CHAPITRE IV
ÉDIFICES VOÛTÉS SUR CROISÉE d’OGIVF.S.
Le nouveau système de voûtes sur croisée d’ogives, dérivant de la coupole sur pendentifs, qui s’était si brillamment manifesté dans l’Anjou et le Maine, dès la première moitié du xne siècle, avait été dès lors adopté par les architectes religieux. L’admirable simplicité de la méthode nouvelle, applicable aux grandes églises abbatiales aussi bien qu’à des édifices plus modestes, explique sa propagation rapide dans toute l’Europe occidentale, oü les corporations religieuses avaient fondé d’innombrables abbayes, grandes et petites, de règles et d’ordres différents, mais toutes reliées par une organisation puissante.
A l’exemple des édifices angevins un grand nombre d’églises s’élevèrent aussi bien dans les provinces voisines — Sainte-Radegonde à Poitiers, Notre-Dame de la Coulture et la nef de Saint-Julien au Mans — que dans les plus éloignées, vers le midi. La charmante église de Thor, dédiée à Sainte-Marie-du-Lac, entre Avignon et la fontaine de Vaucluse; celle du Saint Sau-
AH CH* GOTHIQUH.
veur à Saint-Macaire près de Bordeaux; la nef de Saint- André à Bordeaux, commencée en 1252 suivant le plan d’une église à coupoles, modifiée et enfin couronnée par des voûtes sur croisée d’ogives; Saint-Caprais, à
l ig. 18. — Plan de la nef de léglis.’do Saint-Maurice à Angert.
Agen, qui montre les mêmes modifications et l’immense nef — de 19 mètres de largeur — de Saint-Étienne à Toulouse, construite toute en briques, sont autant de preuves, pour ne citer que les plus importantes, de la progression des principes nouveaux dans la seconde moitié du xir siècle.
L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE
Vers le Nord la marche est tout aussi générale. Les édifices démontrent le parti que les constructeurs du temps tirèrent de la croisée d’ogives permettant, sous tous les climats, l'emploi judicieux des matériaux les plus divers. Mais il était donné à Angers, son berceau, de perfectionner encore cet ingénieux système.
L’église de la Sainte-Trinité, sur la rive droite de la Maine, construite par les fils ou les disciples des architectes qui avaient bâti Saint-Maurice sur la colline dominant la rive opposée, marque encore un nouveau progrès dans la construction de ces voûtes. La nef, unique comme à Saint-Maurice, est divisée en trois travées, carrées ou à très peu de chose près. Le système des voûtes, dérivant de la coupole sur pendentifs, s’affine en divisant et, par conséquent, en diminuant les charges réparties sur les quatre points d'appui principaux par la croisée d’ogives, qui elle-même se trouve
Fig. 19. — Plan de léglise, de la Sainte-Trinité, à Angers.
LARCHITECTURE GOTHIQUE.
Fig. 20. — Coupe longitudinale d’une travée de l’église de la Sainte-Trinité, à Angers.
L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE
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soulagée par un arc-doubleau soutenant les arcs-ogifs
à leur point de croisement, c’està-dire à la clef.
La figure 19 donne le plan de ces voûtes dont l’exemple fut bientôt suivi par les architectes du Nord, car la grande église abbatiale de Noyon paraît avoir été une des premières copies de la nouvelle transformation des voûtes angevines.
De grandes églises abbatiales et d’immenses cathédrales élevées de la seconde moitié du xir siècle jusqu’au milieu du xm* prouvent, par la disposition de leurs voûtes sur plan carré, l’importance du perfectionnement réalisé à la Sainte- Trinité d’Angers ; car il faut en constater l’application dans les églises ou cathédrales de Noyon, de Laon, de Notre-Dame de Paris, de Sens
Fig. 21. — Coupe transversale d'une travée de l’église de la Sainte-Trinité, à Angers.
j8 L'ARCHlTtCTURfc UOTHlÇtUK.
et de Bourges, pour ne parler que de celles qui passent pour les chefs-d’œuvre de l’architecture dite gothique.
L1 influence de la coupole, que nous avons établie au chapitre premier, s’est exercée directement et consécutivement.
Elle est directe sur les églises à
une seule nef voûtées sur croisée d’ogives, et consécutive dans les églises de l’époque dite romane, qui furent complétées ou modifiées par le voùtement sur croisée d’ogives en pierre appareillée de la nef centrale, remplaçant la charpente. Un grand nombre d’édifices, en Angleterre, en Normandie, en Allemagne, dans l’Italie du
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Fig. ’ii. — Coupe d'une église à nef unique voûtée sur croisée d’ogives et maintenue par des contreforts.
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Nord, en Suisse, dans les provinces rhénanes et celles du nord de la France, fournissent des documents des plus intéressants sur les transformations qu'ils ont
subies après l’invention de la voûte sur croisée d’ogives et son application générale.
Les architectes!
Fis- 23. — Coupe d'une église à trois nefs voûtée sur croisée d’ogives et maintenue par des arcs-boutants.
instruits aux grandes écoles des abbayes, fortifiés par
les travaux de leurs devanciers et par leur propre expérience, construisirent de toutes parts d’immenses cathédrales dans lesquelles tous les perfectionnements connus furent appliqués avec une hardiesse incomparable. De progrès en progrès, ils abandonnèrent les traditions antiques et, changeant les conditions statiques qui ont assuré la durée des édifices anciens, ils inventèrent un système de construction qui n’est qu’une charpente de pierre, pour ainsi dire; son expression, c’est l’étai permanent en pierre, — Y arc-boutant; — sa loi, c’est l’équilibre, qui n’est assuré qu’à l’aide de stratagèmes architectoniques des plus ingénieux, mais aussi des plus précaires (fig. 22 et 23). Son existence ou sa durée dépend le plus souvent de la qualité des matériaux et de leur degré de résistance, l’organe essentiel, c’est-à-dire la partie portante , l’étai permanent, le soutien suprême dont l’écroulement entraînerait la ruine totale de l’édifice étant à l’extérieur et, par conséquent, plus exposé à toutes les causes de destruction que la partie portée, c'est-à-dire les voûtes, mieux protégées, puisqu’elles se trouvent à l’intérieur de l'édifi-ce.
Les grands édifices construits par ces nouveaux procédés architectoniques comprenaient une nef centrale accompagnée de deux et même de quatre bas côtés. Il fallait éclairer ces immenses vaisseaux, d’abord par des fenêtres basses pour les collatéraux, puis par des fenêtres hautes. Par conséquent, il était nécessaire de surélever la voûte de la nef centrale, et surtout de la contrebuter par des arcs libres, en forme de quart de cercle, c’est-à-dire des arcs-boutants. Ces arcs, sur-
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montes de rampants obliques, faisant fonction d' étais permanents, butent leurs sommets ou clefs sur les flancs des piles recevant le faisceau des retombées des arcs, formerets, doubleaux et croisées d’ogives, aux points de leurs poussées; les bases, ou sommiers de ces arcs libres, reposent sur des contreforts qui, fortement chargés pour neutraliser les effets de renversement des voûtes et des arcs, maintiennent en équilibre toutes les parties actives de l’ossature intérieure de l'édifice.