beiträge zur Kunstgeschichte und Archäologie des Frühmittelalters, Cologne, 1962, p. 88 sv.

L'exemple des «boulevards » est archiconnu, mais non moins éclairant. L'histoire de l’urbanisme s’en est servi abondamment.

La position d’églises de Liège à proximité immédiate des remparts, autorise des conjectures sérieuses sur leur rôle dans l’organisation défensive de la cité°. Un cimetière à l’abandon dans les champs est parfois le meilleur indice de l’existence d’une églisette et donc d’un hameau, l’un et l’autre rayés de la carte moderne. Etc.

L'emploi des cartes se conjugue normalement à celui de la roponymie, plus exactement de la micro-toponymie. Bien des noms de lieux, dont le philologue saura recomposer la sémantique et fournir létymologie, parfois obscurcie par d’inévitables erreurs de transcriptions réitérées, évoquent des situations disparues ou dégradées.

Certains toponymes parlent d'eux-mêmes : «tombe » fait songer à d’antiques sépultures, «motte» rappelle parfois, — pas toujours, et cela fait problème, — quelqu'’élévation fortifiée, «chaussée» trahit une vieille route de grande communication. Des noms de localités comme «Strée» ou «Strud», du latin vulgaire «strata», en italien moderne «strada», jalonnent le passage d’une voie romaine à travers le Condroz namurois !°. Une «ferme del Tour » a toute chance d’englober les restes d’un donjon médiéval. Les toponymes «sauvenière» et «pierreuse » indiquent, dans la ville de Liège, des points séculaires d’extraction de sable et du grès houiller !!. Le « Vrijthof» de Maastricht occupe toujours l'emplacement de l’immunité du chapitre de Saint-Servais'?. La «ferme des deux chises» à Piétrebais appartenait conjointement aux abbaye et prieuré de Waulsort et d’Hastière, deux «églises » jumelées. Etc.

9 A. BRAGARD, Les couvents et les enceintes urbaines à Liège, Huy, Dinant, dans Bulletin du Vieux-Liège, n° 104 (1954), p. 271-279.

10 C.G. ROLAND, Toponymie namuroise, dans Annales de la Société archéologique de Namur, 23 (1899), s.v.

11 P, LECOUTURIER, Etude de géographie urbaine, Liège, 1930.

12 L.F. GENICOT, L'œuvre architecturale d'Adélard II de Saint-Trond et ses antécédents, dans Revue belge d'archéologie et d'histoire de l'art, 39 (1970), p. 81-85.

La photographie aérienne stimule également l'imagination !*. Elle est seule quelquefois à livrer des repères invisibles du sol et toujours à permettre une vue synthétique d’un environnement que le promeneur aperçoit à son échelle et par tranches successives. Elle ne peut, en revanche, servir à caractériser efficacement le profil et l'impact visuel d’une bâtisse anciennement. Celle-ci, en effet, avait été conçue en fonction d’une vision habituelle, c’est-à-dire depuis le sol, mais jamais d’un survol comme celui de la photographie oblique ou verticale. Les oiseaux seulement la virent sous cet angle jadis …

Dans l’examen du site, la géographie tient donc une place appréciable. Non seulement, on l’a dit, dans l'implantation même de la construction, mais aussi dans sa structure, son gros œuvre, sa finition parfois.

Tel milieu abonde en pierres à bâtir, avec leurs propriétés respectives : le calcaire se débite autrement que le grès et le calcaire jurassique, différemment du calcaire carbonifère ou mosan *, ou le tuffeau de Kaan, plus légèrement que le grès lédien. Tel autre regorge de forêts : une majorité des bâtiments y était en pans de bois; elle a pu le rester longtemps dans certaines contrées défavorisées. Tel autre encore possède beaucoup d’argile, donc de terre à cuire la brique et façonner la tuile; de calcaire, donc de chaux pour composer le mortier; de schiste, donc de matériau dans lequel trancher des ardoises, etc.

