ORIGINE DE L’ARC-BOUTANT
Le mode primitif de voûtement adopté dans les provinces du centre de la France pour la construction des églises à trois nefs, dont la principale était voûtée en berceau plein cintre, maintenue par des demi-berceaux, nécessitait des formes basses et lourdes; l'édifice éclairé seulement par les fenêtres des bas côtés, la nef principale était par conséquent fort sombre. Les architectes normands, en Normandie d'abord et en Angleterre après la conquête, avaient tourné la difficulté en ne voûtant que les bas côtés à un ou à deux étages, et en élevant librement les murs latéraux de la nef centrale, qui était couverte par une charpente apparente et permettait d’éclairer la nef principale par des fenêtres ménagées au-dessus des toitures en appentis couvrant les bas côtés.
+a l’architecture gothiqüe.
La galerie disposée latéralement au premier étage des collatéraux, dans les églises normandes de forme basilicale, n’est qu'une suite des traditions antiques1; elle est désignée sous le nom moderne de triforium, parce que chaque travée de cette galerie intérieure, entre les piles principales, était originellement — dit-on — divisée en trois parties par des pilastres supportant des plates-bandes, ou par des colonnettes recevant de petites arcades.
Vers la fin du xi® siècle, les constructeurs normands élevaient des deux côtés du détroit d’immenses églises dont les bas côtés, voûtés d'arètes, étaient surmontés d'une galerie couverte — comme les basiliques primitives — par une charpente apparente, de même que la nef centrale. Les travées étaient marquées, dans cette nef et dans les bas côtés des galeries supérieures latérales, par des arcs-doubleaux servant de soutènements à ceux du vaisseau principal. Mais, après l'adoption générale, vers le milieu du xii® siècle, des méthodes angevines pour le voûtement des édifices religieux, le rôle des murs et des arcs de soutènement latéraux devint plus actif, parce que ces murs et arcs devaient conirebuter l’arc-doubleau, ainsi que les arcs-ogifs ou croisées d'ogives retombant sur les piles, et qui augmentaient encore l’énergie des poussées de ces arcs réunis.
C’est alors que les murs transversaux des bas côtés ou les arcs-doubleaux se modifient et deviennent des arcs de soutènement caches sous la toiture des collatéraux.
t. L’Architecture romane, par Edouard Corroyer. — Alcide Picard, éditeur. — Chapitres ier, ni et xv.
L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE
Nous avons vu cette modification à l’Abbaye-aux- Dames de Caen1; la figure 24 nous en donne un exemple, et on peut, en Angleterre, la suivre dans un grand nombre d’autres églises, en Italie à Pavic, en
Fig. — Église Je Durham. (Angleterre). — Coupe transversale.
Suisse à Zurich, sur les bords du Rhin à Bâle, pour ne citer que quelques-unes des églises dans lesquelles la modification des voûtes s’est opérée longtemps après la construction de l’édifice même.
En France, Noyon présente un sujet d’étudesdes plus intéressantes, parce qu’il paraît être un des premiers
L'Architecture romane, par Edouard Corroyer. Alcide Picard, éditeur. — Chapitre xvu.
gramls édifices résumant, ù l'cpoque de sa construction,
vers le dernier quart du xii* siècle, les progrès réalisés par les architectes de l’Ile-de-France.
On trouve réunies,dans ce curieux édifice, les traditions antiques suivies par les N ormands pour les triforiums; les méthodesangevines qui ^e manifestent par les voûtes sur croisée d’ogivesdérivant de la coupole, et perfectionnées par celles de la Sainte - Trinité d’Angers, c’està-dire par les voûtes sur croisée d’ogives, mais disposées sur plan carré, reportant les charges sur les piles principales et soulagées par un arc-doubleau intermé-
Fig. 25. — Église de Noyon. — Plan.
L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE
diaire. On voit apparaître l’arc de soutènement intérieur sous la toiture du collatéral, et qui se confond à sa naissance avec l’arc-doubleau latéral, afin de maintenir les poussées des arcs-doubleaux et croisées d’ogives formant les voûtes du vaisseau principal.
On a dit que Noyon procède de Tournai, sans doute parce qu’on n’en considère que l’aspect; mais là s’arrête la ressemblance, car le mode de construction n’est pas semblable. A Tournai, les transsepts semi-circulaires nord et sud sontvoûtés par des arcs-doubleaux très puissants, réunis au centre par une clef en couronne appareillée, et au pourtour par des voûtains en pénétration reliant les arcs-doubleaux, disposition très ingénieuse qui rappelle la voûte de la salle des Capitaines au-dessus du porche de l’église du Moustier, à Moissac.
La combinaison de ces arcs - doubleaux , fortement établis à l’intérieur et solidement maintenus par les murs très épais du circuit formant culée, est très particulière, car elle ne nécessite aucun arc de soutènement ni même de contrefort. Tournai n’a donc pas engendré Noyon, car, dans ce dernier édifice, les voûtes, construites sur croisée d’ogives, devaient être contrebutées par des contreforts ou des
Fig. 2(5. — Église abbatiale d Noyon. — Coupe transversale.
L'ARCHll ECTURE GOTHIQUE.
arcs apparents ou caches, pour soutenir les. poussées de ces voûtes au-dessus des arcs-doubleaux latéraux.
t fl’
î'ig. 27. — Ef.lisc de Tournai (Belgique). — Vue extérieure du transsept nord vers l’Escaut.
Mais ces dispositions ingénieuses n’avaient pas modifié le mode de soutènement suivi par les constructeurs du xue siècle, même après l’adoption des voûtes sur croisée d’ogives, et qui consistaient en des contreforts, des murs ou des arcs dissimulés sous les toi-
L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE
tures des collatéraux.
C'est à Soissons que nous voyons les premières applications d’un système architectonique, dont le caractère particulier est Y ârc-boutant.
Le transsept sud de la cathédrale de Soissons procède
évidemment de pig. a3- — Église du Moustier, à Moissac. Noyon comme Voûte de la salle, dite des Capitaines, au-dessus ■' du porche.
parti de construction déterminé par les bas côtes à deux étages et la
Fig. 29. — Église de Tournai (Belgique), Vue intérieure du transsept nord.
forme semi -circulaire; mais le voùtentent sur croisée d’ogives dans les deux églises s’est affiné à Soissons. Réduites à leur plus simple expression de îorce par la délicatesse nerveuse de l’appareil, les voûtes n’en exercent pas moins fortement leurs poussées dans
la partie qui se dégage au-dessus de la galerie haute.
L’architecte de Soissons ne s’est pas contenté, comme à Noyon, de maintenir latéralement la voûte par des arcs • intérieurs combinés avec les arcsdoubleaux du triforium, butant sur un contrefort qui vient épauler le flanc de la nef centrale, il a construit à l’extérieur des arcs libres, naissant au-dessus des combles du triforium, des contreforts, et divisant chacune des travées, c'est-à-dire des arcsboutants, accusant franchement leur destination effective et leurs fonctions spéciales, qui sontdecontrebuter les arcs et les voûtes intérieures aux points de leurs poussées.
L’arc-boutant, combiné avec la croisée d’ogives, en donnant l’essor à un système qui a créé d’immenses édifices qu’il faut admirer, étudier surtout, mais non refaire, prouve la merveilleuse habileté des architectes des xii® et xiue siècles