CHAPITRE IV L'INTERPRÉTATION
L'interprétation intervient en dernier lieu tout en se préparant au fur et à mesure de l’enquête. Elle clôt «théoriquement » le travail sur le terrain et la consultation des sources externes. Dans la pratique toutefois, les opérations s’entremêlent. L'interprétation peut servir d’hypothèse de travail et féconder l’observation «in situ». De toute manière, il sera nécessaire, quasi toujours, de revenir sur place avant de conclure. Rien de plus salutaire sans doute qu’une ultime lecture en face de l’œuvre. Avec le recul propice à la maturation.
On l’a dit en débutant, l'interprétation doit être axée sur l’explication du rôle de la construction dans son milieu humain, de la fonction qu’elle devait y tenir à l’origine. L'homme doit y transparaître, serait-ce en filigrane. Car l'interprétation dont nous parlons n’est point l'exercice archéologique, pourtant indispensable et souvent ardu, qui précède le stade où nous sommes parvenus. Se borner à la haute voltige d’une spéculation archéologique quelquefois redoutable relève encore de l’heuristique au sens large et d’une première phase critique. Il faut tenter de mener celle-ci plus loin.
Les merveilleux moulins et brasseries de Floreffe, Villers-la- Ville et Fontenay aux XII° et XIII siècles supposent d’être auscultés avec la compétence du spécialiste. Leurs traces, muettes pour beaucoup, sont pour lui le souvenir de l’activité industrielle qui motiva leur érection, peu importe qu'elle fût dans un enclos cistercien du reste. Leur appréciation correcte passe obligatoirement par la reconnaissance première de cette destinée. Elle postule qu’on soit en mesure de la recomposer le mieux possible. Il se trouve même que semblable reconstitution étoffe l’image consignée par les traités et par l’iconographie jusqu'à la fin des temps modernes. De sorte qu'elle renforce notre science lacunaire des industries du passé : un bâtiment de cette nature devient un livre qui complète l’« Encyclopédie » !.
! N. MARCHAL-JACOB, L'archéologie industrielle médiévale peut-elle contribuer à une meilleure connaissance des techniques? Contribution à l'histoire de la brasserie, dans Actes du 101° Congrès national des sociétés savantes, Lille, 1976, p. 45-59.
Le contrat passé en 1398 avec le maître-maçon John de Middleton pour le dortoir de Durham montre bien le rapport constant d’une double tradition, comprise d’avance par le client et par l'architecte : «celle des formes institutionnelles de la vie monastique, d’une part, et celle des pratiques architecturales de l'homme de métier, de l’autre»2. D'où l'accord mutuel et l'incidence réciproque des normes respectives. Mais sans préprépondérance aucune d’une catégorie sur l’autre?
En réalité, le «pour quoi» et le «pour qui», et le «comment » d’une bâtisse exigent le heurt des informations rassemblées presque de toutes parts, puis leur décantation. Et aussi, pour ce qui touche à la construction, sa pénétration par le raisonnement et par la sensibilité. À un moment donné, il faut prendre le risque de se mettre dedans, subjectivement, sous peine de n’en percevoir, sous le fallacieux prétexte de la neutralité, que la dimension «abstraite» et donc superficielle, comme intemporelle et non vécue.
Il n’est pas indifférent, certes, d’apprendre que tel petit seigneur était, à telle époque, le maître de tant d’hectares ou le bénéficiaire de tant de revenus. Il est éclairant, aussi, afin de mieux le jauger, de savoir comment il s’est logé, comment il s'est présenté à son entourage, quel type d’habitat il a choisi, etc. Il est utile de chiffrer les descendances, d’apprécier le taux de fécondité, comme la limitation volontaire des naissances, au fil des décennies. Mais il serait loin d’être superflu d’examiner de quels espaces, très concrets, disposaient pareilles familles et quelles fluctuations ceux-ci auraient subies, parallèlement ou non aux variations démographiques.
On le pressent, une interférence constante lie l’objet à son contexte. Forcément. Celui-ci tantôt le sert, tantôt s’en sert. Inéluctable dialectique d’un raisonnement «boomerang» qui se complique, en l’occurrence, de l’irrationnel de l’architecture, de la poésie qui émane du scintillement d’une flaque de lumière sur un dallage, de la puissance que manifeste la carrure d’un volume, de la subtilité d’un coude dans un espace. Qu'on ne vienne pas croire à l’insensibilité des maîtres d'œuvre qui ont pu le concevoir, et les habitants qui ont su le sentir.
2 L.R. SHELBY, Monastic Patrons and their Architects : A Case Study of the Contract for the Monks' Dormitory at Durham, dans Gesta, 15 (1976), p. 91-96.