D'où les variations qui, avec d’autres, cantonnent et opposent des «paysages architecturaux» à l’intérieur desquels les hommes ont, presque à chaque époque, et d’une manière régulière, cherché à exploiter au maximum les ressources naturelles de leur environnement Journalier.

13 R. AGACHE et B. BREART, Atlas d'archéologie aérienne de Picardie, 2 vol. Amiens, 1975; R. CHEVALLIER, La photographie aérienne, Paris, 1971; IDEM, Quelques méthodes modernes de prospection aérienne, dans Mélanges d'archéologie et d'histoire offerts à André Piganiol, t. 1, Paris, 1966, p. 79-114; J. BRADFORD, Ancient Landscapes. Studies in Field Archaeology, Londres, 1957; D.R. WILSON, Aerial Reconnaissance in Archaeology, Londres, 1975 («The Council of British Archaeology», rapport n° 12). En 1977, il s'est créé à Bruxelles un Centre d’archéologie aérienne, à l'initiative de Ch. Leva.

14 C. CAMERMAN, Le gisement calcaire et l'industrie chaufournière du Tournaïsis, Liège, 1919; IDEM, La pierre de Tournai. Son gisement, sa structure et ses propriétés, Bruxelles, 1944; J. VERNAUX, Les carrières du pays wallon, dans La Vie wallonne, 22 (1948), p. 71-86.

Quand ils ne l’ont pu pleinement, l'acquisition de matériaux étrangers et par là, de techniques appropriées, suscite un commerce dont les relais balisent les voies de transport et le sens des contacts noués avec l'extérieur.

A cet égard, les listes de tonlieux et autres péages ajoutent leurs pistes au sujet du transit et de la distribution des matériaux d'une région à l’autre. On l’a bien montré pour la Meuse !5.

Aussi bien, l’usage d’un matériau non indigène ouvre des perspectives à l'historien qui peut y puiser des indices supplémentaires de mouvements commerciaux et d’aires d'influence économique, voire culturelle, par ailleurs connues ou prévisibles.

Les rapports entre l'Angleterre et la région scaldienne, en particulier Tournai, sont suggérés par l’intense trafic de pierre calcaire, notamment sous la forme de cuves baptismales, qui sillonnait la Manche au XII° siècle !$. Le rapprochement qu’il convient d'établir entre des bas-reliefs du haut moyen âge mis au jour à Liège et ailleurs, et la Haute Meuse, via Verdun, d’où provenait leur pierre !?, n’illustre-t-il pas les liens qu’on sait, par d’autres biais, avoir cimenté la cohésion de l’ancienne Lotharingie ?

Tout cela s’apprend ou s’induit de l’observation élargie du site dans lequel se trouve la construction. De plus près, cette construction elle-même provoque une série d’interrogations nouvelles.

Le bâtiment

Souvent son examen est long et exige de la patience. Parfois il est ardu et déroutant. Il lui arrive d’être décevant. Le bien conduire

15 M.L. FANCHAMPS, Etude sur les tonlieux de la Meuse moyenne du VIII au milieu du XIV® siècle, dans Le Moyen Age, 70 (1964), p. 205-264.

16 P. ROLLAND, L'expansion tournaisienne aux XI et XII siècles. Art et commerce de la pierre, Anvers, 1924; IDEM, La pierre de Tournai. Son emploi dans le passé, Bruxelles, 1944; L. TOLLENAERE, La sculpture sur pierre dans l'ancien diocèse de Liège à l'époque romane, Namur, 1957, Introduction.

17 J, HUBERT, L'architecture religieuse du haut moyen âge en France. Plans, notices et bibliographie, Paris, 1952; L.F. GENICOT, Un groupe épiscopal mérovingien à Liège ?, dans Bulletin de la Commission royale des Monuments et des Sites, 15 (1964), p. 275-276; M. LOMBARD, La route de la Meuse et les relations lointaines des pays mosans entre le VIII et le XI° siècle, dans L'art mosan, Paris, 1953, p. 9sv.

suppose une expérience répétée, pratique, indicible sur certains points, sinon par la connivence du regard, le croquis jeté sur un bout de papier, le hochement de tête entendu. Il table sur un flair qui s’aiguise à la longue.

Comment regarder? Par où débuter? Quel ordre suivre? Au fond, il n'existe pas de recette. Le fil conducteur est d’espèce.

Dépassons au moins le stade de la controverse qui resurgit périodiquement à propos du sens convenant le mieux à la description archéologique ‘8. Les uns remarquaient qu’elle devait s’entamer par l'extérieur, donc par les volumes, puisque c’était la façon normale d'aborder une construction. Les autres soutenaient qu’elle devait procéder des espaces, par conséquent de l’intérieur, car le dispositif interne et la structure déterminaient le restant, dont l’enveloppe. Les derniers préconisaient son développement chronologique plutôt que topographique.

Il arrive que des points de vue se heurtent, il est vrai. Ainsi, par exemple, dans la manière de rendre le plan général d’une forteresse. Selon le processus architectural, les courtines qui formaient une simple ligne d’enceinte au début, ont été progressivement jalonnées d’organes massifs, en particulier aux angles et aux points de franchissement. En sorte que leur développement a été «interrompu» par des volumes défensifs : châtelet d'entrée et tours cornières. Optiquement toutefois, en termes de composition architecturale cette fois, les tours et le châtelet captent d’abord l'attention et semblent «reliés» par des tronçons du rempart. Inversion des rapports imputable à la manière d’envisager un problème.

En fait, le but poursuivi sera souvent le meilleur guide. De toute façon, le texte évitera d’interminables descriptions, poussées jusqu'à la moindre moulure, et se limitera aux particularités tout à fait significatives, qui ressortiraient mal ou trop peu de l'illustration, graphique ou autre, qui l’accompagnera absolument.

Devant une construction, il s’agit de faire attention à beaucoup de choses, à trop sans doute pour en dresser ici la nomenclature. En voici parmi les plus indispensables, qui suggèrent et amorcent déjà des réflexions d'ordre interprétatif. Comment tendre un beau fil rouge

'# Bibliographie dans J. LAVALLEYE, Introduction …, p. 237. Voir aussi D'AlS ne

entre l'observation pure et le palier supérieur de son développement ? Tout s’entremêle.

Le mur dressé à l’aide des matériaux évoqués plus haut, est comme la page d'un manuscrit qui aurait été lu pendant longtemps et mis à jour à diverses reprises. Il doit être déchiffré et sa lecture reprise plusieurs fois, afin d'y identifier si possible toutes les traces : tonalité, grandeur de l'appareil, variations de la mise en œuvre, contours qui Juxtaposent des plages discordantes, cicatrices qui les balafrent, dé-

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Fig. 8. — Seul un relevé détaillé d’une paroi autorise à en saisir toutes les composantes

et les transformations primitives. Mur nord des étages de la construction raccordant

l’avant-corps et la nef de l’abbatiale de Corvey, en 873-885. Etat en 1960. Echelle

1:80. D’après F. KREUSCH, Beobachtungen an der Westanlage der Klosterkirche zu

Corvey. Ein Beitrag zur Frage ihrer Form und Zweckbestimmung. Cologne-Graz, Bôhlau, 1963, pl. 10b (Beihefte der Bonner Jahrbücher, vol. 9).

rangements qui trahissent des faiblesses, rapiéçages qui amputent des éléments, moignons trop mutilés, zones dépourvues de caractères appréciables, etc. Ces interventions compliquent parfois singulièrement l'interprétation d’une œuvre, d’une façade, d’un pan de muraille, au point de désarçonner le néophyte et d’encore tromper le spécialiste chevronné.

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