À quoi bon, finalement, établir la chronologie pointilleuse d’une église si on ne cherche pas, également et surtout, à savoir pourquoi elle est là, comment elle s’est faite et de quelle manière elle s’est transformée? N'est-il pas plus important de s'interroger sur la destination, par exemple de sa tour : clocher-refuge, chapellenie, porche, symbole, salle d’audience, loge seigneuriale, etc.? N'est-il pas préférable, l’analyse archéologique une fois bien faite, de n’y pas mettre un point final tout de suite, mais de pousser l’enquête dans la mesure des moyens?
Se borner à redessiner et à dater parfaitement la «poutre de gloire» ou la «tref» d’un arc triomphal reste insatisfaisant tant qu’on n'aura pas tenté, au moins, d’en expliquer la raison d’être et d’en saisir les relations avec le rituel paroissial.
Cela dit, prenons garde à ne pas cataloguer trop aisément les faits et les choses, à ne pas céder aux tentations d’un esprit qui trouve sa sécurité dans les tiroirs, certes commodes, mais rapidement hermétiques, de la classification. Sans que les souris de l'interrogation n’y grignotent les galeries et les carrefours qui entament l'épaisseur du cloisonnement…
Vœu pieux? Oui, dans la mesure où l’archéologue seul, où le chercheur isolé n’est pas l’homme-orchestre capable de tout embrasser, de tout résoudre. L'’interdisciplinarité et le labeur en équipe offrent des gages en sens inverse. On ne saurait assez souligner les limites inévitables d’un travail spécialisé, la modestie dont le spécialiste doit faire preuve, et le devoir qu'il a de communiquer aux autres le fruit de sa réflexion. Car en échange, il recevra ce qui peut lui éviter des bévues.
Les allusions malencontreuses à un style mozarabe — avec tous les développements qu’on devine possibles quant aux sphères d'influence, aux chronologies comparées, etc. — qui eurent cours devant les arcs outrepassés d’une fraction de l’architecture occidentale, montrent simplement qu’on avait mal regardé comment s’exécutait le raccord d’un pilier et de ses arcades avant que les impostes n’interviennent pour soutenir le cintre en bois. Dans un première phase d’ailleurs, les impostes ne furent utilisées que sous l’intrados. Elles ont circonscrit les quatre faces du pilier lors d’une deuxième phase, joignant un effet décoratif à leur rôle technique initial.
Le verticalisme de la construction gothique n’a rien eu à voir avec l’élancement de l’âme, même si elle a été ressentie ainsi plus tard. Il était le meilleur moyen d’atténuer, en les dirigeant, des poussées néfastes pour la stabilité du bâtiment et, concurremment, d’élégir une ossature de pierre qui résoudrait de mieux en mieux cette quête de la lumière pour laquelle Suger avait tant milité à Saint-Denis vers 1135-1137.
Pour conduire à bien son travail, l’archéologue cherche des comparaisons. Il s'inspire des données du contexte. Les comparaisons comptent parmi ses démarches les plus habituelles et les plus productives. Elles visent à mettre en regard des éléments apparentés et à replacer l’objet dans un cadre approprié. La méthode comparative ne joue pas à tort et à travers.
La comparaison stylistique n’apporte pas d’argumentation suffisante en soi, même quand elle autorise des supputations sur les liens qui unissaient, par exemple, des ateliers dont le travail aurait abouti à des effets analogues, sinon similaires, en tout cas sous l’angle visuel, comme entre Wells et Sherborne au bas moyen âge *.
Qu'on ne se méprenne donc pas sur la portée des comparaisons. Une saine comparaison rapproche des choses qui peuvent se comparer entre elles, qui relèvent de la même «couche» architecturale, en somme d’une ambiance socio-économique ou socio-religieuse équivalente. Tout le jeu délicat des filiations et des circuits d’influence lui est sousjacent. Tout le difficile problème également de la démarcation des «écoles », auquel terme se substituerait de préférence celui de «Kunstlandschaft» ou «paysage artistique », qui nuance avec plus d’à-propos les innombrables découpages et flottements de la réalité historique .
En fait, tout n’est pas également comparable, ni dans l’espace, ni à fortiori dans le temps. Ou alors, inversement, tout est dans tout,
3 Maniement remarquable chez P. FRANCASTEL, L'humanisme roman. Critique des théories sur l'art du XI° siècle en France, Rodez, 1942.
4 W.C. LEEDY Jr, Wells Cathedral and Sherborne Abbey : Workshop Connections in the Late Fifteenth Century, dans Gesta, 16 (1977), p. 39-44.
$ R. HAUSSER, Kunstgeographie. Aufgaben, Grenzen, Môglichkeiten, dans Rheinische Vierteljahrsblätter, 34 (1970), p. 158 sv.
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